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Le salariat et le vol (ou encore : le travail ou la vie)

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Voilà quelques années que les chefs d’entreprise dénoncent le coût trop élevé du travail : il est juste, expliquent-ils, que l’entreprise paie le travail fourni, mais non les coûts sociaux associés, c’est-à-dire ceux relatifs à l’homme plus qu’au travail lui-même.

Si ce raisonnement était suivi jusqu’à son terme, il conduirait à une grande révolution sociale. Ce qu’il met en cause, en effet, c’est le principe du contrat salarial, avec indivision de la rémunération du travail et de celle de l’individu ; ce qu’il suggère, c’est l’invention d’un nouveau système, dans lequel le travail seul serait rémunéré par l’entreprise, la collectivité se chargeant de la rémunération de la personne.

Pour mieux comprendre l’enjeu du débat, faisons un détour dans le temps et reportons-nous à ces siècles obscurs où les forêts étaient peuplées de brigands, trousseurs de grands chemins. Voici justement un cavalier qui passe, venu d’un pays lointain, et qui, soudain, est arrêté par un gredin qui lui tient le propos suivant :  » Seigneur, je te propose un contrat : si tu me donnes ta bourse, je te donne la vie sauve ; dans le cas contraire, je te la prends. Ma proposition est honnête : je n’y gagne que quelques pièces d’or et d’argent ; tu y gagnes ta vie. Comment pourrais-tu hésiter ? Le voyageur n’hésite pas. Il tend sa bourse au malandrin et poursuit son chemin jusqu’à l’auberge voisine.

Là, il relate sa rencontre, se vantant d’avoir réalisé une belle affaire. On rit, puis un homme s’approche de sa table et demande à lui parler : « Grand prince, lui dit-il, ne tirez pas fierté de votre aventure. Car vous avez été roulé, et je m’en vais vous le montrer. »
« Sachez d’abord, beau seigneur, que je suis magicien, et que j’ai pu, par la vertu de quelque élixir, me laisser porter par le fleuve du temps. J’ai vu des hommes qui ne sont pas encore nés ; j’ai lu des livres que nul encore n’a rédigés ; et j’ai pu apprendre les prolégomènes d’une science nommée économie qui, un jour, dominera le monde. Cette science dit qu’une transaction ne peut s’appeler contrat que si elle obéit à deux conditions : il faut qu’il y ait échange ; il faut que cet échange puisse être refusé. »
« Sans doute la première condition a-t-elle été, dans votre cas, respectée et c’est à raison que vous évaluez la vie qui vous fut laissée comme plus considérable que la bourse qui vous fut ôtée. Mais étiez-vous libre de refuser le contrat qui vous était offert ? Il aurait fallu, pour cela, que vous acceptiez de perdre la vie. Or, cela, vous ne le pouviez pas. Vous avez donc gagné au change mais ce change vous étant imposé, vous vous êtes plié à ce qui n’était contrat qu’en apparence. »
« Ces faux contrats, qu’on peut appeler contrats de brigandage, ont d’abord dominé le monde, mais l’effort des siècles a tendu à en limiter l’utilisation. Ainsi, dans le commerce, la règle s’est-elle établie de ne plus considérer comme contrats que ceux qui peuvent être refusés et d’interdire les transactions trop inégales. Si, comme prix d’un tapis, je ne demande qu’un peu d’eau, la maréchaussée future m’arrêtera pour cause de dumping ou de concurrence déloyale ; et si, pour ce même tapis, j’offre à mon client de ne pas brûler son échoppe ou de ne pas violer ses filles, les gendarmes me traqueront pour racket et atteinte à la liberté du commerce. Si, en échange de ce même tapis, le boutiquier ne me propose qu’une miche de pain, je passerai mon chemin ; s’il me propose la vie sauve, il sera poursuivi pour vol et extorsion. Progressivement, la règle ainsi s’établira selon laquelle le prix que je demande doit être à la mesure du bien que j’offre et le prix qu’on m’offre à la mesure du bien que je propose »

« Sachez que, pour les mêmes raisons, l’esclavage sera un jour aboli. On interdira qu’un homme doive, pour sauver sa vie, travailler pour un autre homme et l’on dira que les seuls contrats de travail valides sont ceux que le travailleur est libre de ne pas signer. Ce principe, à vrai dire, aura du mal à s’imposer : l’ouvrage étant abondant et la main d’œuvre rare, un système sera créé pour obliger les hommes, les femmes, les enfants même à travailler. Ce système, baptisé salariat, sera un avatar abâtardi de l’esclavage : aucune loi n’obligera personne à travailler mais nul ne pourra vivre sans le faire car c’est en travaillant que l’on gagnera sa vie. A celui qui travaille sera offert, outre le prix de son travail, le prix de la vie ; à celui qui ne travaille pas, la vie elle-même sera impossible. A l’instar de celui des brigands, le cri de ces tristes époques sera « le travail ou la vie ». »
« Sans doute certains salariés seront-ils satisfaits. Raisonnant comme vous le faisiez à l’instant, ils penseront faire une bonne affaire en échangeant quelques heures de travail quotidien contre un salaire qui leur permet non seulement de survivre mais de vivre, et de prendre leur part des plaisirs qu’offre le monde. Il jugeront que le travail qu’ils donnent vaut bien moins que la vie qu’on leur offre en retour, et que le gain de leur vie mérite la perte de leurs heures. Il faudra longtemps pour qu’émerge l’idée que tout cela n’est qu’une escroquerie et pour que le contrat de salariat soit reconnu pour ce qu’il est : un contrat de brigandage. Il faudra du temps, que l’ouvrage devienne rare et la main d’œuvre surabondante pour soit brisé un système qui oblige les hommes à travailler alors même que nul n’a que faire de leur travail. »

Voilà ce que contait le mage, il y a cinq siècles, au voyageur. Et peut-être les temps annoncés sont-ils arrivés. Peut-être l’heure a-t-elle sonné de dégager le travail de son carcan servile et d’instaurer la liberté de l’homme d’offrir ou non sa force de travail. Pour instaurer cette liberté, il faut et il suffit que le travail soit, à l’instar des autres biens, justement rémunéré, c’est-à-dire que son prix ne soit pas disproportionné. Il faut que celui qui travaille reçoive un revenu correspondant à ce travail et que celui qui ne travaille pas ne soit pénalisé que dans la mesure des richesses qu’il n’apporte pas. Il faut, en d’autres termes, qu’une scission soit opérée entre le revenu du travail proprement dit et le revenu social, délié de l’activité et versé à tout individu.

Cette scission est en phase avec une société dans laquelle la production de richesse est de plus en plus socialisée. Car si je produis de la richesse lorsque je travaille, j’en produis tout autant lorsque je ne travaille plus : les biens que je consomme alors, en effet, sont autant de richesses qui n’existeraient pas si je n’étais là pour en faire usage. Dans nos sociétés, de fait, la valeur d’un bien dépend moins du bien lui- même que du rapport entre son offre et sa demande. Nous aurions beau produire et produire encore, la richesse collective ne serait pas augmentée d’un iota si nul n’achetait la production mise sur le marché. Pour que des biens produits acquièrent de la valeur, il faut qu’ils soient consommés, et si nul ne consommait ce qui est produit, la production ne vaudrait rien.
Il découle de cela : qu’en termes de richesses, le consommateur est un acteur économique aussi important que le producteur ; que rémunérer la production de richesses exige donc qu’on rémunère à la fois la production et la consommation ; qu’il serait donc légitime de verser aux consommateurs une partie de la rémunération jusqu’ici allouée aux producteurs.

Cette affectation d’un revenu aux consommateurs était inutile tant que chaque consommateur se doublait d’un producteur. Mais tel n’est plus le cas. Par bonheur, le travail est moins nécessaire aujourd’hui qu’il ne l’était hier et il sera, demain, moins nécessaire encore. Par bonheur, la société s’enrichit alors que la quantité de travail décroît, et cette heureuse évolution ne nous paraît néfaste que dans la mesure où nous continuons à placer le travail au centre de toutes choses et à distribuer les revenus comme s’il n’était de richesse que fondée sur le travail. Tel n’est plus le cas. Le temps est sans doute venu d’en tirer les conséquences et d’instaurer un revenu social qui, équitablement versé à tous, se substitue, pour partie, aux revenus du travail.

L’image est sans rapport. Je l’ai prise à Vierville, avec ma bien aimée.

PS : cet article a été « podcastisé » le 28 mars 2015.

pont

L’art des ponts (de Michel Serres)

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Dans L’art des ponts, Michel Serres dit la beauté, la force et la douceur des ponts qui relient, réunissent, traduisent, rapprochent les êtres et les choses sans toutefois chercher à les posséder ou à les transformer.

Les ponts, qui respectent les différences et les distances entre les rives, qui les marquent même, d’une certaine façon, par leur architecture altière, mais permettent cependant de les franchir, de les réduire, de les amoindrir sans les supprimer ni vouloir le faire. Car il ne s’agit pas de nier la différence ou de tenter de l’abolir mais de s’en affranchir, avec audace et générosité : faire se toucher et se comprendre ce qui est autre et séparé, ce qui demeurera autre, quoique plus proche, dans un geste emprunt à la fois d’empathie et de respect, de compréhension.

Cette approche : aimer sans posséder, c’est le miracle à chaque instant renouvelé de l’amour, et ce qui le rend si fragile.

C’est un beau texte, court et limpide, poétique, émouvant, drôle, intimiste et savant ; un moment de grâce.

C’est un livre pour celle que j’aime.

On trouvera un éclairage de ce texte, sous la plume de son auteur, dans les propos émus tenus par Michel Serres lors de l’assemblée générale de l’AIPC, le 28 juin 2007.

La photo a été prise sur le Forth Road Bridge, à la sortie d’Edimburg.

Cet article a été « podcastisé » le 29 mars 2015.