Je n’ai jamais très bien compris l’espèce de réhabilitation détournée d’Agamemnon à laquelle se livrent Eschyle dans l’Orestie mais aussi Sophocle, Euripide et leurs successeurs, tous ceux ayant osé affronter et mettre en scène l’histoire des Atrides, cette famille terrible vouée aux gémonies.

Tatiana Papamoschou (Iphigénie) dans Iphigénie

Je n’ai jamais très bien compris l’espèce de réhabilitation détournée d’Agamemnon à laquelle se livrent Eschyle dans l’Orestie mais aussi Sophocle, Euripide et leurs successeurs, tous ceux ayant osé affronter et mettre en scène l’histoire des Atrides, cette famille terrible vouée aux gémonies.

J’ai toujours trouvé incompréhensible la haine qu’Electre et Oreste vouent à leur mère Clytemnestre qui, certes, a assassiné Agamemnon, leur père et son mari, mais l’a fait en souvenir du crime que lui-même a commis sur Iphigénie, sa fille et leur sœur. Car, que Clytemnestre ait voulu venger le meurtre de sa fille, qui ne le comprendrait ? Qui ne le comprendrait en mettant en regard l’horreur du geste et le ridicule de son objectif : permettre à la flotte grecque de quitter les rivages d’Aulis et de voguer vers Troie ; voguer vers Troie pour laver l’honneur bafoué de Ménélas, le frère d’Agamemnon, ce Ménélas dont Pâris, Prince de Troie, a ravi (dans tous les sens du terme), l’épouse, cette Hélène à la belle chevelure, également sœur de Clytemnestre.

On oublie toujours, d’ailleurs, qu’Hélène non seulement sortit vivante des ruines fumantes de Troie mais rendit à nouveau amoureux d’elle son bêta de mari au point qu’ils finiront tous deux leur vie dans leur palais de Sparte, bourgeoisement établis comme si de rien n’était, comme si leur histoire de fesses n’avait pas plongé le monde dans un délire sanglant.

Hélène et Ménélas se rabibochent, et pendant ce temps, Oreste et Electre tuent leur mère et son nouveau mari, Egisthe.

L’Orestie raconte la façon dont Athéna travaille, après la longue pénitence d’Oreste, à rompre l’enchaînement maudit qui, depuis Atrée, condamne cette famille à l’horreur répétée. C’est le poids écrasant de ce destin que les auteurs classiques (et Jean-Francois Sivadier dans le superbe Portrait de famille) mettent sous leurs projecteurs noirs et rouges. Mais c’est autre chose que Michel Cacoyannis, dans sa sublime Iphigénie, pointe.

Ce que montre Cacoyannis, ce n’est pas le poids du destin familial, c’est le poids du politique, la force du gros animal, comme disait Simone Weil, cette force irrépressible qui broie comme fêtu tout ce qui pourrait lui résister. Car même si Agamemnon n’était pas lâche, même si, reprenant ses esprits, il décidait de s’opposer à Calchas et de sauver sa fille ; même si Achille, allant jusqu’au bout de sa colère, décidait de soustraire, malgré elle, Iphigénie au sacrifice, on sent que l’armée, que ces hommes décidés à en découdre et qui, comme le leur susurre Ulysse, sont prêts à donner leur vie ; on sent que ces hommes iraient d’eux-mêmes arracher sa fille à Clytemnestre pour la traîner sur l’autel du bourreau.

On sent, sous la caméra sensible de Cacoyannis, que ni le courage, ni la douceur, ni la beauté qu’incarne, chacune en son genre, Iphigénie et Clytemnestre, ne peuvent l’emporter face à la lâcheté collective, à la lâcheté collective et viriliste de ces hommes qui veulent se venger des femmes.


L’Orestie, nous la jouerons, à la fin de ce mois de mai 2026. Qu’on se le dise !

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