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La montagne magique (de Thomas Mann)

Hans Castorp, un jeune Hambourgeois qui se destine à une carrière d’ingénieur naval, rend visite à son cousin, Joachim, soigné dans un sanatorium de Davos, en Suisse. Venu pour un séjour de trois semaines, il demeurera sept ans dans la montagne. Et c’est là, en haut, loin de la société et des préoccupations ordinaires, qu’il grandira, se découvrira, s’épanouira à la vie et au monde.

La montagne magique est le récit de cette initiation.

Un récit long, où le temps coule parfois lentement, au rythme de ces journées à la Shining, dans lesquelles tout est fait pour remplir de bruit et d’action le silence et la blancheur d’un monde neigeux et immobile ; et où parfois il s’accélère parce que quelque chose, soudain, se passe, avant d’être oublié, ou relégué dans la malle aux souvenirs, comme le sont, dans le vaste hôtel, les souvenirs des morts, leur chambre une fois désinfectée et laissée aux nouveaux arrivants.

Il y a, au long de ces deux mille cinq cents journées passées à passer de goûter en souper, de séances de repos obligatoire en temps de pause avant dîner, des petites éducations, des petites leçons à la Bouvard et Pécuchet ; ces passions qui, pendant quelques jours ou quelques semaines, entraînent Hans ou l’ensemble des résidents dans leur ronde, focalisant leur attention sur un hobby, une science, un sport particulier, puis retombant pour renaître sous un autre avatar. Hans, dans ces moments, est particulièrement touchant, mettant toute son énergie à apprendre et à approfondir.

Et puis il y a les cours magistraux. Moins les vrais cours sur l’amour du Docteur Krokowski que les cours sur le tas, les cours par frottement des esprits, des humeurs, des mots et des regards que donnent à Hans le franc-maçon Settembrini, le jésuite Naphta, la très belle et très orientale Clavdia Chauchat et l’étrange et fascinant Peeperkorn. L’une des grandes magies de la montagne est l’enseignement magistral recu de ce cotoiement, de cette ronde d’êtres si dissemblables dans laquelle Hans puise la déraison, cette admirable compréhension des choses qui lui permet de se hisser au dessus de ses maîtres.

Ronde des jours, ronde des amitiés, ronde des thèses et des antithèses débattues par Settembrini et Naphta, ronde de la vie et de la mort, ronde de cet amour libérateur et mystérieux que dansent ensemble Clavdia et Hans. Ronde et spirale ; spirale plus que ronde, d’ailleurs, car tout cela s’élève, et le retour, jamais, n’est similaire à l’arrivée première. Même dans ce monde minéral, le temps coule et ne peut être retenu.

Et maintenant, le beau portrait que dresse de lui-même Hans Castorp, ce “naïf et frêle enfant de la vie”, comme le surnomme Settembrini (traduction de Claire de Oliveira) :

“Je suis depuis assez longtemps ici, en haut, je ne sais pas trop depuis combien de temps mais ce sont des années de ma vie. Voilà pourquoi j’ai employé le mot « vie » – quant à mon sort, j’y reviendrai, le moment venu. Moi qui croyais rendre une petite visite à mon cousin, ce brave militaire franc du collier, ça n’a servi à rien, je l’ai perdu, et je suis toujours ici. Je n’étais pas militaire, j’avais un métier de civil, vous l’avez peut-être entendu, un métier sérieux et raisonnable qui peut même, paraît-il, œuvrer au rapprochement des peuples ; mais cette profession, je n’y tenais pas particulièrement, je l’avoue, pour des raisons dont je dirai seulement qu’elles sont obscures… Tout comme les prémices des sentiments que m’inspire votre compagne de voyage – si je l’appelle ainsi, c’est pour bien souligner qu’il ne me viendrait pas à l’esprit de compromettre cette situation juridique si positive -, les prémices de mes sentiments pour elle et de ce tutoiement auquel je n’ai jamais renoncé, depuis que j’ai croisé son regard qui m’a charmé, charmé plus que de raison, vous comprenez… Pour l’amour d’elle et en dépit de M. Settembrini, je me suis soumis au principe de la déraison, au principe génial de la maladie ; certes, j’y suis astreint depuis belle lurette, si ce n’est depuis toujours, et je suis resté ici, en haut – je ne sais plus trop depuis combien de temps. J’ai tout oublié, j’ai rompu avec tout le monde, mes parents, mon métier du plat pays et toutes mes perspectives. Quand Clavdia est partie, je l’ai attendue ici, je n’ai cessé de l’attendre, si bien que, désormais, je suis complètement perdu pour le plat pays : à ses yeux je suis mort ou presque.”


L’image de tête montre le massif du Mont Blanc depuis la montée vers le col du Bonhomme. Je marchais dans les montagnes quand je lisais ce livre.

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L’équilibre (ou la quatrième vision d’Hildegarde)

Il devait en avoir, de la patience et de l’amour, Volmar, pour tenter de suivre, de décrire et de mettre en bon latin les visions d’Hildegarde, pour tenter d’ordonner, de canaliser comme dit l’autre, ce qui devait ressembler à un débordement sauvage et irrépressible.

La quatrième vision du Livre des oeuvres divines, d’Hildegarde de Bingen, commence, comme les autres, par la description d’une image perçue par l’abbesse : “Je vis le firmament et toutes ses dépendances”. Mais très vite, l’image s’anime, se déploie, et la description, comme dans un rêve, se focalise sur un détail, puis un autre, puis délaisse l’image pour devenir récit : “nombreux étaient ceux qui encouraient bien des maladies, et légion ceux que la mort frappait.” Et dès la deuxième page, à la description initiale, se substitue la retranscription d’un discours, celui que livre une “voix du ciel” qui explique à Hildegarde la signification de ce qu’elle voit.

L’essentiel de la vision consiste en cela : en ce commentaire d’une image complexe que Dieu dicte à Hildegarde, que Hildegarde retranscrit à Volmar, et que celui met par écrit et en bon latin.

La quatrième vision (Manuscrit de Lucques) – (c) Utpictura18

Le commentaire, comme l’image, est une profusion d’idées qui s’enchaînent et rebondissent les unes contre les autres, dessinant un patchwork qu’il est impossible de résumer. Ce n’est pas une thèse, ce n’est pas un plaidoyer, ce ne sont pas des confessions, c’est comme une explication, une description du monde, une cosmogonie où l’univers, le monde, les planètes, les vents, les animaux sont autant de symboles, de moyens, de la pensée divine : voici ce que j’ai voulu faire, voici pourquoi j’ai fait cela. Dieu raconte sa création.

Au cœur de la Création, la résumant tout entière, il y a l’homme ; l’homme qui ne fut pas toujours cela mais qui, après sa chute, a succédé à Lucifer comme héros de la Création.

C’est de cette succession, et de l’opposition entre les humains et l’archange porteur de lumière que traite notamment la Quatrième vision : l’homme, ce microcosme en qui la Création converge et qui en constitue l’achèvement, a pour vertu fondamentale le discernement, cette qualité de tempérance, d’équilibre qui s’oppose à l’excès, à l’orgueil, de Lucifer :

“L’âme aime en tout le discernement. Chaque fois que le corps de l’homme agit d’une quelconque manière sans discernement, en mangeant, en buvant, les énergies de l’âme s’en trouvent brisées. Toutes les actions doivent respecter ce discernement : l’homme ne peut toujours s’occuper du ciel. Une canicule exagérée brise la terre, des pluies excessives empêchent le lever de la semence, la terre ne produit des germes utiles que dans une juste conjonction de la chaleur et de l’humidité : de même c’est une juste tempérance qui garantit l’ordonnance et l’exécution, dans un bon discernement, de toutes les œuvres, célestes aussi bien que terrestres. C’est ce discernement que le diable a refusé et qu’il refuse encore, lui qui n’aspire qu’à des hauteurs ou à des profondeurs excessives : aussi ne se releva-t-il point de sa chute.”

Par orgueil, Lucifer a voulu égaler ou dépasser Dieu dans le bien ; et c’est le même orgueil qui l’a poussé à chuter dans la noirceur et le mal absolus qu’est le refus, le désespoir du pardon de Dieu. L’homme ne doit pas suivre cette voie. Il ne s’accomplit pas dans la recherche éperdue du bien mais dans la tempérance : “Lhomme possède un discernement sincère et équilibré. S’il dépasse la mesure dans le bien, il peut courir à l’abîme, s’il recherche l’excès dans le mal, il périra tout à fait de désespoir”.

L’homme est au centre, et il doit, de son corps et de son âme, distincts mais qui travaillent ensemble et prennent plaisir à travailler ensemble, tenir les deux bouts. C’est pourquoi il doit, sans y céder complètement, connaître le mal. Non pas seulement avoir la connaissance théorique du bien et du mal donnée par la pomme ; mais avoir la double connaissance : celle du bien et celle du mal car c’est par leur équilibre, leur composition, que vit le monde : “L’âme ne pourrait vivre sans ces deux sciences. Le monde dessècherait s’il demeurait vide de fruits bons et mauvais : l’âme serait sèche et vide, si elle manquait de ces actions que réalise cette double science”.

L’homme ne peut toujours s’occuper du ciel.


Toutes choses égales d’ailleurs, il y a un peu du désespoir et de l’orgueil luciférien dans le personnage d’étoile noire de Nastassia Philipovna, dans l’Idiot, de Dostoïevski. Le Prince Mychkine sent d’ailleurs bien qu’il y a, dans l’attitude de la jeune femme, quelque chose qui a trait au salut.

Vénus aux oiseaux, de Gilbert Privat, qui figure dans les collections du beau Musée d’art et d’archéologie de Périgueux (MAAP)

Le deuxième sexe (de Simone de Beauvoir)

Je ne sais qui, parmi toutes celles et ceux qui en parlent, a lu vraiment, intégralement, Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, ces presque mille pages réparties en deux tomes distincts.

Pour l’avoir fait, je puis dire que c’est un livre extraordinaire : on est – je suis – stupéfait par la culture, l’intelligence, la sensibilité, la finesse que déploie l’autrice ; par l’audace et la fermeté de son propos ; par la façon dont, chapitre après chapitre, comme le temps dépose ses sédiments, elle construit ce palimpseste riche, profond, épais, bourré de vie et de contradictions, le portrait fantastique de cette situation qu’est la femme.

Au cœur de l’humanité, il y a la relation à la nature et la relation homme-femme : le travail, la sexualité, la reproduction, et toutes les harmoniques, les échos, les reflets que l’esprit, la psychologie et l’imagination peuvent échafauder et tresser à partir de ces éléments de base. Parce qu’elle porte en elle l’ovule et l’enfant alors que l’homme éjecte hors de lui le spermatozoïde, la femme est assignée à son corps, “subordonnée à l’espèce“, aliénée à la nature, comme l’homme, fonctionnellement, prend son essor et l’affronte. Cette asymétrie biologique peut évidemment être niée ou, mieux : dépassée ; elle fonde en tout état de cause une différenciation fondamentale entre les deux sexes.

De ce sol biologique, de ce Destin, pour reprendre le titre de la première partie du premier tome (lui-même intitulé Les faits et les mythes) naissent des rôles et des attributions fondamentales : à la femme revient le lien avec la nature, les cycles, l’humide, le familier ; à l’homme, celui avec le travail, l’aventure, la rupture, la domination de la nature. Mais de ces attributions ne découle pas une traduction historique claire. L’histoire des femmes, objet de la deuxième partie (Histoire), est une suite chaotique de bouleversements où alternent et coexistent des états et conditions tout à fait différentes : les femmes furent souvent reléguées, écrasées par le pouvoir mâle, mais s’il y eut incontestablement des servantes, des esclaves et des ouvrières, il y eut aussi, et à tous les moments, des grandes prêtresses, des reines, des impératrices, des abbesses, des artistes. Aucun mouvement de fond ne semble se dégager de cette longue histoire – hormis le fait, que relève justement Beauvoir, du célibat de la majorité de ces femmes d’exception. Et se dégage un constat : “ce n’est pas l’infériorité des femmes qui a déterminé leur insignifiance historique ; c’est leur insignifiance historique qui les a vouées à l’infériorité.”.

La troisième partie, Mythes, est une mise à nu, ou plutôt un descriptif, du mythe féminin, de cette construction rayonnante, pleine de magie et de mystère, qui enserre les femmes dans un rôle et une fonction, une nature, une attente, mais celles-ci si diverses, polysémiques, contradictoires qu’elles dessinent plus un idéal, évidemment inaccessible, une étoile mystique, qu’une réelle espérance :

Dalila et Judith, Aspasie et Lucrèce, Pandore et Athéné, la femme est à la fois Ève et la vierge Marie. Elle est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres ; elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge ; elle est la guérisseuse et la sorcière ; elle est la proie de l’homme, elle est sa perte, elle est tout ce qu’il n’est pas et qu’il veut avoir, sa négation et sa raison d’être.”.

Beauvoir se moque des hommes qui ont la faiblesse de se laisser aller à ces croyances mais la description est trop riche, trop précise, trop complice, trop compréhensive pour ne pas laisser soupçonner l’autrice de s’être elle-même laissée emporter et bercée sur les ailes du mythe.

Le deuxième tome, L’expérience vécue, est paru cinq mois après le premier. en octobre 1949. C’est la première partie de ce deuxième tome, intitulée Formation, qui débute par le célèbre (et paradoxal, au vu de tout ce qui a été dit) “On ne naît pas femme : on le devient”. Et c’est également cette partie, qui a, lors de sa parution, fait le plus scandale, l’autrice y entrant dans des détails jugés scabreux. Il y est question de l’enfance, de l’adolescence, de l’éducation, mais aussi de la découverte du corps, de la sexualité et de l’homosexualité. Simone de Beauvoir y est directe, précise, sincère et transparente. Elle s’appuie sur des biographies, des témoignages, des travaux psychiatriques, le premier rapport Kinsey ; on ne peut toutefois se défaire de l’idée que les désirs, fantasmes et émois qu’elle décrit et prête abondamment aux jeunes filles sont en partie les siens, ceux-là mêmes qu’elle mettait en œuvre avec Jean-Paul Sartre ou sans lui. Cela n’enlève rien à la force du propos, qui part d’un constat simple mais qu’elle a le grand mérite de souligner : la petite fille est quasi-identique au petit garçon : mêmes désirs, mêmes craintes, mêmes besoins, même taille, même force ; mais à la puberté elle devient femme, transformation qui se déroule généralement avant la transformation du petit garçon en homme. Et tout, alors, change :

La fillette sent que son corps lui échappe, il n’est plus la claire expression de son individualité ; il lui devient étranger ; et, au même moment, elle est saisie par autrui comme une chose : dans la rue, on la suit des yeux, on commente son anatomie ; elle voudrait se rendre invisible ; elle a peur de devenir chair et peur de montrer sa chair”

Rapidement cependant, cette peur se fait plus ambiguë :

Fière de capter l’intérêt masculin, de susciter l’admiration, ce qui la révolte, c’est d’être captée en retour. Avec la puberté, elle a appris la honte et la honte demeure mêlée à sa coquetterie et à sa vanité, les regards des mâles la flattent et la blessent à la fois ; elle ne voudrait être vue que dans la mesure où elle se montre : les yeux sont toujours trop perçants. D’où les incohérences qui déconcertent les hommes : elle étale son décolleté, ses jambes, et dès qu’on la regarde elle rougit, s’irrite. Elle s’amuse à provoquer le mâle mais si elle s’aperçoit qu’elle a suscité en lui le désir elle recule avec dégoût : le désir masculin est une offense autant qu’un hommage ; dans la mesure où elle se sent responsable de son charme, où il lui semble l’exercer librement, elle s’enchante de ses victoires : mais en tant que ses traits, ses formes, sa chair sont donnés et subis, elle veut les dérober à cette liberté étrangère et indiscrète qui les convoite.”

La partie suivante, Situation, dresse le tableau, peu réjouissant, de la vie de la femme adulte, en en détaillant quelques archétypes, quelques figures, quelques moments : la femme mariée, la mère, la vie de société, prostituées et hétaïres, la vieillesse. C’est sans doute cette partie qui marque le plus son âge. Et cela non seulement parce que les institutions qui y sont décrites comme essentielles (le mariage, notamment) ont depuis lors perdu de leur force mais parce que la caractérisation psychologique des protagoniste est datée : j’ai beaucoup de mal à me reconnaître dans le portrait des hommes sûrs d’eux dressé par Simone de Beauvoir ; beaucoup de mal aussi à reconnaître dans les femmes que je connais et croise les femmes admiratives du mâle qui y sont dépeintes.

La description du mariage comme un devoir absolu auquel on ne saurait manquer sans déchoir n’et probablement plus d’actualité. Ce qui demeure vrai, en revanche, probablement, c’est le tableau noir du mariage dressé par Beauvoir, qui s’appuie sur beaucoup de témoignages , notamment celui que livre dans son journal la jeune épouse de Léon Tolstoï. Et s’il existe, Beauvoir ne le nie pas, des couples réussis qui trouvent “l’un pour l’autre la plus féconde source de joie, de richesse, de force qui se propose à un être humain”, le mariage est le plus souvent un étouffoir, une machine à broyer l’amour, du fait notamment, insiste l’autrice, de ce devoir conjugal dont le nom suffit à dire à la fois ce qu’il est et ce qu’il ne devrait pas être.

La maternité est le second pas dans l’accomplissement féminin voulu par la société. Beauvoir commence à ce propos par dénoncer avec vigueur (on est 25 ans avant la loi Veil) l’hypocrisie dont font preuve les hommes à l’égard de l’avortement, qu’ils condamnent collectivement tout en y recourant à titre personnel, quand ils en ont besoin. Puis elle poursuit par une description très balancée de la maternité : elle ne met nullement en cause le bonheur d’être mère, l’émerveillement devant le petit être, mais elle ne cèle rien non plus des douleurs, des difficultés, des frustrations, des jalousies, des violences dont les enfants sont trop souvent les premières victimes. En cette fin des années 1940, dans le climat général d’appel au repeuplement du pays, cette description froide devait singulièrement détonner.

Le troisième chapitre de Situation est consacré à la vie sociale, qui commence par la toilette, la parure :

“La toilette a un double caractère : elle est destinée à manifester la dignité sociale de la femme (son standard de vie, sa fortune, le milieu auquel elle appartient) mais, en même temps, elle concrétisera le narcissisme féminin ; elle est une livrée et une parure ; à travers elle, la femme qui souffre de ne rien faire croit exprimer son être. Soigner sa beauté, s’habiller, c’est une sorte de travail qui lui permet de s’approprier sa personne comme elle s’approprie son foyer par le travail ménager ; son moi lui semble alors choisi et recréé par elle-même. Les mœurs l’incitent à s’aliéner ainsi dans son image. Les vêtements de l’homme comme son corps doivent indiquer sa transcendance et non arrêter le regard ; pour lui ni l’élégance ni la beauté ne consistent à se constituer en objet ; aussi ne considère-t-il pas normalement son apparence comme un reflet de son être. Au contraire, la société même demande à la femme de se faire objet érotique. Le but des modes auxquelles elle est asservie n’est pas de la révéler comme un individu autonome, mais au contraire de la couper de sa transcendance pour l’offrir comme une proie aux désirs mâles : on ne cherche pas à servir ses projets, mais au contraire à les entraver. La jupe est moins commode que le pantalon, les souliers à hauts talons gênent la marche ; ce sont les robes et les escarpins les moins pratiques, les chapeaux et les bas les plus fragiles qui sont les plus élégants ; que le costume déguise le corps, le déforme ou le moule, en tout cas il le livre aux regards.”

Le troisième chapitre de cette partie est consacré aux prostituées et hétaïres, ces courtisanes de haut vol que connaissait la Grèce antique. Beauvoir, qui peut paraître crue mais ne fait que jeter un regard féminin et analytique sur des sujets dont la littérature masculine s’est depuis longtemps emparé avec délices, observe que si les sort des prostituées pauvres n’a rien d’enviable, celui des hétaïres est bien différent :

“Paradoxalement, ces femmes qui exploitent à l’extrême leur féminité se créent une situation presque équivalente à celle d’un homme ; à partir de ce sexe qui les livre aux mâles comme objet, elles se retrouvent sujets. Non seulement elles gagnent leur vie comme des hommes mais elles vivent dans une compagnie presque exclusivement masculine ; libres de mœurs et de propos, elles peuvent s’élever, telle Ninon de Lenclos – jusqu’à la plus rare liberté d’esprit.”

Il y a d’ailleurs, dans la relation d’argent, quelque chose de plus profond, de plus fondamental :

L’’argent a un rôle purificateur ; il abolit la lutte des sexes. Si beaucoup de femmes qui ne sont pas des professionnelles tiennent à soutirer à leur amant chèques et cadeaux, ce n’est pas seulement par cupidité : faire payer l’homme – le payer aussi comme on verra plus loin – c’est le changer en un instrument. Par là, la femme se défend d’en être un ; peut-être croit-il « l’avoir », mais cette possession sexuelle est illusoire ; c’est elle qui l’a sur le terrain beaucoup plus solide de l’économie. Son amour-propre est satisfait.”

Les deux derniers chapitres de Situation comme la troisième partie, Justification, étudient des moments ou des rôles plus singuliers : l’amoureuse, la mystique, la jalouse. J’avoue en avoir essentiellement retenu ces quelques pages terribles dans lesquelles Simone de Beauvoir dépeint, avec précision, les stratégies de guérilla et de destruction que peuvent mener l’un contre l’autre, par dépit, ressentiment, nihilisme, les deux membres du couple, et notamment la femme, pour rendre la vie insupportable impossibles et établir l’enfer dans le ménage. On se croirait dans Huis clos.

La dernière partie, enfin, Vers la libération, dessine quelques pistes : ce qui vicie les rapports entre hommes et femmes, ce sont les cadres et représentations sociales qui se surimposent, qui colorent, connotent et finalement déforment et détournent l’expérience singulière, chacun se coulant, (ou étant considéré comme se coulant) dans le moule social, le rôle traditionnel, ce qui, chez celles et ceux qui manquent de confiance, finit par tout pourrir. Et pourtant, écrit justement Beauvoir, “il est possible d’échapper aux tentations du sadisme et du masochisme lorsque les deux partenaires se reconnaissent mutuellement comme des semblables ; dès qu’il y a chez l’homme et chez la femme un peu de modestie et quelque générosité, les idées de défaite et de victoire s’abolissent : l’acte d’amour devient un libre échange.”.

La conclusion du livre, qui parie sur la libération des femmes et l’atteinte de l’égalité, est optimiste :

“Rien ne me paraît plus contestable que le slogan qui voue le monde nouveau à l’uniformité, donc à l’ennui. Je ne vois pas que de ce monde-ci l’ennui soit absent ni que jamais la liberté crée l’uniformité. D’abord, il demeurera toujours entre l’homme et la femme certaines différences ; son érotisme, donc son monde sexuel, ayant une figure singulière ne saurait manquer d’engendrer chez elle une sensualité, une sensibilité singulières : ses rapports à son corps, au corps mâle, à l’enfant ne seront jamais identiques à ceux que l’homme soutient avec son corps, avec le corps féminin et avec l’enfant ; ceux qui parlent tant d’« égalité dans la différence » auraient mauvaise grâce à ne pas m’accorder qu’il puisse exister des différences dans l’égalité. D’autre part, ce sont les institutions qui créent la monotonie : jeunes et jolies, les esclaves du sérail sont toujours les mêmes entre les bras du sultan ; le christianisme a donné à l’érotisme sa saveur de péché et de légende en douant d’une âme la femelle de l’homme ; qu’on lui restitue sa souveraine singularité, on n’ôtera pas aux étreintes amoureuses leur goût pathétique. Il est absurde de prétendre que l’orgie, le vice, l’extase, la passion deviendraient impossibles si l’homme et la femme étaient concrètement des semblables ; les contradictions qui opposent la chair à l’esprit, l’instant au temps, le vertige de l’immanence à l’appel de la transcendance, l’absolu du plaisir au néant de l’oubli ne seront jamais levées ; dans la sexualité se matérialiseront toujours la tendance. Affranchir la femme, c’est refuser de l’enfermer dans les rapports qu’elle soutient avec l’homme, mais non les nier ; qu’elle se pose pour soi elle n’en continuera pas moins à exister aussi pour lui : se reconnaissant mutuellement comme sujet, chacun demeurera cependant pour l’autre un autre ; la réciprocité de leurs relations ne supprimera pas les miracles qu’engendre la division des êtres humains en deux catégories séparées : le désir, la possession, l’amour, le rêve, l’aventure ; et les mots qui nous émeuvent : donner, conquérir, s’unir, garderont leur sens ; c’est au contraire quand sera aboli l’esclavage d’une moitié de l’humanité et tout le système d’hypocrisie qu’il implique que la « section » de l’humanité révélera son authentique signification et que le couple humain trouvera sa vraie figure.”.

PS : Ce post ne constitue en rien un résumé, même synthétique, de ce livre flamboyant et d’une ummense richesse qu’est Le deuxième sexe. Et même s’il a vieilli, même si on y décèle souvent (mais comme chez chacun) des interprétations qui ne sont probablement que des projections des fantasmes et complexes de Simone de Beauvoir, il mérite d’être lu dans son intégralité. Il est d’ailleurs remarquablement écrit.


La photo illustrant ce papier représente la statue Vénus aux oiseaux, de Gilbert Privat, qui figure dans les collections du beau Musée d’art et d’archéologie de Périgueux (MAAP). La beauté des femmes est en effet un des ingrédients de leur situation singulière.


De ma longue lecture du Deuxième sexe, j’ai tiré plusieurs posts thématiques :

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La pêche du jour (d’Eric Fottorino)

Le Yéménite est plus fin que la bonite” : c’est de cette rime, qui pourrait être tirée d’une comptine pour petits ogres, qu’Eric Fottorino est parti, en juin dernier, pour écrire La pêche du jour, petit texte cinglant à la lecture théâtrale duquel j’ai assisté, hier soir, à Normale Sup.

Jacques Weber et Lola Blanchard étaient les lecteurs-interprètes et, à l’issue de la lecture, fut organisé, sous la direction de Leila Vignal, directrice du département de géographie, un échange entre l’auteur et deux élèves membres de l’association MigrENS, qui aide des réfugiés en leur donnant des cours de Français et en les accompagnant dans leurs démarches administratives. François Thomas, président de SOS Méditerranée France, à qui toutes les recettes du spectacle sont reversées, prit également la parole.

Le texte d’Eric Fottorino est une fable, ou une farce, cruelle. Mais le plus cruel réside dans le fait que la réalité qu’il dénonce est déjà intrinsèquement si terrible que l’amplification passe presque inaperçue : l’horreur vraie est déjà telle que l’exagération qui y est ajoutée ne change pas significativement la donne : oui, dans la réalité, on ne pêche ni ne mange les migrants ; on ne compare pas la chair du Yéménite à celle de la bonite. Mais le plus important, dans l’affaire, est-il ce qu’on fait des morts ou ce qu’on fait pour que les vivants ne meurent pas ?

Un pêcheur donc, installé à Mytilène, dans l’île de Lesbos où il était professeur d’humanisme avant que l’université ne ferme. Mais il faut bien vivre ; il s’est reconverti dans la pêche : la pêche classique, d’abord, à la palangrotte ; puis la pêche aux migrants quand est venu le temps des grandes migrations, de ces grands bancs qui s’échouent là, venus de la Turquie voisine.


Un brave homme, une sorte de Créon. Il sait ce que son activité a de détestable et ne se fait pas d’illusion mais aussi qu’il rend service à tout le monde et qu’on lui est reconnaissant de faire le sale boulot. Et d’ailleurs, ce qu’il fait est-il si détestable ? Quel destin pour les réfugiés échappés aux périls du voyage, à la traversée, aux trafiquants, aux camps de transit, aux jungles ? Rejetés, soupçonnés, déplacés, parqués, expulsés, leur sort n’est guère enviable et ceux qui les aident tombent sous le coup d’un délit de solidarité créé pour l’occasion.

De tout cela, le monde et l’opinion déjà se sont émus. Puis le temps a passé. Puis on a oublié. Le corps du petit Aylan Kurdi retrouvé sur une plage turque, c’était en 2015. De l’eau a coulé sous les ponts, d’autres drames sont venus, d’autres catastrophes se sont ajoutées à la pile.

Il faut, pour retenir à nouveau notre attention, renouveler le genre, surprendre. La création littéraire permet ça, observa Eric Fottorino. Mais c’est aussi qu’on monte en gamme dans l’horreur : un peu de cannibalisme ajoute du piquant à ces histoires ressassées et un peu ennuyeuses.

Et tout ça pour quoi ? Reflétant les propos désabusés du pêcheur, le témoignage des deux militants de MigrENS disait bien la difficulté du parcours d’après : difficulté à aider, difficulté à apprendre quand on est occupé à survivre, qu’on est chassé d’un lieu à un autre, qu’on est indéfiniment suspendu dans l’insécurité et le statut précaire.

Après les migrants le réchauffement climatique, après le réchauffement climatique la Covid, après la Covid l’Ukraine, un front chasse l’autre. Les migrants ukrainiens, qui nous sont si proches, nous feront-ils oublier ceux d’avant ou en réveilleront ils le souvenir, ravivant nos cœurs et notre humanité ? Qui peut le dire ? Ce qui est sûr, c’est la désespérance que pourrait susciter notre manque de foi : si puissants sont nos élans, si rapides nos découragements ! Se rappelle-t-on encore les promesses que nous nous étions faites solennellement il y a deux ans à peine, au début du premier confinement ? Ce “Plus jamais ça” qui nous étreignait tous ? Qu’en est-il resté ? Que subsistera-t-il demain de la lutte contre le réchauffement climatique, du combat pour la maison commune ?

On tomberait vite, nous aussi, dans le scepticisme et le cynisme, dans l’aquabonisme : à quoi sert-il de se battre, à quoi sert-il d’aider, à quoi sert-il d’écrire ? Je suis sûr qu’il s’est dit ça, Eric Fottorino : que c’était peine perdue, que c’était encre gâchée, que c’était prétention, que – pire encore – c’était une façon de se donner bonne conscience à peu de frais ; et que ce texte, comme les noyés, comme les Yéménites, comme les femmes afghanes, comme les glaciers, comme les coraux, comme tous nos combats perdus, sombrerait dans les abysses et dans l’oubli. Et à SOS Méditerranée aussi, ils ont dû se le dire : une goutte d’eau dans l’épaisseur insondable du malheur.

Mais une goutte d’eau est mieux que rien. Merci à elle, merci à eux. Merci à tous ceux qui luttent, qui ont la force de ne pas succomber aux mauvaises raisons qu’on a toujours de ne rien faire, qui ont le courage de ne pas perdre espoir quand tout espoir paraît perdu.

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Laureline, Mara et autres héroïnes

On a beaucoup parlé, à l’occasion de la mort de Jean-Claude Mézières, du personnage de Laureline, la compagne de Valérian, qu’il avait créé et qu’on décrit comme une des premières héroïnes authentiquement féministes de la bande dessinée, ce qui est certainement vrai. J’aime bien Laureline. Elle est pétillante, dynamique, réfléchie, intelligente, sage, jolie, curieuse, tendre, moqueuse, fragile et terriblement forte, incarnant à elle seule la diversité, la variété, l’inatteignable polysémie que les hommes, parfois, certains d’entre eux du moins, attendent des femmes qu’ils aiment, si ce n’est de toutes celles qu’ils croisent. C’est dire à la fois leur folie et leur détresse.

Laureline

Mais mon héroïne préférée, quand j’étais adolescent (et peut-être même encore maintenant, du moins les soirs de nostalgie), mon héroïne la plus fantasmatique, la plus sagement fantasmée au long de mes rêveries diurnes, c’était le triplet que constituent ensemble Mara, Quinine et Valérie, les trois amoureuses de Christopher dans Les naufragés du temps, de Jean-Claude Forest et Paul Gillon, ma préférence première allant à Mara, la belle et sensible Mara, si belle, si sensible et si brune.

De Jean-Claude Forest, je connaissais déjà le personnage de Barbarella, rendu célèbre par l’interprétation qu’en avait donnée Jane Fonda dans le film éponyme de Roger Vadim. Mais même avant de connaître le film (que je n’ai d’ailleurs vu que très récemment) j’étais gêné par la sexualité débridée et exubérante de Barbarella, par la joie et la légèreté avec lesquelles elle agissait dans ce domaine, façon de faire qui choquait ma pruderie et me semblait très masculine, non pas dans le sens où Barbarella aurait agi comme un homme, mais dans le sens où elle agissait comme les hommes auraient voulu qu’elle agisse, ce qui me semblait faux et déplacé (Les choses, aujourd’hui, sont moins claires dans mon esprit. Peut-être est-ce moi qui, en raisonnant ainsi, pensait phallocratiquement en n’imaginant pas qu’elle puisse délibérément se comporter ainsi ; ou peut-être avais-je raison. On est ici dans le monde des idées-gants qui, à peine énoncées, peuvent se retourner indéfiniment, ou clignoter, comme un chat de Schrödinger.).

Barbarella

Quoi qu’il en soit, je n’éprouvais pas cette gêne barbarellesque et pudibonde avec la triade des Naufragés du temps. Mes trois héroïnes étaient elles aussi sublimes, leur corps était largement révélé, elles faisaient très souvent l’amour ; mais justement : c’était l’amour, imprégné de sentiment, même chez Quinine, la prostituée du trio, sauf à sa première rencontre avec Christopher – et encore y en avait-il déjà, comme elle le lui laissait entendre au matin de cette première nuit.

Ce qui me plaisait dans ces trois jeunes femmes, outre leur évidente beauté, était ce qu’elles partageaient et que cette beauté révélait : leur courage, leur abnégation, leur dévouement pour Christopher dont elles étaient toutes trois éprises.

Mais j’aimais aussi leurs différences et le fait que, chacune à sa manière, elles incarnent une qualité, une vertu, un tempérament qui, sans pouvoir être qualifié de féminin, participait de cette conception fantasmagorique, magique, que j’avais (déjà) des femmes.

Quinine, la prostituée au grand coeur, incarnait jusque dans sa main griffue cette sauvagerie féminine si étrangement teintée d’érotisme qui joue dans l’attirance interlope et vaniteuse que les hommes peuvent éprouver à l’égard de ce qui paraît dangereux et difficile à dompter.

Quinine

Valérie, la femme du XXeme siècle échouée comme Christopher sur les rives du XXXeme, était la douceur, la dignité, l’apparente passivité de qui est sûre d’elle-même. Elle était celle qui n’avait pas à combattre pour conquérir ou garder Christopher car elle était, du fait de leur histoire commune et de leur exil partagé, la femme qu’il recherchait toujours, la seule naturelle, la seule légitime dans le rôle de compagne ou d’épouse attitrée. Détonnant par sa blondeur au milieu de ses deux rivales, elle semblait un peu fade mais derrière cette apparente fadeur couvaient la jalousie et l’orgueil.

Valérie

Entre les deux, Mara, la si belle Mara, était comme un point d’équilibre : l’intelligence, la bonté, la passion canalisée par la raison, le sacrifice. Et que Christopher, plus faire-valoir de ces trois grâces que véritable héros de la série, puisse, tout en aimant Mara et en l’admirant, la dédaigner et ne pas passer sa vie à ses genoux, cela me stupéfiait et m’était une énigme redoutable.

Mara

Car Christopher était, entre ces trois femmes, entre ses trois femmes, unies et déchirées par l’amour du même homme, comme le seigneur du harem, allant de l’une à l’autre au gré de ses humeurs et de leurs pleurs, les réconfortant de ses bras et de la chaleur de son corps.

Et pourtant, s’il était beau comme un Charlton Heston, Christopher ne me semblait pas mériter cette chance. Prétentieux, autoritaire, il se comportait partout comme en terrain conquis et parlait de tout avec assurance mais il se savait rien, et agissait sans discernement. Sûr de lui, il était la caricature du mâle, de l’adulte animé par un esprit infantile. Et j’étais jaloux de ce bellâtre, qui non seulement tenait le monde dans son beau sourire et sa mâchoire carrée mais était incapable de choisir sa belle parmi les trois.

Christopher

Les années passant, je comprends mieux son abstention, son hésitation continuelle, sa réticence à s’engager vraiment, sa mélancolie, aussi. Car aussi émouvantes soient-elles, ni Valérie, ni Quinine, ni Mara n’épuise, à elle seule, le champ immense de la féminité, cet espace prodigieux que la jeune Laureline arrive assez bien à occuper.

Et puis, aussi gratifiante qu’elle m’ait alors paru, je pense aujourd’hui que la relation asymétrique que Christopher entretient avec ses trois femmes, pendues à son cou et à ses basques comme s’il était tout pour elles, doit être lassante. Non seulement parce qu’elle est très stéréotypée et très machiste (terme qui, au passage, me paraît plus exact que celui de “patriarcale”) mais parce qu’elle est réductrice et, j’ose le dire, castratrice dans la mesure où elle enferme chacun, l’homme y compris, dans un rôle préétabli qui fige les choses et tarit le souffle de la vie et de l’amour. Il y a trop de déséquilibre, d’adoration d’un côté et de certitude de l’autre, pour qu’on ne s’ennuie pas ferme dans cet étrange quadrige.

Et donc, avec l’âge, à Valérie, Quinine et Mara, Mara surtout, de loin ma préférée, je préfère Laureline : Laureline dans son entièreté, sa vitalité, sa liberté. Qu’il m’en a fallu, du temps, pour comprendre cela à propos de personnages de bandes dessinées. Combien m’en faudra-t-il pour le comprendre dans la vraie vie ?


Aux amateurs, je suggère ma librairie de BD favorite : Bulles en vrac, dans le cinquième arrondissement de Paris.

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Venise sauvée (de Simone Weil)

En 1940, Simone Weil commence la rédaction d’une tragédie : Venise sauvée, qu’elle laissera inachevée à sa mort, en 1943.

La pièce a pour cadre la Venise de 1618 et raconte le coup de force tenté cette année là, selon l’abbé de Saint-Réal, par l’ambassadeur d’Espagne pour renverser la République vénitienne. Cette conjuration, qui échoua, avait déjà été l’argument, au XVIIè siècle, d’une pièce de Thomas Otway portant le même titre, et qui avait eu grand succès. Simone Weil reprend l’épisode mais modifie l’angle de vue, passant du récit d’une passion amoureuse malmenée à une réflexion sur le pouvoir, la nation et la force. Elle écrit en effet Venise sauvée dans les mêmes mois pendant lesquels elle rédige ce qui deviendra L’Enracinement et, également, certains passages de L’Iliade ou le poème de la force ; les thèmes traités se répercutent de l’un à l’autre texte.

Comme L’Enracinement, la pièce demeure inachevée. Si certains passages et dialogues ont été entièrement rédigés, beaucoup d’autres restent lacunaires et ne sont que résumés, esquissés ou même simplement évoqués par des didascalies et des annotations parfois elliptiques : “Etc. Thème de l’irréalité. Carthage, Carthagène, Persépolis.“. La structure de la pièce, et son déroulement, sont cependant connus. Aurait-elle été jouable ? C’est difficile à dire, dans son état fragmentaire : beaucoup de discours et de monologues, peu d’action ; mais peut-être aurait-ce néanmoins été porté par la tension dramatique.

Dans la scène lue, qui se situe au début de l’acte II, je prête ma voix à Renaud, chef des mercenaires engagés par l’ambassadeur d’Espagne pour mener le coup de force contre les institutions vénitiennes. Son discours s’adresse à Jaffier, un capitaine de vaisseau provençal qui a été chargé de mener l’assaut, et qui est le véritable héros de la pièce, un “héros parfait” pour reprendre les mots laissés par l’autrice dans ses notes.

Le soir venu, quelques heures avant l’attaque de la ville, Renaud donne à Jaffier un cours de guerre, une leçon d’anéantissement et de déracinement de l’ennemi : comment abattre un peuple de manière telle qu’il ne se relève pas, qu’il reste à jamais fracassé à terre.

On enverra leurs peintres et leurs musiciens à la cour de Madrid ; ils y seront estimés. Il faut que les gens d’ici se sentent étrangers chez eux. Déraciner les peuples conquis a toujours été, sera toujours la politique des conquérants. Il faut tuer la cité au point que les citoyens sentent qu’une insurrection, même si elle réussissait, ne pourrait la ressusciter ; alors ils se soumettent. “

Dans ce grand discours de Renaud, deux choses sont frappantes.

La première est la fascination qu’au travers de ce personnage, Simone Weil semble une nouvelle fois éprouver pour la douleur, la souffrance, la violence, l’humiliation. L’insistance avec laquelle Renaud souligne la nécessité d’écraser les Vénitiens, d’anéantir chez eux toute dignité et toute velléité de liberté, de les transformer en des jouets (le mot est répété), en des pantins à la merci d’une volonté supérieure rappelle cette terrible image du papillon épinglé vivant sur un album qu’elle avait utilisé notamment dans L’amour de Dieu et le malheur.

“C’est un plaisir délicieux de voir aujourd’hui ces hommes de Venise, si fiers, qui croient qu’ils existent. Ils croient avoir chacun une famille, une maison, des biens, des livres, des tableaux rares. Ils se prennent au sérieux. Et dès maintenant ils n’existent plus, ce sont des ombres. Oui, cela me donne du plaisir…”

C’est justement au fond de cet anéantissement que, comme l’homme se tordant de douleur au milieu de la route, les Vénitiens trouveront, dit Renaud, le chemin vers l’amour de leurs nouveaux maîtres :

Il faut que cette nuit et demain les gens d’ici sentent qu’ils ne sont que des jouets, se sentent perdus. Il faut que le sol leur manque sous les pieds soudain et pour toujours, qu’ils ne puissent trouver un équilibre qu’en vous obéissant. Alors, si durement que vous les gouverniez, ceux mêmes à qui les soldats que vous commandez auront tué un père ou un fils, déshonoré une soeur ou une fille, vous regarderont comme un dieu. Il s’accrocheront à vous comme un enfant au manteau de sa mère.”

On croirait entendre le Grand inquisiteur de Dostoïevski racontant au Christ la façon dont, ayant pris conscience du trop lourd fardeau que représentait la liberté, il a décidé d’en décharger les épaules des hommes et comment ceux-ci, depuis, infantilisés, sont devenus ses choses. Et ce : “Ils vous regarderont comme un Dieu” sonne étrangement, tellement l’amour de Dieu va, chez Simone Weil, de pair avec le sacrifice de soi, et tellement la foi semble chez elle procéder d’une épreuve cathartique liée à l’écrasement et à l’anéantissement de l’être sous la volonté d’un Dieu cruel et jaloux.

“Les cruautés de cette nuit ne feront pas tort à votre réputation, car tout le monde sait quelle est la licence des soldats dans un sac. Vous arrêterez cette licence quand elle sera allée assez loin ; comme c’est vous qui aurez rendu l’ordre et la sécurité après la terreur, les gens d’ici vous obéiront aveuglément. Ils vous obéiront contre leur gré mais c’est ainsi qu’un vrai chef aime être obéi. Et presque aussitôt ils vous aimeront, car ils n’attendront leurs maux et leur bien que de vous, et l’on aime celui dont on dépend absolument.”

Ce passage sur l’amour qu’on a pour celui dont on attend maux et biens, dont on dépend absolument et qui nous traite comme sa créature, est d’un réalisme, d’un cynisme effrayants. De quelle terrible expérience Simone Weil a-t-elle tiré cette vision noire et amère, servile, dégradante de l’amour ? Cette vision qui fonde ensuite sa conception sadomasochiste des rapports entre les hommes et Dieu ?


Et maintenant, le texte lu (tiré de la scène 6 de l’Acte II). C’est Renaud qui parle à Jaffier :

“Regardez cette ville avec tous ceux qui la peuplent comme un jouet qu’on peut jeter de côté et d’autre, qu’on peut briser. Vous avez dû vous apercevoir que c’est le sentiment des mercenaires et même des officiers qui sont avec nous. Nous, bien entendu, nous sommes au-dessus de cela ; nous faisons de l’histoire. Et pourtant, pour moi-même, quand comme nous… (encore rappel de leur détresse passée et de leur condition d’aventuriers, d’exilés), c’est un plaisir délicieux de voir aujourd’hui ces hommes de Venise, si fiers, qui croient qu’ils existent. Ils croient avoir chacun une famille, une maison, des biens, des livres, des tableaux rares. Ils se prennent au sérieux. Et dès maintenant ils n’existent plus, ce sont des ombres. Oui, cela me donne du plaisir, mais pour nous c’est un plaisir à côté. Pour les soldats, c’est le seul plaisir. Que leur importe l’histoire, à la plupart d’entre eux ? Et l’entreprise de cette nuit ne leur donnera ni fortune ni gloire ; après comme avant ils seront des soldats. Il faut leur donner cette ville comme jouet pour une nuit, ou même aussi pour le jour d’après. Surtout vous, le chef, si vous avez des amis particuliers à Venise, ne cherchez pas à les protéger. Les officiers voudraient en faire autant. Ce soin est fatal à des entreprises comme la nôtre. Cela refroidit les troupes. Il faut qu’elles aient pleine licence de tuer tout ce qui leur résiste et même ce qu’il leur plaît. Une telle licence donne seule à l’action ce caractère foudroyant qui emporte la victoire. Mais c’est aussi dans l’intérêt des gens de Venise eux-mêmes qu’il faut agir ainsi. Ces gens qui dès demain se retrouveront sujets du roi d’Espagne. Il faut abattre leur courage d’un coup et une fois pour toutes, dans leur intérêt, pour pouvoir ensuite les faire obéir sans effusion de sang. Bous n’y parviendrez pas autrement. Car, quoi que j’aie pu dire dans mon discours aux conjurés, presque tous haïssent l’Espagne et sont passionnément attachés à leur patrie et à leur liberté, le peuple autant que les nobles. Ainsi, si vous n’abattez pas leur courage une fois pour toutes, ils se révolteront tôt ou tard, et la répression de la révolte exigera plus d’effusion de sang et causera plus de dommage à votre réputation que les horreurs du sac. Les cruautés de cette nuit ne feront pas tort à votre réputation, car tout le monde sait quelle est la licence des soldats dans un sac. Vous arrêterez cette licence quand elle sera allée assez loin ; comme c’est vous qui aurez rendu l’ordre et la sécurité après la terreur, les gens d’ici vous obéiront aveuglément. Ils vous obéiront contre leur gré mais c’est ainsi qu’un vrai chef aime être obéi. Et presque aussitôt ils vous aimeront, car ils n’attendront leurs maux et leur bien que de vous, et l’on aime celui dont on dépend absolument. Mais il faut que cette nuit les ait changés. Voyez-les, fiers, libres et heureux. Demain, il faut qu’aucun d’eux n’ose lever les yeux devant le dernier de vos mercenaires. Il vous sera facile après de gouverner la ville paisiblement et avec gloire pour vous, pourvu que vous preniez soin d’humilier les nobles, ce qui effraiera le peuple, et de satisfaire quelques bourgeois en leur donnant ces fonctions que les nobles leur refusaient ; bien entendu ces fonctions n’auront plus d’autorité. Les nobles ne devront plus avoir aucune place ; eux qui étaient trop fiers pour parler aux étrangers ne devront rien pouvoir faire, ni commerce, ni mariage, ni déplacement sans passer de longues heures dans les antichambres d’Espagnols pour obtenir des autorisations. Il faut que cette nuit et demain les gens d’ici sentent qu’ils ne sont que des jouets, se sentent perdus. Il faut que le sol leur manque sous les pieds soudain et pour toujours, qu’ils ne puissent trouver un équilibre qu’en vous obéissant. Alors, si durement que vous les gouverniez, ceux mêmes à qui les soldats que vous commandez auront tué un père ou un fils, déshonoré une soeur ou une fille, vous regarderont comme un dieu. Il s’accrocheront à vous comme un enfant au manteau de sa mère. Mais pour cela il faut que cette nuit rien ne soit respecté, que tout ce qu’ils tiennent pour éternel et sacré, que leurs corps et les corps des êtres chers, que tout cela soit sous leurs yeux livré comme jouet à ces grands enfants que sont les soldats. Il faut que demain ils ne sachent plus où ils en sont, ne reconnaissent plus rien autour d’eux, ne se reconnaissent plus eux-mêmes. C’est pourquoi, outre ceux qui résisteront, et qui, bien entendu, devront être tous tués, il sera bon que les massacres aillent un peu plus loin, que plusieurs de ceux qui survivront aient souffert patiemment qu’un être cher ait été tué ou déshonoré sous leurs yeux. Après cela, on en fera ce qu’on voudra.”


La photo d’illustration a été prise il y a quelques années, tandis que j’étais à Venise avec Katia.

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Elégie de Marienbad


Gœthe a 73 ou 74 ans en 1823, lorsqu’il demande la main de Ulrike von Levetzow, une jeune fille de 19 ans qu’il côtoie depuis plusieurs étés à Marienbad.

La jeune fille refuse ; Gœthe se lance alors dans l’écriture de l’Élégie de Marienbad, un long poème qu’il fera paraître quelques années plus tard.

Quand il tombe amoureux et confie à un ami commun le soin de porter sa demande, Johann Wolfgang von Goethe est un héros national, l’équivalent allemand de ce que sera, à la fin du siècle, Victor Hugo en France. Et c’est cet homme couvert de gloire et infiniment respecté qui demande en mariage une jeune fille de 19 ans.

Interrogée plus tard, bien plus tard car elle mourut elle-même à 95 ans, Ulrike nia toujours avoir ressenti et montré, à l’égard du vieux poète, autre chose qu’une affection filiale ou grand-filiale.

Et pourtant, il tomba amoureux d’elle ; et pourtant il demanda sa main.

Cette chute en amour et cette demande sont extraordinaires. C’est cela que chante l’élégie : un homme de 74 ans, qui se semble à lui-même avoir tout vécu, n’avoir plus rien à découvrir, soudain renaît, redevient un enfant qui, au lieu de prétendre donner, demande ; qui abandonne son personnage, son statut de héros, son assurance, sa pose, pour renouer avec la vie :

À son regard, comme au feu du soleil,

Comme au vent printanier, à son haleine,

La glace fond, de l’amour de soi-même ,

Qui résistait, aux longs hivers pareil.

Et l’égoïsme, autant que l’intérêt,

Lorsqu’elle vient, frissonne et disparaît.

C’est cette fonte de l’indifférence accumulée par le temps et l’ennui que, sauf à être irrémédiablement endurci, chacun espère à chaque instant : cette irruption de l’amour qui tellement ébranle et bouleverse qu’elle met bas toutes nos défenses, tous nos replis, brise toutes les murailles que l’égoïsme avait élevées, anéantit toutes les certitudes et précautions dans lesquelles nous nous étions engourdis, permettant au flux de la vie de reprendre son cours arrêté.

C’est ce choc qui bouscule Goethe. Il est si violent qu’il pousse le poète à ce geste inimaginable et incongru : proposer le mariage à la très jeune Ulrike.

Sans doute pourrait-on ne voir dans cette démarche que l’effet de la concupiscence d’un vieillard qui tente de profiter de son prestige pour se procurer de la chair douce et fraîche. Mais sans doute doit-on y lire plutôt l’expression d’une extrême et désarmante candeur : habité et véritablement régénéré par sa passion, le Goethe amoureux est redevenu un jeune cœur battant et c’est cet être neuf, lavé de tout qui, plein d’espoir, se jette dans le vide et présente sa demande, bravant le ridicule et passant outre les convenances les plus établies.

Ulrike, on le sait, refusa. Quelle peine ce dut être !

Et maintenant ton coeur se clôt. Il semble

Qu’il ne se soit jamais ouvert et n’ait goûté

Jamais les tendres heures qui ressemblent

Près d’Elle, aux cieux brillants et constellés.

Et l’atmosphère est lourde et le souci,

Le repentir et le chagrin l’ont envahi.

Mais il reste de ce moment, de ce délire, le souvenir d’avoir osé, cette quintessence de la vie (comme on dit dans Walter Mitty) que Goethe appelle la ferveur.

Le désir d’être aimé s’était éteint,

Évanoui, comme la faculté d’aimer,

Lorsque le goût d’espérer me revint

Et les projets joyeux et décidés.

Amour ! Si tu nous donnes la ferveur,

Heureux ceux qui ont connu cette ferveur, ce flux jaillissant qui rafraîchit et purifie l’être, même le comte Muffat, comme l’eau d’une fontaine, comme un nouveau baptême.


Le texte lu est la très belle traduction que Jean Tardieu a réalisée de l’Elégie de Marienbad. Elle est publiée dans la collection Poésie de Gallimard.
La musique qui accompagne est Meeting again, de Max Richter, tiré de l’album Three worlds: music from Woolf works.

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La pureté, inversion maligne de l’innocence


Le Roi des Aulnes, de Michel Tournier (qui tire son nom du poème éponyme de Goethe) raconte, à travers la figure d’Abel Tiffauges, la prise de conscience et l’acceptation de l’inversion, cette propension de certaines choses à vibrer, à vaciller, à se retourner, révélant ainsi qu’en leur sein se niche leur contraire, qualité oxymorique qui attire les hommes comme la lumière du jour les papillons de nuit.

Abel Tiffauges, ce géant inquiétant, aime comme un ogre la chair fraîche des enfants. Il se repait de leur présence, de leur vue, de leur odeur, de la douceur de leur peau. Amour charnel, Ô combien ! mais qui pourtant, s’il la frôle, ne paraît pas relever de la pédophilie:

« Il ne me sied pas de nouer des relations individuelles avec tel ou tel enfant. Ces relations, quelles seraient-elles au demeurant ? Je pense qu’elles emprunteraient fatalement les voies faciles et toutes tracées soit de la paternité soit du sexe. Ma vocation est plus haute et plus générale. »

Ce qui fait l’ogreur d’Abel, c’est, outre sa taille et son appétit de viande rouge, son avidité donjuanesque qui le pousse à vouloir tout attraper, de ses mains ou de son appareil photographique, à vouloir tout assimiler, à vouloir tout absorber, de peur que quelque substance ne lui échappe : “Tu n’es pas un amant, tu es un ogre“; aime à lui dire Rachel, sa bonne amie qui le quitte peu de temps avant que le récit ne commence.

Mais qu’est-ce qu’un ogre, vraiment, dans cette période de l’histoire européenne ? Il y a Abel Tiffauges ; il y a Eugène Weidmann, l’assassin aux yeux de velours, dernier guillotiné public à l’exécution duquel une voisine traîne Abel ; il y a cette foule hystérique qui réclame le sang dans l’aube versaillaise ; il y a Göring, l’ogre de Rominten, qui pille et tue et tue et pille ; et puis, dans la napola de Kaltenborn, il y a, derrière l’ogre Tiffauges monté sur Barbe-Bleue, le vrai ogre qui, tel le Minotaure, attend jour après jour son tribut de chair à canon.

Dans le monde sens dessus dessous qu’est la guerre, l’inadaptation d’Abel devient une force qui permet que se révèle et s’accomplisse, au coeur de l’ogre, son destin de Christophe, le porteur de Christ, qui sauve le monde en permettant que survive l’enfant-roi, cet Ephraïm, rescapé d’Auschwitz.

C’est la dernière inversion, inversion bénigne, de ce livre qui en est comme le catalogue. Le passage lu en donne une définition et plusieurs illustrations : le culte des grands capitaines, la haine de l’amour incarné,  l’adoration de la pureté, cette “horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant […] dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l’enfer.“.

Et le Roi des Aulnes, celui de Goethe, là-dedans ? Je ne sais pas. Son image plane sur le livre et lui insuffle une partie de son mystère et de son caractère maléfique : il y a, dans l’esprit des hommes comme dans les sombres forêts, des créatures étranges qui nous remplissent d’angoisse.


Et maintenant, le passage lu, qui reprend les mots du Journal d’Abel Tiffauges, à la date du 13 mai 1938 :

13 mai 1938. l’inversion bénigne. Elle consiste à rétablir le sens des valeurs que l’inversion maligne a précédemment retourné. Satan, maître du monde, aidé par ses cohortes de gouvernants, magistrats, prélats, généraux et policiers présente un miroir à la face de Dieu. Et par son opération, la droite devient gauche, la gauche devient droite, le bien est appelé mal et le mal est appelé bien. Sa domination sur les villes se manifeste entre autres signes par les innombrables avenues, rues et places consacrées à des militaires de carrière, c’est-à-dire à des tueurs professionnels, bien entendu tous morts dans leur lit, parce qu’il n’y a rien de satanique sans une couche de grotesque qui est comme la griffe du Prince des ténèbres; Même le nom hideux de Bugeaud, l’un des plus abominables bouchers du siècle dernier, déshonore des rues dans plusieurs villes de France. La guerre, mal absolu, est fatalement l’objet d’un culte satanique. C’est la messe noire célébrée au grand jour par Mammon, et les idoles barbouillées de sang devant lesquelles on fait agenouiller les foules mystifiées s’appellent : Patrie, Sacrifice, Héroïsme, Honneur. Le haut lieu de ce culte est l’hôtel des Invalides qui dresse sur Paris sa grosse bulle d’or gonflée par les émanations de la Charogne impériale et des quelques tueurs secondaires qui y pourrissent. Même le stupide massacre de 14-18 a ses rites, son autel fumant sous l’Arc de triomphe, ses thuriféraires, comme il a eu ses poètes, Maurice Barrès et Charles Péguy qui mirent tout leur talent et toute leur influence au service de l’hystérie collective de 1914, et qui méritent d’être élevés à la dignité de Grands Equarisseurs de la jeunesse – avec bien d’autres, cela va de soi.

Ce culte du mal, de la souffrance et de la mort s’accompagne logiquement de la haine implacable de la vie. L’amour – prôné in abstracto – est persécuté avec acharnement dès qu’il revêt une forme concrète, prend corps et s’appelle sexualité, érotisme. Cette fontaine de joie et de création, ce bien suprême, cette raison d’être de tout ce qui respire est poursuivi avec une hargne diabolique par toute la racaille bien-pensante, laïque et ecclésiastique.

P.-S. L’une des inversions malignes les plus classiques et les plus meurtrières a donné naissance à l’idée de pureté. La pureté est l’inversion maligne de l’innocence. L’innocence est amour de l’être, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l’alternative infernale pureté-impureté. De cette sainteté spontanée et comme native, Satan a fait une singerie qui lui ressemble et qui est tout l’inverse ; la pureté. La pureté est horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant. Un corps chimiquement pur a subi un traitement barbare pour parvenir à cet état absolument contre nature. L’homme chevauché par le démon de la pureté sème la ruine et la mort autour de lui. Purification religieuse, épuration politique, sauvegarde de la pureté de la race, nombreuses sont les variations sur ce thème atroce, mais toutes débouchent avec monotonie sur des crimes sans nombre dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l’enfer.”


La photographie du feu a été prise dans le Morbihan, non loin d’Arzon.


La musique de fond, mon nouveau jingle, est Meeting again, de Max Richter, tiré de l’album Three worlds : music from Woolf works.

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Ayn Rand : La grève (Atlas shrugged)


Si l’on met à part les 70 pages, statiques et un peu indigestes, du manifeste radiophonique de John Galt, La grève (Atlas shrugged) d’Ayn Rand, est un roman passionnant, l’extraordinaire portrait d’une Amérique dystopique et bien-pensante qui, a force de pseudo altruisme et de vraie hypocrisie, serait, dans les années cinquante, entrée en décadence. Et l’on suit, sur plus de 1300 pages, les efforts de Dagny Taggart, femme d’affaires courageuse et héroïque, pour insuffler dynamisme et renouveau à cette société qui, rejetant l’argent, le profit, la compétition et l’innovation au profit d’une mauvaise conscience prétendument emplie de bienveillance, devient un marshmallow informe que les entrepreneurs, privés du fruit de leur travail et interdits d’entreprendre, décident de boycotter pour ne plus prêter main-forte au saccage.

C’est une caricature, outrée et abusivement simplificatrice dans la description des problématiques, des choix et des solutions possibles, mais on ne peut qu’être fasciné par cette description rageuse, vitriolée, d’un pays qui, ayant renoncé par paresse et couardise à ses valeurs originelles de progrès et de conquête, s’engoncerait progressivement dans une sorte de socialo-molassonnerie et perdrait ainsi sa science, sa technologie, son industrie.

C’est un livre puissant, intelligent et bien mené, qui développe une critique complète et cohérente de l’antilibéralisme, dépeint comme une idéologie destructrice, hypocrite, mortifère, malfaisante et peut-être même maléfique. Et cette description est, en dépit de ses faiblesses et outrances, d’autant plus fascinante et dérangeante qu’on peut, à chaque page, trouver trace, écho ou racine de comportements qui, 70 ans plus tard (le livre date de 1957) sont tellement passés dans les mœurs et les pratiques communes qu’on ne les remarque plus. Et au fond de tout cela, une ode joyeuse à la vie, à l’amour, à l’audace, à la femme, à l’homme, à la création et au génie humains, et une critique tout aussi radicale du bouddhisme, du christianisme, de la notion de pêché originel, de tous les mysticismes et de toutes les constructions mentales et idéologiques qui, sous couvert d’altruisme et de défense des faibles, s’attaquent finalement à l’humanité de l’homme.

Le monde et l’idéologie d’Ayn Rand, son humanisme et son athéisme radicaux, sont exactement contraires à ceux de Franck Capra et il y a d’ailleurs, dans La grève, un chapitre qui a probablement été conçu par la scénariste qu’était Ayn Rand comme l’exact symétrique du Shangri-La de Horizons perdus, tout comme la superbe héroïne du livre, Dagny Taggart, est, dans son énergie et son tempérament, l’exact contraire de la modération et de l’altruisme chers aux personnages de films de Franck Capra.

Ce que dénonce Ayn Rand, c’est la perversité d’une idéologie qui, en prétendant faire de l’altruisme la valeur suprême, en prétendant donner à chacun selon ses besoins et non selon ses mérites, casse les ressorts intimes de l’action, ce qui non seulement rend impossible l’atteinte des objectifs mais génère une pensée malfaisante parce imbibée de mauvaise foi et générant de la mauvaise conscience.

Alors, bien sûr, le discours d’Ayn Rand est-il un hymne débridé à l’argent, au dollar et à la recherche égoïste du profit ; bien sûr sa philosophie est-elle scandaleusement industrialiste, productiviste et totalement déconnectée de nos préoccupations écologiques et planétaires ; bien sûr, est elle l’auteure favorite de Donald Trump, l’héroïne des Libertariens, et probablement l’égérie des Qanons ; il n’empêche : La grève est un monument qui permet de jeter un regard neuf et acéré sur nos travers les plus intimes.


Et maintenant, l’extrait lu, dans une traduction, due à Pierre-Louis Boitel, différente de celle que je lis et qu’on doit à Sophie Bastide-Foltz.

« La pensée est la vertu première de l’homme, de laquelle toutes les autres découlent. Et son vice premier, la source de tous ses maux, est cet acte inqualifiable que vous pratiquez tous en refusant obstinément de l’admettre: la fuite, la suspension intentionnelle de la conscience, le refus de penser – non l’aveuglement, mais le refus de voir; non l’ignorance, mais le refus de savoir. C’est l’acte de ne pas concentrer votre esprit, de le noyer dans un brouillard intellectuel, afin de n’avoir pas à endosser la responsabilité de juger, et cet acte repose ultimement sur cette prémisse inavouable: que les choses cesseront d’exister si vous refusez de les identifier, que “A” ne sera pas “A” tant que vous ne l’aurez pas admis. « Ne pas penser est un acte nihiliste, un désir de nier l’existence, une tentative d’anéantissement de la réalité. Mais l’existence existe; la réalité est inébranlable, c’est elle qui détruit ceux qui la rejettent. En refusant de dire “Cela est”, vous refusez de dire “Je suis”. En suspendant votre jugement, vous reniez votre personne. Quand un homme déclare : “Qui suis-je pour savoir?”, il déclare : “Qui suis-je pour vivre?” « Voilà votre premier choix moral, à chaque instant et en toute circonstance : la pensée ou la non pensée, l’existence ou la non-existence, A ou non A, la réalité ou le néant. « La tendance rationnelle d’un homme place la vie à l’origine de toute action. Sa tendance irrationnelle y place la mort. « Vous dîtes sottement que la morale est relative au contexte social et que l’homme pourrait s’en passer sur une île déserte – alors que c’est précisément sur une île déserte qu’il en aurait le plus besoin. Laissez-le claironner, votre Robinson, quand il n’y a pas de dupe à exploiter, qu’un rocher peut servir de maison et un tas de sable de vêtements, que la nourriture va lui tomber toute cuite dans le bec, qu’il pourra moissonner demain en consommant son stock de semences aujourd’hui ; la réalité aura vite fait de le dresser, comme il le mérite. La réalité lui montrera que la vie est une valeur à conquérir et que la pensée est nécessaire à cette conquête. « Si j’utilisais votre langage, je dirais qu’il n’y a qu’un commandement moral: “Tu penseras”. Mais un “commandement moral” est une contradiction dans les termes. Est moral ce qui est choisi, non ce qui est imposé ; ce qui est compris, non ce qui est aveuglément exécuté. Est moral ce qui est rationnel, et la raison ne reçoit pas d’ordres. « La morale dont je vous parle, celle qui se fonde sur la raison, se résume à un seul axiome : l’existence existe ; et à un seul choix: la vie. Tout le reste en découle. Pour vivre, l’homme doit tenir trois valeurs en haute estime : la raison, l’intentionnalité et l’estime de soi. La raison, comme son seul moyen de connaissance ; l’intentionnalité, comme son choix en faveur du bonheur que ce moyen doit lui permettre d’atteindre ; l’estime de soi, comme la certitude inébranlable que son esprit est capable de penser et qu’il est digne d’être heureux, ce qui signifie : digne de vivre. Ces trois valeurs sont la base de toutes les vertus humaines, qui sont elles-mêmes liées à l’existence et à la conscience. Ces vertus sont la rationalité, l’indépendance, l’intégrité, l’honnêteté, la justice, la productivité et la fierté.

« La rationalité est la reconnaissance du fait que l’existence existe, que rien ne peut modifier la réalité et que rien ne doit supplanter l’acte de la percevoir, c’est-à-dire l’acte de penser ; que la raison est notre seul juge des valeurs et notre seul guide d’action ; que la raison est un absolu qui n’admet pas de compromis ; que la moindre concession à l’irrationnel détruit la conscience en la détournant de la perception des faits de la réalité au profit de leur falsification ; que la foi, loin d’être un raccourci vers la connaissance, n’est qu’un court-circuit qui détruit l’esprit, que l’acceptation d’une allégation mystique est un désir d’annihilation de l’existence qui concrètement, dévaste la conscience.

« L’indépendance est la reconnaissance du fait que vous êtes responsables de votre jugement et que rien ne peut vous y soustraire ; que personne ne peut penser à votre place, de même que personne ne peut vivre à votre place ; que le plus destructeur, le plus méprisable abaissement est d’accepter de subordonner votre esprit à celui d’un autre, de reconnaître son autorité sur votre cerveau, de considérer ses assertions comme des faits, ses affirmations comme des vérités, ses ordres comme des intermédiaires entre votre conscience et votre existence.

« L’intégrité est la reconnaissance du fait que vous ne pouvez nier votre conscience, de même que l’honnêteté est la reconnaissance du fait que vous ne pouvez nier l’existence : que l’homme est une entité indivisible de matière et de conscience, et qu’on ne peut opérer aucune séparation entre son corps et son esprit, entre son action et sa pensée, entre sa vie et ses convictions ; que, tel un juge incorruptible, il ne peut sacrifier ses convictions aux désirs d’autrui, quand bien même l’humanité entière l’en supplierait ou le menacerait ; que le courage et l’assurance sont des nécessités pratiques, le courage étant la façon concrète de vivre une existence véridique, de vivre dans la vérité, et l’assurance la façon concrète d’être véridique vis-à-vis de sa propre conscience.

« L’honnêteté est la reconnaissance du fait que l’irréel est irréel et qu’il ne peut avoir aucune valeur, que ni l’amour, ni la gloire, ni l’argent ne sont des valeurs s’ils sont obtenus frauduleusement ; que toute tentative d’obtenir une valeur en abusant l’esprit des autres revient à placer vos dupes dans une position plus élevée que celle qu’ils méritent, à encourager leur aveuglement, leur refus de penser et leur fuite devant la réalité, et à faire de leur intelligence, leur rationalité et leur perception, des ennemis à fuir et à redouter ; que vous devez refuser de vivre dans la dépendance, surtout quand il s’agit de dépendre de la bêtise d’autrui, ou comme un idiot qui cherche à prospérer en faisant l’idiot ; l’honnêteté n’est pas un devoir social, ni un sacrifice au bénéfice d’autrui, mais la plus profondément égoïste des vertus que l’homme puisse pratiquer : son refus de renoncer à la réalité de sa propre existence au profit de la conscience égarée des autres.

« La justice est la reconnaissance du fait que vous ne pouvez tricher avec la nature humaine, de même que vous ne pouvez falsifier les lois de l’univers; que vous devez juger chaque homme aussi consciencieusement que vous jugeriez un objet inanimé, dans le même respect incorruptible de la vérité, par un processus d’identification et d’analyse strictement rationnels ; que chaque homme doit être jugé pour ce qu’il est et traité en conséquence; que, de même que vous achetez moins cher un morceau de fer rouillé qu’un lingot l’or, vous avez moins d’estime pour un bon à rien que pour un héros; que votre jugement moral est la monnaie avec laquelle vous rémunérez les hommes pour leurs vertus et leurs vices, et que ce paiement exige de vous la même conduite irréprochable que celle que vous adoptez lors de vos transactions financières; que vous devez tenir les vices des hommes pour méprisables, et admirer leurs vertus; que laisser d’autres soucis prendre le pas sur celui de la justice revient à dévaluer votre monnaie morale, corrompre le bien en faveur du mal, car une défaillance de la justice affaiblit toujours le bien et renforce toujours le mal ; que la banqueroute morale consiste à accepter que les hommes soient punis pour leurs vertus et récompensés pour leurs vices ; qu’enfin la disparition de la justice mène à l’effondrement, à la dépravation complète et à ce culte de la mort qu’est la consécration de la conscience à la destruction de l’existence.

« La productivité est votre acceptation de la moralité, la reconnaissance du fait que vous choisissez de vivre; que le travail productif est le processus par lequel la conscience de l’homme entretient sa vie, un processus perpétuel et intentionnel d’acquisition de la connaissance et de transformation de la nature, de matérialisation des idées, d’imprégnation de ses propres valeurs dans le monde; que tout travail est créatif s’il est issu d’un esprit pensant et non de la répétition stupide d’une routine que d’autres lui ont enseigné ; qu’il vous appartient de choisir votre travail, dans un champ de possibilités aussi étendu que votre esprit même, car rien de plus ne vous est possible et rien de moins n’est digne d’un humain; que chercher à exercer des emplois qui dépassent vos capacités ferait de vous un automate stressé gaspillant son temps et son énergie ; de même que vous complaire dans un métier qui n’exige pas que vous donniez le meilleur de vous-même, serait freiner vos élans et vous fourvoyer tout autant : car ce serait oublier que votre travail est le processus par lequel vous réalisez vos valeurs, et que perdre l’ambition de réaliser vos valeur, c’est renoncer à vivre ; ce serait oublier que si votre corps est une machine, c’est à votre esprit de le guider, aussi loin qu’il le pourra, avec la réussite comme objectif ; qu’un homme sans but est une barque à la dérive prête à être broyée par le premier rocher venu, qu’un homme qui ne développe pas son esprit est une machine en panne vouée à la rouille, qu’un homme qui laisse autrui décider de son destin n’est qu’un déchet qu’on amène au tas d’ordures ; qu’un homme qui fait des autres son but est un auto-stoppeur sans destination qu’aucun conducteur ne devrait jamais prendre ; que votre travail est le but de votre vie et que vous devez écarter à l’instant tous ceux qui prétendent avoir des droits dessus, que chaque valeur que vous pouvez trouver ailleurs que dans votre travail, amour ou admiration, ne doit être partagée qu’avec ceux que vous choisissez, et qui poursuivent les mêmes buts que vous en toute indépendance.

« La fierté est la reconnaissance du fait que vous êtes vous-même votre plus haute valeur et que, comme toutes les valeurs de l’homme, celle-ci doit être méritée, que la construction de votre propre personnalité est la condition préalable à toute réussite ; que votre caractère, vos actes, vos désirs, vos émotions émanent de votre esprit ; que, de même que l’homme doit produire les biens matériels nécessaires à sa vie, il doit acquérir les traits de caractère qui donnent de la valeur à cette vie ; que, de même que l’homme est un autodidacte dans le domaine matériel, il est un autodidacte dans le domaine spirituel ; que vivre exige une certaine estime de soi, mais que l’homme, qui n’a pas de valeurs innées, n’a pas non plus de fierté innée : il doit la construire en façonnant son âme à l’image de son idéal moral, celle de l’Homme avec un grand “H”, cet être rationnel qu’il est fait pour devenir, s’il le veut ; que la condition nécessaire à l’estime de soi est cet amour-propre rayonnant d’une âme qui désire ce qu’il y a de meilleur dans tous les domaines, matériels ou intellectuels, une âme qui aspire par dessus tout à sa propre perfection morale, ne plaçant rien au dessus d’elle ; et que la preuve de votre estime de vous-mêmes est votre répugnance et votre révolte contre le rôle d’animal sacrificiel, contre l’odieuse impertinence de tout credo qui propose d’immoler cette valeur irremplaçable qu’est votre conscience et cet incomparable trésor qu’est votre existence en faveur de la fuite aveugle et de la pourriture intellectuelle qu’on vous propose à la place.”


En illustration, le mécanisme, un peu rouillé mais beau, d’une pompe près de la pyramide de Couhard, à Autun.

20201111 église Saint-Brice Champougny

Le Paradou


Ce sont les Talas, les animateurs de l’aumônerie catholique de Normale Sup, qui ont vendu la mèche :  la vraie faute de l’abbé Mouret, ça n’est pas d’avoir aimé Albine, c’est de l’avoir abandonnée dans son désespoir.

Mais dans cet autre récit de la Chute qu’est La faute de l’abbé Mouret, d’Emile Zola, tout est cependant plus compliqué. Pas plus que le roman ne s’épuise dans le récit de la faute de Serge, le monde ne se résume à l’opposition entre la blancheur d’Albine et la noirceur de Frère Archangias.  Chacun des personnages du roman, y compris les personnages secondaires : la Teuse, le docteur Pascal, Désirée, Jeanbernat, luit de couleurs variées, et il en va de même des lieux : l’église,  la basse-cour,  le Paradou : où est l’enfer ? Où est le paradis ?

Archangias, le frère Archangias, sorte de Raspoutine crasseux, a vraiment tout de Lucifer, l’archange déchu : rongé par la jalousie et la concupiscence, il les exhale en obsession du péché, en haine de la femme, qu’il projette sur le monde. Il se nourrit et crée en partie le mal qu’il prétend combattre. Mais il n’est pas que cela : aux rêveries mièvres et éthérées de l’abbé, il oppose sa solidité, son sens des réalités et, d’une certaine façon, son humanité. Il a les pieds sur terre, lui.

Désirée, la sœur de Serge, est charmante dans sa simplicité et son innocence, son intimité avec les animaux de basse-cour. Mais quelle froideur dans sa façon de les tuer comme s’ils n’étaient rien !

La Teuse est bien désagréable, avec ses airs bougons et ses cris continuels. Elle est pourtant le personnage le plus humain, le plus compréhensif.

Albine est une sorte de fée. Elle est la joie, la nature, la vie faites femme. Mais elle est également sorcière en ceci qu’elle est celle qui retient Serge en son jardin, loin des hommes et de l’humanité, de son église.

Serge, l’abbé Mouret, est un enfant, infantilisé, démasculinisé, déshumanisé par le Séminaire, incapable de se diriger seul. Il grandit mais reste enfant et sans ancrage : Albine mourra de ce que, incertain de tout, il aura préféré suivre la règle plutôt que sa conscience et son devoir.

Le Paradou, c’est le regard qu’on y jette. Dans les yeux amoureux, c’est le jardin d’Eden, une source inépuisable de vie et de beauté ; dans ceux chargés de remord et de mauvaise conscience, c’est une jungle qui étouffe, le lieu de la perdition.

La Chute advient quand Albine et Serge réalisent que le mur du Paradou est brisé, ce qui permet à la fois qu’Archangias y pénètre et les découvre, et que Serge aperçoive, dans la brèche, le monde dont il avait oublié jusqu’à l’existence. La Chute, ce n’est pas de cueillir le fruit défendu ; c’est la mauvaise conscience qu’on en a.


“Faut-il que nous soyons corrompus de façon répugnante, pour avoir cru, pendant des millénaires, que chutent les Anges par amour des filles belles”, remarquait justement Michel Serres.

 


Le passage lu, extrait du chapitre IX de la troisième partie, raconte les affres dans lesquelles se débat Serge, alors revenu du Paradou, dans les heures qui suivent la visite d’Albine, qu’il n’a pas suivie.

— Je l’aime, je l’aime! cria-t-il tout haut, d’une voix éperdue, qui emplit l’église.

Il la voyait encore là. Elle lui tendait les bras, elle était désirable, à lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait sur sa gorge, sans respect pour l’église; il lui prenait les membres, il la possédait sous une pluie de baisers. C’était devant elle qu’il se mettait à genoux, implorant sa miséricorde, lui demandant pardon de ses brutalités. Il expliquait qu’à certaines heures, il y avait en lui une voix qui n’était pas la sienne. Est-ce que jamais il l’aurait maltraitée! La voix étrangère seule avait parlé. Ce ne pouvait être lui, qui n’aurait pas, sans un frisson, touché à un de ses cheveux. Et il l’avait chassée, l’église était bien vide! Où devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en essuyant ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les chemins étaient des lacs de boue. Il se l’imaginait battue par l’averse, chancelant le long des fossés, avec des jupes trempées, collées à sa peau. Non, non, ce n’était pas lui, c’était l’autre, la voix jalouse, qui avait eu cette cruauté de vouloir la mort de son amour.

— O Jésus! cria-t-il plus désespérément, soyez bon, rendez-la-moi.

Mais Jésus n’était plus là… Alors l’abbé Mouret, s’éveillant comme en sursaut, devint horriblement pâle. Il comprenait. Il n’avait pas su garder Jésus. Il perdait son ami, il restait sans défense contre le mal. Au lieu de cette clarté intérieure, dont il était tout éclairé, et dans laquelle il avait reçu son Dieu, il ne trouvait plus en lui que des ténèbres, une fumée mauvaise, qui exaspérait sa chair. Jésus, en se retirant, avait emporté la grâce. Lui, si fort depuis le matin du secours du ciel, il se sentait tout d’un coup misérable, abandonné, d’une faiblesse d’enfant. Et quelle atroce chute, quelle immense amertume! Avoir lutté héroïquement, être resté debout invincible, implacable, pendant que la tentation était là, vivante, avec sa taille ronde, ses épaules superbes, son odeur de femme passionnée; puis, succomber honteusement, haleter d’un désir abominable, lorsque la tentation s’éloignait, ne laissant derrière elle qu’un frisson de jupe, un parfum envolé de nuque blonde! Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante, elle envahissait l’église.

— Jésus! Jésus! cria une dernière fois le prêtre, revenez, rentrez en moi, parlez-moi encore!

Jésus restait sourd. Un instant, l’abbé Mouret implora le ciel de ses bras éperdument levés. Ses épaules craquaient de l’élan extraordinaire de ses supplications. Et bientôt ses mains retombèrent, découragées. Il y avait au ciel un de ces silences sans espoir que les dévots connaissent. Alors, il s’assit de nouveau sur la marche de l’autel, écrasé, le visage terreux, se serrant les flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se rapetissait sous la dent de la tentation.

— Mon Dieu! vous m’abandonnez, murmura-t-il. Que votre volonté soit faite!

Et il ne prononça plus une parole, soufflant fortement, pareil à une bête traquée, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa faute, il était ainsi le jouet des caprices de la grâce. Elle se refusait aux appels les plus ardents; elle arrivait, imprévue, charmante, lorsqu’il n’espérait plus la posséder avant des années. Les premières fois, il s’était révolté, parlant en amant trahi, exigeant le retour immédiat de cette consolatrice, dont le baiser le rendait si fort. Puis, après des crises stériles de colère, il avait compris que l’humilité le meurtrissait moins et pouvait seule l’aider à supporter son abandon. Alors, pendant des heures, pendant des journées, il s’humiliait, dans l’attente d’un soulagement qui ne venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu, s’anéantir devant lui, répéter jusqu’à satiété les prières les plus efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, échappée, se soulevait de désir; les prières, s’embarrassant sur ses lèvres, s’achevaient en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, où les armés de la foi tombaient, une à une, de ses mains défaillantes, où il n’était plus qu’une chose inerte aux griffes des passions, où il assistait, épouvanté, à sa propre ignominie, sans avoir le courage de lever le petit doigt pour chasser le péché. Telle était sa vie maintenant. Il connaissait toutes les attaques du péché. Pas un jour ne passait sans qu’il fût éprouvé. Le péché prenait mille formes, entrait par ses yeux, par ses oreilles, le saisissait de face à la gorge, lui sautait traîtreusement sur les épaules, le torturait jusque dans ses os. Toujours, la faute était là, la nudité d’Albine, éclatante comme un soleil, éclairant les verdures du Paradou. Il ne cessa de la voir qu’aux rares instants où la grâce voulait bien lui fermer les paupières de ses caresses fraîches. Et il cachait son mal ainsi qu’un mal honteux. Il s’enfermait dans ces silences blêmes, qu’on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytère de son martyre et de sa résignation, exaspérant la Teuse, qui, derrière lui, montrait le poing au ciel.

Cette fois, il était seul, il pouvait agoniser sans honte. Le péché venait de l’abattre d’un tel coup, qu’il n’avait pas la force de quitter la marche de l’autel, où il était tombé. Il continuait à y haleter d’un souffle fort, brûlé par l’angoisse, ne trouvant pas une larme. Et il pensait à sa vie sereine d’autrefois. Ah! quelle paix, quelle confiance, lors de son arrivée aux Artaud! Le salut lui semblait une belle route. Il riait, à cette époque, quand on parlait de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connaître, sans le craindre, avec la certitude de le décourager. Il était un prêtre parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par la main, ainsi qu’un petit enfant. Maintenant, toute cette puérilité était morte. Dieu le visitait le matin, et aussitôt il l’éprouvait. La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l’âge, avec la faute, il entrait dans le combat éternel. Etait-ce donc que Dieu l’aimait davantage, à cette heure? Les grands saints ont tous laissé des lambeaux de leurs corps aux épines de la voie douloureuse. Il tâchait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque déchirement de sa chair, à chaque craquement de ses os, il se promettait des récompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le frapperait assez. Il allait jusqu’à mépriser son ancienne sérénité, sa facile ferveur, qui l’agenouillait dans un ravissement de fille, sans qu’il sentit même la meurtrissure du sol à ses genoux. Il s’ingéniait à trouver une volupté au fond de la souffrance, à s’y coucher, à s’y endormir. Mais, pendant qu’il bénissait Dieu, ses dents claquaient avec plus d’épouvante, la voix de son sang révolté lui criait que tout cela était un mensonge, que la seule joie désirable était de s’allonger aux bras d’Albine, derrière une haie en fleurs du Paradou.

Cependant, il avait quitté Marie pour Jésus, sacrifiant son coeur, afin de vaincre sa chair, rêvant de mettre de la virilité dans sa foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s’agenouiller devant elle, sans baisser les yeux, de peur d’apercevoir le bord de ses jupes. Puis, il l’accusait de s’être faite trop douce pour lui, autrefois; elle l’avait si longtemps gardé entre les plis de sa robe, qu’il s’était laissé glisser de ses bras dans ceux de la créature, en ne s’apercevant même pas qu’il changeait de tendresse. Et il se rappelait les brutalités de Frère Archangias, son refus d’adorer Marie, le regard méfiant dont il semblait la surveiller. Lui, désespérait de se hausser jamais à cette rudesse; il la délaissait simplement, cachait ses images, désertait son autel. Mais elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavoué, toujours présente. Le péché, par un sacrilège dont l’horreur l’anéantissait, se servait d’elle pour le tenter. Lorsqu’il l’invoquait encore, à certaines heures d’attendrissement invincible, c’était Albine qui se présentait, dans le voile blanc, l’écharpe bleue nouée à la ceinture, avec des roses d’or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges, la Vierge au royal manteau d’or, la Vierge couronnée d’étoiles, la Vierge visitée par l’Ange de l’Annonciation, la Vierge paisible entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir d’Albine, les yeux souriants, ou la bouche délicate, ou la courbe molle des joues. Sa faute avait tué la virginité de Marie. Alors, d’un effort suprême, il chassait la femme de la religion, il se réfugiait dans Jésus, dont la douceur l’inquiétait même parfois. Il lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible, environné de tonnerres, ne se montrant que pour châtier le monde épouvanté. Il n’y avait plus de saints, plus d’anges, plus de mère de Dieu; il n’y avait que Dieu, un maître omnipotent, qui exigeait pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui écraser les reins, le tenir à sa merci dans l’espace et dans le temps, comme un atome coupable. N’être rien, être damné, rêver l’enfer, se débattre stérilement contre les monstres de la tentation, cela était bon. De Jésus, il ne prenait que la croix. Il avait cette folie de la croix, qui a usé tant de lèvres sur le crucifix. Il prenait la croix et il suivait Jésus. Il l’alourdissait, la rendait accablante, n’avait pas de plus grande joie que de succomber sous elle, de la porter à genoux, l’échine cassée. Il voyait en elle la force de l’âme, la joie de l’esprit, la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté. Tout se trouvait en elle, tout aboutissait à mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient sans cesse à ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et, lorsqu’il s’était attaché sur la croix, il avait la consolation sans bornes de l’amour de Dieu. Ce n’était plus Marie qu’il aimait d’une tendresse de fils, d’une passion d’amant. Il aimait, pour aimer, dans l’absolu de l’amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-même, au-dessus de tout, au fond d’un épanouissement de lumière. Il était ainsi qu’un flambeau qui se consume en clarté. La mort, quand il la souhaitait, n’était à ses yeux qu’un grand élan d’amour.


L’illustration de tête est l’intérieur décati de l’église Saint-Brice de Champougny, découverte cet été, tandis que je me promenais dans le pays de Jeanne, du côté de Domrémy. On est ici en Lorraine, et non en Provence, mais j’imagine bien ainsi la pauvre église des Artaud, avec sa peinture écaillée et ses statues de stuc aux couleurs passées.


PS : il faut, pour apprécier ce très beau livre, dépasser la lassitude qu’on peut éprouver à lire les très longues et très riches descriptions botanique du Paradou.