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Un dépôt d’or pur (Simone Weil)


Dans une lettre à ses parents datée du 18 juillet 1943 (lettre qu’on trouvera plus bas dans son intégralité), Simone Weil parle de la certitude intérieure croissante qu’elle éprouve qu’il se trouve en elle un “dépôt d’or pur qui est à transmettre” ; que c’est un bloc massif, qui croît avec le temps et l’expérience, qui ne peut être distribué par petits morceaux ; que certains, autour d’elle, le sentent confusément, soulignent son intelligence mais se refusent cependant à l’effort d’attention qui permettrait de recevoir le bloc tout entier ; alors ils disent : “C’est très intéressant” et puis passent à autre chose.

Ce passage (lu dans l’enregistrement joint) est étonnant et énigmatique ; de quoi parle-t-elle ?

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est Ecrits-de-Londres-et-dernieres-lettres.jpg.

Les esprits mystiques, au premier rang desquels Marie-Madeleine Davy*, voient dans ce passage une sorte de Coming out, de confession spirituelle dans laquelle Simone Weil tenterait d’expliquer à sa mère (car c’est à elle que ce propos précisément s’adresse) la conviction d’avoir trouvé au fond d’elle-même, de son intériorité, le trésor de lumière, la transparence, la flamme, Dieu. Compte tenu de la personnalité de Simone Weil, de ses convictions, un tel aveu aurait du sens. Mais il serait bien impudique venant de la si pudique Simone Weil, qui n’a pas l’habitude des grandes démonstrations, surtout dans ces matières. Et pourquoi est-ce à sa mère que cet aveu serait destiné ?

Deux semaines plus tard, le 4 août 1943, Simone Weil revient sur ce même sujet dans une autre lettre à ses parents mais elle le fait dans un passage un peu décousu, relatif aux fous, qui n’éclaire pas beaucoup notre lanterne même si peut-être y transparaît, plus sans doute que la première fois, un certain désespoir :

Quand j’ai vu Lear ici, je me suis demandé comment le caractère intolérablement tragique de ces fous n’avait pas sauté aux yeux des gens (y compris les miens) depuis longtemps. Leur tragique ne consiste pas dans les choses sentimentales qu’on dit parfois à leur sujet ; mais en ceci :

En ce monde, seuls des êtres tombés au dernier degré de l’humiliation, loin au-dessous de la mendicité, non seulement sans considération sociale, mais regardés par tous comme dépourvus de la première dignité humaine, la raison – seuls ceux-là ont en f ait la possibilité de dire la vérité. Tous les autres mentent.

Dans Lear, c’est frappant. Même Kent et Cordelia atténuent, mitigent, adoucissent, voilent la vérité, louvoient avec elle, tant qu’ils ne sont pas forcés ou de la dire ou de mentir carrément.

Je ne sais pas ce qu’il en est des autres pièces, que je n’ai ni vues ni relues ici (sauf 12th Night). Darling M., si tu relisais un peu Sh. avec cette pensée, tu y verrais peut-être des aspects nouveaux.

L’extrême du tragique est que, les fous n’ayant ni titre de professeur ni mitre d’évêque, personne n’étant prévenu qu’il faille accorder quelque attention au sens de leurs paroles – chacun étant d’avance sûr du contraire, puisque ce sont des fous – leur expression de la vérité n’est même pas entendue. Personne, y compris les lecteurs et spectateurs de Sh. depuis quatre siècles, ne sait qu’ils disent la vérité. Non des vérités satiriques ou humoristiques, mais la vérité tout court. Des vérités pures, sans mélange, lumineuses, profondes, essentielles.

Est-ce aussi le secret des fous de Velasquez ? La tristesse dans leurs yeux est-elle l’amertume de posséder de la vérité, d’avoir, au prix d’une dégradation sans nom, la possibilité de la dire, et de n’être entendus par personne ? (sauf Velasquez). Cela vaudrait la peine de les revoir avec cette question.

Darling M., sens-tu l’affinité, l’analogie essentielle entre ces fous et moi – malgré l’École, l’agrégation et les éloges de mon « intelligence » ?

Ceci est encore une réponse sur « ce que j’ai à donner ».

École, etc., sont dans mon cas des ironies de plus.

On sait bien qu’une grande intelligence est souvent paradoxale, et parfois extravague un peu…

Les éloges de la mienne ont pour but d’éviter la question : « Dit-elle vrai ou non ? » Ma réputation d’« intelligence » est l’équivalent pratique de l’étiquette de fous de ces fous. Combien j’aimerais mieux leur étiquette !

L’or pur, ici, est celui de la vérité, des “vérités pures, sans mélange, lumineuses, profondes, essentielles.” C’est la vérité que détiennent et clament les fous des pièces de Shakespeare, qu’on refuse de prendre au sérieux du fait de leur folie – comme, dit Simone Weil, on refuse de considérer la vérité de ses propos à elle du fait de son intelligence, de ses études, de son statut d’intellectuelle.

Mais à nouveau de quels propos parle-t-elle ? De quoi devrait on dire : “Dit-elle vrai ou non ?”

Introduisant le colloque de Cerisy organisé en 2017 sur le thème “Simone Weil, réception et transposition”, Robert Chenavier reprenait le propos de Simone Weil sur le bloc d’or et y voyait une métaphore de la philosophie, cette matière qui, comme l’or, exige un travail de purification pour être produite, et qui ne peut être convenablement reçue et comprise que par un effort véritable d’attention. Et dans la mesure où, au fond, l’objet de la philosophie est la vérité, il s’agit effectivement moins d’une oeuvre de création que d’une oeuvre de restauration, d’un dépôt à transmettre ; un dépôt d’or dont la mine est elle inépuisable.

Je reste néanmoins stupéfait par les mots employés. Quelle assurance ou quel orgueil de parler de dépôt d’or pur. A moins qu’il ne s’agisse de cette humilité folle des croyants et des mystiques qui pensent n’être que les dépositaires, les passeurs, d’une vérité dont ils ne sont que les gardiens.

Le 24 août 1943, quelques semaines après cet échange de lettres, Simone Weil meurt. Elle meurt de tuberculose mais aussi d’une sous-alimentation qu’elle semble avoir choisie.

A la lumière de ce choix désespéré, on pourrait lire dans les mots de la lettre du 18 juillet – lire aussi a minima – l’expression non pas d’un regret mais du constat désabusé d’une jeune femme expliquant que si elle restée seule dans sa vie, c’est parce que nul n’a voulu la considérer, l’accepter, la recevoir, l’embrasser dans son entièreté, son authenticité. Une telle interprétation fleur bleue peut choquer et colle mal à l’image de sainte combattante, bien éloignée d’une midinette, qu’on a de Simone Weil ; mais s’agissant de la réponse d’une fille à sa mère qui lui disait probablement (mais on n’a pas la lettre) qu’elle avait quelque chose à donner, à offrir, elle ne serait pas totalement absurde. Il ne s’agit d’ailleurs pas (pas du tout !) pour Simone Weil d’une lamentation sur son pauvre sort mais plutôt d’une justification, d’une défense et illustration de ses choix de vie fondamentaux : dans l’amour de Dieu, Simone a trouvé cette capacité à embrasser la totalité et à être entièrement aimée que l’amour humain ne connaît pas.

Je crois que ces trois interprétations peuvent être partiellement et simultanément retenues.


18 juillet 43

Darlings,
Votre description du séjour a Bethlehem, dans votre dernière lettre, m’a fait à la fois beaucoup de peine et beaucoup de plaisir. Beaucoup de peine a cause de la chaleur et autres inconforts ; je vous voudrais tellement environnés seulement de bien-être à tous égards ! En même temps je suis très heureuse que vos lettres ne soient pas des berquinades, où vous ne laisseriez apparaître de votre Vie que le rose. Quand les couleurs sont mélangées, on sent que c’est vrai, et on se sent vraiment proches à travers les lettres.

Le plaisir m’a été fourni, bien entendu, par les passages concernant Sylvie. Jamais vous ne pouvez me donner trop de détails sur elle ; je ne m’en lasse pas. Vous n’imaginez pas ce que c’est pour moi. Je suis heureuse à la fois en pensant à elle et aux joies brèves, mais pures, qu’elle vous a données. J’aimerais seulement qu’elle ait un lieu de promenades dénué de petites filles en rang d’oignon.

Aucune des circonstances actuelles de sa vie ne semble devoir l’orienter du côté « Marie en goudron » . Je suis heureuse aussi que les A. et les Révérends vous fassent un milieu humain sympathique. Amitiés de ma part à tous. Que la petite sache que je pense à elle, ne l’oublie pas, et souhaite très vivement que le bien spirituel qu’elle désire lui vienne un jour d’une manière authentique.

Darling M., tu crois que j’ai quelque chose a donner. C’est mal formulé. Mais j’ai moi aussi une espèce de certitude intérieure croissante qu’il se trouve en moi un dépôt d’or pur qui est à transmettre. Seulement l’expérience et l’observation de mes contemporains me persuade de plus en plus qu’il n’y a personne pour le recevoir.

C’est un bloc massif. Ce qui s’y ajoute fait bloc avec le reste. À mesure que le bloc croît, il devient plus compact. Je ne peux pas le distribuer par petits morceaux.
Pour le recevoir, il faudrait un effort. Et un effort, c’est tellement fatigant !

Certains sentent confusément la présence de quelque chose. Mais il leur suffit d’émettre quelques épithètes élogieuses sur mon intelligence, et leur conscience est tout à fait satisfaite. Après quoi, quand on m’écoute ou me lit, c’est avec la même attention hâtive qu’on accorde a tout, en décidant intérieurement d’une manière définitive, pour chaque petit bout d’idée à mesure qu’il apparaît : « je suis d’accord avec ceci », « je ne suis pas d’accord avec cela », « ceci est épatant », « cela est complètement fou » (cette dernière antithèse est de mon patron). On conclut : « C’est très intéressant », et on passe à autre chose. On ne s’est pas fatigué.

Qu’attendre d’autre ? je suis persuadée que les chrétiens les plus fervents parmi eux ne concentrent pas beaucoup davantage leur attention quand ils prient ou lisent l’Évangile.

Pourquoi supposer que c’est mieux ailleurs ? J’ai déjà connu quelques-uns de ces ailleurs.

Quant à la postérité, d’ici qu’il y ait une génération avec muscle et pensée, les imprimés et manuscrits de notre époque auront sans doute matériellement disparu.

Cela ne me fait aucune peine. La mine d’or est inépuisable.

Quant a l’inefficacité pratique de mon effort d’écrire, dès lors qu’on ne m’a pas confié la tâche que je désirais, ça ou autre chose… (je ne peux pas d’ailleurs me représenter pour moi la possibilité d’autre chose).

Voilà.

Votre rencontre éventuelle avec Antonio est maintenant la pensée qui m’occupe le plus. Mais il ne faut pas trop y compter, crainte de déception. Je ne sais toujours rien à ce sujet.

Au revoir, darlings. Je vous embrasse mille fois.

Simone.


* Marie-Madeleine Davy, L’homme intérieur et ses métamorphoses, Albin Michel 2005, p. 175

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Venise sauvée (de Simone Weil)

En 1940, Simone Weil commence la rédaction d’une tragédie : Venise sauvée, qu’elle laissera inachevée à sa mort, en 1943.

La pièce a pour cadre la Venise de 1618 et raconte le coup de force tenté cette année là, selon l’abbé de Saint-Réal, par l’ambassadeur d’Espagne pour renverser la République vénitienne. Cette conjuration, qui échoua, avait déjà été l’argument, au XVIIè siècle, d’une pièce de Thomas Otway portant le même titre, et qui avait eu grand succès. Simone Weil reprend l’épisode mais modifie l’angle de vue, passant du récit d’une passion amoureuse malmenée à une réflexion sur le pouvoir, la nation et la force. Elle écrit en effet Venise sauvée dans les mêmes mois pendant lesquels elle rédige ce qui deviendra L’Enracinement et, également, certains passages de L’Iliade ou le poème de la force ; les thèmes traités se répercutent de l’un à l’autre texte.

Comme L’Enracinement, la pièce demeure inachevée. Si certains passages et dialogues ont été entièrement rédigés, beaucoup d’autres restent lacunaires et ne sont que résumés, esquissés ou même simplement évoqués par des didascalies et des annotations parfois elliptiques : “Etc. Thème de l’irréalité. Carthage, Carthagène, Persépolis.“. La structure de la pièce, et son déroulement, sont cependant connus. Aurait-elle été jouable ? C’est difficile à dire, dans son état fragmentaire : beaucoup de discours et de monologues, peu d’action ; mais peut-être aurait-ce néanmoins été porté par la tension dramatique.

Dans la scène lue, qui se situe au début de l’acte II, je prête ma voix à Renaud, chef des mercenaires engagés par l’ambassadeur d’Espagne pour mener le coup de force contre les institutions vénitiennes. Son discours s’adresse à Jaffier, un capitaine de vaisseau provençal qui a été chargé de mener l’assaut, et qui est le véritable héros de la pièce, un “héros parfait” pour reprendre les mots laissés par l’autrice dans ses notes.

Le soir venu, quelques heures avant l’attaque de la ville, Renaud donne à Jaffier un cours de guerre, une leçon d’anéantissement et de déracinement de l’ennemi : comment abattre un peuple de manière telle qu’il ne se relève pas, qu’il reste à jamais fracassé à terre.

On enverra leurs peintres et leurs musiciens à la cour de Madrid ; ils y seront estimés. Il faut que les gens d’ici se sentent étrangers chez eux. Déraciner les peuples conquis a toujours été, sera toujours la politique des conquérants. Il faut tuer la cité au point que les citoyens sentent qu’une insurrection, même si elle réussissait, ne pourrait la ressusciter ; alors ils se soumettent. “

Dans ce grand discours de Renaud, deux choses sont frappantes.

La première est la fascination qu’au travers de ce personnage, Simone Weil semble une nouvelle fois éprouver pour la douleur, la souffrance, la violence, l’humiliation. L’insistance avec laquelle Renaud souligne la nécessité d’écraser les Vénitiens, d’anéantir chez eux toute dignité et toute velléité de liberté, de les transformer en des jouets (le mot est répété), en des pantins à la merci d’une volonté supérieure rappelle cette terrible image du papillon épinglé vivant sur un album qu’elle avait utilisé notamment dans L’amour de Dieu et le malheur.

“C’est un plaisir délicieux de voir aujourd’hui ces hommes de Venise, si fiers, qui croient qu’ils existent. Ils croient avoir chacun une famille, une maison, des biens, des livres, des tableaux rares. Ils se prennent au sérieux. Et dès maintenant ils n’existent plus, ce sont des ombres. Oui, cela me donne du plaisir…”

C’est justement au fond de cet anéantissement que, comme l’homme se tordant de douleur au milieu de la route, les Vénitiens trouveront, dit Renaud, le chemin vers l’amour de leurs nouveaux maîtres :

Il faut que cette nuit et demain les gens d’ici sentent qu’ils ne sont que des jouets, se sentent perdus. Il faut que le sol leur manque sous les pieds soudain et pour toujours, qu’ils ne puissent trouver un équilibre qu’en vous obéissant. Alors, si durement que vous les gouverniez, ceux mêmes à qui les soldats que vous commandez auront tué un père ou un fils, déshonoré une soeur ou une fille, vous regarderont comme un dieu. Il s’accrocheront à vous comme un enfant au manteau de sa mère.”

On croirait entendre le Grand inquisiteur de Dostoïevski racontant au Christ la façon dont, ayant pris conscience du trop lourd fardeau que représentait la liberté, il a décidé d’en décharger les épaules des hommes et comment ceux-ci, depuis, infantilisés, sont devenus ses choses. Et ce : “Ils vous regarderont comme un Dieu” sonne étrangement, tellement l’amour de Dieu va, chez Simone Weil, de pair avec le sacrifice de soi, et tellement la foi semble chez elle procéder d’une épreuve cathartique liée à l’écrasement et à l’anéantissement de l’être sous la volonté d’un Dieu cruel et jaloux.

“Les cruautés de cette nuit ne feront pas tort à votre réputation, car tout le monde sait quelle est la licence des soldats dans un sac. Vous arrêterez cette licence quand elle sera allée assez loin ; comme c’est vous qui aurez rendu l’ordre et la sécurité après la terreur, les gens d’ici vous obéiront aveuglément. Ils vous obéiront contre leur gré mais c’est ainsi qu’un vrai chef aime être obéi. Et presque aussitôt ils vous aimeront, car ils n’attendront leurs maux et leur bien que de vous, et l’on aime celui dont on dépend absolument.”

Ce passage sur l’amour qu’on a pour celui dont on attend maux et biens, dont on dépend absolument et qui nous traite comme sa créature, est d’un réalisme, d’un cynisme effrayants. De quelle terrible expérience Simone Weil a-t-elle tiré cette vision noire et amère, servile, dégradante de l’amour ? Cette vision qui fonde ensuite sa conception sadomasochiste des rapports entre les hommes et Dieu ?


Et maintenant, le texte lu (tiré de la scène 6 de l’Acte II). C’est Renaud qui parle à Jaffier :

“Regardez cette ville avec tous ceux qui la peuplent comme un jouet qu’on peut jeter de côté et d’autre, qu’on peut briser. Vous avez dû vous apercevoir que c’est le sentiment des mercenaires et même des officiers qui sont avec nous. Nous, bien entendu, nous sommes au-dessus de cela ; nous faisons de l’histoire. Et pourtant, pour moi-même, quand comme nous… (encore rappel de leur détresse passée et de leur condition d’aventuriers, d’exilés), c’est un plaisir délicieux de voir aujourd’hui ces hommes de Venise, si fiers, qui croient qu’ils existent. Ils croient avoir chacun une famille, une maison, des biens, des livres, des tableaux rares. Ils se prennent au sérieux. Et dès maintenant ils n’existent plus, ce sont des ombres. Oui, cela me donne du plaisir, mais pour nous c’est un plaisir à côté. Pour les soldats, c’est le seul plaisir. Que leur importe l’histoire, à la plupart d’entre eux ? Et l’entreprise de cette nuit ne leur donnera ni fortune ni gloire ; après comme avant ils seront des soldats. Il faut leur donner cette ville comme jouet pour une nuit, ou même aussi pour le jour d’après. Surtout vous, le chef, si vous avez des amis particuliers à Venise, ne cherchez pas à les protéger. Les officiers voudraient en faire autant. Ce soin est fatal à des entreprises comme la nôtre. Cela refroidit les troupes. Il faut qu’elles aient pleine licence de tuer tout ce qui leur résiste et même ce qu’il leur plaît. Une telle licence donne seule à l’action ce caractère foudroyant qui emporte la victoire. Mais c’est aussi dans l’intérêt des gens de Venise eux-mêmes qu’il faut agir ainsi. Ces gens qui dès demain se retrouveront sujets du roi d’Espagne. Il faut abattre leur courage d’un coup et une fois pour toutes, dans leur intérêt, pour pouvoir ensuite les faire obéir sans effusion de sang. Bous n’y parviendrez pas autrement. Car, quoi que j’aie pu dire dans mon discours aux conjurés, presque tous haïssent l’Espagne et sont passionnément attachés à leur patrie et à leur liberté, le peuple autant que les nobles. Ainsi, si vous n’abattez pas leur courage une fois pour toutes, ils se révolteront tôt ou tard, et la répression de la révolte exigera plus d’effusion de sang et causera plus de dommage à votre réputation que les horreurs du sac. Les cruautés de cette nuit ne feront pas tort à votre réputation, car tout le monde sait quelle est la licence des soldats dans un sac. Vous arrêterez cette licence quand elle sera allée assez loin ; comme c’est vous qui aurez rendu l’ordre et la sécurité après la terreur, les gens d’ici vous obéiront aveuglément. Ils vous obéiront contre leur gré mais c’est ainsi qu’un vrai chef aime être obéi. Et presque aussitôt ils vous aimeront, car ils n’attendront leurs maux et leur bien que de vous, et l’on aime celui dont on dépend absolument. Mais il faut que cette nuit les ait changés. Voyez-les, fiers, libres et heureux. Demain, il faut qu’aucun d’eux n’ose lever les yeux devant le dernier de vos mercenaires. Il vous sera facile après de gouverner la ville paisiblement et avec gloire pour vous, pourvu que vous preniez soin d’humilier les nobles, ce qui effraiera le peuple, et de satisfaire quelques bourgeois en leur donnant ces fonctions que les nobles leur refusaient ; bien entendu ces fonctions n’auront plus d’autorité. Les nobles ne devront plus avoir aucune place ; eux qui étaient trop fiers pour parler aux étrangers ne devront rien pouvoir faire, ni commerce, ni mariage, ni déplacement sans passer de longues heures dans les antichambres d’Espagnols pour obtenir des autorisations. Il faut que cette nuit et demain les gens d’ici sentent qu’ils ne sont que des jouets, se sentent perdus. Il faut que le sol leur manque sous les pieds soudain et pour toujours, qu’ils ne puissent trouver un équilibre qu’en vous obéissant. Alors, si durement que vous les gouverniez, ceux mêmes à qui les soldats que vous commandez auront tué un père ou un fils, déshonoré une soeur ou une fille, vous regarderont comme un dieu. Il s’accrocheront à vous comme un enfant au manteau de sa mère. Mais pour cela il faut que cette nuit rien ne soit respecté, que tout ce qu’ils tiennent pour éternel et sacré, que leurs corps et les corps des êtres chers, que tout cela soit sous leurs yeux livré comme jouet à ces grands enfants que sont les soldats. Il faut que demain ils ne sachent plus où ils en sont, ne reconnaissent plus rien autour d’eux, ne se reconnaissent plus eux-mêmes. C’est pourquoi, outre ceux qui résisteront, et qui, bien entendu, devront être tous tués, il sera bon que les massacres aillent un peu plus loin, que plusieurs de ceux qui survivront aient souffert patiemment qu’un être cher ait été tué ou déshonoré sous leurs yeux. Après cela, on en fera ce qu’on voudra.”


La photo d’illustration a été prise il y a quelques années, tandis que j’étais à Venise avec Katia.

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La servitude volontaire (ou l’optimisme de La Boétie)


A la fin de son Discours sur la servitude volontaire, Etienne de La Boétie a l’intuition de ce que la servitude est non pas seulement acceptée, ni même désirée, du fait d’une ruse ou d’une subtilité machiavélique des puissants qui instilleraient ce faux désir en nous, mais qu’elle est consciemment voulue et construite par nous, pour servir nos propres intérêts. Nous n’aimons pas la servitude parce qu’on nous aurait fait croire que nous l’aimions, parce que des méchants nous auraient jeté un sort, mais plus simplement, beaucoup plus trivialement, parce que nous espérons bien tirer notre épingle du jeu et en avoir profit.

Et encore pêche-t-il sans doute par optimisme, ne voyant pas que le tyran si facilement montré du doigt n’est le plus souvent au fond qu’une projection de nos propres désirs, une créature que, comme celles du Solaris, de Stanislas Lem, nous avons nous-mêmes fait surgir du néant, bâtie de nos propres fantasmes.

Il existe des tyrans, il existe des chaînes, il existe de la cruauté. Mais le plus souvent, ce que nous désignons ainsi n’est que l’émanation de nous-même, une chose que nous nourrissons en nous et que nous désignons comme autre par abus de langage : cette société de consommation et de pillage, de dévastation et de salissure, elle ne descend pas du ciel ; nous la fomentons, nous la pérennisons par chacun de nos achats, par chacune de nos actions, par notre comportement quotidien. Ce  pouvoir de l’argent, que serait-il si nous n’aspirions nous-mêmes à en avoir plus et à l’utiliser ? Qui est Satan, sinon l’incarnation de notre propre avidité, de notre propre jalousie, de notre propre méchanceté ?  

Dans Matrix, des machines dominent le monde et jettent sur les hommes un voile d’illusion grâce auquel elles les manipulent. Mais la réalité est tout le contraire : les dieux, les maîtres, les démons, ne sont pas les marionnettistes ; ils sont nos créatures, sorties tout entières de notre esprit et placées par nos soins sur le trône.

C’est en cela que les choses sont difficiles. Il ne suffit pas, comme dans la vision matrixielle et complotiste du monde, de se débarrasser des méchants pour que le bien advienne. Les méchants ne sont qu’une projection ; c’est en nous que le mal vit et prospère.

Réalisant cela, Etty Hillesum écrit le 23 septembre 1942 que rien ne pourra  être fait si l’on ne commence par soi-même, si l’on ne se corrige d’abord soi-même

Je ne vois pas d’autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu’il n’est déjà.

Mais le peut-on vraiment ? Peut-on vraiment extirper de nous toutes ces émotions, toutes ces colères, tous ces sentiments ancrés au fond de notre humanité ? Peut-on vraiment ne plus être ces êtres déchirés, ces enfants nés de la Chute ?

Je crois plutôt qu’il faut apprendre à faire avec. Et c’est un chemin difficile, car c’est un chemin sans chemin, seulement une attention qui ne demande rien aux autres et tout à soi : des devoirs, non des droits, comme disait Simone Weil.


Et maintenant, le texte lu, dans la traduction de Charles Teste publiée par l’Université de Chacoutimi :

J’arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les Hallebardes des gardes et l’établissement du guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent plutôt, je crois, par forme et pour épouvantail, qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent bien l’entrée des palais aux moins habiles, à ceux qui n’ont aucun moyen de nuire ; mais non aux audacieux et bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter que, parmi les empereurs romains il en est bien moins de ceux qui échappèrent au danger par le secours de leurs archers, qu’il y en eût de tués par leurs propres gardes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de gens à pied, en un mot ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais bien toujours (on aura quelque peine à le croire d’abord, quoique ce soit exactement vrai) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui assujettissent tout le pays. Il en a toujours été ainsi que cinq à six ont eu l’oreille du tyran et s’y sont approchés d’eux-mêmes ou bien y ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les complaisants de ses sales voluptés et les co-partageants de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef, qu’il devient, envers la société, méchant, non seulement de ses propres méchancetés mais, encore des leurs. Ces six, en tiennent sous leur dépendance six mille qu’ils élèvent en dignité, auxquels ils font donner, ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers publics, afin qu’ils favorisent leur avarice ou leur cruauté, qu’ils les entretiennent ou les exécutent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal, qu’ils ne puisent se maintenir que par leur propre tutelle, ni d’exempter des lois et de leurs peines que par leur protection. Grande est la série de ceux qui viennent après ceux-là. Et qui voudra en suivre la trace verra que non pas six mille, mais cent mille, des millions tiennent au tyran par cette filière et forment entre eux une chaîne non interrompue qui remonte jusqu’à lui. Comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une pareille chaîne, d’amener à lui tous les Dieux. De là venait l’accroissement du pouvoir du sénat sous Jules César ; l’établissement de nouvelles fonctions, l’élection à des offices, non certes et à bien prendre, pour réorganiser la justice, mais bien pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, par les gains et parts de gains que l’on fait avec les tyrans, on arrive à ce point qu’enfin il se trouve presque un aussi grand nombre de ceux auxquels la tyrannie est profitable, que de ceux auxquels la liberté serait utile. C’est ainsi qu’au dire des médecins, bien qu’en notre corps rien ne paraisse gâté, dès qu’en un seul endroit quelque tumeur se manifeste, toutes les humeurs se portent vers cette partie véreuse : pareillement, dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins perdus de réputation, qui ne peuvent faire mal ni bien dans un pays, mais ceux qui sont possédés d’une ardente ambition et d’une notable avarice se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux. Ainsi sont les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns découvrent le pays, les autres pourchassent les voyageurs ; les uns sont en embuscade, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres dépouillent ; et bien qu’il y ait entre eux des rangs et des prééminences et que les uns ne soient que les valets et les autres les chefs de la bande, à la fin il n’y en a pas un qui ne profite, si non du principal butin, du moins du résultat de la fouille. Ne dit-on pas que non seulement les pirates Ciliciens se rassemblèrent en si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux le grand Pompée ; mais qu’en outre ils attirèrent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités dans les havres desquelles revenant de leurs courses, il se mettaient en sûreté, donnant en échange à ces villes une portion des pillages qu’elles avaient recélés.

C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gardé par ceux desquels il devrait se garder, s’ils n’étaient avilis : mais, comme on l’a fort bien dit pour fendre le bois, il se fait des coins de bois même. Tels sont ses archers, ses gardes, ses hallebardiers.


La photo est celle d’une chaîne brisée qu’on peut voir sur la place du Panthéon, à Paris.

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Monsieur Madeleine et la conscience


Quand Jean Valjean, devenu Monsieur Madeleine, bienfaiteur et maire de Montreuil-sur-Mer, apprend qu’un innocent va être condamné pour ses propres crimes, il abandonne tout pour aller se dénoncer.

C’est ce passage que je lis.

Pourquoi agit-il ainsi ? Il a, pendant des nuits, agité cette décision dans son esprit : c’est qu’en face de l’innocence de l’innocent, il y a Fantine et Cosette, qui de lui ont besoin, et qui sans lui resteront dans la nuit.

Il choisira de les sauver. – de sauver ce qui peut être sauvé – mais de se dénoncer d’abord pour que Champmathieu soit libéré.

Pourquoi le fait-il ? Il ne suffit pas de répondre : “par honnêteté”, “par conscience”, ou “parce que c’est ce qu’il doit faire”, comme si prononcer ces mots ou les penser suffisait à éclairer les choses. L’œil qui est dans la tombe et regarde Caïn n’est pas si facile à comprendre. Car si vraiment la voix de la conscience était irrépressible, si l’on ne pouvait se dérober à ses injonctions, il n’y aurait aucun mérite à la suivre ; elle s’imposerait à nous. Or, elle ne s’impose pas. La conscience parle  – on peut l’appeler Dieu – et nous pouvons l’écouter ou faire la sourde oreille ; c’est l’épreuve initiatique de la liberté.

Monsieur Madeleine pourrait ne pas écouter sa conscience et il aurait mille bonne raisons de le faire. Et pas seulement des raisons égoïstes. La conscience, ce n’est pas les autres contre soi, comme on le croit parfois, en simplifiant ; c’est autre part que court la ligne de faille. Ça n’est pas non plus – faut-il le préciser ? – la loi, la morale, les bonnes mœurs, l’intérêt, et encore moins ce que, dans un  étrange oxymoron, on appelle parfois “bonne conscience“. La conscience transcende tout cela et s’en fiche comme de colin-tampon. La conscience, c’est, par construction, ce qui transcende toutes les règles, toutes les apparences, toutes les excuses, tous les faux-semblants et les faux-fuyants derrière lesquels nous nous réfugions ordinairement pour nous épargner le fardeau de la liberté ; la conscience, c’est l’exercice de la liberté.

C’est pourquoi être renvoyé à sa conscience peut être si pénible, si douloureux, si déstabilisant : on ne peut plus s’abriter au fond de jolies phrases, de mots préfabriqués ou de postulats venus d’on ne sait où ; on se retrouve nu, fort seulement de tous nos savoirs, de toutes nos impressions, de toutes nos intuitions, nu et en même temps totalement souverain.

C’est paradoxalement dans cet air de totale liberté que règne le devoir, qui est un autre nom de la conscience, le devoir qui est ce que je dois faire quand rien d’autre ne me force à le faire, quand je suis totalement libre de ne pas le faire. Le devoir qui, remarque Simone Weil, dans un monde où je ne puis avoir aucune certitude sur le fait que les autres respecteront mes droits, la justice et le bien, est mon seul moyen d’action : je ne puis être sûr de rien ; je peux seulement faire ma propre part.

C’est cela, la conscience, faire ma propre part, du mieux que je le puis, parce que c’est la seule chose qui ne dépende que de moi.

Et c’est ce que fait Monsieur Madeleine.


Et maintenant, le passage, constitué de la fin du chapitre 10 et du chapitre 11 du Livre VII :

Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. Il était évident que l’homme était perdu.

– Huissiers, dit le président, faites faire silence. Je vais clore les débats.

En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. On entendit une voix qui criait :

– Brevet, Chenildieu, Cochepaille ! regardez de ce côté-ci.

Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés, tant elle était lamentable et terrible. Les yeux se tournèrent vers le point d’où elle venait. Un homme, placé parmi les spectateurs privilégiés qui étaient assis derrière la cour, venait de se lever, avait poussé la porte à hauteur d’appui qui séparait le tribunal du prétoire, et était debout au milieu de la salle. Le président, l’avocat général, M. Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s’écrièrent à la fois :

– Monsieur Madeleine !

C’était lui en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il tenait son chapeau à la main, il n’y avait aucun désordre dans ses vêtements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était très pâle et il tremblait légèrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son arrivée à Arras, étaient maintenant tout à fait blancs. Ils avaient blanchi depuis une heure qu’il était là.

Toutes les têtes se dressèrent. La sensation fut indescriptible. Il y eut dans l’auditoire un instant d’hésitation. La voix avait été si poignante, l’homme qui était là paraissait si calme, qu’au premier abord on ne comprit pas. On se demanda qui avait crié. On ne pouvait croire que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant.

Cette indécision ne dura que quelques secondes. Avant même que le président et l’avocat général eussent pu dire un mot, avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l’homme que tous appelaient encore en ce moment M. Madeleine s’était avancé vers les témoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.

– Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il.

Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête qu’ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidé fit le salut militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit d’une voix douce :

– Messieurs les jurés, faites relâcher l’accusé. Monsieur le président, faites-moi arrêter. L’homme que vous cherchez, ce n’est pas lui, c’est moi. Je suis Jean Valjean.

Pas une bouche ne respirait. A la première commotion de l’étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On sentait dans la salle cette espèce de terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose de grand s’accomplit.

Cependant le visage du président s’était empreint de sympathie et de tristesse ; il avait échangé un signe rapide avec l’avocat général et quelques paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s’adressa au public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous :

– Y a-t-il un médecin ici ?

L’avocat général prit la parole :

– Messieurs les jurés, l’incident si étrange et si inattendu qui trouble l’audience ne nous inspire, ainsi qu’à vous, qu’un sentiment que nous n’avons pas besoin d’exprimer. Vous connaissez tous, au moins de réputation, l’honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-Mer. S’il y a un médecin dans l’auditoire, nous nous joignons à monsieur le président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire à sa demeure.

M. Madeleine ne laissa point achever l’avocat général. Il l’interrompit d’un accent plein de mansuétude et d’autorité. Voici les paroles qu’il prononça ; les voici littéralement, telles qu’elles furent écrites immédiatement après l’audience par un des témoins de cette scène, telles qu’elles sont encore dans l’oreille de ceux qui les ont entendues, il y a près de quarante ans aujourd’hui.

– Je vous remercie, monsieur l’avocat général, mais je ne suis pas fou. Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur, lâchez cet homme, j’accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné. Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je fais en ce moment, Dieu, qui est là-haut, le regarde, et cela suffît. Vous pouvez me prendre, puisque me voilà. J’avais pourtant fait de mon mieux. Je me suis caché sous un nom ; je suis devenu riche, je suis devenu maire ; j’ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J’ai volé monseigneur l’évêque, cela est vrai ; j’ai volé Petit-Gervais, cela est vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux très méchant.

Toute la faute n’est peut-être pas à lui. Écoutez, messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n’a pas de remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société ; mais, voyez-vous, l’infamie d’où j’avais essayé de sortir est une chose nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez. Avant le bagne, j’étais un pauvre paysan très peu intelligent, une espèce d’idiot ; le bagne m’a changé. J’étais stupide, je suis devenu méchant ; j’étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l’indulgence et la bonté m’ont sauvé, comme la sévérité m’avait perdu. Mais, pardon, vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Vous trouverez chez moi, dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j’ai volée il y a sept ans à Petit-Gervais. Je n’ai plus rien à ajouter. Prenez-moi. Mon Dieu ! monsieur l’avocat général remue la tête, vous dites : M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas ! Voilà qui est affligeant. N’allez point condamner cet homme au moins ! Quoi ! ceux-ci ne me reconnaissent pas ! Je voudrais que Javert fût ici. Il me reconnaîtrait, lui !

Rien ne pourrait rendre ce qu’il y avait de mélancolie bienveillante et sombre dans l’accent qui accompagnait ces paroles.

Il se tourna vers les trois forçats :

– Eh bien, je vous reconnais, moi ! Brevet ! vous rappelez-vous ?…

Il s’interrompit, hésita un moment, et dit :

– Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au bagne ?

Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux pieds d’un air effrayé. Lui continua :

– Chenildieu, qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu, tu as toute l’épaule droite brûlée profondément, parce que tu t’es couché un jour l’épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres T. F. P., qu’on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai ?

– C’est vrai, dit Chenildieu.

Il s’adressa à Cochepaille :

– Cochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date, c’est celle du débarquement de l’empereur à Cannes, 1er mars 1815. Relève ta manche.

Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchèrent autour de lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe ; la date y était.

Le malheureux homme se tourna vers l’auditoire et vers les juges avec un sourire dont ceux qui l’ont vu sont encore navrés lorsqu’ils y songent. C’était le sourire du triomphe, c’était aussi le sourire du désespoir.

– Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.

Il n’y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni gendarmes ; il n’y avait que des yeux fixes et des cœurs émus. Personne ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer ; l’avocat général oubliait qu’il était là pour requérir, le président qu’il était là pour présider, le défenseur qu’il était là pour défendre. Chose frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n’intervint. Le propre des spectacles sublimes, c’est de prendre toutes les âmes et de faire de tous les témoins des spectateurs. Aucun peut-être ne se rendait compte de ce qu’il éprouvait ; aucun, sans doute, ne se disait qu’il voyait resplendir là une grande lumière ; tous intérieurement se sentaient éblouis.

Il était évident qu’on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait. L’apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette aventure si obscure le moment d’auparavant. Sans qu’il fût besoin d’aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte de révélation électrique, comprit tout de suite et d’un seul coup d’œil cette simple et magnifique histoire d’un homme qui se livrait pour qu’un autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les hésitations, les petites résistances possibles se perdirent dans ce vaste fait lumineux.

Impression qui passa vite, mais qui dans l’instant fut irrésistible.

– Je ne veux pas déranger davantage l’audience, reprit Jean Valjean. Je m’en vais, puisqu’on ne m’arrête pas. J’ai plusieurs choses à faire. Monsieur l’avocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il me fera arrêter quand il voudra.

Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s’éleva, pas un bras ne s’étendit pour l’empêcher. Tous s’écartèrent. Il avait en ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent et se rangent devant un homme. Il traversa la foule à pas lents. On n’a jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se trouva ouverte lorsqu’il y parvint. Arrivé là, il se retourna et dit :

– Monsieur l’avocat général, je reste à votre disposition.

Puis il s’adressa à l’auditoire :

– Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié, n’est-ce pas ? Mon Dieu ! quand je pense à ce que j’ai été sur le point de faire, je me trouve digne d’envie. Cependant j’aurais mieux aimé que tout ceci n’arrivât pas.

Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte, car ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d’être servis par quelqu’un dans la foule.

Moins d’une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute accusation le nommé Champmathieu ; et Champmathieu, mis en liberté immédiatement, s’en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous et ne comprenant rien à cette vision.


L’image, avec ces anges si sévères, si peu humains,  est une photo du portail de l’abbatiale Saint-Saulve, qui se trouve à deux pas de la mairie de Montreuil-sur-Mer – la mairie dont Monsieur Madeleine est le maire, dans Les Misérables, de Victor Hugo. Je l’avais photographiée un jour de promenade.

 

cimetières

Force d’âme : Simone Weil en Espagne


 

En 1938,  Georges Bernanos dénonce, dans Les grands cimetières sous la lune, les horreurs commises, parfois au nom de la défense de la religion, par les troupes nationalistes qui soutiennent le coup d’Etat du général Franco.

Simone Weil, elle-même revenue d’Espagne où elle a combattu quelques mois auprès des troupes anarchistes qui défendent la République, lui répond.

Elle lui répond non pour confirmer la barbarie des forces nationalistes mais pour dénoncer les crimes perpétrés du côté républicain, qui ne le cèdent pas en horreur à ceux commis de l’autre côté, et pour s’épouvanter, comme Bernanos, de cette tragique propension des hommes à embrasser la violence et le mal.

Au delà de la guerre d’Espagne, au delà des crimes terribles commis dans les deux camps, dont l’inhumanité “efface aussitôt le but même de la lutte”, c’est une immense tristesse, devenue chez elle douleur, qui l’étreint et que ce texte exprime. La tristesse de voir, d’avoir de ses yeux vu que  “Quand on sait qu’il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni blâme, on tue.” :

“J’ai eu le sentiment, pour moi, que lorsque les autorités temporelles et spirituelles ont mis une catégorie d’êtres humains en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n’est rien de plus naturel à l’homme que de tuer. Quand on sait qu’il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni blâme, on tue.”

 

On tue. Gratuitement, par incapacité de maîtriser ses pulsions, par incapacité de tenir sa colère, et parfois seulement par méchanceté, parce qu’on laisse le Mal, l’esprit du mal, agir en nous. Ou à défaut de nous même tuer, on laisse faire. Et ce laissez-faire, qui est plus courant que le meurtre mais qui le protège et lui permet d’être, est également pour Simone Weil une cause de désespérance. Il est la marque du pouvoir qu’exerce sur nous ce gros animal dont parlait Platon et qui, quand nous n’avons pas appris à devenir nous-même (et c’est, Ô combien ! un long chemin) s’impose à nous et nous change en zombies :

“Quand on sait qu’il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni blâme, on tue ; ou du moins on entoure de sourires encourageants ceux qui tuent. Si par hasard on éprouve d’abord un peu de dégoût, on le tait et bientôt on l’étouffe de peur de paraître manquer de virilité.”

 

Simone Weil a vu cela. Elle a vu ces intellectuels venus en Espagne pour défendre le pauvre, l’opprimé et la justice et qui, au spectacle des horreurs, se sont tus. Moins par approbation, moins même par lâcheté que par inertie, par cet esprit de troupeau qui nous fait suivre ce que dit l’opinion ou le groupe, et nous met mal à l’aise quand nous ne le suivons pas :

“L’essentiel, c’est l’attitude à l’égard du meurtre. Je n’ai jamais vu, ni parmi les Espagnols, ni même parmi les Français venus soit pour se battre, soit pour se promener – ces derniers le plus souvent des intellectuels ternes et inoffensifs – je n’ai jamais vu personne exprimer, même dans l’intimité, de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l’égard du sang inutilement versé.”

 

Elle a vu cette souillure de la conscience ; elle a entendu ce silence. Pas un mot, pas un cri, pas un regret. La soumission et la discipline. Et la croyance, qui rassure, que cela peut-être est nécessaire, qu’il faut en passer par là, qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et qu’il faut peut-être, pour accoucher d’un monde neuf et meilleur, accepter de prendre des libertés avec la morale et le bien. Toutes ces raisons que nous savons si complaisamment nous donner quand nous agissons mal ! Toutes ces mauvaises raisons dans lesquelles nous nous lovons et contre lesquelles ne peut s’élever que la force d’âme, cette force d”âme qui est non pas la conscience mais la reconnaissance travaillée de la supériorité de cette conscience et du bien sur tout le reste. Cette force d’âme dont Simone Weil constate qu’elle est si peu partagée.

“Depuis que j’ai été en Espagne, que j’entends, que je lis toutes sortes de considérations sur l’Espagne, je ne puis citer personne, hors vous seul, qui à ma connaissance, ait baigné dans l’atmosphère de la guerre espagnole et y ait résisté. Vous êtes royaliste, disciple de Drumont – que m’importe ? Vous m’êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d’Aragon – ces camarades que, pourtant, j’aimais.”

 

Ne pas céder. Ne jamais céder un seul pouce au Mal qui est notre pente.


Le dessin est inspiré par le spectacle qui inspira à Georges Bernanos le titre de son livre : ce cimetière majorquin qu’illuminait, une nuit, un bûcher où brûlaient, arrosés d’essence, les corps de Républicains exécutés par les nationalistes.


En introduction et en conclusion musicale de la lecture de la lettre, un extrait de la Marche, tirée de la musique que Henry Purcell composa pour les funérailles de la reine Mary.


Et maintenant, la lettre lue :

Monsieur,

Quelque ridicule qu’il y ait à écrire à un écrivain, qui est toujours , par la nature de son métier, inondé de lettres, je ne puis m’empêcher de le faire après avoir lu Les Grands Cimetières sous la lune. Non que ce soit la première fois qu’un livre de vous me touche ; le Journal d’un curé de campagne est à mes yeux le plus beau, du moins de ceux que j’ai lus, et véritablement un grand livre. Mais si j’ai pu aimer d’autres de vos livres, je n’avais aucune raison de vous importuner en vous l’écrivant. Pour le dernier, c’est autre chose ; j’ai eu une expérience qui répond à la vôtre, quoique bien plus brève, moins profonde, située ailleurs et éprouvée, en apparence – en apparence seulement -, dans un tout autre esprit.

Je ne suis pas catholique, bien que – ce que je vais dire doit sans doute sembler présomptueux à tout catholique, de la part d’un non-catholique mais je ne puis m’exprimer autrement – bien que rien de catholique, rien de chrétien ne m’ait jamais paru étranger. Je me suis dit parfois que si seulement on affichait aux portes des églises que l’entrée est interdite à quiconque jouit d’un revenu supérieur à telle ou telle somme, peu élevée, je me convertirais aussitôt. Depuis l’enfance, mes sympathies se sont tournées vers les groupements qui se réclamaient des couches supérieures de la hiérarchie sociale, jusqu’à ce que j’aie pris conscience que ces groupements sont de nature à décourager toute ces sympathies. Le dernier qui m’ait inspiré quelque confiance, c’était la CNT espagnole. J’avais un peu voyagé en Espagne – assez peu – avant la guerre civile, mais assez pour ressentir l’amour qu’il est difficile de ne pas éprouver envers ce peuple ; j’avais vu dans le mouvement anarchiste l’expression naturelle de ses grandeurs et de ses tares, de ses aspirations les plus et les moins légitimes. La CNT, la FAI étaient un mélange étonnant, où on admettait n’importe qui, où, par la suite, se coudoyaient l’immoralité, le cynisme, le fanatisme, la cruauté mais aussi l’amour, l’esprit de fraternité, et surtout la revendication de l’honneur si belle chez les hommes humiliés ; il me semblait que ceux qui venaient là animés par un idéal l’emportaient sur ceux que poussait le goût de la violence et du désordre. En juillet 1936, j’étais à Paris, je n’aime pas la guerre ; mais ce qui m’a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c’est la situation de ceux qui se trouvent à l’arrière. Quand j’ai compris que, malgré tous mes efforts, je ne pouvais m’empêcher de participer moralement à cette guerre, c’est-à-dire de souhaiter tous le séjours, toute les heures, la victoire des uns, la défaites des autres, je me suis dit que Paris était pour moi l’arrière, et j’ai pris le train pour Barcelone dans l’intention de m’engager. C’était au début d’août 1936.

Un accident m’a fait abréger par force mon séjour en Espagne. J’ai été quelques jours à Barcelone ; puis en pleine campagne aragonaise, au bord de l’Ebre, à une quinzaine de kilomètres de Saragosse, à l’endroit même où récemment les troupes de Yagüe ont passé l’Ebre ; puis dans le palace de Sitgès transformé en hôpital ; puis de nouveau à Barcelone ; en tout à peu près deux mois. J’ai quitté l’Espagne malgré moi avec l’intention d’y retourner ; par la suite, c’est volontairement que je n’en ai rien fait. Je ne sentais plus aucune nécessité intérieure de participer à une guerre qui n’était plus, comme elle m’avait paru être au début, une guerre de paysans affamés contre les propriétaires terriens et un clergé complice des propriétaires, mais une guerre entre la Russie, l’Allemagne et l’Italie.

J’ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang, et de terreur que dégage votre livre ; je l’avais respirée. Je n’ai rien vu de certaines des histoires que vous racontez, ces meurtres de vieux paysans, ces ballilas faisant courir des vieillards à coups de matraques. Ce que j’ai entendu suffisait pourtant. J’ai failli assister à l’exécution d’un prêtre ; pendant les minutes d’attente, je me demandais si j’allais regarder simplement, ou me faire fusiller moi-même en essayant d’intervenir ; je ne sais pas encore ce que j’aurais fait si un hasard heureux n’avait empêché l’exécution.

Combien d’histoires se pressent sous ma plume… Mais ce serait trop long ; et à quoi bon ? Une seule suffira. J’étais à Sitgès quand sont revenus, vaincus les miliciens de l’expédition de Majorque. Ils avaient été décimés. Sur quarante jeunes garçons partis de Sitgès, neuf étaient morts. On ne le sut qu’au retour des trente et un autres. La nuit même qui suivit, on fit neuf expéditions punitives, on tua neuf fascistes ou soi-disant tels, dans cette petite ville où, en juillet, il ne s’était rien passé. Parmi ces neufs,un boulanger d’une trentaine d’années, dont le crime était, m’a-t’on dit, d’avoir appartenu à la milice des « somaten » ; son vieux père, dont il était le seul enfant et le seul soutien, devint fou. Une autre encore : en Aragon, un petit groupe international de vingt-deux miliciens de tous les pays prit, après un léger engagement, un jeune garçon de quinze ans, qui combattait comme phalangiste. Aussitôt pris, tout tremblant d’avoir vu tuer ses camarades à ses côtés, il dit qu’on l’avait enrôlé de force. On le fouilla, on trouva sur lui une médaille de la Vierge et la carte de phalangiste ; on l’envoya à Durruti, chef de la colonne, qui après lui avoir exposé pendant une heure les beautés de l’idéal anarchiste, lui donna le choix entre mourir et s’enrôler immédiatement dans les rangs de ceux qui l’avaient fait prisonnier, contre ses camarades de la veille. Durruti donna à l’enfant vingt-quatre heures de réflexion ; au bout de vingt-quatre heures, l’enfant dit non et fut fusillé. Durruti était pourtant à certains égards un homme admirable. La mort de ce petit héros n’a jamais cessé de me peser sur la conscience, bien que je ne l’aie apprise qu’après coup. Ceci encore : dans un village que rouges et blancs avaient pris, perdu, repris, reperdu, je ne sais combien de fois, les miliciens rouges, l’ayant repris définitivement, trouvèrent dans les caves une poignée d’êtres hagards, terrifiés et affamés, parmi lesquels trois ou quatre jeunes hommes. Ils raisonnèrent ainsi : si ces jeunes hommes, au lieu d’aller avec nous la dernière fois que nous nous sommes retirés, sont restés et ont attendu les fascistes, c’est qu’ils sont fascistes. Ils les fusillèrent donc immédiatement, puis donnèrent à manger aux autres et se crurent très humains. Une dernière histoire, celle-ci de l’arrière : deux anarchistes me racontèrent une fois comment, avec des camarades, ils avaient pris deux prêtres ; on tua l’un sur place, en présence de l’autre, d’un coup de revolver, puis, on dit à l’autre qu’il pouvait s’en aller. Quand il fut à vingt pas, on l’abattit. Celui qui me racontait l’histoire était très étonné de ne pas me voir rire.

A Barcelone, on tuait en moyenne, sous forme d’expéditions punitives, une cinquantaine d’hommes par nuit. C’était proportionnellement beaucoup moins qu’à Majorque, puisque Barcelone est une ville de près d’un million d’habitants ; d’ailleurs il s’y était déroulé pendant trois jours une bataille de rues meurtrière. Mais les chiffres ne sont peut-être pas l’essentiel en pareille matière. L’essentiel, c’est l’attitude à l’égard du meurtre. Je n’ai jamais vu, ni parmi les Espagnols, ni même parmi les Français venus soit pour se battre, soit pour se promener – ces derniers le plus souvent des intellectuels ternes et inoffensifs – je n’ai jamais vu personne exprimer, même dans l’intimité, de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l’égard du sang inutilement versé. Vous parlez de la peur. Oui, la peur a eu une part dans ces tueries ; mais là où j’étais, je ne lui ai pas vu la part que vous lui attribuez. Des hommes apparemment courageux – au milieu d’un repas plein de camaraderie, racontaient avec un bon sourire fraternel combien ils avaient tué de prêtres ou de « fascistes » – terme très large. J’ai eu le sentiment, pour moi, que lorsque les autorités temporelles et spirituelles ont mis une catégorie d’êtres humains en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n’est rien de plus naturel à l’homme que de tuer. Quand on sait qu’il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni blâme, on tue ; ou du moins on entoure de sourires encourageants ceux qui tuent. Si par hasard on éprouve d’abord un peu de dégoût, on le tait et bientôt on l’étouffe de peur de paraître manquer de virilité. Il y a là un entraînement, une ivresse à laquelle il est impossible de résister sans une force d’âme qu’il me faut bien croire exceptionnelle, puisque je ne l’ai rencontrée nulle part. J’ai rencontré en revanche des Français paisibles, que jusque-là je ne méprisais pas, qui n’auraient pas eu l’idée d’aller eux-mêmes tuer, mais qui baignaient dans cette atmosphère imprégnée de sang avec un visible plaisir. Pour ceux-là je ne pourrai jamais avoir à l’avenir aucune estime.

Une telle atmosphère efface aussitôt le but même de la lutte. Car on ne peut formuler le but qu’en le ramenant au bien public, au bien des hommes – et les hommes sont de nulle valeur. Dans un pays où les pauvres sont, en très grande majorité, des paysans, le mieux-être des paysans doit être un but essentiel pour tout groupement d’extrême gauche ; et cette guerre fut peut-être avant tout, au début, une guerre pour et contre le partage des terres. Eh bien, ces misérables et magnifiques paysans d’Aragon, restés si fiers sous les humiliations, n’étaient même pas pour les miliciens un objet de curiosité. Sans insolences, sans injures, sans brutalité – du moins je n’ai rien vu de tel, et je sais que vol et viol, dans les colonnes anarchistes, étaient passibles de la peine de mort – un abîme séparait les hommes armés de la population désarmée, un abîme tout à fait semblable à celui qui sépare les pauvres et les riches. Cela se sentait à l’attitude toujours un peu humble, soumise, craintive des uns, à l’aisance, la désinvolture, la condescendance des autres.

On part en volontaire, avec des idées de sacrifice, et on tombe dans une guerre qui ressemble à une guerre de mercenaires, avec beaucoup de cruautés en plus et le sens des égards dus à l’ennemi en moins.

Je pourrai prolonger indéfiniment de telles réflexions, mais il faut se limiter. Depuis que j’ai été en Espagne, que j’entends, que je lis toutes sortes de considérations sur l’Espagne, je ne puis citer personne, hors vous seul, qui à ma connaissance, ait baigné dans l’atmosphère de la guerre espagnole et y ait résisté. Vous êtes royaliste, disciple de Drumont – que m’importe ? Vous m’êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d’Aragon – ces camarades que, pourtant, j’aimais.

Ce que vous dites du nationalisme, de la guerre, de la politique extérieure française après la guerre m’est également allé au coeur. J’avais dix ans lors du traité de Versailles. Jusque-là j’avais été patriote avec toute l’exaltation des enfants en période de guerre. La volonté d’humilier l’ennemi vaincu, qui déborda partout à ce moment (et dans les années qui suivirent) d’une manière si répugnante, me guérit une fois pour toutes de ce patriotisme naïf. Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir.

Je crains de vous avoir importuné par une lettre aussi longue. Il ne me reste qu’à vous exprimer ma vive admiration.

Mlle Simone Weil,
3, rue Auguste-Comte, Paris (VIème)

 

six cygnes

“Les six cygnes”, un conte de Grimm lu par Simone Weil


La seule force et la seule vertu est de se retenir d’agir“, écrit Simone Weil dans une petite dissertation qu’elle consacre, alors qu’elle a seize ans et vient d’entrer en hypokhâgne, aux Six cygnes, le conte des frères Grimm. C’est ce devoir que je lis à haute voix dans l’enregistrement ; on en trouvera le texte plus bas.

Simone Weil analyse cette histoire en termes d’action et de non action. La force de la sœur des six frères, devenus cygnes sous l’effet d’un sortilège, est, pour elle, de ne rien faire. De ne rien faire et de se taire, de garder le silence, quoi qu’il lui en coûte, pendant six ans. Alors que “nous agissons toujours trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés”, elle cesse tout mouvement, toute action, toute rébellion, et choisit le silence, consacrant avec abnégation toute son attention à la tâche unique qui lui a été confiée et à laquelle elle sacrifie tout : coudre des chemises faites d’anémones pour en revêtir le corps de ses frères et les délivrer ainsi du mal.

Il y a, dans ces courtes pages, des fulgurances d’expression. J’ai cité un morceau, déjà de : “Agir n’est jamais difficile : nous agissons toujours trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés.” ; il y a aussi ce diamant, dont elle parle d’ailleurs elle-même, un peu plus loin : “La seule force en ce monde est la pureté ; tout ce qui est sans mélange est un morceau de vérité.”. Il y a encore, que j’ai repris au tout début, ce magistral : “La seule force et la seule vertu est de se retenir d’agir.” Et puis il y a, portant sur l’attention plus que sur le refus d’agir, ce passage sur l’observation de la montre, où se reconnaît déjà toute la pensée de Simone Weil : “Quand l’on ne ferait, comme méditation, que suivre pendant une minute l’aiguille des secondes sur le cadran d’une montre, ayant pour objet l’aiguille et rien d’autre, on n’aurait pas perdu son temps.”.

Mais est-ce vraiment Simone Weil qui peut écrire, comme ici : “Le néant d’action possède donc une vertu.” Elle qui épuisera sa vie aux champs, dans les usines et les combats ? Elle qui, plutôt que d’accepter de ne pas agir, se laissera mourir ? Où est la vérité ?

J’ai, dans une Improvisation matinale, émis l’hypothèse, qui parfois me saute à la figure, que l’ambiguïté apparente, le balancement des choses, pouvait être le signe du mauvais angle sous lequel on les considérait, et une invitation à changer de point de vue. Et c’est l’idée qui me revient ici : observée à l’aune de la coïncidence des faits et des paroles ou à celle de la continuité et de la fidélité à elle-même, c’est la contradiction qui, au premier regard, s’étale, et le fait qu’après avoir dit noir, notre jeune philosophe ait dit et ait vécu blanc. Mais peut-être est-ce justement dans une autre direction qu’il faut tourner les yeux de l’esprit. Car comment ne pas ressentir par ailleurs la profonde et intime continuité, fidélité, cohérence, qui lie ce qu’écrit la jeune Simone Weil à ce qu’elle écrira, dira et fera plus tard ?

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’important n’est pas ici la vérité, non plus que la continuité des idées. Ce qui marque comme au fer la pensée de Simone Weil, ça n’est pas l’absence de contradictions (car, de contradictions, sa pensée en fourmille) mais la force et l’absolu de sa conviction. Simone Weil fait penser à Antigone : la beauté d’Antigone n’est pas dans la justesse de son combat, de sa querelle, qui est plutôt pitoyable ; elle est tout entière dans la conviction absolue qu’elle y met, dans son intransigeance et dans son refus de toute compromission. C’est cela qui fait sa grandeur et qui la justifie, comme c’est la fidélité totale au silence et à sa tâche qui élève vers les cieux la sœur des six frères cygnes. Que Simone Weil ait dit ceci après avoir dit cela est en réalité de peu d’importance car là n’est pas le bon point de vue. Le bon point de vue (qui est sans doute celui qu’adopte instinctivement l’amour face à l’être aimé) est celui qui permet d’apercevoir l’unité cachée derrière la contradiction, la chose invisible ou la dimension secrète qui donne sens à l’être et le fait rayonner. Elle est ici contenue dans l’univocité de la pensée, sa capacité a être totalement tournée vers un but, érigée en un absolu absolu. Que cet absolu varie avec le temps, comme chez quelqu’une d’autre, n’est pas le point pertinent ; s’en rend-elle d’ailleurs même compte ? Là n’est pas son génie. Son génie est dans l’intransigeance, dans l’abandon total de son être à la cause qui, à un moment donné, lui paraît être la bonne – ce que d’autres appellent l’humilité.

C’est cela qu’il faut apprendre à reconnaître chez les autres, notamment chez ceux qu’on aime : le point focal où entrent en harmonie toutes ces choses qui paraissent, autrement, dispersées.


Trouvé aujourd’hui 15 janvier, ce texte de Raymond Aron (Mémoires. Cinquante ans de réflexion politique, Julliard, 1983, pp.78-79, reproduit dans Commentaires, n° 155, automne 2016), qui corrobore ce que j’avais deviné : Malgré tout, le commerce intellectuel avec Simone me parut presque impossible. Elle ignorait apparemment le doute et, si ses opinions pouvaient changer, elles étaient toujours aussi catégoriques.


Et maintenant, le texte :

“Parmi les plus belles pensées de Platon sont celles qu’il a trouvées par la méditation des mythes. Qui sait si de nos mythes aussi il n’y aurait pas des idées à tirer ? Choisissons-en un presque au hasard parmi les contes de Grimm, et prenons-le comme objet, en ayant soin de dire, comme Socrate : je dirai comme vrai tout ce que je vais dire.

Un roi tenait cachés dans la forêt ses six fils et sa fille, craignant pour eux la haine de leur belle mère, qui était magicienne. Elle arrive pourtant à trouver les six fils, et jetant sur eux six chemises de soie enchantées, elle les transforma en cygnes. Elle ignorait l’existence de leur sœur. Celle-ci, partie à leur recherche, les rencontra au moment où, comme ils en avaient le pouvoir un quart d’heure chaque jour, ils reprenaient la forme humaine. Elle les quitta, crainte des voleurs, non sans avoir appris par eux leur seule chance de salut : ils reprendraient la forme humaine quand elle jetterait sur eux six chemises d’anémones cousues par elle en six années : six années pendant lesquelles elle ne devrait ni rire ni parler. Elle se mit à coudre aussitôt. Passa un roi qui la trouva belle : à ses questions point de réponse. Il la prit pour femme cependant, et elle eut de lui un fils. La mère du roi le fit enlever, accusa la reine de sa mort : les accusations la trouvèrent muette. De même pour le second fils ; de même pour le troisième. Quoiqu’il arrive autour d’elle, elle ne fait que coudre en silence. Le roi, qui l’aime pourtant, doit la condamner à mort ; le jour où elle monte sur le bûcher est aussi le dernier des six ans. Comme on va y porter le feu, surviennent six cygnes blancs : elle jette sur eux les six chemises, et, ses frères délivrés, elle peut enfin se disculper. Ceux-ci vécurent auprès d’elle et du roi, le plus jeune ayant seulement une aile à la place du bras, parce qu’une manche manquait à la chemise d’anémones.

« Ce n’est pas là un conte, mais un discours », dirait Platon. Il nous faut penser cette femme comme étant au moment présent sur le point de jeter sur six cygnes six chemises d’anémones. Par le même moyen qui les a perdus, ses frères pourront être sauvés ; comme ils ont été transformés sans qu’il y eût de leur faute, ils reprennent leur première forme par le mérite d’autrui. Sans doute, s’ils avaient été enchantés pour une faute par eux commise, ils auraient dû subir l’épreuve qui les aurait délivrés ; dans le conte, ils ont reçu le mal du dehors, ils reçoivent le bien du dehors aussi : l’on pourrait dire que tout cela n’intéresse que les corps. Mais le conte n’est pas le même que si l’épreuve de leur sœur avait été de chercher, par exemple, une plante magique : car la plante les aurait sauvés, et non leur sœur. Pour sauver les frères perdus par des chemises de soie, il faut des chemises d’anémones : mais elles n’ont qu’en apparence une vertu salutaire. Le salut des frères n’est pas là : leur sœur doit, pour les sauver, pendant six ans, ne pas rire et ne pas parler. Ici l’abstention pure agit. L’amour du roi, les accusations de sa mère rendent l’épreuve plus difficile ; mais sa vraie vertu n’est pas là. Il faut qu’elle soit difficile : l’on ne fait rien sans effort ; mais sa vertu est en elle-même. La tâche de coudre six chemises ne fait que fixer son effort et l’empêcher d’agir : car tous les actes lui sont impossibles si elle doit la mener à bout, excepté parler et rire. Le néant d’action possède donc une vertu. Cette idée rejoint le plus profond de la pensée orientale. Agir n’est jamais difficile : nous agissons toujours trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés. Faire six chemises avec des anémones, et se taire : c’est là notre seul moyen d’acquérir de la puissance. Les anémones ici ne représentent pas, comme on pourrait croire, l’innocence en face de la soie des chemises enchantées ; quoique sans doute celui qui s’occupe six ans de coudre des anémones blanches n’est distrait par rien ; ce sont des fleurs parfaitement pures ; mais surtout les anémones sont presque impossibles à coudre en chemise, et cette difficulté empêche aucune aucune autre action d’altérer la pureté de ce silence de six ans. La seule force en ce monde est la pureté ; tout ce qui est sans mélange est un morceau de vérité. Jamais des étoffes chatoyantes n’ont valu un beau diamant. Les fortes architectures sont de belle pierre pure, de beau bois pur, sans artifice. Quand l’on ne ferait, comme méditation, que suivre pendant une minute l’aiguille des secondes sur le cadran d’une montre, ayant pour objet l’aiguille et rien d’autre, on n’aurait pas perdu son temps. La seule force et la seule vertu est de se retenir d’agir. Tout cela, vrai pour les âmes, ne l’est, dans le conte, pour les corps que parce qu’en cela seul consiste le mythe, de poser dans les corps une vérité qui est de l’âme. Le non-agir ne peut sur les corps que dans ce même pays où, selon Platon, des juges nus et morts jugent des âmes nues et mortes. Le drame du conte ne se passe que dans l’âme de l’héroïne : en elle les chemises de soie, en elle les chemises d’anémones ; mais n’en sommes-nous pas avertis par le caractère magique de ces chemises, et le magique, n’est-ce pas l’expression dans notre corps de ce que seuls pourraient voir, au plus profond de notre âme, les juges nus et morts de Platon ?”

oiseaucage

Regarder et manger

 

 

La grande douleur de la vie humaine, c’est que regarder et manger soient deux opérations différentes.

observe Simone Weil dans le passage que je lis, qui est consacré à la beauté, et qui est extrait du petit texte intitulé “Formes de l’Amour implicite de Dieu“.

On sait que la beauté est contenue dans le spectacle qu’elle donne ; on sait que la fleur s’épanouit dans les champs et les buissons ; que les oiseaux sont faits pour traverser les airs et que c’est leur liberté qu’on aime dans les êtres qu’on aime.

Et pourtant, nous cueillons les fleurs, mettons les oiseaux en cage et souhaitons nous enchaîner les êtres que l’on aime. Nous aimons mais notre amour est cannibale et tend toujours à vouloir absorber, manger, contrôler, confondre avec nous ce que nous aimons pour sa différence.

Nous savons que la beauté est faite pour être vue mais nous voulons plus d’elle. Tellement plus ! Non seulement par méchanceté, cruauté ou volonté de puissance, non seulement par don-juanisme, avidité ou envie mais parce que la voir ne nous suffit pas, ne nous comble pas mais révèle et réveille, au contraire, ce creux au creux de nous qui jusqu’alors restait tranquille mais qui, à sa vue, se fait sentir et palpite.

La beauté et l’éclat des êtres que nous aimons tracent un chemin. Ils dévoilent un au-delà dont la possession des choses et des corps paraît nous ouvrir la porte. C’est pourquoi nous voulons avoir et posséder, pour accéder à la clé du mystère, dans l’espoir que cette révélation apaise et referme la déchirure que l’amour a créée.

La beauté ne suffit pas. L’amour ne suffit pas. Ils appellent.

La beauté est la seule finalité ici-bas. Comme Kant a très bien dit, c’est une finalité qui ne contient aucune fin. Une chose belle ne contient aucun bien, sinon elle-même, dans sa totalité, telle qu’elle nous apparaît. Nous allons vers elle sans savoir quoi lui demander. Elle nous offre sa propre existence. Nous ne désirons pas autre chose, nous possédons cela, et pourtant nous désirons encore. Nous ignorons tout à fait quoi. Nous voudrions aller derrière la beauté, mais elle n’est que surface. Elle est comme un miroir qui nous renvoie notre propre désir du bien. Elle est un sphinx, une énigme, un mystère douloureusement irritant. Nous voudrions nous en nourrir, mais elle n’est qu’objet de regard, elle n’apparaît qu’à une certaine distance. La grande douleur de la vie humaine, c’est que regarder et manger soient deux opérations différentes. De l’autre côté du ciel seulement, dans le pays habité par Dieu, c’est une seule et même opération. Déjà les enfants, quand ils regardent longtemps un gâteau et le prennent presque à regret pour le manger, sans pouvoir pourtant s’en empêcher, éprouvent cette douleur. Peut-être les vices, les dépravations et les crimes sont-ils presque toujours ou même toujours dans leur essence des tentatives pour manger la beauté, manger ce qu’il faut seulement regarder. Ève avait commencé. Si elle a perdu l’humanité en mangeant un fruit, l’attitude inverse, regarder un fruit sans le manger, doit être ce qui sauve. « Deux compagnons ailés, dit une Upanishad, deux oiseaux sont sur une branche d’arbre. L’un mange les fruits, l’autre les regarde. »  Ces deux oiseaux sont les deux parties de notre âme.”


Puisque Katia l’avait évoqué, “Pour faire le portrait d’un oiseau“, de Jacques Prévert, lu par Serge Reggiani

 

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Droits et devoirs chez Simone Weil

Les premières pages de L’enracinement, de Simone Weil, ici enregistrées, parlent des droits et devoirs, et plus précisément de la façon dont les droits n’accèdent à l’existence qu’à la condition d’avoir été subjectivement regardés et mis en oeuvre comme des devoirs. Droits et devoirs sont les deux faces d’une même réalité (je n’ai de droits que dans la mesure où les autres considèrent le respect de mes droits comme des devoirs) mais je suis maître de ma manière d’accomplir  mes devoirs – et d’abord de leur accomplissement – quand le respect de mes droits exige l’engagement des autres et échappe donc à mon contrôle. C’est pourquoi, du point de vue de la personne, seuls les devoirs importent. Et c’est pourquoi, dans la perspective pratique du “Que faire ?”, Simone Weil considère que les devoirs priment les droits. Non pas du tout, comme certains l’ont mal compris, parce que les hommes auraient plus de devoirs que de droits ; non pas non plus parce que les devoirs seraient intrinsèquement plus importants que les droits mais tout simplement parce que chacun est maître de ses devoirs alors qu’il dépend des autres pour ses droits.

Que puis-je faire ?, se demande Simone Weil, pour que les droits et besoins fondamentaux de l’homme soient respectés ?“.  Rien à proprement parler, car c’est pour une bonne part affaire de circonstances. La seule aide que je puisse apporter et dont je puisse être sûr, c’est ma propre action, mon propre engagement. Goutte d’eau, sans aucun doute, qui ne garantit en rien que l’entièreté des droits sera reconnue mais dont je puis certifier qu’elle, au moins, sera versée. Je le puis car cette aide n’étant soumise à aucune circonstance extérieure, elle est sans condition :

“Il y a obligation envers tout être humain, du seul fait qu’il est un être humain, sans qu’aucune autre condition ait à intervenir, et quand lui-même n’en reconnaîtrait aucune”.

L’homme en face de moi peut être la pire des créatures, il peut m’avoir refusé les droits les plus élémentaires; je n’en continuerai pas moins à faire mon devoir à son égard, c’est-à-dire notamment à lui reconnaître les droits qu’il m’a déniés.

Cette manière de poser les choses, si contraire à nos habitudes, ce renversement de perspective qui pose le devoir en principe et en guide, dessine une philosophie de l’action : il n’y a pas à attendre.  Il n’y a pas à attendre que cette foule, en face de nous, cette personne à nos côtés, ces institutions, cet Etat, deviennent ce que nous voudrions qu’ils soient, agissent commme nous souhaiterions qu’ils agissent, fassent le premier pas. S’ils le font, tant mieux ! nous ne bouderons pas notre bonheur – mais de cela ne dépendent pas notre propre attitude, notre propre engagement, nos propres convictions. Les autres sont ce qu’ils sont et font ce qu’ils peuvent. Mais pour ce qui nous concerne, nous faisons ce que nous devons faire, et nous commençons maintenant, tout de suite, unilatéralement, sans attendre que les règles aient été améliorées, que les choses se présentent mieux ou qu’on nous aime comme nous le méritons. Nous relevons nos manches et nous nous y mettons. Non dans l’attente d’une contrepartie, même si nous espérons qu’elle viendra, mais parce que nous devons faire ce que nous devons faire, et que dans cette assurance, nous trouvons cet enracinement qui nous permet d’afffronter le monde et d’y avancer.

Action !


On pourra lire à ce propos :

vague

Simone Weil : propos sur l’amitié

Simone Weil, dans l’essai intitulé Formes de l’Amour implicite de Dieu, consacre quelques belles pages à l’amitié, cet “amour personnel et humain qui est pur et qui enferme un pressentiment et un reflet de l’amour divin.” Ce sont ces pages que je lis.

Pour Simone Weil, l’amitié a ceci de miraculeux qu’elle dépasse, transcende, abolit, l’ordinaire mouvement qui transforme les attachements fondés sur la recherche d’un bien en attachements visant à  satisfaire ce qui est devenu un besoin. On fume d’abord de l’opium parce qu’on y trouve un agrément ; on finit par le fumer parce qu’il nous est devenu indispensable et qu’on ne peut plus s’en passer. On aime d’abord une personne parce qu’on se sent bien avec elle, mais l’attachement mêlé d’habitude peut venir et avec eux la transformation – dégradation serait plus juste – du plaisir en besoin. Dégradation, car :

Quand l’attachement d’un être humain à un autre est constitué par le besoin seul, c’est une chose atroce. Peu de choses au monde peuvent atteindre ce degré de laideur et d’horreur. Il y a toujours quelque chose d’horrible dans toutes les circonstances où un être humain cherche le bien et trouve seulement la nécessité.

Au fondement de l’amitié, il y a cet équilibre, si fragile, si extraordinaire, dans lequel on aime sans vouloir dévorer, comme dirait Lytta Basset, ce que Simone Weil exprime ainsi :

Les deux amis acceptent complètement d’être deux et non pas un, ils respectent la distance que met entre eux le fait d’être deux créatures distinctes. […] L’amitié est le miracle par lequel un être humain accepte de regarder à  distance et sans s’approcher l’être même qui lui est nécessaire comme une nourriture.

L’amitié est donc respect. Respect de la distance. Respect de l’altérité. Respect fondamental, en cela, de la liberté de l’autre et de la sienne propre, respect qui disparaît, selon Simone Weil, dès lors que l’amitié n’est pas tout à  fait amitié :

“Quand les liens d’affection et de nécessité entre êtres humains ne sont pas surnaturellement transformés en amitié, non seulement l’affection est impure et basse mais aussi elle se mélange de haine et de répulsion. Cela apparaît très bien dans L’Ecole des femmes et dans Phèdre. Le mécanisme est le même dans les mécanismes autres que l’amour charnel. Il est facile à  comprendre. Nous haïssons ce dont nous dépendons. Nous prenons en dégoût ce qui dépend de nous.”

Dans l’amitié, au contraire, toute dépendance est absente, ainsi que tout désir de plaire, ce qui fait que l’amitié n’entame pas l’impartialité. Et en cela, elle a, pour Simone Weil,  une dimension divine, en cela qu’elle est une manifestation particulière de l’amour divin, de l’αγαπη, comme dit l’aimée :

“L’amitié pure est une image de l’amitié originelle et parfaite qui est celle de la Trinité et qui est l’essence même de Dieu. Il est impossible que deux êtres humains soient un, et cependant respectent scrupuleusement la distance qui les sépare, si Dieu n’est pas présent en chacun d’eux.”

C’est un texte beau et plein de belles choses. Il donne indiscutablement à réfléchir sur les relations que nous entretenons avec les êtres que nous aimons : comment les aimons-nous,  et pourquoi ? Mais que ce beau discours paraît froid et livresque ! Qu’il manque. .. d’amour, justement, de vrai amour ! Simone Weil s’y montre tellement intellectuelle ! tellement théoricienne ! Tellement géomètre dans sa façon de traiter de choses si éloignées de la géométrie…

Et que ses propos sur l’amour charnel sont noirs, négatifs, blessés !  Qu’a-t-elle vécu pour parler ainsi ? Qu’a-t-elle connu ?

Je ne suis pas sûr qu’elle ait connu l’amour.


PS : “Formes de l’Amour implicite de Dieu” est une des lettres regroupées dans le recueil Attente de Dieu.

Autres PS :

  • L’aimée me fait remarquer que c’est peut-être beaucoup s’avancer que de prétendre savoir ou deviner ce que Simone Weil éprouvait vraiment. Dont acte.
  • J’ai dit ailleurs ce qui au fond, je crois me gène : une sorte de manque de foi ; ce qui m’apparaît comme une pensée mécanique, un esprit de géométrie.
  • On trouvera sur le Blog de Diotime (de l’association Présence philosophique au Puy) une analyse fouillée de la philosophie de l’amour chez Simone Weil. Pour Diotime, qui se fonde notamment sur la lecture du journal tenu par Simone Weil, la conception de l’amour de la jeune philosophe est fondée sur une vision extrêmement exigeant. Mais il fait le lien à la fois avec les idées exprimées par Rainer Maria Rilke dans sa “lettre sur l’amour” et avec la pensée de Simone Weil sur l’attention. Effectivement, cela forme un tout assez cohérent.
  • On trouvera également une intéressante analyse de l’amour chez Simone Weil sur le site des monastères bénédictins de Belloc et Urt. Elle est rédigée par Micheline Mazeau, qui a consacré sa thèse au Sentiment de l’amour dans la vie et l’oeuvre de Simone Weil.

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Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu (Simone Weil)

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Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’Amour de Dieu est un petit texte écrit par Simone Weil au début de la Deuxième guerre mondiale. Il est consacré à l’attention, faculté dont la formation « est le but véritable et presque l’unique intérêt des études », dit ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas, parle des nombreuses vertus, enfin, de son apprentissage. Pour Simone Weil, l’attention est faite de veille, de vigilance légère, de mise en alerte de l’esprit ; il est, en cela, une préparation à l’attente de Dieu que constitue, au fond, la prière.

L’attention n’est pas la concentration, avec laquelle elle est si souvent confondue. Elle est même, d’une certaine façon, son contraire : « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même, à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. […] Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. ».

L’attention est disponibilité, ouverture : « Il y a pour chaque exercice scolaire une manière spécifique d’attendre la vérité avec désir et sans se permettre de la chercher. Une manière de faire attention aux données d’un problème de géométrie sans en chercher la solution, aux mots d’un texte latin ou grec sans en chercher le sens, d’attendre, quand on écrit, que le mot juste vienne de lui-même se placer sous la plume en repoussant seulement les mots insuffisants. ».

Ainsi entendue, l’attention est toujours bénéfique, et les efforts d’attention toujours récompensés : « Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. ».

Cette lumière dans l’âme, c’est la capacité de saisir les choses telles qu’elles sont et non telles qu’on les pense, telles qu’elles existent et non telles qu’on les cherche ou qu’on les voudrait. Elle est, en cela, une forme de l’amour.

Et puis il y a ces deux phrases extraordinaires : « Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés mais attendus. Car l’homme ne peut pas les trouver par ses propres forces, et s’il se met à leur recherche, il trouvera à la place des faux biens dont il ne saura pas discerner la fausseté. ».


Liens :

PS : on l’aura compris : l’illustration est la démonstration graphique de la première identité remarquable : (a + b)² = a² + 2ab + b²