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Droits et devoirs chez Simone Weil

Les premières pages de L’enracinement, de Simone Weil, ici enregistrées, parlent des droits et devoirs, et plus précisément de la façon dont les droits n’accèdent à l’existence qu’à la condition d’avoir été subjectivement regardés et mis en oeuvre comme des devoirs. Droits et devoirs sont les deux faces d’une même réalité (je n’ai de droits que dans la mesure où les autres considèrent le respect de mes droits comme des devoirs) mais je suis maître de ma manière d’accomplir  mes devoirs – et d’abord de leur accomplissement – quand le respect de mes droits exige l’engagement des autres et échappe donc à mon contrôle. C’est pourquoi, du point de vue de la personne, seuls les devoirs importent. Et c’est pourquoi, dans la perspective pratique du « Que faire ? », Simone Weil considère que les devoirs priment les droits. Non pas du tout, comme certains l’ont mal compris, parce que les hommes auraient plus de devoirs que de droits ; non pas non plus parce que les devoirs seraient intrinsèquement plus importants que les droits mais tout simplement parce que chacun est maître de ses devoirs alors qu’il dépend des autres pour ses droits.

« Que puis-je faire ?, se demande Simone Weil, pour que les droits et besoins fondamentaux de l’homme soient respectés ?« .  Rien à proprement parler, car c’est pour une bonne part affaire de circonstances. La seule aide que je puisse apporter et dont je puisse être sûr, c’est ma propre action, mon propre engagement. Goutte d’eau, sans aucun doute, qui ne garantit en rien que l’entièreté des droits sera reconnue mais dont je puis certifier qu’elle, au moins, sera versée. Je le puis car cette aide n’étant soumise à aucune circonstance extérieure, elle est sans condition :

« Il y a obligation envers tout être humain, du seul fait qu’il est un être humain, sans qu’aucune autre condition ait à intervenir, et quand lui-même n’en reconnaîtrait aucune ».

L’homme en face de moi peut être la pire des créatures, il peut m’avoir refusé les droits les plus élémentaires; je n’en continuerai pas moins à faire mon devoir à son égard, c’est-à-dire notamment à lui reconnaître les droits qu’il m’a déniés.

Cette manière de poser les choses, si contraire à nos habitudes, ce renversement de perspective qui pose le devoir en principe et en guide, dessine une philosophie de l’action : il n’y a pas à attendre.  Il n’y a pas à attendre que cette foule, en face de nous, cette personne à nos côtés, ces institutions, cet Etat, deviennent ce que nous voudrions qu’ils soient, agissent commme nous souhaiterions qu’ils agissent, fassent le premier pas. S’ils le font, tant mieux ! nous ne bouderons pas notre bonheur – mais de cela ne dépendent pas notre propre attitude, notre propre engagement, nos propres convictions. Les autres sont ce qu’ils sont et font ce qu’ils peuvent. Mais pour ce qui nous concerne, nous faisons ce que nous devons faire, et nous commençons maintenant, tout de suite, unilatéralement, sans attendre que les règles aient été améliorées, que les choses se présentent mieux ou qu’on nous aime comme nous le méritons. Nous relevons nos manches et nous nous y mettons. Non dans l’attente d’une contrepartie, même si nous espérons qu’elle viendra, mais parce que nous devons faire ce que nous devons faire, et que dans cette assurance, nous trouvons cet enracinement qui nous permet d’afffronter le monde et d’y avancer.

Action !


On pourra lire à ce propos :

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Créon et Antigone

Antigone, décharnée et vêtue d’une robe rouge sang, jette de la terre sur le corps de Polynice, son frère, qui percé d’une lance et laissé sur le champ de bataille, se décompose sous la lune, proie des corbeaux.

Au coeur de la pièce de Jean Anouilh, le dialogue d’Antigone et Créon, qui est ici enregistré (Antigone est à gauche, Créon à droite) met en scène deux caractères et deux conceptions contraires de la vie et du monde.

Ces deux caractères sont propres à Anouilh. On ne les retrouve à l’identique ni dans l’Antigone de Sophocle, ni dans celle de Bauchau. Chaque réinvention du mythe est un récit fondé sur l’affrontement de ces deux personnages mais selon des angles d’attaque et des lignes de faille qui varient d’un auteur à l’autre.

Antigone, fille d’Oedipe et de Jocaste, qui a accompagné son père sur les routes après qu’il se fut crevé les yeux, est revenue à Thèbes où règne son frère Etéocle, qui a chassé du trône qu’il devait partager avec lui son frère Polynice. Mais voici que Polynice revient assiéger Thèbes à la tête des troupes d’Argos, où il s’était réfugié. Les deux frères meurent durant la bataille et le trône de Thèbes revient à Créon, frère de Jocaste, qui organise des funérailles splendides pour Etéocle et laisse pourrir sur le champ de bataille le cadavre de Polynice, qui a trahi Thèbes. Créon fait savoir que quiconque accomplira auprès de Polynice les rites funéraires exigés par les Dieux sera puni de mort. Cet interdit est bravé par Antigone qui, va se rendre, dans la nuit, auprès du corps de son frère. Elle est surprise par des gardes, arrêtée et conduite auprès de Créon.

Comme le dit le choeur :

« Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop que l’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul. »

Antigone et Créon se font face. Antigone, l’idéaliste et la pure, qui a fait, en dépit de la loi, ce qu’elle pensait être son devoir. Et face à elle, Créon, qu’Anouilh dépeint comme plutôt bonhomme et compréhensif, et qui va devoir choisir entre l’obéissance due à sa propre loi et la vie de sa nièce.

Le dialogue central, qui est lu ici, et la pièce tout entière, posent une nouvelle fois la question de la loi et de sa transgression. Ou, plus précisément et justement, comme c’était déjà le cas dans Eutyphron,  la question de l’affrontement des règles et des devoirs : que faire quand deux devoirs s’opposent, que la loi conduit vers un chemin et que la conscience, la piété, ou quoi que ce soit d’autre qui nous appelle et nous inspire, conduit sur une autre voie ? C’est à cette question que, chacun de son côté, Antigone et Créon vont devoir répondre.

Antigone est sans états d’âme : elle a choisi la piété – fraternelle plus que religieuse, chez Anouilh – et elle s’y tient sans en démordre. Créon est beaucoup moins sûr. Il entend défendre la loi mais est prêt à toutes les compromissions et l’on sent que si les apparences pouvaient être sauvées, il accepterait que sa loi ait été transgressée.

Tout en admirant Antigone et sa force morale, sa foi indomptable, j’ai toujours eu beaucoup plus de sympathie pour Créon. Il y a pour cela de mauvaises raisons : le monde de Créon, humain, trop humain, est évidemment plus confortable, moins exigeant que celui dans lequel vit Antigone, sorte de Pasionaria dont on imagine assez bien qu’elle pourrait, en d’autres circonstances, devenir une fanatique appelant à la mort et à la désolation. Les convictions de Créon, qui ont la rigidité du chamallow, sont évidemment plus faciles à vivre que celles d’Antigone, qui ont l’éclat et le tranchant du diamant.

Il y a aussi, découlant comme mécaniquement des conceptions de chacun, le caractère plus ou moins ouvert, plus ou moins englobant de leur univers : le monde de Créon est à l’image du polythéisme : Créon ne partage pas la vision et la foi d’Antigone mais il la comprend, la respecte, en sent la nécessité et pourrait l’accepter si elle ne faisait pas trop de vagues, à l’image de ces prêtres romains qui accueillaient de nouveaux dieux dans leurs panthéons. Rien de tel avec Antigone : elle est inflexible et exclusive, ne veut pas être tolérée mais reconnue, et sa foi est jalouse, comme celle de Polyeucte.

Mais alors même qu’il y a, chez Antigone, cette sorte d’intransigeance idéaliste qui lui donne les traits de certains héros des tragédies chrétiennes, il y a aussi chez elle ce qui apparaît comme un total mépris des autres, un total manque d’amour, un manque absolu de compassion et d’empathie, une certaine méchanceté. Antigone n’a pas lu Saint-Augustin : non seulement elle est cassante, dénuée de gentillesse, dénuée d’humour, mais elle n’aime pas ses ennemis ; elle n’aime pas vraiment ses amis ; et on peut au bout du compte se demander si elle s’aime elle-même. Elle se sacrifie mais son sacrifice ressemble plus à un cri d’orgueil qu’à un acte d’humilité.

Créon, humain, trop humain ; Antigone inhumaine.

… A ceci près, toutefois, qui n’est pas sans importance, qu’à la fin des fins, Antigone, qui ne voulait que jeter de la terre sur le corps de son frère, meurt, sur ordre de Créon. En dépit de sa méchanceté et de toute sa négativité, elle est donc la victime. Et Créon, le brave Créon, bonasse et bonhomme, un meurtrier. Dans l’action, les rôles se renversent, et puisque c’est dans leurs actes que se révèle la vérité des êtres, Antigone, de très loin, l’emporte sur Créon.


On pourra également se reporter à :

un épisode des Chemins de la philosophie : « L’engagement au risque de sa vie : Antigone et la justice« 

ane New Forest

L’âne de Buridan

« Connaissez-vous cette histoire frivole
D’un certain âne illustre dans l’école ? 

Dans l’écurie on vint lui présenter
Pour son diner deux mesures égales,
De même force, à pareils intervalles ;

Des deux côtés l’âne se vit tenter
Également, et, dressant ses oreilles,
Juste au milieu des deux formes pareilles,
De l’équilibre accomplissant les lois,
Mourut de faim, de peur de faire un choix.« 

L’histoire de l’âne qui, hésitant entre le boire et le manger, finit par mourir de faim et de soif, est contée ici par Voltaire mais elle est ordinairement prêtée à Buridan, philosophe du Moyen-Age qui fut le disciple de Guillaume d’Ockham – l’homme du rasoir.

Cette histoire, cette fable, ce paradoxe, je ne l’ai longtemps pas comprise. Ou plutôt : pas saisie. J’en comprenais le sens, mais non la portée. « Quel imbécile, que cet âne, me disais-je, et quel idiot il fait ! Mourir au milieu de ce dont on a besoin au motif qu’aucune raison ne nous porte à aller ici plutôt que là, ne rien prendre du simple fait qu’aucune préférence n’existe qui nous conduirait d’un côté plutôt que de l’autre, c’est vraiment ballot, et vraiment le fait d’un âne !« .

Mais il n’est évidemment pas plus âne que celui qui, croyant comprendre, ne comprend rien, ou que celui qui se moque de la paille ombrageant l’oeil du voisin quand lui-même est aveuglé par une poutre. Et pauvre animal, d’ailleurs, nous en parlions avec les enfants, qu’on a affligé, comme d’un bonnet, d’une si mauvaise réputation !

Mais revenons à Buridan, et à son âne, en faisant un petit détour.

Je devais hier, partant de mon domicile, faire diverses courses, dans deux magasins. Les unes étaient pour moi, à apporter chez moi ; les autres pour l’aimée, à apporter chez elle. Un petit problème du genre de celui des ponts de Königsberg : comment organiser l’itinéraire au mieux pour économiser son temps, sa peine ou sa marche. Un problème concret, dont on comprend vite les tenants et aboutissants, qui paraît très simple : quatre lieux à lier entre eux, ce qui n’est pas la mer à boire, et qui pourtant, parce qu’il n’est pas totalement trivial, est impossible à résoudre comme ça : valait-il mieux commencer par ici ou par là ? Faire étape avant de repartir ou essayer de tout organiser en une seule tournée ? Introduire le poids des courses dans les éléments de réflexion ou ne pas en tenir compte ?

Je me suis, pendant quelques secondes, deux vraies minutes, peut-être, posé ces questions, et d’autres, similaires. Puis j’ai soudain compris ce que Jean Buridan avait voulu dire et, ouvrant la porte, je suis parti sous le grand soleil.

Ce qui fait de l’âne de Buridan un âne – mettons un instant de côté l’injustice de cette représentation anthropomorphique – ce n’est pas qu’il pense mal ou de façon tordue ; c’est qu’il pense. Tout simplement. Qu’il pense quand il devrait agir. Qu’il pense quand la seule chose à faire est agir. Sa bêtise, qui va le tuer, n’est pas de mal penser, mais de penser mal à propos, sans percevoir qu’à ce moment précis, c’est la mécanique musculaire, qu’il faut mettre en oeuvre, et non la mécanique intellectuelle. Mais il pense, et donc il n’est plus.

Il y a des moments, qu’il faut apprendre à reconnaître et c’est parfois un long cheminement, où la pensée doit être mise de côté parce qu’elle entrave, parce qu’elle se substitue à l’action, qu’elle l’empêche, qu’elle la diffère, voire qu’elle est prétexte à ne pas agir.

C’est l’âne de Buridan que chacun d’entre nous a en lui qui parle, à ces moments là. Il faut savoir le reconnaitre, savoir le faire taire, et partir, sous le soleil ou sous la pluie, sans plus tergiverser, en appliquant ce que disait Bernard Grasset :

« Agir, c’est à chaque minute dégager de l’enchevêtrement des faits et des circonstances la question simple qu’on peut résoudre à cet instant-là. ».

PS : Nous avions croisé l’âne figurant sur la photo il y a quelques années, dans la superbe New Forest.

Hauteluce village

Le retour de l’enfant prodigue (d’André Gide)

André Gide reprend, dans Le retour de l’enfant prodigue, la parabole des Evangiles qui raconte comment est accueilli avec joie par son père et sa mère l’enfant qui était parti découvrir le monde car il se sentait à l’étroit chez lui, et la jalousie mauvaise qu’en ressent le fils aîné, qui trouve injuste qu’on paraisse préférer celui qui est parti à celui qui est resté.

Pourquoi le fils aîné ressent-il cette jalousie et cette colère ? Parce que le retour de l’enfant prodigue lui révèle brutalement une frustration qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentie, jamais connue. Il vivait tranquillement, probablement heureux, dans la maison de ses parents, estimant n’avoir rien sacrifié, estimant même peut-être avoir eu le meilleur sort d’entre les frères, mais le retour de son frère cadet parti à l’aventure lui ouvre les yeux. Et c’est là l’explication de son comportement : il en veut à son frère non pas d’être bien accueilli (comment pourrait-il lui en vouloir de cela ?) mais de lui avoir ouvert les yeux, de lui avoir montré que la vie qu’il menait n’était pas forcément la meilleure des vies imaginables. Il en veut à son frère d’avoir, par son depart puis son retour, brusquement mis en cause sa propre façon de vivre.

Ce qu’il met ensuite en avant pour justifier son mauvais accueil : fidèle, il est moins bien récompensé, moins bien aimé, moins bien accueilli que le frère infidèle parti au loin en abandonnant ses parents, n’est qu’une ruse de l’esprit qui se tord et se démène pour trouver une justification à son malaise profond : la fidélité, en effet, n’a évidemment aucune raison d’être payée de quelque retour que ce soit, et le fils aîné doit bien le sentir, quand bien même il met ce mauvais argument en avant. Elle a encore moins de raison d’être payée de retour quand il s’agit de parents et d’enfants, car le souhait profond des vrais parents est que leurs enfants volent de leurs propres ailes et s’en aillent au loin. Il n’est pas qu’ils demeurent, infantilisés, à leurs côtés.

Et là est l’autre et terrible découverte du fils aîné : non seulement il a, d’une certaine façon, gâché sa vie en ne partant pas à la découverte du monde, en n’accomplissant pas ce dont il découvre que c’était peut-être son désir profond ; non seulement ses parents ne lui savent aucun gré de ce « sacrifice » (mot qu’il invente à l’instant car il n’a, subjectivement, jamais eu, jusqu’alors le sentiment de faire un sacrifice) ; mais l’enfant prodigue est, en partant loin de ses parents, resté au fond plus fidèle à ses parents dans son rôle d’enfant que lui-même qui est resté au logis.Tout  ça pour rien !

Le fils aîné est terriblement blessé de cette découverte qui, à la découverte de la frustration,  ajoute celle de l’inutilité de cette frustration.

Ce que dit cette histoire, c’est que la fidélité n’est pas un devoir qu’on s’impose car ainsi vécue elle ne vaut rien. La fidélité ne se revendique pas ; elle ne se fait pas payer ; elle se vit. On ne doit pas agir par fidélité ; on peut agir en fidélité ou de façon fidèle. On est fidèle dans son comportement, dans son action, naturellement, en aucun cas par contrainte, serait-elle de sa conscience : la fidélité se révèle ; elle ne doit pas guider. 

Elle dit aussi – l’aimée appréciera – que la vraie fidélité peut parfois emprunter des chemins détournés, qu’elle peut parfois paraître éloigner, mais que, dans ses tours et détours, elle se reconnaît pourtant. Car :

« C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source »,

 disait justement Jaurès.

PS : la photo montre Hauteluce,  petit village du Beaufort,  une soirée d’hiver. J’aime imaginer ainsi le village de l’enfant prodigue

2017-02-05 16.21.27

Beauté de l’incertitude

Au tout début du premier tome de Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Vladimir Jankelevitch observe, interrogativement :

« Comment expliquer l’ironie passablement dérisoire de ce paradoxe : que le plus important, en toutes choses, soit précisément ce qui n’existe pas ou dont l’existence, à tout le moins, est le plus douteuse, amphibolique et controversable ? »

Il met ainsi le doigt sur une grande vérité, qui est aussi un grand mystère, une vérité mystérieuse mais patente : les choses les plus précieuses, dans tous les domaines, sont souvent celles qui ne se voient pas, ou plutôt celles dont l’existence, la pérennité, la réalité même, ne sont jamais totalement assurées : on croit comprendre mais on n’en est pas sûr ; il semblerait que mais le fait n’est pas totalement avéré ; c’est « comme si »  – mais jamais le « comme » ne se résorbe entièrement. Ou plutôt : il peut se résorber, mais non de lui-même ; c’est le spectateur, qui de spectateur devient acteur, qui, dans sa subjectivité, par un geste unilatéral de confiance, un saut de l’ange qui est geste de foi, donne assurance et solidité à ce qui est plus léger et plus indistinct que l’air, ineffable, incertain. Par sa confiance, qui est don de soi, il donne réalité et substance à ce qui n’aurait peut-être pas, sans cela, atteint ce degré d’être.

Simone Weil l’avait également noté dans ses Réflexions sur le bon usage des études scolaires :

« Les certitudes de cette espèce sont expérimentales. Mais si l’on n’y croit pas avant de les avoir éprouvées, si du moins on ne se conduit pas comme si l’on y croyait, on ne fera jamais l’expérience qui donne accès à de telles certitudes. Il y a là une espèce de contradiction. Il en est ainsi, à partir d’un certain niveau, pour toutes les connaissances utiles au progrès spirituel. Si on ne les adopte pas comme règle de conduite avant de les avoir vérifiées, si on n’y reste pas attaché pendant longtemps seulement par la foi, une foi d’abord ténébreuse et sans lumière, on ne les transformera jamais en certitudes. La foi est la condition indispensable. »

On sent au fond de soi que ce qui donne sa valeur aux choses est ce qui n’est pas totalement épuisable dans une définition, que les routes les plus belles et qui valent le plus d’être parcourues ne sont pas celles dont on trouve le tracé sur les cartes mais celles que notre foi, notre amour, extirpera de l’encore incréé, fera jaillir du vide, naître du néant.

Et c’est ainsi que nous avançons, dans une nuit que notre espérance seule éclaire, le long de chemins que nous croyons chercher mais qui ne sont pas encore tracés, avançant un pied après l’autre sur un sentier que nos pas font naître.

C’est notre certitude seule qui brise l’incertitude. Et elle seule peut le faire.

vague

Simone Weil : propos sur l’amitié

Simone Weil, dans l’essai intitulé Formes de l’Amour implicite de Dieu, consacre quelques belles pages à l’amitié, cet « amour personnel et humain qui est pur et qui enferme un pressentiment et un reflet de l’amour divin. » Ce sont ces pages que je lis.

Pour Simone Weil, l’amitié a ceci de miraculeux qu’elle dépasse, transcende, abolit, l’ordinaire mouvement qui transforme les attachements fondés sur la recherche d’un bien en attachements visant à  satisfaire ce qui est devenu un besoin. On fume d’abord de l’opium parce qu’on y trouve un agrément ; on finit par le fumer parce qu’il nous est devenu indispensable et qu’on ne peut plus s’en passer. On aime d’abord une personne parce qu’on se sent bien avec elle, mais l’attachement mêlé d’habitude peut venir et avec eux la transformation – dégradation serait plus juste – du plaisir en besoin. Dégradation, car :

« Quand l’attachement d’un être humain à un autre est constitué par le besoin seul, c’est une chose atroce. Peu de choses au monde peuvent atteindre ce degré de laideur et d’horreur. Il y a toujours quelque chose d’horrible dans toutes les circonstances où un être humain cherche le bien et trouve seulement la nécessité.« 

Au fondement de l’amitié, il y a cet équilibre, si fragile, si extraordinaire, dans lequel on aime sans vouloir dévorer, comme dirait Lytta Basset, ce que Simone Weil exprime ainsi :

« Les deux amis acceptent complètement d’être deux et non pas un, ils respectent la distance que met entre eux le fait d’être deux créatures distinctes. […] L’amitié est le miracle par lequel un être humain accepte de regarder à  distance et sans s’approcher l’être même qui lui est nécessaire comme une nourriture.« 

L’amitié est donc respect. Respect de la distance. Respect de l’altérité. Respect fondamental, en cela, de la liberté de l’autre et de la sienne propre, respect qui disparaît, selon Simone Weil, dès lors que l’amitié n’est pas tout à  fait amitié :

« Quand les liens d’affection et de nécessité entre êtres humains ne sont pas surnaturellement transformés en amitié, non seulement l’affection est impure et basse mais aussi elle se mélange de haine et de répulsion. Cela apparaît très bien dans L’Ecole des femmes et dans Phèdre. Le mécanisme est le même dans les mécanismes autres que l’amour charnel. Il est facile à  comprendre. Nous haïssons ce dont nous dépendons. Nous prenons en dégoût ce qui dépend de nous. »

Dans l’amitié, au contraire, toute dépendance est absente, ainsi que tout désir de plaire, ce qui fait que l’amitié n’entame pas l’impartialité. Et en cela, elle a, pour Simone Weil,  une dimension divine, en cela qu’elle est une manifestation particulière de l’amour divin, de l’αγαπη, comme dit l’aimée :

« L’amitié pure est une image de l’amitié originelle et parfaite qui est celle de la Trinité et qui est l’essence même de Dieu. Il est impossible que deux êtres humains soient un, et cependant respectent scrupuleusement la distance qui les sépare, si Dieu n’est pas présent en chacun d’eux. »

C’est un texte beau et plein de belles choses. Il donne indiscutablement à réfléchir sur les relations que nous entretenons avec les êtres que nous aimons : comment les aimons-nous,  et pourquoi ? Mais que ce beau discours paraît froid et livresque ! Qu’il manque. .. d’amour, justement, de vrai amour ! Simone Weil s’y montre tellement intellectuelle ! tellement théoricienne ! Tellement géomètre dans sa façon de traiter de choses si éloignées de la géométrie…

Et que ses propos sur l’amour charnel sont noirs, négatifs, blessés !  Qu’a-t-elle vécu pour parler ainsi ? Qu’a-t-elle connu ?

Je ne suis pas sûr qu’elle ait connu l’amour.


PS : « Formes de l’Amour implicite de Dieu » est une des lettres regroupées dans le recueil Attente de Dieu.

Autres PS :

  • L’aimée me fait remarquer que c’est peut-être beaucoup s’avancer que de prétendre savoir ou deviner ce que Simone Weil éprouvait vraiment. Dont acte.
  • J’ai dit ailleurs ce qui au fond, je crois me gène : une sorte de manque de foi ; ce qui m’apparaît comme une pensée mécanique, un esprit de géométrie.
  • On trouvera sur le Blog de Diotime (de l’association Présence philosophique au Puy) une analyse fouillée de la philosophie de l’amour chez Simone Weil. Pour Diotime, qui se fonde notamment sur la lecture du journal tenu par Simone Weil, la conception de l’amour de la jeune philosophe est fondée sur une vision extrêmement exigeant. Mais il fait le lien à la fois avec les idées exprimées par Rainer Maria Rilke dans sa « lettre sur l’amour » et avec la pensée de Simone Weil sur l’attention. Effectivement, cela forme un tout assez cohérent.
  • On trouvera également une intéressante analyse de l’amour chez Simone Weil sur le site des monastères bénédictins de Belloc et Urt. Elle est rédigée par Micheline Mazeau, qui a consacré sa thèse au Sentiment de l’amour dans la vie et l’oeuvre de Simone Weil.

Gurdjieff

Les « commandements » de Gurdjieff

Lire

Alexandro Jodorowsky, dans une sorte d’autobiographie romancée et fantastique intitulée Mu, le maître et les magiciennes, raconte sa rencontre avec Reyna d’Assia, qui se présente un jour à  lui à  Mexico comme la fille de Georges Gurdjieff.

Leurs débats et ébats sont extraordinaires car elle sait bien des choses, et voici qu’à l’issue d’une nuit délicieuse et éprouvante, une discussion s’engage entre Reyna et Alexandro, portant sur les enseignements de Georges Gurdjieff, les bases de sa conception des choses.

Reyna évoque alors les immenses possibilités et pouvoirs ouverts à  ceux qui, dépassant l’individu qui est en eux, transcendant leurs finalités personnelles, savent se fondre dans le tout, dans l’humanité, dans Dieu. Et Alexandro  étant sceptique sur ces pouvoirs magiques, surhumains, divins, évoqués par Reyna comme étant accessibles à  tous dès lors qu’on s’en donnerait la peine, il explose :

« Conte de fées, Reyna ! Finalités cent pour cent utopiques ! Et si c’était des vérités, quel est le premier pas qu’il faudrait faire pour y parvenir ?« 

Et Reyna de répondre alors :

« Celui qui désire atteindre le but suprême doit d’abord changer ses habitudes, vaincre la paresse, devenir un homme moral. Pour être fort dans les grandes choses, il faut l’être aussi dans les petites. […] On nous a mal éduqués. Nous vivons dans un monde compétitif où l’honnêteté est synonyme de naïveté. Nous devons développer de bonnes habitudes. Certaines d’entre elles paraissent simples, mais elles sont très difficiles à  réaliser. Les croyant insignifiantes, nous ne nous rendons pas compte qu’elles sont la clé de la conscience immortelle. Je vais te dicter les commandements que mon saint père m’a enseignés« .

Suivent 82 préceptes (certains les ont comptés) qui ne présentent aucun caractère mystérieux, ésotérique ou occulte mais dessinent une façon de se comporter avec soi-même et les autres, un hygiènee de vie et de pensée à  laquelle on ne peut que souscrire. On y retrouve de nombreuses idées déjà  prônées par diverses philosophies, sagesses, religions ; on retrouvera ça et là  des conseils qu’on pourrait trouver sous la plume de Sénèque, Marc-Aurèle ou Kipling, mais l’ensemble forme un corpus cohérent dont le format ramassé et synthétique séduit.

Ce sont ces règles qui sont lues dans l’enregistrement.

mains jointes

Rainer Maria Rilke : lettre sur l’amour

Lire

La septième des Lettres à un jeune poète, qui est lue ici et qu’envoie, le 14 mai 1904, Rainer Maria Rilke à jeune cadet, Franz Gaver Kappus, qui lui a demandé conseil sur la poésie et sur sa vocation de poète, est consacrée à l’amour.

L’amour n’en est pas le premier sujet : le premier sujet est la solitude, dont le jeune poète s’est probablement plaint, et que Rilke défend en soulignant que la solitude est bonne, puisque elle est difficile et que (on croirait lire Simone Weil) :

« Il est pourtant clair que nous devons nous tenir au difficile. Tout ce qui vit s’y tient. Chaque être se développe et se défend selon son mode et tire de lui-même cette forme unique qui est son propre, à tout prix et contre tout obstacle. Nous savons peu de choses, mais qu’il faille nous tenir au difficile, c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter. Il est bon d’être seul parce que la solitude est difficile. Qu’une chose soit difficile doit nous être une raison de plus de nous y tenir. »

C’est pour la même raison, poursuit Rainer Maria Rilke, que l’amour doit être recherché. Non comme on le dit ordinairement parce qu’il est beau et plaisant mais parce que l’amour est difficile :

« L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-même ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. ».

L’amour est difficile parce qu’il ne commence pas par l’union de deux être forcément incomplets, imprécis, inachevés mais par la solitude, la longue période d’apprentissage, de concentration d’approfondissement , au cours de laquelle l’amant – l’aimant plutôt – se prépare, grandit, se débarrasse du superflu :

« L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. »

Et c’est seulement au bout de ce long mûrissement, que vient l’union, qui est achèvement.

Faute de respecter ce temps long de la chrysalide, les jeunes gens bâclent leur amour, le sacrifient et finissent par le tuer, dans la désillusion, pour « trouver un refuge dans une de ces multiples conventions qui s’élèvent partout comme des abris le long d’un chemin périlleux. » Le mariage est une de ces conventions, l’infidélité en est une autre, tout est convention, dans ce paysage, à qui se perd « aux jeux faciles et frivoles qui permettent de se dérober à la gravité de l’existence« , à qui n’accepte pas de « subir l’amour comme un dur apprentissage« .

Mais à qui l’acceptera,

« L’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. Plus près de l’humain, il sera infiniment délicat et plein d’égards, bon et clair dans toutes les choses qu’il noue ou dénoue. Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre. »

C’est le Michel Serres de l’Art des ponts, porte-parole bienveillant du respect que se doivent les amants, qu’on croirait lire ici. Son auteur n’a pourtant que 27 ans lorsqu’il rédige ce texte magnifique, sévère et inspiré.

Rainer Maria Rilke, dont la vie amoureuse a déjà été, à cet âge, si passionnée et si tumultueuse, si différente de la longue attente qu’il décrit ici dans une sorte de passion millénariste (la fin du texte est consacré un éloge de la femme, avenir de l’homme et de l’humain) est-il totalement sincère quand il l’écrit ?

Sans le moindre doute. Il sent profondément, en lui, cette dimension mystique et rédemptrice de l’amour, qui est comme une sorte d’étoile sur la lueur de laquelle l’homme doit se guider Mais il sait, mieux que quiconque, qu’il ne s’agit que d’un guide, d’un chemin à suivre.

Et l’amour réel, pourtant, l’amour des jeunes gens dont il a parlé avec tant de tristesse dans sa lettre et qui est celui qu’il a connu, qu’il connaît et qu’il connaîtra, n’est pas à rejeter, car il est une porte sur l’absolu, la seule peut-être qui nous soit donnée :

« ne croyez pas que l’amour que vous avez connu adolescent soit perdu. N’a-t-il pas fait germer en vous des aspirations riches et fortes, des projets dont vous vivez encore aujourd’hui ? Je crois bien que cet amour ne survit si fort et si puissant dans votre souvenir que parce qu’il a été pour vous la première occasion d’être seul au plus profond de vous- même, le premier effort intérieur que vous ayez tenté dans votre vie. »

PS :

  • Les Lettres à un jeune poète ont été traduites en français par Bernard Grasset, lui-même poète de l’action.
  • On pourra écouter l’enregistrement des Lettres par Georges Claisse, qui avait été diffusé par France-Culture en 2013. Il s’agit en fait plus d’une discussion touchant aux liens entre poésie et philosophie que d’une lecture,  les passages lus (excellemment lus) étant au bout du compte peu nombreux.
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La Parabole du Grand inquisiteur (de Dostoïevski)

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Dostoïevski a placé, au cœur des Frères Karamazov, un conte philosophique et fantastique qu’on connaît ordinairement sous le nom de Parabole du Grand inquisiteur.

Ivan Karamazov fait à son frère Alexei, qui s’apprête à devenir moine, le récit imaginaire d’une visite du Christ sur terre, en Espagne, à l’époque de l’Inquisition. Le Christ arrive à Séville, au milieu des autodafés où brûlent les prétendus hérétiques, est reconnu par le peuple avant d’être arrêté par le Grand inquisiteur qui le jette en prison et lui explique qu’il ne veut pas de son retour car, l’Eglise ayant constaté que l’homme était trop faible pour porter le fardeau de sa liberté, elle a pris les choses en mains, a délibérément tourné le dos au message évangélique pour imposer sa propre volonté aux hommes et les rendre ainsi heureux.

Le conte consiste essentiellement en le long monologue explicatif que le Grand inquisiteur tient au Christ, qui ne parle pas mais sourit à son interlocuteur d’un sourire plein de compassion.

Le discours du Grand inquisiteur est une sorte de revisitation hallucinée de l’histoire humaine au travers de l’épisode des trois tentations du Christ, dans le désert : au Christ qui vient de jeûner quarante jours, Satan vient proposer, tour à tour, de transformer les pierres en pain pour nourrir le monde, de se jeter du haut du Temple pour voir si son père viendra le sauver avant qu’il ne heurte le sol et de se prosterner devant lui, le diable, pour acquérir pouvoir sur l’ensemble des peuples et des nations. Et à ces trois propositions, le Christ dit non, refusant ainsi de s’attacher les hommes par le recours au miracle, au mystère ou à l’autorité.

Aurait-il accepté l’une de ces solutions que ça n’est plus en toute liberté que les hommes l’auraient suivi : ils l’auraient suivi et aimé  sous l’emprise de la faim, de la magie, ou de la force. Or, c’est la liberté que le Christ est venu apporter, non l’esclavage ou l’obéissance, et c’est pourquoi il a refusé de marcher sur le chemin de la facilité que lui montrait le Tentateur.

Pour le Grand inquisiteur, pourtant, ce choix de la liberté n’est pas un choix aimant. Ce n’est pas le choix qu’aurait dû accomplir le Dieu rempli d’amour et de compassion envers les hommes. Si le Christ avait vraiment aimé les hommes, dit le Grand inquisiteur, il aurait su leur faiblesse, leur gaminerie, leur incapacité à se laisser guider par le seul bien. Sachant cela et les aimant, il ne leur aurait pas imposé une liberté dont ils souffrent au fond d’eux-mêmes, qui leur pèse et dont ils sont incapables de se dépêtrer.

Satan a donné à Jésus trois possibilités de guider les hommes vers la bonne voie sans leur imposer le poids du libre choix : leur garantir leur pain quotidien, accomplir devant eux des miracles, les gouverner. Le Christ a refusé ces trois choix, ces trois voies, pour laisser aux hommes leur libre-arbitre et ses affres.

Mais le fardeau étant trop lourd, l’Eglise, explique le Grand inquisiteur, a décidé d’en décharger les hommes. Elle l’a fait au IVème siècle, en unissant le trône de Pierre à la couronne des Césars. En acceptant de devenir pouvoir temporel, elle a accepté de prendre sur ses épaules le poids de la liberté, et d’en alléger les hommes qui ne sont désormais plus contraints à choisir, mais seulement à obéir : quelques dizaines ou centaines de milliers d’hommes, le Grand inquisiteur et ses semblables, assument désormais les choix de l’humanité entière, prenant seuls la responsabilité de la liberté pour ne laisser aux hommes que le confort de l’obéissance. Et c’est ainsi que, même s’ils protestent, comme le feraient des enfants, les hommes sont heureux.

A la fin de l’entretien, le Grand inquisiteur explique qu’en trahissant le message de l’Evangile et le Christ, il pense avoir agi comme il devait le faire, par amour vrai de l’humanité. Et que c’est pour cela qu’il condamnera le Christ à être brûlé vif, comme hérétique, quand une sentence lui sera demandée.

« S’étant tu, le Grand inquisiteur attendit une réaction de son prisonnier. Son silence lui pesait. Le captif s’était borné, pendant qu’il parlait, à fixer sur lui un regard doux et pénétrant, visiblement résolu à ne pas entrer en discussion. Le vieillard aurait préféré qu’il lui répondît quelque chose, fût-ce en lui disant des choses amères ou terribles. Sans prononcer un mot, il s’approcha soudain du vieillard et l’embrassa avec douceur sur ses lèvres exsangues de nonagénaire. Ce fut toute sa réponse. L’inquisiteur tressaille sous ce baiser, et quelque chose tremble aux coins de sa bouche. Il se dirige vers la porte, l’ouvre et lui dit :  »Va, maintenant, et ne reviens plus… plus du tout… plus jamais, jamais ! » »

 

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PS : la photographie représente une statue du Christ vue à la cathédrale de Segovie. J’en ai oublié l’auteur. Cette cathédrale est pleine de représentations très réalistes – sanglantes et sanguinolentes – de la passion

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Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu (Simone Weil)

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Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’Amour de Dieu est un petit texte écrit par Simone Weil au début de la Deuxième guerre mondiale. Il est consacré à l’attention, faculté dont la formation « est le but véritable et presque l’unique intérêt des études », dit ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas, parle des nombreuses vertus, enfin, de son apprentissage. Pour Simone Weil, l’attention est faite de veille, de vigilance légère, de mise en alerte de l’esprit ; il est, en cela, une préparation à l’attente de Dieu que constitue, au fond, la prière.

L’attention n’est pas la concentration, avec laquelle elle est si souvent confondue. Elle est même, d’une certaine façon, son contraire : « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même, à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. […] Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. ».

L’attention est disponibilité, ouverture : « Il y a pour chaque exercice scolaire une manière spécifique d’attendre la vérité avec désir et sans se permettre de la chercher. Une manière de faire attention aux données d’un problème de géométrie sans en chercher la solution, aux mots d’un texte latin ou grec sans en chercher le sens, d’attendre, quand on écrit, que le mot juste vienne de lui-même se placer sous la plume en repoussant seulement les mots insuffisants. ».

Ainsi entendue, l’attention est toujours bénéfique, et les efforts d’attention toujours récompensés : « Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. ».

Cette lumière dans l’âme, c’est la capacité de saisir les choses telles qu’elles sont et non telles qu’on les pense, telles qu’elles existent et non telles qu’on les cherche ou qu’on les voudrait. Elle est, en cela, une forme de l’amour.

Et puis il y a ces deux phrases extraordinaires : « Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés mais attendus. Car l’homme ne peut pas les trouver par ses propres forces, et s’il se met à leur recherche, il trouvera à la place des faux biens dont il ne saura pas discerner la fausseté. ».


Liens :

PS : on l’aura compris : l’illustration est la démonstration graphique de la première identité remarquable : (a + b)² = a² + 2ab + b²