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Rainer Maria Rilke : lettre sur l’amour

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La septième des Lettres à un jeune poète, qui est lue ici et qu’envoie, le 14 mai 1904, Rainer Maria Rilke à jeune cadet, Franz Gaver Kappus, qui lui a demandé conseil sur la poésie et sur sa vocation de poète, est consacrée à l’amour.

L’amour n’en est pas le premier sujet : le premier sujet est la solitude, dont le jeune poète s’est probablement plaint, et que Rilke défend en soulignant que la solitude est bonne, puisque elle est difficile et que (on croirait lire Simone Weil) :

« Il est pourtant clair que nous devons nous tenir au difficile. Tout ce qui vit s’y tient. Chaque être se développe et se défend selon son mode et tire de lui-même cette forme unique qui est son propre, à tout prix et contre tout obstacle. Nous savons peu de choses, mais qu’il faille nous tenir au difficile, c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter. Il est bon d’être seul parce que la solitude est difficile. Qu’une chose soit difficile doit nous être une raison de plus de nous y tenir. »

C’est pour la même raison, poursuit Rainer Maria Rilke, que l’amour doit être recherché. Non comme on le dit ordinairement parce qu’il est beau et plaisant mais parce que l’amour est difficile :

« L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-même ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. ».

L’amour est difficile parce qu’il ne commence pas par l’union de deux être forcément incomplets, imprécis, inachevés mais par la solitude, la longue période d’apprentissage, de concentration d’approfondissement , au cours de laquelle l’amant – l’aimant plutôt – se prépare, grandit, se débarrasse du superflu :

« L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. »

Et c’est seulement au bout de ce long mûrissement, que vient l’union, qui est achèvement.

Faute de respecter ce temps long de la chrysalide, les jeunes gens bâclent leur amour, le sacrifient et finissent par le tuer, dans la désillusion, pour « trouver un refuge dans une de ces multiples conventions qui s’élèvent partout comme des abris le long d’un chemin périlleux. » Le mariage est une de ces conventions, l’infidélité en est une autre, tout est convention, dans ce paysage, à qui se perd « aux jeux faciles et frivoles qui permettent de se dérober à la gravité de l’existence« , à qui n’accepte pas de « subir l’amour comme un dur apprentissage« .

Mais à qui l’acceptera,

« L’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. Plus près de l’humain, il sera infiniment délicat et plein d’égards, bon et clair dans toutes les choses qu’il noue ou dénoue. Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre. »

C’est le Michel Serres de l’Art des ponts, porte-parole bienveillant du respect que se doivent les amants, qu’on croirait lire ici. Son auteur n’a pourtant que 27 ans lorsqu’il rédige ce texte magnifique, sévère et inspiré.

Rainer Maria Rilke, dont la vie amoureuse a déjà été, à cet âge, si passionnée et si tumultueuse, si différente de la longue attente qu’il décrit ici dans une sorte de passion millénariste (la fin du texte est consacré un éloge de la femme, avenir de l’homme et de l’humain) est-il totalement sincère quand il l’écrit ?

Sans le moindre doute. Il sent profondément, en lui, cette dimension mystique et rédemptrice de l’amour, qui est comme une sorte d’étoile sur la lueur de laquelle l’homme doit se guider Mais il sait, mieux que quiconque, qu’il ne s’agit que d’un guide, d’un chemin à suivre.

Et l’amour réel, pourtant, l’amour des jeunes gens dont il a parlé avec tant de tristesse dans sa lettre et qui est celui qu’il a connu, qu’il connaît et qu’il connaîtra, n’est pas à rejeter, car il est une porte sur l’absolu, la seule peut-être qui nous soit donnée :

« ne croyez pas que l’amour que vous avez connu adolescent soit perdu. N’a-t-il pas fait germer en vous des aspirations riches et fortes, des projets dont vous vivez encore aujourd’hui ? Je crois bien que cet amour ne survit si fort et si puissant dans votre souvenir que parce qu’il a été pour vous la première occasion d’être seul au plus profond de vous- même, le premier effort intérieur que vous ayez tenté dans votre vie. »

PS :

  • Les Lettres à un jeune poète ont été traduites en français par Bernard Grasset, lui-même poète de l’action.
  • On pourra écouter l’enregistrement des Lettres par Georges Claisse, qui avait été diffusé par France-Culture en 2013. Il s’agit en fait plus d’une discussion touchant aux liens entre poésie et philosophie que d’une lecture,  les passages lus (excellemment lus) étant au bout du compte peu nombreux.
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Lettre du 24 août 1943 d’Etty Hillesum

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Etty Hillesum, jeune femme hollandaise, juive, rejoint à  la fin de 1942 le camp de Westerbork, camp de transit où sont emprisonnés, avant leur déportation en Pologne, les juifs de Hollande. Elle-même prendra le 7 septembre 1943 un convoi pour Auschwitz, avec ses parents et son frère. Elle y mourra le 30 novembre.

Le destin d’Etty Hillesum est connu par son journal (qui a été édité sous le titre Une vie bouleversée) et ses Lettres  de Westerbork, qui ont été redécouverts et publiés au début des années 1980. Leur lecture a été pour moi un bouleversement. On y voit l’extraordinaire évolution spirituelle suivie, en trois ans, par une jeune femme qui, probablement du fait de son tempérament, mais aussi sous l’influence de son thérapeute, psychologue, ami et amant, Julius Spier, devient croyante, puis mystique, dans une approche d’ailleurs beaucoup plus inspirée par Saint-Augustin, les Evangiles et le christianisme que par son judaïsme d’origine.

On découvre, à travers son journal, le découverte, par cette femme que ses nombreuses aventures pourrait laisser croire frivole, de son amour pour Julius, son approfondissement puis sa transfiguration progressive en quelque chose d’autre qui englobe le premier mais s’en détache tout à  la fois : un amour pour Dieu et pour toutes choses, pour la vie, la création, qui émane d’abord de son amour pour Julius puis en devient complètement indépendant pour se muer en tout à  fait autre chose, une sorte d’aventure intérieure, de béatitude mystique, de rapport direct au monde, à  la nature, aux êtres, à  Dieu, qui lui donne une force extraordinaire et le don de comprendre, de percevoir intensément les hommes et les femmes qu’elle croise et qu’elle accompagne sur leur chemin, chemin qui est aussi le sien…

C’est portée par cette béatitude, cet amour, cet accomplissement, cette foi dont elle ne prononce jamais le nom mais qui l’habite, la mobilise et irradie d’elle, qu’elle part pour Westerbork. Elle va, pendant des mois, être une des lumières de ce camp qu’elle éclaire de sa joie, de sa bonne humeur, des efforts souriants qu’elle entreprend pour alléger, simplement alléger du mieux qu’elle peut, le fardeau de chacun –  sans jamais s’apitoyer sur le sort qui leur est réservé, à  elle comme aux autres, sans jamais sombrer dans la détresse :

« Je voulais seulement vous dire : oui, la détresse est grande, et pourtant il m’arrive souvent, le soir, quand le jour écoulé a sombré derrière moi dans les profondeurs, de longer d’un pas souple les barbelés, et toujours je sens monter de mon cœur – je n’y puis rien, c’est ainsi, cela vient d’une force élémentaire – la même incantation : la vie est une chose merveilleuse et grande, après la guerre nous aurons à  construire un monde entièrement nouveau et, à  chaque nouvelle exaction, à  chaque nouvelle cruauté, nous devons opposer un petit supplément d’amour et de bonté à  conquérir sur nous-mêmes. Nous avons le droit de souffrir mais non de succomber à  la souffrance. Et si nous survivons à  cette époque indemnes de corps et d’âme, d’âme surtout, sans amertume, sans haine, nous aurons aussi notre mot à  dire après la guerre. Je suis peut-être une femme ambitieuse : j’aimerais bien avoir un tout petit mot à  dire. »

Comme on pourra le constater en écoutant la lettre que je lis, qui est la plus longue envoyée de Westerbork, et qui est datée du 24 août, ce n’est pas l’ignorance, l’aveuglement ou l’inconscience qui justifient cette attitude : Etty Hillesum est parfaitement consciente de la tragédie qui se joue, elle distingue précisément les cruautés, les lâchetés, la noirceur de ce qui l’entoure ; elle sait, ou du moins devine, le sort qui lui est réservé, à  elle comme aux autres. Elle fait seulement preuve, dans ces circonstances, de cette forme extrême de courage qu’est la totale abnégation.

La lettre lue raconte, longuement, une nuit de départ de convoi, dans toute son horreur :

« Mais que se passe-t-il donc, quelles sont ces énigmes, de quel fatal mécanisme sommes-nous prisonniers ? »

C’était un 24, comme aujourd’hui. Et au spectacle des bébés et et des enfants réveillés au milieu de la nuit et hurlant, Etty songe au massacre des Innocents ordonné par Hérode quelques jours après Noël.


Notes

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La Parabole du Grand inquisiteur (de Dostoïevski)

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Dostoïevski a placé, au cœur des Frères Karamazov, un conte philosophique et fantastique qu’on connaît ordinairement sous le nom de Parabole du Grand inquisiteur.

Ivan Karamazov fait à son frère Alexei, qui s’apprête à devenir moine, le récit imaginaire d’une visite du Christ sur terre, en Espagne, à l’époque de l’Inquisition. Le Christ arrive à Séville, au milieu des autodafés où brûlent les prétendus hérétiques, est reconnu par le peuple avant d’être arrêté par le Grand inquisiteur qui le jette en prison et lui explique qu’il ne veut pas de son retour car, l’Eglise ayant constaté que l’homme était trop faible pour porter le fardeau de sa liberté, elle a pris les choses en mains, a délibérément tourné le dos au message évangélique pour imposer sa propre volonté aux hommes et les rendre ainsi heureux.

Le conte consiste essentiellement en le long monologue explicatif que le Grand inquisiteur tient au Christ, qui ne parle pas mais sourit à son interlocuteur d’un sourire plein de compassion.

Le discours du Grand inquisiteur est une sorte de revisitation hallucinée de l’histoire humaine au travers de l’épisode des trois tentations du Christ, dans le désert : au Christ qui vient de jeûner quarante jours, Satan vient proposer, tour à tour, de transformer les pierres en pain pour nourrir le monde, de se jeter du haut du Temple pour voir si son père viendra le sauver avant qu’il ne heurte le sol et de se prosterner devant lui, le diable, pour acquérir pouvoir sur l’ensemble des peuples et des nations. Et à ces trois propositions, le Christ dit non, refusant ainsi de s’attacher les hommes par le recours au miracle, au mystère ou à l’autorité.

Aurait-il accepté l’une de ces solutions que ça n’est plus en toute liberté que les hommes l’auraient suivi : ils l’auraient suivi et aimé  sous l’emprise de la faim, de la magie, ou de la force. Or, c’est la liberté que le Christ est venu apporter, non l’esclavage ou l’obéissance, et c’est pourquoi il a refusé de marcher sur le chemin de la facilité que lui montrait le Tentateur.

Pour le Grand inquisiteur, pourtant, ce choix de la liberté n’est pas un choix aimant. Ce n’est pas le choix qu’aurait dû accomplir le Dieu rempli d’amour et de compassion envers les hommes. Si le Christ avait vraiment aimé les hommes, dit le Grand inquisiteur, il aurait su leur faiblesse, leur gaminerie, leur incapacité à se laisser guider par le seul bien. Sachant cela et les aimant, il ne leur aurait pas imposé une liberté dont ils souffrent au fond d’eux-mêmes, qui leur pèse et dont ils sont incapables de se dépêtrer.

Satan a donné à Jésus trois possibilités de guider les hommes vers la bonne voie sans leur imposer le poids du libre choix : leur garantir leur pain quotidien, accomplir devant eux des miracles, les gouverner. Le Christ a refusé ces trois choix, ces trois voies, pour laisser aux hommes leur libre-arbitre et ses affres.

Mais le fardeau étant trop lourd, l’Eglise, explique le Grand inquisiteur, a décidé d’en décharger les hommes. Elle l’a fait au IVème siècle, en unissant le trône de Pierre à la couronne des Césars. En acceptant de devenir pouvoir temporel, elle a accepté de prendre sur ses épaules le poids de la liberté, et d’en alléger les hommes qui ne sont désormais plus contraints à choisir, mais seulement à obéir : quelques dizaines ou centaines de milliers d’hommes, le Grand inquisiteur et ses semblables, assument désormais les choix de l’humanité entière, prenant seuls la responsabilité de la liberté pour ne laisser aux hommes que le confort de l’obéissance. Et c’est ainsi que, même s’ils protestent, comme le feraient des enfants, les hommes sont heureux.

A la fin de l’entretien, le Grand inquisiteur explique qu’en trahissant le message de l’Evangile et le Christ, il pense avoir agi comme il devait le faire, par amour vrai de l’humanité. Et que c’est pour cela qu’il condamnera le Christ à être brûlé vif, comme hérétique, quand une sentence lui sera demandée.

« S’étant tu, le Grand inquisiteur attendit une réaction de son prisonnier. Son silence lui pesait. Le captif s’était borné, pendant qu’il parlait, à fixer sur lui un regard doux et pénétrant, visiblement résolu à ne pas entrer en discussion. Le vieillard aurait préféré qu’il lui répondît quelque chose, fût-ce en lui disant des choses amères ou terribles. Sans prononcer un mot, il s’approcha soudain du vieillard et l’embrassa avec douceur sur ses lèvres exsangues de nonagénaire. Ce fut toute sa réponse. L’inquisiteur tressaille sous ce baiser, et quelque chose tremble aux coins de sa bouche. Il se dirige vers la porte, l’ouvre et lui dit :  »Va, maintenant, et ne reviens plus… plus du tout… plus jamais, jamais ! » »

 

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PS : la photographie représente une statue du Christ vue à la cathédrale de Segovie. J’en ai oublié l’auteur. Cette cathédrale est pleine de représentations très réalistes – sanglantes et sanguinolentes – de la passion