attention et inattention

Attention et inattention

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Essayant de me souvenir d’un propos que m’avait tenu K. au sujet d’une feuille à la forme curieuse qui lui avait été donnée, j’ai découvert que je me souvenais de notre conversation, du fait qu’elle m’avait parlé de cette feuille et me l’avait montrée mais que j’étais en revanche incapable de me rappeler le contenu de ses paroles.
De la feuille elle-même, je me souviens. Je sais que ma représentation n’est pas tout à fait exacte mais je crois avoir su capter ce qui, à mes yeux, en était l’essentiel : sa couleur générale, sa forme, et les taches bleues qui apparaissaient ça et là, le long des nervures, dessinant comme un réseau urbain.
De la feuille, de me souviens mais non des mots de l’aimée, alors que c’est à ces mots que je croyais accorder mon attention, beaucoup plus qu’à la feuille.
Il y a quelque chose de mystérieux dans ce si peu de prise que nous avons – que j’ai, à tout le moins – sur cette faculté d’attention qui pourtant, parce qu’elle paraît toute mentale, semble être à notre main. « Soyez attentifs ! » passons-nous notre temps à dire à nos enfants, alors même que nous sommes, en cette matière, si peu maîtres de nous-mêmes…
Connaissant (pour partie, dira K) mes défauts, j’essaie souvent d’être attentif, de me consacrer entièrement à ce que je fais, d’être, comme disait paraît-il Gurdjieff à sa fille, conscient à chaque instant de ce que je pense, sens, désire et fais. Mais je sais parfaitement que je n’y arrive pas. Une attention parfaite est constamment en éveil, toujours ouverte à l’irruption de l’instant nouveau ; la mienne, trop souvent, se répète qu’il faut rester attentif, agissant comme ce malheureux qui regarde le doigt quand le sage lui montre la lune.
Et c’est ainsi que l’attention m’est connue. Par petits bouts. Par instants. Par petites îles isolées au milieu de l’océan. Par petits éclats qui, ça et là, sortent du magma de l’oubli, illuminant de loin en loin mon chemin – comme le feraient, sur une feuille à la forme bizarre, les taches bleues du souvenir.
minotaure

Le Minotaure

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Certains hommes, par l’attitude qu’ils adoptent vis-à-vis des femmes, les questions qu’ils posent à leur propos, la façon dont ils les regardent, le retroussement de leurs narines, le mouvement de leurs yeux, font penser à des prédateurs cherchant une proie et préparant, sitôt trouvée, une manœuvre de conquête ou d’attaque. Rien de nécessairement déplacé ou grossier dans leurs gestes ou leurs paroles ; seulement leur façon de considérer les femmes, de les chosifier, de les réduire à un objet. J’en ai croisé un, il y a quelques jours, en Espagne, qui m’interrogeait sur l’Aimée. Il était assez remarquable dans son genre et je l’ai immédiatement détesté.

A posteriori je m’en veux car il n’était, en agissant ainsi, que mon semblable, mon frère, un autre moi-même.

Je suis comme le Minotaure, moi aussi. Sur mon corps d’homme, vient parfois se greffer une tête d’animal et c’est cet animal qui alors me guide, me pousse à agir, oriente mes faits et gestes. Je ne peux, parfois, m’empêcher de faire le joli cœur, de chercher à regarder sous les jupes des filles, de vouloir faire le malin et le gracieux pour séduire la gente féminine. Et il y a quelque chose d’extraordinaire à constater, de moment en moment, d’année en année, de décennie en décennie, la prégnance de cet instinct et sa capacité à me mener, envers et contre tout, par le bout du nez.

Évidemment, la bride n’est jamais complètement lâchée et jamais le docteur que je ne suis pas ne se transforme en Mister DSK. Évidemment aussi, mieux vaut être guidé par cela – je veux dire : ses instincts et ses désirs – que par l’esprit dénaturé bouffi d’orgueil et de cruauté qui anime les assassins qu’on voit sévir ces derniers temps. Au pire, le minotaure agit comme une bête; il n’a pas la prétention d’être le bras de Dieu.

Il n’empêche : quand la prise de conscience se fait de cette propension, quand je me surprend – ce qui arrive tous les jours – à accélérer en vélo pour mieux suivre une robe qui passe, je reste pantois.

Pantois, surpris, amusé par la force de cette chose qui n’est pas même une émotion et qui plus qu’une émotion m’envahit.

NB : la mélodie jouée au piano est celle de Affair on 8th Avenue dont on trouvera ici une belle interprétation par Wallis et Marley Giunta, dont la voix  a quelques intonations de celle de Joan Baez. Le choix de cette interprétation – qui m’a été présentée par Lélius – n’est pas sans lien avec le sujet traité aujourd’hui.

L’enregistrement du piano et de ma voix a été fait sur un Tascam DR100 Mk2, avec un micro Rode NT1-A.