Dame Eboshi


Dame Eboshi n’est pas le personnage principal de Princesse Mononoké, non plus que le meilleur ou le plus admirable, mais il a longtemps été celui que je préférais.

Le prince Ashitaka, qui est le personnage principal du film, est vraiment un héros à la Franck Capra : il est courageux, bon, généreux, compréhensif, profondément humain dans la meilleure acception du terme, sans vanité et plein de sensibilité. Il est celui dont l’amour et l’intelligence profonde des choses et des êtres permettront que se réconcilient, à la fin du récit, les hommes et la nature.

Et pourtant, c’est Dame Eboshi, qui est loin d’avoir toutes ces qualités, que je préférais, parce que je me sentais plus proche d’elle.

Dame Eboshi est l’incarnation à la fois de l’humanité dans son sens prométhéen, et d’une certaine féminité – traits que possède également, mais d’une autre façon, le prince Ashitaka. Elle est l’humanité en guerre contre les dieux et la nature, une humanité qui recherche la victoire mais non pas le pouvoir ; peut-être est-ce en cela qu’elle est féminine. Et aussi en ceci que, sans se soucier des convenances, elle accueille et rend leur dignité aux réprouvés et aux exclus : prostituées des villes, lépreux, paysans chassés de leurs terres.

Dame Eboshi a de nombreuses qualités, mais le prince Ashitaka plus encore : profondément bon, il a, comme le prince Mychkine, de l’Idiot, la capacité de comprendre immédiatement les êtres, et de déceler le bien qui est en eux. Il a cette empathie, cette compréhension magique et christique du monde qui n’est au fond que le regard sans haine que la chamane lui a souhaité d’acquérir, un regard objectif et détaché, comme dirait l’aimée.

Le prince Ashitaka, ainsi doté de toutes ces qualités, pourrait être insupportable. Mais il ne l’est pas. Il ne l’est pas parce qu’il est humble, ne serait-ce que dans son habillement, qu’il ne donne aucune leçon et qu’il aime, sans s’en cacher.

Le prince Ashitaka est admirable ; et pourtant je préférais Dame Eboshi, pour sa féminité gracieuse, sans doute, mais aussi parce que je la voyais plus proche de moi, plus humaine, plus entraînée par ses passions et ses émotions – ce qui faisait probablement que j’avais plus confiance en elle.

C’est cela que je réalise aujourd’hui : des personnages de ce film, qui depuis si longtemps rejouent leur rôle dans ma mémoire, j’ai longtemps (et jusqu’à maintenant, à vrai dire) préféré non pas le meilleur mais le plus familier, celui que je considérais comme le plus proche de moi, avec ses défauts et ses passions, comme le plus à même de tenir compte de moi. J’admirais le prince Ashitaka mais aurait-il fallu choisir que pas une seconde je n’aurais hésité, suivant Dame Eboshi, comme Nastasia Filipovna suit Rogojine plutôt que le Prince.

Il y a là un biais fascinant : on peut, en toute connaissance de cause, ne pas choisir le meilleur mais celui avec lequel on se sent mieux parce qu’il est plus proche de nous, prenant ainsi le contre-pied de la règle du détachement que suivent, chacun à sa façon, le prince Ashitaka et le prince Mychkine.

Et si l’on peut agir ainsi vis-à-vis de personnages imaginaires, que doit-il en être vis-à-vis de personnes vraies ?


L‘image de tête,extraite de Princesse Mononoké, représente Dame Eboshi – (c) Studios Ghibli.


En illustration sonore, la lecture du prologue du film :
C’était il y a bien longtemps, dans une contrée lointaine, jadis recouverte de forêts.
En ce temps-là, l’esprit de la nature veillait sur le monde sous la forme d’animaux gigantesques.
Hommes et bêtes vivaient en harmonie.
Mais les siècles passants, l’équilibre se modifia, les rares forêts que l’homme n’avait pas saccagé furent alors protégées par des animaux immenses qui obéissaient au grand esprit de la forêt.
C’était le temps des dieux et le temps des démons.

Aldor Écrit par :

4 Comments

  1. 3 février 2020
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    très belle lecture ! je comprends soudain pourquoi je préférais les personnages secondaires plutôt que les héros, trop parfaits et parfois égoïstement attachés à leur quête (et qui triompheront toujours, puis héros on sait qu’ils sont), tandis que les secondaires sont moins magnifiques, plus flous, et finalement plus intéressants grâce à ce flou qui permet de mieux se glisser dans leur peau, et, comme tu dis, plus familiers.
    Merci Aldor de cet éclairage lumineux (si j’ose dire)

  2. 3 février 2020
    Reply

    Je ne connais pas ce film. Pourtant je comprends bien cette attraction non pas vers le parfait mais vers l’humain. Après tout nous mêmes ne sommes pas parfaits, et c’est vers l’humanité de cœur que je tendrais aussi.

  3. 4 février 2020
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    J’aime bien retrouver chez toi ces personnages très aimés… Dame Eboshi est pour moi la moins familière, et pour cette raison, elle me fascine (c’est aussi parce qu’elle est si belle, bien sûr). Ma familière, c’est San. 🙂

  4. 5 février 2020
    Reply

    oui, je suis si d’accord…et ressens ce même attrait pour ce magnifique personnage…sourire

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