Les racines du ciel



En 1956, Romain Gary reçoit le Prix Goncourt pour Les racines du ciel, qui raconte le combat d’un homme, Morel, contre la chasse aux éléphants.

L’éléphant, c’est le symbole de la nature, de l’environnement, de la beauté animale :

“Nom de nom, Schölscher, comment pouvons-nous parler de progrès alors que nous détruisons encore autour de nous les plus belles et les plus nobles manifestations de la vie ? Nos artistes, nos architectes, nos savants, nos penseurs suent sang et eau pour rendre la vie plus belle, et en même temps nous nous enfonçons dans nos dernières forêts, la main sur la détente d’une arme automatique.

Mais ce qui est jeu dans le combat de Morel, et qui lui donne sa dimension immense, c’est ce que porte la protection de l’éléphant. L’éléphant, en effet, est cet être libre et sauvage, authentique et inutile, dont l’existence, le respect, marque que l’homme n’a pas totalement asservi le monde et qu’il ne le considère pas comme sa chose. Comme le souligne le même personnage, Laurençot :

“Il faut absolument que les hommes parviennent à préserver autre chose que ce qui leur sert à faire des semelles, ou des machines à coudre, qu’ils laissent de la marge, une réserve, où il leur serait possible de se réfugier de temps en temps. C’est alors seulement que l’on pourra commencer à parler d’une civilisation. Une civilisation uniquement utilitaire ira toujours jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’aux camps de travail forcé. Il faut laisser de la marge.”

Il faut laisser de la marge ; il faut se retenir, ne pas tout envahir, résister à l’expansionnisme de l’orgueil et de l’hubris qui voudrait ne plus laisser de place à l’autre, à cet autre radical qu’est l’éléphant, avec son énormité, sa maladresse, son gigantisme, son anachronisme.

D’un côté, l’homme et la modernité, qui use et abuse de la nature comme si elle était sienne ; de l’autre, l’animalité et la sauvagerie. C’est là que se nouent les choses et précisément là qu’elles se renversent. Le Père Fargue, missionnaire et médecin, explique ainsi, au début du livre, qu’il a mal reçu Morel, un jour que celui-ci lui présentait sa pétition en faveur de l’interdiction de la chasse aux éléphants, car il avait d’autres chats à fouetter, plus prioritaires :

“Vous pouvez vous les fourrer quelque part, vos éléphants, avait gueulé le Révérend Père, avec une grandeur de vision incontestable. Il y a sur ce continent je-ne-sais combien de sommeilleux, de lépreux, sans parler du pian – tout ça baise plus que ça ne bouffe, si bien que les gosses crèvent comme ils naissent, c’est-à-dire comme des mouches – et le trachome, vous en avez entendu parler ? Et le spirochète, et la filiarose ? Et vous venez m’emmerder avec des éléphants ?”

Toutefois, quand il raconte la scène au Père Tassin, double littéraire de Teilhard de Chardin, le Père fargue sent bien que ce conflit de priorités ne suffit pas à rendre compte de la situation et qu’autre chose s’y meut, s’y joue. Ce qu’il exprime un peu plus tard :

“C’est que, de la façon dont ce cocu là vous présentait les choses, il avait un peu trop l’air de cracher sur une espèce pour laquelle Notre Seigneur était mort. On n’avait pas l’impression de signer pour les éléphants mais contre les hommes. Je ne sais pas comment ça se fait mais on avait même l’impression de trahir, de devenir un renégat. Saperlipopette, je n’allais quand même pas me laisser faire. On a sa dignité, quoi…”.

Mais le Père Fargue sait au fond de lui qu’il n’en est rien, et que le combat de Morel, qui pourrait superficiellement paraître tourné contre l’homme, est en fait un combat pour l’homme, c’est-à-dire pour son humanité. C’est Saint-Denis, administrateur colonial, qui avec retenue et humour, exprime cela :

“C’était intolérable. J’écoutais, bouche bée, absolument pétrifié. C’était un gars qui avait confiance en nous, d’une manière totale et inébranlable, et c’était quelque chose d’aussi élémentaire, d’aussi irraisonné que la mer, ou le vent – quelque chose, ma foi, qui finissait par ressembler comme deux gouttes d’eau à la force même de la vérité. Je dus vraiment faire un effort pour me défendre – pour ne pas succomber sous cette étonnante naïveté. Il croyait vraiment que les gens avaient encore assez de générosité, par les temps que nous vivons, pour s’occuper non seulement d’eux-mêmes, mais encore des éléphants. Qu’il y avait dans leur cœur encore assez de place. C’était à pleurer. Je restais là, muet, à le regarder, à l’admirer, devrais-je plutôt dire, avec son air sombre, obstiné, et sa serviette, bourrée de toutes les pétitions, de tous les manifestes que vous pouvez imaginer. Désopilant, si vous voulez, mais aussi désarmant, parce qu’on le sentait tout pénétré de ces belles choses que l’homme s’est raconté sur lui-même dans ses moments d’inspiration.”.

Et c’est l’ennemi le plus acharné de Morel, le chasseur Orsini, qui, étalant sa vindicte devant des journalistes, trouve, paradoxalement, les mots les plus justes pour rendre hommage à son adversaire : “N’oubliez pas, Messieurs, c’est ce qu’on appelle chez vous un idéaliste !“. Et un peu plus tard : “Et je vais vous dire, Messieurs, je vais vous dire : c’est un humanitaire !“.

Il y en a une qui, au premier instant, au premier regard, a compris Morel. Et comme c’est par la femme et par la femme seulement que, pour Romain Gary comme pour moi, l’homme atteint aux étoiles, c’est évidemment une femme dont il s’agit. C’est Minna, Allemande dont la jeunesse fut brisée par la guerre, dont la présence et la charité illumine le Tchadien, ce café de N’Djaména – Fort Lamy, alors – où elle a été engagée comme barmaid et confidente de tous ces hommes esseulés.

Minna – on en entendra le récit dans le passage que je lis – est la seule personne qui ait signé la pétition. Elle rejoindra d’ailleurs bientôt Morel, qu’elle aime, et dont elle dit ce mot, qui dit tout :

“Il croit à la nature, y compris la nature humaine, que vous tous ne faites que calomnier, il croit que l’on peut encore agir, sauver quelque chose, que tout n’est pas irrémédiablement voué à la destruction.”


Dans la préface qu’il écrit en 1980, Romain Gary remarque que son roman a été qualifié de premier roman écologique. C’est vrai. Et il est magnifique en cela qu’il donne à l’écologie sa vraie grandeur, son sens.

L’écologie est un humanisme.


PS1 : on pourra lire, à propos des Racines du ciel, un intéressant article de Judith Sribnai : “Il ne peut rien lui arriver”, Les Racines du ciel, fictions écologiques

PS2 : Ce qui est admirable aussi, dans ce livre, comme dans tous les livres de Romain Gary (dont les œuvres seront bientôt publiées dans La Pleïade), ce sont les immenses qualités humaines des personnages : tous ces hommes et ces femmes issus de la Résistance, courageux, honnêtes, bons: des modèles d’humanité.

PS3 : La photo du vieil éléphant un peu fatigué qui illustre ce papier a été prise en Tanzanie, dans le cratère du Ngorongoro, qui est une merveille.

Plus que les éléphants et le Ngorongoro, cependant , ce sont les zèbres du Sérengeti qui m’avaient donné la sensation de liberté dont parle Morel : d’immenses troupeaux de zèbres se déplaçant librement sur d’immenses espaces, sans que rien ne vienne faire obstacle à ces grands mouvements.

Aldor Écrit par :

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