marche triomphale

Marche triomphale de l’amour

 

 

Pour son anniversaire, parce que j’aime la contenter – même et surtout (à tort) à mon encontre – et que ce livre si terrible et si triste confirme le pessimisme et la défiance qui lui viennent parfois, je ne sais pas bien pourquoi, flottant autour d’elle comme une brume humide, le chapitre 56 de Belle du Seigneur, ce chant, ce presque cantique, qui dit l’ivresse de l’amour avant qu’il ne meure, quand il meurt.

Mais il ne meurt pas toujours.

Marche triomphale de l’amour, comme il est dit, redit et chanté, qui dit ces moments de grâce où tout paraît possible, où tout paraît à la portée avant que les choses ne se referment, ne se replient, ne se rétractent, quand elles se rétractent.

Ces moments où tout est possible, où tout est à la portée, avant qu’autre chose ne vienne, quand elle vient, pour recouvrir cela de loess et de poussière.

Marche triomphale de l’amour, qui dit ces instants de gloire et de foi, de toute puissance, de toute confiance, d’absolu, ces moments de vérité qui sont la vérité avant qu’ils ne disparaissent, quand ils disparaisssent sous la peur, faute de confiance et de foi. Et quand cela est arrivé, on ne croit plus, peut-être, que cela ait pu être, et que ç’ait pu être si brillant, si éclatant, si scintillant. On a perdu, parfois pensant avoir gagné ; on s’est perdu, parfois croyant se retrouver.

Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi.

La maison natale d’Albert Cohen, à Corfou, bombardée en 1943 par l’aviation italienne et laissée depuis à l’état de ruine. Transposée à Céphalonie, elle est la haute maison dépeinte comme celle du grand-père et chef de la communauté juive de l’île.

Et aussi parce qu’à Corfou, qui était la vraie île de sa jeunesse, j’ai vu les ruines de la maison natale d’Albert Cohen, au milieu des ruines du quartier où il vécut, enfant, avant qu’il ne le quitte, comme il dut quitter son île de soleil, pour rejoindre Marseille.

Un immeuble, éventré en 1943 par une bombe italienne, et où a récemment été posée une plaque (qu’on voit bleue et rouge, au bas du mur). La placette sur laquelle ouvre cet immeuble s’appelle Place Albert Cohen et il existe, dans la ville, une autre rue portant ce nom.

 


 

PS : Une association,  a été fondée en 2011, lAssociation des Amis de la Fondation Mémoire Albert Cohen Corfou (AFMACC), qui « souhaitent faire revivre à Corfou la mémoire de cet illustre écrivain, diplomate et humaniste mondialement connu ».

L’AFMACC a un site Internet : www.albertcohen.gr

Dans le feuillet, relarif à cette association, qu’on peut trouver dans la synagogue, la dernière de l’île, qui jouxte le quartier détruit, il est dit que les amis de la Fondation ont pour but de promouvoir les idées et les méssages d’Albert Cohen :

La plaque qui figure sur la synagogue du quartier natal d’Albert Cohen.

  1. L’état de droit
  2. L’absence de haine ou de racisme
  3. Rflechir ensemble au problème des réfugiés et apatrides
  4. Promouvoir son oeuvre litteéraire auprès des jeunes
  5. Reconstruire sa maison natale, bombardée en 1943, et en ruine depuis lors
  6. Y installer un centre d’études Albert Cohen
  7. Etablir un prix littéraire « Albert Cohen ».
blé

J’y gagne à cause de la couleur du blé

Dans le chapitre XXI du Petit prince, qui est lu ici, le renard apprend au Petit prince qu’il faut, avec douceur, patience et tendresse, apprivoiser les êtres pour les connaître vraiment, que quand on les a apprivoisés on les aime, que les aimant on en dépend, et qu’en dépendant, les perdre cause de la peine.

Pourquoi alors cherche-t-on à les apprivoiser et à les aimer ?, demande le Petit prince. Qu’y gagne-t-on ? « On y gagne à cause de la couleur des blés », répond le renard qui explique que, pour celui qui n’aime pas, les blés ne sont rien ou presque rien : ils sont vides de sens et anonymes, des plantes nourricières semblables aux autres plantes. Mais que depuis que lui, le renard, aime le Petit prince, il a découvert autre chose en le blé : un rappel de la chevelure blonde de son ami, un souvenir tendre qui lui revient quand le vent caresse les épis ; une émotion qui l’étreint quand, au détour du chemin, il aperçoit ce blé jaillissant vers le soleil. Ce qu’il a gagné, c’est cela : la résonnance du monde, le surgissement de mille correspondances qui transforment un monde étranger en un monde que peuple l’être aimé.

« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé« , écrivait Lamartine, et c’est un peu de cette idée, retournée et contraposée, qu’exprime le renard d’Antoine de Saint-Exupéry : l’amour peuple le monde. Il le peuple et l’enchante tout en même temps, l’illuminant et le rendant complice de l’élan qui nous porte vers l’être aimé. L’amour accroche de joyeuses clochettes à tous les êtres, à toutes les choses, fait vibrer les paysages et resplendir les cieux, transforme la grenouille en princesse, la Bête en prince charmant, et ouvre aux hommes la porte des étoiles.

C’est pour connaître cela, pour reconnaître le monde, pour le reconnaître comme sien et l’habiter au lieu de le traverser comme le ferait un étranger, délié de tout et altéré de solitude, que le renard a voulu être apprivoisé, a voulu tisser des liens, se dégager de la minéralité du désert pour aller vers les autres vivants et s’abreuver de leur amour.

Il y a ainsi, au milieu du désert, poussant d’on-ne-sait où, vivant d’on-ne-sait quoi, des fleurs jaillissant du sable. Rien alentour : des cailloux, des pierres, du sable roux qui jaunit quand le soleil est haut. Et soudain, cette tige qui monte au  bout de laquelle se balance la féminité d’un calice. Un miracle né du lien tissé entre une abeille et une crotte de dromadaire, un papillon et les restes d’un fennec, que sais-je encore ?… Mais la fleur est là, née d’une rencontre éphémère et hasardeuse, peuplant la minéralité de sa fragile souplesse,  rappelant à la vie, au mouvement et à la fluidité cet espace de pierres, désaltérant le monde de sa seule présence.

La fleur est là, miraculeuse, rappelant tout ce dont elle est née, ces rencontres de hasard et le flot de la vie. Et elle était l’aimée. Et elle était tous ceux que j’aime. Et elle était le monde, plein de promesses sous les caresses de la brise du matin.


PS : la photo de titre montre un champ de blé poussant dans l’écrin de verdure d’une oasis surgissant du désert près de Taghbalt, au sud du Maroc.

La fleur  a été photographiée non loin de là.

PS : On pourra également écouter une conférence de 2003 de Philippe Forest, professeur à Nantes, que France Culture vient de rediffuser : « Pourquoi il faut absolument relire le Petit prince ».

Désert

Terre des hommes (de Saint-Exupéry)

A la fin de Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry parle du rôle de sentinelle du monde et de l’esprit qui est donné à chacun d’entre nous, de la possibilité d’éveil et de grandeur que le long cheminement des générations nous a permis d’atteindre et nous permet d’attendre, et de l’écrasement muet où sombre le plus souvent cette attente, brisée par l’indifférence, le sommeil et l’oubli. Tel est l’objet du passage ici lu et enregistré.

Terre des hommes est un livre magnifique, que j’ai découvert il y a peu, injustement relégué qu’il était, dans mon esprit, par la connotation scolaire qui lui était malheureusement attachée. Bien qu’écrit à la veille de la guerre, il est un chant à l’homme, à sa beauté, à sa grandeur, un hymne à ces enfants de Prométhée qui trop souvent oublient leur ascendance et la part de divin qu’ils recèlent.

La guerre est présente ; elle apparaît dans le passage lu, et Antoine de Saint-Exupéry voit bien en quoi la pauvre humanité, en soif de solidarité, de sens, de chaleur et d’amour, peut en trouver comme un ersatz dans la camaraderie des chambrées et la fraternité des armes :

« Dans un monde devenu désert, nous avions soif de retrouver des camarades : le goût du pain rompu entre camarades nous a fait accepter les valeurs de guerre. Mais nous n’avons pas besoin de la guerre pour trouver la chaleur des épaules voisines dans une course vers le même but. La guerre nous trompe. La haine n’ajoute rien à l’exaltation de la course. »

Mais il ne s’agit que d’un amour de hasard et de rencontre, suivi faute d’autre chose parce que l’homme, au fond de lui, a toujours besoin de se sentir homme, qu’il se sent homme dans le don de soi aux autres et que « la vérité, pour l’homme, c’est ce qui fait de lui un homme« . Et Saint-Ex, de dire tous ces faux combats, toutes ces fausses querelles que nous faisons nôtres au seul motif que, combattant pour eux, les épousant, nous nous sentons enfin dignes de nous-mêmes…

La vérité, pourtant, n’est pas dans le combat. La vérité, s’il faut en trouver un critère, est dans la simplification, l’unification du monde : « La vérité, ce n’est point ce qui se démontre, c’est ce qui simplifie.« .

C’est de cette simplification du monde, de cette compréhension du monde, de cette insertion et fusion dans l’intimité du monde, que nous avons faim :

« Ce que nous sentons quand nous avons faim, de cette faim qui poussait les soldats d’Espagne sous le tir vers la leçon de botanique, qui poussa Mermoz vers l’Atlantique Sud, qui pousse l’autre vers son poème, c’est que la genèse n’est point achevée et qu’il nous faut prendre conscience de nous-mêmes et de l’univers. Il nous faut, dans la nuit, lancer des passerelles.« .

Mais il faut, pour cela, ne pas être dans le sommeil. Il faut réaliser, savoir, sentir, ressentir, et ne pas avoir été abandonné, ne pas avoir été aliéné, ne pas s’être laissé trop désapprendre de soi-même. Or c’est cela qui nous guette :

« Il est deux cents millions d’hommes, en Europe, qui n’ont point de sens et voudraient naître. L’industrie les a arrachés au langage des lignées paysannes et les a enfermés dans ces ghettos énormes qui ressemblent à des gares de triage encombrées de rames de wagons noirs. Du fond des cités ouvrières, ils voudraient être réveillés.

Il en est d’autres, pris dans l’engrenage de tous les métiers, auxquels sont interdites les joies du pionnier, les joies religieuses, les joies du savant. On a cru que pour les grandir il suffisait de les vêtir, de les nourrir, de répondre à tous leurs besoins. Et l’on a peu à peu fondé en eux le petit bourgeois de Courteline, le politicien de village, le technicien fermé à la vie intérieure. Si on les instruit bien, on ne les cultive plus.« .

Tant d’entre nous qui sommes devenus sourds et aveugles, parce qu’on nous a laissés trop dormir ! Tant d’entre nous que la grande machine sociale a brisés, rabotés, emboutis ! Comme, avant nos tristes réfugiés, ces travailleurs polonais, rejetés de France après qu’ils y ont travaillé, et qui partent, dans ces longs trains de nuit, abandonnés, exilés de ce qu’ils avaient pu construire et des liens qu’ils avaient pu lier, déracinés, comme dirait Simone Weil. Ils avaient été des hommes et des femmes, avaient ri et s’étaient aimé ; ils sont revenus à la glaise dont Prométhée les avait faits.

C’est un crime qu’on perpétue, dit Antoine de Saint-Exupéry. Un crime commis sur chacun de chacun de ces hommes, sur chacune de ces femmes, sur chacun de ces enfants. Un crime à l’encontre de ce petit garçon, découvert dans le train, endormi entre père et mère, au visage de musicien, dont l’auteur imagine qu’il aurait pu, en d’autres circonstances, dans un autre destin, devenir un autre Mozart. Et ce Mozart est condamné.

Mais au delà de cet enfant mort à tant de choses, au delà de ces Polonais, traités comme on ne devrait pas traiter des hommes, au delà de nos modernes réfugiés, emparqués, abandonnés, déniés, il y a l’homme. L’homme qu’on assassine en son humanité :

« Je me disais ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n’est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s’agit point de s’attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C’est quelque chose comme l’espèce humaine et non l’individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guère à la pitié. Ce qui me tourmente, c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente, ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d’Orientaux vivent dans la crasse et s’y plaisent. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné.

Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme. »


PS : Le dessin est mon rêve de désert, « cette étendue blonde où le vent a marqué sa houle comme sur la mer »…

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Créon et Antigone

Antigone, décharnée et vêtue d’une robe rouge sang, jette de la terre sur le corps de Polynice, son frère, qui percé d’une lance et laissé sur le champ de bataille, se décompose sous la lune, proie des corbeaux.

Au coeur de la pièce de Jean Anouilh, le dialogue d’Antigone et Créon, qui est ici enregistré (Antigone est à gauche, Créon à droite) met en scène deux caractères et deux conceptions contraires de la vie et du monde.

Ces deux caractères sont propres à Anouilh. On ne les retrouve à l’identique ni dans l’Antigone de Sophocle, ni dans celle de Bauchau. Chaque réinvention du mythe est un récit fondé sur l’affrontement de ces deux personnages mais selon des angles d’attaque et des lignes de faille qui varient d’un auteur à l’autre.

Antigone, fille d’Oedipe et de Jocaste, qui a accompagné son père sur les routes après qu’il se fut crevé les yeux, est revenue à Thèbes où règne son frère Etéocle, qui a chassé du trône qu’il devait partager avec lui son frère Polynice. Mais voici que Polynice revient assiéger Thèbes à la tête des troupes d’Argos, où il s’était réfugié. Les deux frères meurent durant la bataille et le trône de Thèbes revient à Créon, frère de Jocaste, qui organise des funérailles splendides pour Etéocle et laisse pourrir sur le champ de bataille le cadavre de Polynice, qui a trahi Thèbes. Créon fait savoir que quiconque accomplira auprès de Polynice les rites funéraires exigés par les Dieux sera puni de mort. Cet interdit est bravé par Antigone qui, va se rendre, dans la nuit, auprès du corps de son frère. Elle est surprise par des gardes, arrêtée et conduite auprès de Créon.

Comme le dit le choeur :

« Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop que l’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul. »

Antigone et Créon se font face. Antigone, l’idéaliste et la pure, qui a fait, en dépit de la loi, ce qu’elle pensait être son devoir. Et face à elle, Créon, qu’Anouilh dépeint comme plutôt bonhomme et compréhensif, et qui va devoir choisir entre l’obéissance due à sa propre loi et la vie de sa nièce.

Le dialogue central, qui est lu ici, et la pièce tout entière, posent une nouvelle fois la question de la loi et de sa transgression. Ou, plus précisément et justement, comme c’était déjà le cas dans Eutyphron,  la question de l’affrontement des règles et des devoirs : que faire quand deux devoirs s’opposent, que la loi conduit vers un chemin et que la conscience, la piété, ou quoi que ce soit d’autre qui nous appelle et nous inspire, conduit sur une autre voie ? C’est à cette question que, chacun de son côté, Antigone et Créon vont devoir répondre.

Antigone est sans états d’âme : elle a choisi la piété – fraternelle plus que religieuse, chez Anouilh – et elle s’y tient sans en démordre. Créon est beaucoup moins sûr. Il entend défendre la loi mais est prêt à toutes les compromissions et l’on sent que si les apparences pouvaient être sauvées, il accepterait que sa loi ait été transgressée.

Tout en admirant Antigone et sa force morale, sa foi indomptable, j’ai toujours eu beaucoup plus de sympathie pour Créon. Il y a pour cela de mauvaises raisons : le monde de Créon, humain, trop humain, est évidemment plus confortable, moins exigeant que celui dans lequel vit Antigone, sorte de Pasionaria dont on imagine assez bien qu’elle pourrait, en d’autres circonstances, devenir une fanatique appelant à la mort et à la désolation. Les convictions de Créon, qui ont la rigidité du chamallow, sont évidemment plus faciles à vivre que celles d’Antigone, qui ont l’éclat et le tranchant du diamant.

Il y a aussi, découlant comme mécaniquement des conceptions de chacun, le caractère plus ou moins ouvert, plus ou moins englobant de leur univers : le monde de Créon est à l’image du polythéisme : Créon ne partage pas la vision et la foi d’Antigone mais il la comprend, la respecte, en sent la nécessité et pourrait l’accepter si elle ne faisait pas trop de vagues, à l’image de ces prêtres romains qui accueillaient de nouveaux dieux dans leurs panthéons. Rien de tel avec Antigone : elle est inflexible et exclusive, ne veut pas être tolérée mais reconnue, et sa foi est jalouse, comme celle de Polyeucte.

Mais alors même qu’il y a, chez Antigone, cette sorte d’intransigeance idéaliste qui lui donne les traits de certains héros des tragédies chrétiennes, il y a aussi chez elle ce qui apparaît comme un total mépris des autres, un total manque d’amour, un manque absolu de compassion et d’empathie, une certaine méchanceté. Antigone n’a pas lu Saint-Augustin : non seulement elle est cassante, dénuée de gentillesse, dénuée d’humour, mais elle n’aime pas ses ennemis ; elle n’aime pas vraiment ses amis ; et on peut au bout du compte se demander si elle s’aime elle-même. Elle se sacrifie mais son sacrifice ressemble plus à un cri d’orgueil qu’à un acte d’humilité.

Créon, humain, trop humain ; Antigone inhumaine.

… A ceci près, toutefois, qui n’est pas sans importance, qu’à la fin des fins, Antigone, qui ne voulait que jeter de la terre sur le corps de son frère, meurt, sur ordre de Créon. En dépit de sa méchanceté et de toute sa négativité, elle est donc la victime. Et Créon, le brave Créon, bonasse et bonhomme, un meurtrier. Dans l’action, les rôles se renversent, et puisque c’est dans leurs actes que se révèle la vérité des êtres, Antigone, de très loin, l’emporte sur Créon.


On pourra également se reporter à :

un épisode des Chemins de la philosophie : « L’engagement au risque de sa vie : Antigone et la justice« 

Hauteluce village

Le retour de l’enfant prodigue (d’André Gide)

André Gide reprend, dans Le retour de l’enfant prodigue, la parabole des Evangiles qui raconte comment est accueilli avec joie par son père et sa mère l’enfant qui était parti découvrir le monde car il se sentait à l’étroit chez lui, et la jalousie mauvaise qu’en ressent le fils aîné, qui trouve injuste qu’on paraisse préférer celui qui est parti à celui qui est resté.

Pourquoi le fils aîné ressent-il cette jalousie et cette colère ? Parce que le retour de l’enfant prodigue lui révèle brutalement une frustration qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentie, jamais connue. Il vivait tranquillement, probablement heureux, dans la maison de ses parents, estimant n’avoir rien sacrifié, estimant même peut-être avoir eu le meilleur sort d’entre les frères, mais le retour de son frère cadet parti à l’aventure lui ouvre les yeux. Et c’est là l’explication de son comportement : il en veut à son frère non pas d’être bien accueilli (comment pourrait-il lui en vouloir de cela ?) mais de lui avoir ouvert les yeux, de lui avoir montré que la vie qu’il menait n’était pas forcément la meilleure des vies imaginables. Il en veut à son frère d’avoir, par son depart puis son retour, brusquement mis en cause sa propre façon de vivre.

Ce qu’il met ensuite en avant pour justifier son mauvais accueil : fidèle, il est moins bien récompensé, moins bien aimé, moins bien accueilli que le frère infidèle parti au loin en abandonnant ses parents, n’est qu’une ruse de l’esprit qui se tord et se démène pour trouver une justification à son malaise profond : la fidélité, en effet, n’a évidemment aucune raison d’être payée de quelque retour que ce soit, et le fils aîné doit bien le sentir, quand bien même il met ce mauvais argument en avant. Elle a encore moins de raison d’être payée de retour quand il s’agit de parents et d’enfants, car le souhait profond des vrais parents est que leurs enfants volent de leurs propres ailes et s’en aillent au loin. Il n’est pas qu’ils demeurent, infantilisés, à leurs côtés.

Et là est l’autre et terrible découverte du fils aîné : non seulement il a, d’une certaine façon, gâché sa vie en ne partant pas à la découverte du monde, en n’accomplissant pas ce dont il découvre que c’était peut-être son désir profond ; non seulement ses parents ne lui savent aucun gré de ce « sacrifice » (mot qu’il invente à l’instant car il n’a, subjectivement, jamais eu, jusqu’alors le sentiment de faire un sacrifice) ; mais l’enfant prodigue est, en partant loin de ses parents, resté au fond plus fidèle à ses parents dans son rôle d’enfant que lui-même qui est resté au logis.Tout  ça pour rien !

Le fils aîné est terriblement blessé de cette découverte qui, à la découverte de la frustration,  ajoute celle de l’inutilité de cette frustration.

Ce que dit cette histoire, c’est que la fidélité n’est pas un devoir qu’on s’impose car ainsi vécue elle ne vaut rien. La fidélité ne se revendique pas ; elle ne se fait pas payer ; elle se vit. On ne doit pas agir par fidélité ; on peut agir en fidélité ou de façon fidèle. On est fidèle dans son comportement, dans son action, naturellement, en aucun cas par contrainte, serait-elle de sa conscience : la fidélité se révèle ; elle ne doit pas guider. 

Elle dit aussi – l’aimée appréciera – que la vraie fidélité peut parfois emprunter des chemins détournés, qu’elle peut parfois paraître éloigner, mais que, dans ses tours et détours, elle se reconnaît pourtant. Car :

« C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source »,

 disait justement Jaurès.

PS : la photo montre Hauteluce,  petit village du Beaufort,  une soirée d’hiver. J’aime imaginer ainsi le village de l’enfant prodigue

mains jointes

Rainer Maria Rilke : lettre sur l’amour

Lire

La septième des Lettres à un jeune poète, qui est lue ici et qu’envoie, le 14 mai 1904, Rainer Maria Rilke à jeune cadet, Franz Gaver Kappus, qui lui a demandé conseil sur la poésie et sur sa vocation de poète, est consacrée à l’amour.

L’amour n’en est pas le premier sujet : le premier sujet est la solitude, dont le jeune poète s’est probablement plaint, et que Rilke défend en soulignant que la solitude est bonne, puisque elle est difficile et que (on croirait lire Simone Weil) :

« Il est pourtant clair que nous devons nous tenir au difficile. Tout ce qui vit s’y tient. Chaque être se développe et se défend selon son mode et tire de lui-même cette forme unique qui est son propre, à tout prix et contre tout obstacle. Nous savons peu de choses, mais qu’il faille nous tenir au difficile, c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter. Il est bon d’être seul parce que la solitude est difficile. Qu’une chose soit difficile doit nous être une raison de plus de nous y tenir. »

C’est pour la même raison, poursuit Rainer Maria Rilke, que l’amour doit être recherché. Non comme on le dit ordinairement parce qu’il est beau et plaisant mais parce que l’amour est difficile :

« L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-même ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. ».

L’amour est difficile parce qu’il ne commence pas par l’union de deux être forcément incomplets, imprécis, inachevés mais par la solitude, la longue période d’apprentissage, de concentration d’approfondissement , au cours de laquelle l’amant – l’aimant plutôt – se prépare, grandit, se débarrasse du superflu :

« L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. »

Et c’est seulement au bout de ce long mûrissement, que vient l’union, qui est achèvement.

Faute de respecter ce temps long de la chrysalide, les jeunes gens bâclent leur amour, le sacrifient et finissent par le tuer, dans la désillusion, pour « trouver un refuge dans une de ces multiples conventions qui s’élèvent partout comme des abris le long d’un chemin périlleux. » Le mariage est une de ces conventions, l’infidélité en est une autre, tout est convention, dans ce paysage, à qui se perd « aux jeux faciles et frivoles qui permettent de se dérober à la gravité de l’existence« , à qui n’accepte pas de « subir l’amour comme un dur apprentissage« .

Mais à qui l’acceptera,

« L’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. Plus près de l’humain, il sera infiniment délicat et plein d’égards, bon et clair dans toutes les choses qu’il noue ou dénoue. Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre. »

C’est le Michel Serres de l’Art des ponts, porte-parole bienveillant du respect que se doivent les amants, qu’on croirait lire ici. Son auteur n’a pourtant que 27 ans lorsqu’il rédige ce texte magnifique, sévère et inspiré.

Rainer Maria Rilke, dont la vie amoureuse a déjà été, à cet âge, si passionnée et si tumultueuse, si différente de la longue attente qu’il décrit ici dans une sorte de passion millénariste (la fin du texte est consacré un éloge de la femme, avenir de l’homme et de l’humain) est-il totalement sincère quand il l’écrit ?

Sans le moindre doute. Il sent profondément, en lui, cette dimension mystique et rédemptrice de l’amour, qui est comme une sorte d’étoile sur la lueur de laquelle l’homme doit se guider Mais il sait, mieux que quiconque, qu’il ne s’agit que d’un guide, d’un chemin à suivre.

Et l’amour réel, pourtant, l’amour des jeunes gens dont il a parlé avec tant de tristesse dans sa lettre et qui est celui qu’il a connu, qu’il connaît et qu’il connaîtra, n’est pas à rejeter, car il est une porte sur l’absolu, la seule peut-être qui nous soit donnée :

« ne croyez pas que l’amour que vous avez connu adolescent soit perdu. N’a-t-il pas fait germer en vous des aspirations riches et fortes, des projets dont vous vivez encore aujourd’hui ? Je crois bien que cet amour ne survit si fort et si puissant dans votre souvenir que parce qu’il a été pour vous la première occasion d’être seul au plus profond de vous- même, le premier effort intérieur que vous ayez tenté dans votre vie. »

PS :

  • Les Lettres à un jeune poète ont été traduites en français par Bernard Grasset, lui-même poète de l’action.
  • On pourra écouter l’enregistrement des Lettres par Georges Claisse, qui avait été diffusé par France-Culture en 2013. Il s’agit en fait plus d’une discussion touchant aux liens entre poésie et philosophie que d’une lecture,  les passages lus (excellemment lus) étant au bout du compte peu nombreux.
christ-seville

La Parabole du Grand inquisiteur (de Dostoïevski)

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Dostoïevski a placé, au cœur des Frères Karamazov, un conte philosophique et fantastique qu’on connaît ordinairement sous le nom de Parabole du Grand inquisiteur.

Ivan Karamazov fait à son frère Alexei, qui s’apprête à devenir moine, le récit imaginaire d’une visite du Christ sur terre, en Espagne, à l’époque de l’Inquisition. Le Christ arrive à Séville, au milieu des autodafés où brûlent les prétendus hérétiques, est reconnu par le peuple avant d’être arrêté par le Grand inquisiteur qui le jette en prison et lui explique qu’il ne veut pas de son retour car, l’Eglise ayant constaté que l’homme était trop faible pour porter le fardeau de sa liberté, elle a pris les choses en mains, a délibérément tourné le dos au message évangélique pour imposer sa propre volonté aux hommes et les rendre ainsi heureux.

Le conte consiste essentiellement en le long monologue explicatif que le Grand inquisiteur tient au Christ, qui ne parle pas mais sourit à son interlocuteur d’un sourire plein de compassion.

Le discours du Grand inquisiteur est une sorte de revisitation hallucinée de l’histoire humaine au travers de l’épisode des trois tentations du Christ, dans le désert : au Christ qui vient de jeûner quarante jours, Satan vient proposer, tour à tour, de transformer les pierres en pain pour nourrir le monde, de se jeter du haut du Temple pour voir si son père viendra le sauver avant qu’il ne heurte le sol et de se prosterner devant lui, le diable, pour acquérir pouvoir sur l’ensemble des peuples et des nations. Et à ces trois propositions, le Christ dit non, refusant ainsi de s’attacher les hommes par le recours au miracle, au mystère ou à l’autorité.

Aurait-il accepté l’une de ces solutions que ça n’est plus en toute liberté que les hommes l’auraient suivi : ils l’auraient suivi et aimé  sous l’emprise de la faim, de la magie, ou de la force. Or, c’est la liberté que le Christ est venu apporter, non l’esclavage ou l’obéissance, et c’est pourquoi il a refusé de marcher sur le chemin de la facilité que lui montrait le Tentateur.

Pour le Grand inquisiteur, pourtant, ce choix de la liberté n’est pas un choix aimant. Ce n’est pas le choix qu’aurait dû accomplir le Dieu rempli d’amour et de compassion envers les hommes. Si le Christ avait vraiment aimé les hommes, dit le Grand inquisiteur, il aurait su leur faiblesse, leur gaminerie, leur incapacité à se laisser guider par le seul bien. Sachant cela et les aimant, il ne leur aurait pas imposé une liberté dont ils souffrent au fond d’eux-mêmes, qui leur pèse et dont ils sont incapables de se dépêtrer.

Satan a donné à Jésus trois possibilités de guider les hommes vers la bonne voie sans leur imposer le poids du libre choix : leur garantir leur pain quotidien, accomplir devant eux des miracles, les gouverner. Le Christ a refusé ces trois choix, ces trois voies, pour laisser aux hommes leur libre-arbitre et ses affres.

Mais le fardeau étant trop lourd, l’Eglise, explique le Grand inquisiteur, a décidé d’en décharger les hommes. Elle l’a fait au IVème siècle, en unissant le trône de Pierre à la couronne des Césars. En acceptant de devenir pouvoir temporel, elle a accepté de prendre sur ses épaules le poids de la liberté, et d’en alléger les hommes qui ne sont désormais plus contraints à choisir, mais seulement à obéir : quelques dizaines ou centaines de milliers d’hommes, le Grand inquisiteur et ses semblables, assument désormais les choix de l’humanité entière, prenant seuls la responsabilité de la liberté pour ne laisser aux hommes que le confort de l’obéissance. Et c’est ainsi que, même s’ils protestent, comme le feraient des enfants, les hommes sont heureux.

A la fin de l’entretien, le Grand inquisiteur explique qu’en trahissant le message de l’Evangile et le Christ, il pense avoir agi comme il devait le faire, par amour vrai de l’humanité. Et que c’est pour cela qu’il condamnera le Christ à être brûlé vif, comme hérétique, quand une sentence lui sera demandée.

« S’étant tu, le Grand inquisiteur attendit une réaction de son prisonnier. Son silence lui pesait. Le captif s’était borné, pendant qu’il parlait, à fixer sur lui un regard doux et pénétrant, visiblement résolu à ne pas entrer en discussion. Le vieillard aurait préféré qu’il lui répondît quelque chose, fût-ce en lui disant des choses amères ou terribles. Sans prononcer un mot, il s’approcha soudain du vieillard et l’embrassa avec douceur sur ses lèvres exsangues de nonagénaire. Ce fut toute sa réponse. L’inquisiteur tressaille sous ce baiser, et quelque chose tremble aux coins de sa bouche. Il se dirige vers la porte, l’ouvre et lui dit :  »Va, maintenant, et ne reviens plus… plus du tout… plus jamais, jamais ! » »

 

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PS : la photographie représente une statue du Christ vue à la cathédrale de Segovie. J’en ai oublié l’auteur. Cette cathédrale est pleine de représentations très réalistes – sanglantes et sanguinolentes – de la passion

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Eve, première mortelle

Quelques strophes lues de Eve, première mortelle, cet immense et magnifique poème de Charles Péguy, qui dit la femme et sa grandeur, l’homme et sa chute, racontés au travers du destin d’Eve, première femme, qui, contrairement à tous et toutes les autres,  « a connu d’innover le malheur » :

Et moi je vous salue ô première pauvresse.
Vous savez ce que c’est que d’avoir innové.
Les autres n’ont connu qu’un plateau de détresse.
Vous savez ce que c’est que d’avoir inventé.

Seule vous avez pu faire la différence,
Mesurer l’Océan d’avec un pauvre port.
Il fallut demander à la jeune espérance
Ce qui jusqu’à ce jour était donné d’abord.

Les autres n’ont connu que d’être malheureux.
Vous avez innové d’entrer dans le malheur.
Les autres n’ont connu que d’être douloureux.
Vous avez inventé d’entrer dans la douleur.

Les autres n’ont connu que le commun niveau.
Mais vous avez connu le dénivellement.
Les autres n’ont connu qu’un pauvre caniveau.
Mais vous avez connu le grand ruissellement.

Les autres n’ont connu qu’un périssable sort.
Vous avez innové l’autel et l’hécatombe.
Les autres n’ont connu qu’une commune mort.
Vous avez inventé d’entrer dans cette tombe.

L’image représente la Vierge de Pitié des Recollets, une statue du début du XVIème siècle qui se trouve au Musée des Augustins, à Toulouse.

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Tintin au Tibet : un sage en action

Lire

J’ai longtemps lu (jusqu’à hier) Tintin au Tibet comme un album d’aventures prenant place au pays du Dalaï Lama, tirant profit de ses paysages grandioses et mettant en scène le bouddhisme et ses moines comme un décor, un élément de contexte. Le bouddhisme de Tintin au Tibet, il se résumait pour moi à l’image de Foudre bénie lévitant au dessus du sol et à cette page très drôle dans laquelle, voulant faire bien mais ignorant le titre qu’il faut lui donner, le capitaine Haddock s’adresse au « Grand précieux », le chef spirituel du monastère, sous des noms divers et plus saugrenus les uns que les autres.

C’est au retour d’une semaine passée à Hauteville que je prends enfin conscience de la façon beaucoup plus profonde, beaucoup plus totale, dont cet album est imprégné, sinon par le bouddhisme, du moins par une philosophie de l’action et de l’être qui lui en est très proche.

Du début jusqu’à la fin, le personnage de Tintin incarne, dans ce livre, l’être bienveillant, unifié, attentif, vigilant, qui sait ouvrir son cœur, l’entendre, le suivre, prendre des décisions claires et franches, et agir en conséquence, sans ambages et de façon juste parce que guidé par l’amour :

« Capitaine, je suis persuadé que Tchang est vivant. C’est peut-être stupide, mais c’est ainsi… Et comme je le crois vivant, je pars à sa recherche. »

Tintin n’est pas seulement, dans cet album, le jeune homme sympathique dont on avait fait la connaissance dans les autres épisodes. Il garde ici toutes ses qualités : finesse, intelligence, courage, honnêteté, gentillesse, humilité, mais elles sont comme sublimées par la parfaite équanimité dont il fait preuve qui lui permet d’accueillir sans colère toutes les décisions contraires à son entreprise, sachant instantanément s’y adapter :

« Oui, ce que dit Tharkey est juste. C’est vrai : je n’ai pas le droit de risquer ainsi plusieurs vies… Je partirai donc seul. »

Face à Tintin, le capitaine Haddock illustre l’homme normal, notre alter ego, l’individu divisé, soumis aux tentations et qui les subit, inattentif et maladroit, disant l’un et faisant l’autre. Mais si le Capitaine dit non, non et toujours non, il finit toujours cependant aussi par faire oui, démentant, par son action positive, les mots qui sortent de sa bouche. Il surmonte ainsi, dans ses actes, le refus que portent ses paroles et c’est pourquoi il est, au bout du compte, désigné :

« Et toi aussi, Tonnerre Grondant, sois béni car, malgré tout, tu as eu la foi qui transporte les montagnes.« 

Tchang est lui aussi élu. Non pour son action propre du moment mais parce qu’il su inspirer le dévouement et que cette capacité à inspirer les autres est conçue en soi comme une preuve d’élection. Mais on a appris, au début de l’album, que Tchang était un « coeur d’or », cela est confirmé, à la fin, par les propos qu’il tient sur le yéti, et il y a donc une convergence totale entre les diverses facettes du personnage qui reçoit parce qu’il a su donner.

Tintin au Tibet a toujours été mon album préféré. Je crois en avoir enfin découvert la raison. Elle n’est pas sans lien avec la sensibilité d’Hergé qui, recevant, à la fin des années 1970, son neveu chez lui lui conseillait de lire Les chemins de la sagesse, d’Arnaud Desjardins.

PS : A partir du 8 février 2016, France Culture diffusera en feuilletons l’enregistrement, réalisé avec la Comédie française et l’Orchestre national de France, de cinq albums de Tintin : du 8 au 12 février, ce seront Les cigares du pharaon.

http://www.franceculture.fr/emissions/fictions-le-feuilleton/les-cigares-du-pharaon-15-les-aventures-de-tintin

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Walden (de Henry. D. Thoreau)

Lire

C’est après avoir vu Into the Wild, de Sean Penn, que l’envie m’est venue de lire Walden ou la vie dans les bois, ce livre de Henry David Thoreau que Christopher McCandless, le héros d’Into the Wild, emporte dans son périple.

Ce livre présente, plus qu’il ne raconte, les deux années passées par son auteur dans une cabane construite de ses mains, à proximité de l’étang de Walden et de la ville de Concord, dans le Massachusetts. Henry David Thoreau a alors 28 ans et il embrasse cette expérience pour diverses raisons : dénonciation de l’aliénation de l’homme par le travail, envie de renouer avec une vie plus proche de la nature, besoin de solitude, désir d’une existence débarrassée des superfluités de la modernité.

Le premier objectif de Thoreau, lorsqu’il décide de quitter la ville pour vivre dans les bois, c’est de s’affronter, seul, à la vie :

« Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, la vie est si chère ; plus que ne voulais pratiquer la résignation, s’il n’était tout à fait nécessaire. Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie, couper un large andain et tondre ras, acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression, et, si elle se découvrait mesquine, eh bien, alors ! en tirer l’entière, authentique mesquinerie, puis divulguer sa mesquinerie au monde ; ou si elle était sublime, le savoir par expérience, et pouvoir en rendre un compte fidèle dans ma suivante excursion. »

Le retour à la nature, pour Thoreau, est aussi une façon de rejeter une modernité qui s’est perdue dans une course sans fin à l’accroissement des vitesses, et à la multiplication des objets, qui s’est dissolue dans une matérialité et une vanité dans lesquelles l’homme a perdu son âme et le sens de son existence, au point que, croyant avoir asservi les choses, il est en fait asservi par elles :

« La nation elle-même, avec tous ses prétendus progrès intérieurs, lesquels, soit dit en passant, sont tous extérieurs et superficiels, n’est autre qu’un établissement pesant, démesuré, encombré de meubles et se prenant le pied dans ses propres frusques, ruiné par le luxe, comme par la dépense irréfléchie, par le manque de calcul et de visée respectable, à l’instar des millions de ménages que renferme le pays ; et l’unique remède pour elle comme pour eux consiste en une rigide économie, une simplicité de vie et une élévation de but rigoureuses et plus que spartiates. Elle vit trop vite. Les hommes croient essentiel que la Nation ait un commerce, exporte de la glace, cause par un télégraphe, et parcoure trente milles à l’heure, sans un doute, que ce soit eux-mêmes ou non qui le fassent ; mais que nous vivions comme des babouins ou comme des hommes, voilà qui est quelque peu incertain. Si au lieu de fabriquer des traverses, et de forger des rails, et de consacrer jours et nuits au travail, nous employons notre temps à battre sur l’enclume nos existences pour les rendre meilleures, qui donc construira des chemins de fer ? Et si l’on ne construit pas de chemins de fer, comment atteindrons-nous le ciel en temps ? Mais si nous restons chez nous à nous occuper de ce qui nous regarde, qui donc aura besoin de chemins de fer ? Ce n’est pas nous qui roulons en chemin de fer ; c’est lui qui roule sur nous. »

Vivre seul permet également à Thoreau de suivre sa misanthropie, dont il ne fait pas mystère, misanthropie à laquelle s’ajoute une sorte de refus de l’incarnation et de dégoût brutal (« immonde », écrit-il à son propos) du corps, notamment des fonctions digestives et sexuelles, qu’il englobe sous le nom de « sensualité ».  D’où cet éloge  de la pureté et de la chasteté, qui résonne étonnamment sous la plume de cet auteur ordinairement partisan d’une plus grande harmonie entre le corps et l’esprit :

« « Ce en quoi les hommes diffèrent de la brute », dit Mencius, « est quelque chose de fort insignifiant ; le commun troupeau ne tarde pas à le perdre ; les hommes supérieurs le conservent jalousement. » Qui sait le genre de vie qui résulterait pour nous du fait d’avoir atteint à la pureté ? Si je savais un homme assez sage pour m’enseigner la pureté, j’irais sur l’heure à sa recherche. « L’empire sur nos passions, et sur les sens extérieurs du corps, ainsi que les bonnes actions, sont déclarés par le Ved indispensables dans le rapprochement de l’âme vers Dieu. » Encore l’esprit peut-il avec le temps pénétrer et diriger chaque membre et fonction du corps, pour transformer en pureté et dévotion ce qui, en règle, est la plus grossière sensualité. L’énergie générative, qui, lorsque nous nous relâchons, nous dissipe et nous rend immondes, lorsque nous sommes continents nous fortifie et nous inspire. La chasteté est la fleuraison de l’homme ; et ce qui a nom Génie, Héroïsme, Sainteté, et le reste, n’est que les fruits variés qui s’ensuivent. Ouvert le canal de la pureté l’homme aussitôt s’épanche vers Dieu. Tour à tour notre pureté nous inspire et notre impureté nous abat. Béni l’homme assuré que l’animal en lui meurt et à mesure des jours, et que le divin s’établit. Peut-être n’en est-il d’autre que celui qui trouve dans la nature inférieure et bestiale à laquelle il est allié une cause de honte. Je crains que nous ne soyons dieux ou demi-dieux qu’en tant que faunes et satyres, le divin allié aux bêtes, les créatures de désir, et que, jusqu’à un certain point, notre vie même ne fasse notre malheur. »

Cette crainte morbide du corps, de la sensualité, de la sexualité ont leur contrepartie (leur explication ?) dans la proximité, la quasi-intimité qu’entretient Thoreau avec la nature qui prend, sous sa plume, des colorations organiques, le végétal étant décrit comme le reflet renversé et empli de sensualité de l’animal :

« Lorsque je vois d’un côté le remblai inerte – car le soleil ne commence son action que sur un seul côté – et de l’autre ce luxuriant feuillage, création d’une heure, j’éprouve en quelque sorte la sensation d’être dans l’atelier de l’Artiste qui fit le monde et moi – d’être venu là où il était encore à l’œuvre, en train de s’amuser sur ce talus et avec excès d’énergie de répandre partout ses frais dessins. Je me sens pour ainsi dire plus près des organes essentiels du globe, car cet épanchement sablonneux a quelque chose d’une masse foliacée comme les organes essentiels du corps animal. C’est ainsi que l’on trouve dans les sables eux-mêmes une promesse de la feuille végétale. Rien d’étonnant à ce que la terre s’exprime à l’extérieur en feuilles, elle qui travaille tant de l’idée à l’intérieur. Les atomes ont appris déjà cette loi, et s’en trouvent fécondés. La feuille suspendue là-haut voit ici son prototype. Intérieurement, soit dans le globe, soit dans le corps animal, c’est un lobe épais et moite, mot surtout applicable au foie, aux poumons et aux feuilles de graisse […] Les plumes et ailes des oiseaux sont des feuilles plus sèches et plus minces encore. C’est ainsi, également, que vous passez du pesant ver de terre au papillon aérien et voltigeant. Le globe lui-même sans arrêt se surpasse et se transforme, se fait ailé en son orbite. Il n’est pas jusqu’à la glace qui ne débute par de délicates feuilles de cristal, comme si elle avait coulé dans les moules que les frondes des plantes d’eau ont imprimés sur l’aquatique miroir. Tout l’arbre lui-même n’est qu’une feuille, et les rivières sont des feuilles encore plus larges, dont le parenchyme est la terre intermédiaire, et les villes et cités les œufs d’insectes en leurs aisselles. »

Comme dans Marcher, Thoreau explique, dans Walden, que vivre dans la nature, est, pour l’homme, renouer avec lui-même, renaître à lui-même, retrouver son innocence. Dans un passage d’une grande beauté,  il explique que la nature se re-crée continuellement, et que le grand cycle des saisons lui permet de chasser le passé et de vivre dans le présent  comme les hommes devraient le faire – et comme ils le font au travers du pardon :

« Il suffit d’une petite pluie pour rendre l’herbe de beaucoup de tons plus verte. Ainsi s’éclaircissent nos perspectives sous l’afflux de meilleures pensées. Bienheureux si nous vivions toujours dans le présent, et prenions avantage de chaque accident qui nous arrive, comme l’herbe qui confesse l’influence de la plus légère rosée tombée sur elle ; et ne perdions pas notre temps à expier la négligence des occasions passées, ce que nous appelons faire notre devoir. Nous nous attardons dans l’hiver quand c’est déjà le printemps. Dans un riant matin de printemps tous les péchés des hommes sont pardonnés. Ce jour-là est une trêve au vice. Tandis que ce soleil continue de brûler le plus vil des pécheurs peut revenir. À travers notre innocence recouvrée nous discernons celle de nos voisins. Il se peut qu’hier vous ayez connu votre voisin pour un voleur, un ivrogne, ou un sensuel, l’ayez simplement pris en pitié ou méprisé, désespérant du monde ; mais le soleil luit, brillant et chaud, en ce premier matin de printemps, re-créant le monde, et vous trouvez l’homme livré à quelque travail serein, vous voyez comment ses veines épuisées et débauchées se gonflent de joie silencieuse et bénissent le jour nouveau, sentent l’influence du printemps avec l’innocence du premier âge, et voilà toutes ses fautes oubliées. Ce n’est pas seulement d’une atmosphère de bon vouloir qu’il est entouré, mais mieux, d’un parfum de sainteté cherchant à s’exprimer, en aveugle, sans effet, peut-être, tel un instinct nouveau-né, et durant une heure le versant sud de la colline n’est l’écho de nulle vulgaire plaisanterie. Vous voyez de son écorce noueuse d’innocentes belles pousses se préparer à jaillir pour tenter l’essai d’une nouvelle année de vie, tendre et fraîche comme la plus jeune plante. Oui, le voilà entré dans la joie de son Seigneur. Qu’a donc le geôlier à ne laisser ouvertes ses portes de prison, – le juge à ne renvoyer l’accusé, – le prédicateur à ne congédier ses ouailles ! C’est qu’ils n’obéissent pas à l’avis qu’à demi-mot Dieu leur donne, ni n’acceptent le pardon que sans réserve Il offre à tous. »

Enfin, rebouclant dans sa conclusion avec le propos initial, Henry David Thoreau revient sur ce qui fut le fondement de son expérience : c’est dans le contact quotidien avec la nature et dans l’oubli de toutes les superficialités que l’homme peut construire ce qu’il y a de plus élevé en lui. Et quand cela sera construit, il sera facile de revenir ensuite vers la terre :

« Grâce à mon expérience, j’appris au moins que si l’on avance hardiment dans la direction de ses rêves, et s’efforce de vivre la vie qu’on s’est imaginée, on sera payé de succès inattendu en temps ordinaire. On laissera certaines choses en arrière, franchira une borne invisible ; des lois nouvelles, universelles, plus libérales, commenceront à s’établir autour et au dedans de nous ; ou les lois anciennes à s’élargir et s’interpréter en notre faveur dans un sens plus libéral, et on vivra en la licence d’un ordre d’êtres plus élevé. En proportion de la manière dont on simplifiera sa vie, les lois de l’univers paraîtront moins complexes, et la solitude ne sera pas solitude, ni la pauvreté, pauvreté, ni la faiblesse, faiblesse. Si vous avez bâti des châteaux dans les airs, votre travail n’aura pas à se trouver perdu ; c’est là qu’ils devaient être. Maintenant posez les fondations dessous. »

On trouve la traduction française (par Louis Fabulet) de Walden ou la vie dans les bois sur Wikisource.

Le livre,  dans cette traduction de 1922,  a fait l’objet d’une lecture complète (ce qui est un exploit  : 12 heures d’enregistrement !) par André Rannou et d’une autre, de même durée, par Christian Martin, d’Audiocité.

PS : Walden ou la vie dans les bois a fait l’objet de nombreuses analyses. On pourra notamment lire, en français :

On pourra également écouter plusieurs émissions de France Culture :

On pourra lire enfin, à propos des rapports qu’entretiennent Walden et Into the Wild un article de Mélodie Lucchesi : L’influence de Henry D. Thoreau sur le film « Into The Wild »