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L’équilibre (ou la quatrième vision d’Hildegarde)

Il devait en avoir, de la patience et de l’amour, Volmar, pour tenter de suivre, de décrire et de mettre en bon latin les visions d’Hildegarde, pour tenter d’ordonner, de canaliser comme dit l’autre, ce qui devait ressembler à un débordement sauvage et irrépressible.

La quatrième vision du Livre des oeuvres divines, d’Hildegarde de Bingen, commence, comme les autres, par la description d’une image perçue par l’abbesse : “Je vis le firmament et toutes ses dépendances”. Mais très vite, l’image s’anime, se déploie, et la description, comme dans un rêve, se focalise sur un détail, puis un autre, puis délaisse l’image pour devenir récit : “nombreux étaient ceux qui encouraient bien des maladies, et légion ceux que la mort frappait.” Et dès la deuxième page, à la description initiale, se substitue la retranscription d’un discours, celui que livre une “voix du ciel” qui explique à Hildegarde la signification de ce qu’elle voit.

L’essentiel de la vision consiste en cela : en ce commentaire d’une image complexe que Dieu dicte à Hildegarde, que Hildegarde retranscrit à Volmar, et que celui met par écrit et en bon latin.

La quatrième vision (Manuscrit de Lucques) – (c) Utpictura18

Le commentaire, comme l’image, est une profusion d’idées qui s’enchaînent et rebondissent les unes contre les autres, dessinant un patchwork qu’il est impossible de résumer. Ce n’est pas une thèse, ce n’est pas un plaidoyer, ce ne sont pas des confessions, c’est comme une explication, une description du monde, une cosmogonie où l’univers, le monde, les planètes, les vents, les animaux sont autant de symboles, de moyens, de la pensée divine : voici ce que j’ai voulu faire, voici pourquoi j’ai fait cela. Dieu raconte sa création.

Au cœur de la Création, la résumant tout entière, il y a l’homme ; l’homme qui ne fut pas toujours cela mais qui, après sa chute, a succédé à Lucifer comme héros de la Création.

C’est de cette succession, et de l’opposition entre les humains et l’archange porteur de lumière que traite notamment la Quatrième vision : l’homme, ce microcosme en qui la Création converge et qui en constitue l’achèvement, a pour vertu fondamentale le discernement, cette qualité de tempérance, d’équilibre qui s’oppose à l’excès, à l’orgueil, de Lucifer :

“L’âme aime en tout le discernement. Chaque fois que le corps de l’homme agit d’une quelconque manière sans discernement, en mangeant, en buvant, les énergies de l’âme s’en trouvent brisées. Toutes les actions doivent respecter ce discernement : l’homme ne peut toujours s’occuper du ciel. Une canicule exagérée brise la terre, des pluies excessives empêchent le lever de la semence, la terre ne produit des germes utiles que dans une juste conjonction de la chaleur et de l’humidité : de même c’est une juste tempérance qui garantit l’ordonnance et l’exécution, dans un bon discernement, de toutes les œuvres, célestes aussi bien que terrestres. C’est ce discernement que le diable a refusé et qu’il refuse encore, lui qui n’aspire qu’à des hauteurs ou à des profondeurs excessives : aussi ne se releva-t-il point de sa chute.”

Par orgueil, Lucifer a voulu égaler ou dépasser Dieu dans le bien ; et c’est le même orgueil qui l’a poussé à chuter dans la noirceur et le mal absolus qu’est le refus, le désespoir du pardon de Dieu. L’homme ne doit pas suivre cette voie. Il ne s’accomplit pas dans la recherche éperdue du bien mais dans la tempérance : “Lhomme possède un discernement sincère et équilibré. S’il dépasse la mesure dans le bien, il peut courir à l’abîme, s’il recherche l’excès dans le mal, il périra tout à fait de désespoir”.

L’homme est au centre, et il doit, de son corps et de son âme, distincts mais qui travaillent ensemble et prennent plaisir à travailler ensemble, tenir les deux bouts. C’est pourquoi il doit, sans y céder complètement, connaître le mal. Non pas seulement avoir la connaissance théorique du bien et du mal donnée par la pomme ; mais avoir la double connaissance : celle du bien et celle du mal car c’est par leur équilibre, leur composition, que vit le monde : “L’âme ne pourrait vivre sans ces deux sciences. Le monde dessècherait s’il demeurait vide de fruits bons et mauvais : l’âme serait sèche et vide, si elle manquait de ces actions que réalise cette double science”.

L’homme ne peut toujours s’occuper du ciel.


Toutes choses égales d’ailleurs, il y a un peu du désespoir et de l’orgueil luciférien dans le personnage d’étoile noire de Nastassia Philipovna, dans l’Idiot, de Dostoïevski. Le Prince Mychkine sent d’ailleurs bien qu’il y a, dans l’attitude de la jeune femme, quelque chose qui a trait au salut.

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L’art du chat merveilleux


En annexe de son livre sur le Hara, Karl Graf Dürckheim reproduit un vieux conte taoïste souvent cité dans les écoles japonaises d’escrime : l’art du chat merveilleux

C’est l’histoire d’un maître d’escrime dont la maison est occupée par un rat agressif que ni chats, ni le maître d’escrime lui-même ne parviennent à chasser et qui ne partira que lorsqu’il sera fait appel à une vieille chatte, apparemment nonchalante, qui, le plus simplement et le plus calmement du monde, prend le rat dans sa gueule et le dépose dehors.

Tous les chats sont stupéfaits et demandent à la vieille chatte par quel prodige elle a réussi là où tous ont échoué. Il s’en suit un long dialogue – celui que je lis et reproduis plus  bas – durant lequel la vieille chatte écoute chacun, explique ce qui a manqué ou qui a été mal fait, avant d’exposer sa propre méthode, essentiellement fondée sur l’abandon de la conscience de soi :

Une seule chose importe : que pas le moindre soupçon de conscience de soi n’entre en jeu, sinon tout est perdu. Si on pense au but, même d’une façon fugitive, tout devient artificiel.

Les chats qui, avant elle, avaient tenté d’expulser le rat, s’y sont mal pris parce qu’ils comptaient trop sur eux-mêmes, leur savoir, leur technique, leur habileté, leur volonté, leur souplesse ou leur astuce. Or, même dans ce dernier cas, c’est-à-dire quand, au lieu de s’opposer frontalement, on laisse aller et on suit le mouvement avec fluidité, même dans ce cas là, quand l’intention demeure, elle est en trop et fait obstacle.

Le secret de la vieille chatte, que je comprends parfois dans un éclair avant qu’il ne replonge dans l’obscurité, est l’absence d’intention consciente :

Tout ce que tu entreprends avec une intention consciente entrave la vibration originelle de la grande Nature, gêne le surgissement de sa source secrète et perturbe le cours de son mouvement spontané. D’où viendrait alors l’efficacité miraculeuse ? C’est uniquement en ne pensant à rien, en ne voulant rien et en ne faisant rien, mais en t’abandonnant dans ton mouvement à la vibration de l’Être, que tu n’aurais pas de forme saisissable.

Ne penser à rien, ne vouloir rien et ne faire rien ; là est le secret de la réussite qui ne fait que s’abandonner, sans rien prévoir ni planifier, sans rien réfléchir, en se laissant aller au destin et à l’invention de l’instant, dans une sorte d‘Amen sans fin.

Je ne comprends pas directement cela mais comprends bien que le charme s’évanouit dès lors qu’il est recherché, que qui parle au nom de l’intelligence s’enfonce au plus profond de la bêtise et que les choses les plus subtiles et les plus aériennes ne survivent pas à la conscience qu’on en prend :

C’est seulement si tu es dans l’état où tu es libre de toute conscience du moi, seulement si tu agis “sans agir”, sans intention et sans astuce – en harmonie avec la grande Nature – c’est alors seulement, que tu es sur la vraie Voie. Abandonne toute intention, entraîne-toi à la non-intentionnalité et laisse faire l’Être. Cette Voie est sans fin et inépuisable. »

Je ne comprends pas tout à fait ce que dit la vieille chatte mais sens qu’elle a raison.


 

Et voici le début du conte, que je lis :

Il était une fois un maître d’escrime du nom de Shoken. Dans sa maison, un gros rat causait du désordre. Même en plein jour il courait partout. Un jour, le maître de maison l’enferma dans sa chambre et dit à son chat de l’attraper. Mais le rat sauta à la gorge du chat et le mordit si cruellement qu’il se sauva en miaulant. Ensuite Shoken amena plusieurs chats du voisinage, réputés pour leur grande vaillance, et les fit entrer dans la chambre. Le rat était assis, ramassé sur lui-même dans un coin. Dès que l’un des chats l’approchait, il lui sautait dessus et le faisait fuir. Le rat avait un air si féroce qu’aucun des chats n’osait l’approcher à nouveau. Alors le maître se mit en colère et courut lui-même après le rat pour le tuer. Mais celui-ci évitait tous les coups du savant maître d’escrime, lequel cassa portes, shojis, karamis et autres objets, tandis que le rat fendait l’air, rapide comme l’éclair, esquivant chacun de ses mouvements. Enfin, lui sautant au visage, il le mordit.

Finalement, ruisselant de sueur, Shoken appela son serviteur. « Il paraît » dit-il, « qu’à six ou sept cho d’ici, vit le chat le plus vaillant du monde. Va, et amène-le. » Le serviteur amena le chat. C’était en fait une chatte qui ne semblait pas bien différente des autres chats. Elle n’avait l’air ni particulièrement intelligente, ni particulièrement dangereuse. Aussi le maître d’escrime ne lui fit pas d’emblée particulièrement confiance. Néanmoins, il lui ouvrit la porte et la fit entrer. Calme et silencieuse, comme si elle ne s’attendait à rien de singulier, la chatte s’avança dans la pièce. Le rat eut un sursaut et ne bougea plus. La chatte en toute simplicité s’approcha lentement de lui, le prit dans sa gueule, et le porta dehors.

Dans la soirée les chats battus se réunirent dans la maison de Shoken. Respectueusement, ils offrirent à la vieille chatte la place d’honneur s’agenouillèrent devant elle et dirent modestement : « Tous, nous avons la réputation d’être vaillants. Nous nous sommes entraînés dans cette voie et nous avons aiguisé nos griffes afin de vaincre n’importe quel rat, ou même des loutres et des belettes. Jamais, nous n’aurions cru qu’il put exister un rat aussi fort. Par quel art l’avez-vous vaincu aussi facilement ? N’en faites pas un secret, dîtes-le nous. »

Alors, la vieille chatte rit et dit : « Vous autres jeunes chats, tout en étant assez vaillants, vous ignorez la vraie Voie. C’est ainsi que vous manquez de réussite quand vous trouvez en face de quelque chose dont vous n’aviez aucune idée. Mais d’abord, dites-moi comment vous vous êtes entraînés ? »

Un chat noir s’approcha et dit : « Je suis issu d’une lignée célèbre en capture de rats. Aussi, je décidai de poursuivre dans cette voie. Je sais sauter des paravents hauts de deux mètres. Je sais m’insérer dans un trou minuscule où seul un rat peut se glisser. Tout petit, je me suis exercé dans tous les arts acrobatiques. Même si, sortant du sommeil, quand je ne suis pas encore tout à fait présent, au moment où je rassemble mes esprits, je vois un rat courir sur une poutre, d’un saut je m’en empare. Mais ce rat-ci était le plus fort que j’aie jamais rencontré et j’ai subi la plus épouvantable défaite de ma vie. J’en ai honte. »

Alors, la vieille chatte dit : « Ce en quoi tu t’es exercé, ce n’est proprement rien d’autre qu’une technique. Quand les anciens enseignèrent la technique c’était pour eux une des formes de la Voie. Leur technique était simple mais enfermait dans son sein la plus haute sagesse. Le monde d’aujourd’hui s’occupe uniquement de technique. Certes, beaucoup de choses furent inventées ainsi d’après la recette : « à condition de faire ceci ou cela, on obtient ceci ou cela. » Mais qu’obtient-on ? Rien que de l’habileté. En abandonnant la Voie traditionnelle, on instaura, par usage de l’intelligence jusqu’à l’abus, la compétition dans la technique et maintenant on n’avance plus. C’est toujours ainsi, si on ne pense à rien d’autre qu’à la technique et si on ne se sert que de son intelligence. Bien sûr, elle est une fonction de l’esprit, mais si elle ne prend pas racine dans la Voie et si elle vise l’habileté seulement, elle devient le germe du faux et le résultat est néfaste. Donc recueille-toi et exerce-toi dorénavant dans le sens juste. »

Alors, un gros chat au pelage tigré s’approcha et dit : « C’est, je pense, uniquement l’esprit qui compte dans l’art chevaleresque. Ainsi, depuis toujours, je me suis exercé en ce pouvoir. Maintenant, il me semble, mon esprit est dur comme l’acier et libre ; rempli de l’esprit qui comble terre et ciel. A peine l’ennemi perçu, déjà cet esprit tout puissant le fascine et d’avance, la victoire est à moi. Alors seulement j’approche, sans réfléchir, tout comme la situation l’exige. Je m’oriente d’après le “son” de mon adversaire. Je fascine le rat d’après mon bon vouloir, à droite, à gauche, j’appréhende chacun de ses mouvements. Quant à la technique comme telle, je n’en ai cure. Elle se fait d’elle-même. Un rat qui court sur une poutre : je le fixe et déjà il tombe, il est à moi. Mais ici, ce rat mystérieux arrive sans forme et s’en va sans trace. Qu’est-ce ? Je l’ignore. »

Alors, la vieille chatte dit : « Ce pourquoi tu t’es donné de la peine, n’est qu’une force psychique et ne ressort pas du bien qui mérite le nom de bien. Le fait seul d’être conscient du pouvoir dont tu veux te servir pour vaincre suffit pour agir contre ta victoire. Ton moi entre en jeu. Mais si le moi de l’autre est plus fort que le tien, qu’arrivera-t-il ? Si tu veux vaincre l’ennemi uniquement par ta force supérieure, il t’oppose la sienne. T’imagines-tu être le seul fort, et crois-tu tous les autres faibles ? Mais comment se comporter s’il existe quelque chose que l’on ne peut pas vaincre, avec la meilleure volonté, par sa propre force, fut-elle supérieure ? Voilà 1a question ? La force spirituelle que tu sens en toi, “dure comme l’acier, libre et remplissant terre et ciel”, ce n’est pas la grande Puissance elle-même, mais son reflet seulement. Et ainsi ton propre esprit est seulement l’ombre du grand Esprit. Il paraît être la vaste Puissance, mais en réalité il est tout autre chose. L’Esprit dont parle Mencius est fort parce qu’il est éclairé en permanence d’une grande clairvoyance. Mais ton esprit ne dispose de sa puissance que dans certaines conditions. Ta force et celle dont parle Mencius sont d’origine différente et ainsi leur effet aussi est différent. Elles sont tout aussi opposées que le courant éternel du Yang-Tsé-Kiang et un raz de marée nocturne, subit. Mais de quel esprit faut-il faire preuve, quand on se trouve en présence de ce qui ne peut être vaincu par aucune force spirituelle contingente. Un dicton dit : “Un rat piégé mord même le chat”. L’ennemi, en face de la mort, ne dépend de rien. Il oublie sa vie, il oublie tout besoin, il s’oublie lui-même, il est libre de vaincre et d’échouer. Il ne vise plus à préserver son existence. Et c’est ainsi que sa volonté est telle que l’acier. Comment le vaincre avec une force spirituelle que l’on s’attribue soi-même ? »

Alors un chat gris, plus âgé, s’inclina et dit : « Oui, en vérité, c’est ainsi que vous le dites. Aussi grande que puisse être la puissance psychique, elle a en soi une forme. Mais tout ce qui a une forme, quelque subtil qu’il soit, est saisissable. C’est pourquoi, depuis longtemps, j’ai entraîné mon âme. Ce n’est pas moi qui exerce cette puissance qui terrasse l’autre spirituellement (le “soi”, comme le deuxième chat). Je ne me bagarre pas non plus (comme le premier chat). Je me “concilie” celui qui est en face de moi, ne fais qu’un avec lui et ne m’oppose d’aucune façon. Quand l’autre est plus fort que moi, je cède et m’abandonne, pour ainsi dire, à sa volonté. D’une certaine façon, mon art consiste à s’emparer d’un jet de gravier avec un filet souple. Le rat qui veut m’attaquer, aussi fort qu’il soit, ne trouve rien où s’appuyer, rien d’où s’élancer. Or, ce rat-ci n’a pas joué le jeu. Il est arrivé, il est parti, insaisissable comme une divinité. Jamais je n’ai rien vu de pareil. »

Alors la vieille chatte répondit : « Ce que tu appelles conciliation ne procède pas de l’Être, de la grande Nature. C’est une conciliation voulue, artificielle, une astuce. Consciemment, tu veux échapper ainsi à l’agressivité de l’ennemi. Mais, si tu y penses, fût-ce furtivement, il s’aperçoit de ton intention. Or si dans une telle disposition tu te montres conciliant, ton esprit prêt à l’attaque se trouble ; ta perception et ton acte sont perturbés dans leur tréfonds. Tout ce que tu entreprends avec une intention consciente entrave la vibration originelle de la grande Nature, gêne le surgissement de sa source secrète et perturbe le cours de son mouvement spontané. D’où viendrait alors l’efficacité miraculeuse ? C’est uniquement en ne pensant à rien, en ne voulant rien et en ne faisant rien, mais en t’abandonnant dans ton mouvement à la vibration de l’Être, que tu n’aurais pas de forme saisissable. Rien sur terre ne peut surgir comme antiforme. Et ainsi il n’y a plus d’ennemi qui puisse résister. Je ne suis nullement d’avis que tout ce que vous vous êtes efforcés d’acquérir soit sans valeur. Tout et n’importe quoi peut être une manière de suivre la Voie. Technique et Voie peuvent être identiques. Dans ce cas, le grand Esprit, “l’agissant”, est intégré en elle et se manifeste dans l’action du corps. La force du grand Esprit (ki) sert la personne humaine (ishi). Celui dont le Ki est libre sait affronter tout, de la juste manière, dans sa liberté infinie. Au combat, sans se servir d’une force particulière, son esprit, en état de conciliation, ne cédera ni à l’or ni à la pierre. Une seule chose importe : que pas le moindre soupçon de conscience de soi n’entre en jeu, sinon tout est perdu. Si on pense au but, même d’une façon fugitive, tout devient artificiel. Cela ne procède pas de l’Être, de la vibration originelle de la voie-corps. Dans ce cas, l’ennemi ne sera pas à votre merci, il vous résistera.

Alors quel procédé, quel art, doit-on utiliser ? C’est seulement si tu es dans l’état où tu es libre de toute conscience du moi, seulement si tu agis “sans agir”, sans intention et sans astuce – en harmonie avec la grande Nature – c’est alors seulement, que tu e sur la vraie Voie. Abandonne toute intention, entraîne-toi à la non-intentionnalité et laisse faire l’Être. Cette Voie est sans fin et inépuisable. »

Et puis, la vieille chatte ajouta encore quelque chose d’étonnant : « Vous ne devez pas croire que ce que je viens de vous dire soit ce qu’il y a de plus élevé. Il n’y a pas longtemps, dans un village voisin du mien, vivait un matou. A longueur de journée il dormait. Rien en lui ne laissait soupçonner quoi que ce soit ressemblant à une force spirituelle. Il était là, étendu comme un morceau de bois. Jamais personne ne l’avait aperçu attrapant un rat. Or là où il dormait et vivait aussi bien qu’aux environs, il n’y avait pas de rats. Où qu’il apparut et s’étendit, on ne voyait plus aucun rat. Un jour je lui rendis visite et lui demandai comment il fallait interpréter ce fait. Je ne reçus point de réponse. Trois fois encore, je posai ma question. Il se tut. Non parce qu’il ne voulait répondre, mais parce que, de toute évidence, il ne savait quoi répondre. Ainsi je sus : “Celui qui sait quelque chose, ne le sait pas”. Ce matou s’était oublié lui-même et avait du même coup oublié toutes choses autour de lui : il était devenu “rien” et avait atteint le plus haut degré de non-intentionnalité. Et nous pouvons dire qu’il avait trouvé la divine Voie du chevalier : Vaincre sans tuer. Je suis loin derrière lui. »


La photo est celle d’une chatte à l’épaisse toison rousse que nous avions croisée un soir dans le quartier de l’Arsenal, à Venise. Sa sérénité ensommeillée me rappelle celle de la chatte de Shoken.

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Les lis des champs



Dans les évangiles de Matthieu et de Luc, est relatée cette déclaration dans laquelle Jésus, prenant l’exemple des lis dans les champs, qui ne peinent ni ne filent, et des oiseaux du ciel, qui ne sèment ni ne moissonnent, appelle les hommes à ne pas se préoccuper du lendemain. “A chaque jour suffit sa peine.”, conclut-il cette exhortation.

 

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Faut-il que nous soyons corrompus de façon répugnante…


“Faut-il que nous soyons corrompus de façon répugnante, pour avoir cru, pendant des millénaires, que chutent les Anges par amour des filles belles, alors que le meurtre et la guerre passent pour héroïques et forts.” écrit Michel Serres dans La légendes des anges.


Cathédrale Notre-Dame de Noyon : sculpture sur le portail Sainte-Godeberthe

Je pensais à cette phrase en observant puis en photographiant un soir récent la scénette sculptée sur un des côtés du portail Sainte-Godeberthe de Notre-Dame de Noyon, cette sculpture que tant et tant de fois dut regarder, pour se rendre à la cathédrale dont il était chapelain, le jeune Jéhan Cauvin – qu’on ne connaîtrait plus bientôt que sous son nom – latinisé puis francisé – de Jean Calvin.

Je pensais à cette phrase de Michel Serres en regardant cette statue de femme empoignée par des diables et qui hurle, jouant une nouvelle fois, comme c’est si souvent le cas, le rôle de la créature satanique, de la porteuse de mal par qui le mal advient.


Il m’avait fallu, pour atteindre Noyon venant du Nord – comme il me le faudrait le lendemain pour en repartir – traverser une région dévastée par les guerres : partout des monuments aux morts, partout des cimetières militaires où s’alignent dans l’herbe les tombes des centaines de milliers de soldats tombés là, entre 1914 et 1918, pendant l’une ou l’autre des batailles de la Somme: une terre réchappée des massacres, gorgée de sang, épuisée de douleurs, de larmes et de peine. Et au croisement des routes, cependant, ces dizaines de chapelles vouées à Notre-Dame de Liesse, héritage joyeux d’une autre histoire de guerre, pourtant, celle, lointaine, des croisades.

Terre abreuvée d’obus, noyée sous les pleurs de ceux qui y souffrirent, dont les restes éparpillés et déchirés ne sont plus, bien souvent, que le “known unto God” gravés sur les pierres tombales.

Et au bout du chemin que rythmait le souvenir des tourments des siècles, cette cathédrale surgie d’un champ au portail de laquelle l’Eglise désignait sa créature du mal : la femme et la chair.


“Faut-il que nous soyons corrompus de façon répugnante, pour avoir cru, pendant des millénaires, que chutent les Anges par amour des filles belles, alors que le meurtre et la guerre passent pour héroïques et forts. Nos spectacles exaltent et multiplient revolvers et assassins. Tuer, oui, aimer, peu.

La vraie justice de Dieu m’oblige à confesser que les anges ne chutent que pour la puissance et la gloire, donc par tuerie, mais qu’ils demeurent angéliques en s’abreuvant d’amour.

Seule l’humilité, ce mot qui signifie, justement la terre, les fait voler au-dessus d’elle. La tradition les nomme, alors, Séraphins… brûlants… suspendus…”

Michel Serres, La légende des anges

Il y a, dans l’obsession de l’Eglise – dans l’obsession des religions en général –  pour la femme et la chair, dénoncées comme la source du péché, la voie royale de la perdition, quelque chose de profondément obscène, qui, ce soir là, m’a sauté à la figure. L’obscénité est là : dans cette perversion des valeurs les plus simples qui fait préférer la puissance et la mort à l’amour et au désir, l’orgueil de celui qui croit se suffire à l’humilité de celui qui sait avoir besoin de l’autre. Et peut-être est-ce effectivement là, comme le suggère Michel Serres, le signe de notre répugnante corruption.

Notre-Dame de Liesse raconte une autre histoire. Non pas celle des vains combats que se livrèrent Croisés et Sarrasins mais celle de l’amour qui naquit au XIIème siècle entre Isméria et Robert d’Eppes – fille de sultan et chevalier picard. La vérité, déjà, n’était pas dans l’orgueil stérile et les imprécations ; il était dans la tendresse, la faiblesse, l’acceptation.

C’est en épousant la terre qu’on s’élève au-dessus d’elle.

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Porte des étoiles


Dans sa troisième Méditation sur la beauté, dont je lis un passage, François Cheng écrit :

“une beauté authentiquement incarnée n’est jamais beauté d’une simple figure isolée. Elle est transfiguration par la grâce de la rencontre d’une lumière intérieure et d’une autre lumière donnée là depuis toujours, mais tant de fois obscurcie. Transfiguration est à entendre ici comme ce qui se transforme de l’intérieur, et également comme ce qui transparaît dans l’espace de vie entre le fini et l’infini, entre le visible et l’invisible.”

François Cheng essaie d’expliquer ce phénomène, cet étrange pouvoir de la beauté qui tout à la fois donne accès à l’être qui en est le porteur et au monde. Et dans cette quête, il retient d’Augustin l’idée que “la beauté résulte de la rencontre de l’intériorité d’un être et de la splendeur du cosmos.“. Non pas seulement que la beauté d’un être serait un reflet de la beauté du monde mais parce que la beauté et le regard ouvriraient sur l’au-delà du monde, sur ce qui, en le monde, lui échappe.

Ainsi pour la Joconde. François Cheng reprend une analyse de France Quéré qui voit dans le paysage qui entoure Mona Lisa un écho de son paysage intérieur, et dans l’énigme de son sourire un reflet de l’étonnement, du vertige qui surgit de notre confrontation au monde. Les yeux de Mona Lisa spiritualisent le monde ou plutôt sa beauté est cette spiritualisation du monde elle-même.

“Son sourire et son regard sont alors le signe d’une intuitive prise de conscience, celle d’un don qui vient de très loin. “

Une porte des étoiles. C’est ainsi que depuis toujours je me plonge dans les yeux pleins d’étoiles de celle que j’aime, qui m’ouvre à la profondeur et à la beauté du monde.



Le texte complet de ma lecture maintenant, qui a notamment pour sujet la Joconde :

“A la lumière de l’âme, il nous est bon de revenir un moment à Mona Lisa, à son regard et à son sourire. Il y a véritablement un mystère du regard. D’où vient la beauté d’un regard ? Tient-elle du seul aspect physique des yeux : paupières, cils, teinte de l’iris, etc. ? La beauté physique des yeux peut certainement y contribuer, dans la mesure où cette beauté est susceptible d’éveiller chez l’être qui en a été gratifié le sens de la beauté. Or, nous l’avons dit,  la vraie beauté est justement conscience de la beauté et élan vers la beauté. Mais à cause de cela même, le regard est plus que les yeux. Toutes les langues n’émettent-elles pas l’idée que les yeux sont “la fenêtre de l’âme” ? La beauté du regard vient d’une lumière qui sourd de la profondeur de l’Être ? Elle peut aussi venir d’une lumière venant de l’extérieur et qui l’éclaire, notamment lorsque le regard capte dans l’instant quelque chose de beau, ou qu’il rencontre un autre regard d’amour et de beauté.

Chacun a déjà vécu ce moment émouvant  où, lors d’un spectacle ou d’un concert de haute qualité, tous les participants ont le visage transfiguré, tant il est vrai que la beauté attire la beauté, augmente la beauté, élève la beauté. Cela est conforme à ce que nous lisions encore chez saint Augustin : la beauté résulte à ses yeux de la rencontre de l’intériorité d’un être et de la splendeur du cosmos, laquelle, pour lui, est le signe de la gloire de Dieu. Cette rencontre supprime, en quelque sorte, la séparation de l’intérieur et de l’extérieur.

Si la beauté du monde forme un paysage, l’âme d’un être est elle aussi paysage, ce que Verlaine exprime par le vers : “Votre âme est un paysage choisi…” et que l’esthétique chinoise désigne par le terme “sentiment-paysage”. Le paysage de l’âme est fit de nostalgies et de rêves, de frayeurs et d’aspirations, de scènes vécues et de scènes pressenties.

Tournons alors notre regard, pour la troisième fois, vers la Joconde. N’y aurait-il pas une clé pour ouvrir l’énigme de son regard ? Ne serait-ce point ce paysage brumeux tout à la fois lointain et proche qui se profile derrière elle ? Ici écoutons France Quéré qui, dans Le Sel et le Vent, écrit :

“Dans des formes de rocs et de lacs éclate l’étrange sonde d’un monde intérieur […] A hauteur des épaules [de Mona Lisa], commence un ocre paysage au relief accidenté que parcourent des efflorescences de rochers. A gauche, le sentier débouche sur les eaux grises d’un la, striées par les ombres de rochers en surplomb. Ce sont des chevauchements de pierres, de crinières, de farouches encolures, des museaux difformes qui dressent au dessus de l’onde le sursaut de leur colère pétrifiée. Une violence préhistorique barre le regard… A droite, du côté où se lèvent les lèvres de la jeune femme, le sentier remonte le cours limoneux de la rivière, se faufile de gradin en gradin, parmi les éboulis de pierres, parvient enfin au rebord d’un second lac, élevé au-dessus du premier… C’est un autre monde, immatériel, immensément recueilli vers lequel le sourire et le mouvement des yeux subtilement nous fait signe. le lac d’altitude s’irise à peine de quelques lueurs. Mais les malédictions de l’ombre et de l’obstruction sont vaincues. D’autres rochers s’élèvent, ils n’enténèbrent ni ne ferment plus rien. Leur ombre dessine un cerne, suggère une transparence, laisse intact le miroir des eaux… Entre les deux rivages purifiés s’ouvre une brèche où l’eau et la lumière confondent leur or, et ensemble s’éloignent vers l’infini. Est-ce un dieu qui accueille l’homme voyageur ? Est-ce la joie d’une intelligence parvenue au faîte de sa méditation ? […] Est-ce l’enfance retrouvée, embellie par les lointains du souvenir ? [un rêve humain commence là, à hauteur des yeux et du front pur. Ses aubes sont plus belles encore que les collines de Florence aux premiers rayons du jour.”

Compte tenu de ce paysage originel qui la porte, un paysage qui contient déjà la promesse de la beauté, la Joconde nous apparaît non plus comme le simple portrait d’une femme socialement située, mais comme la miraculeuse manifestation de cette beauté virtuelle que promet l’univers dès son origine. Son sourire et son regard sont alors le signe d’une intuitive prise de conscience, celle d’un don qui vient de très loin. Ils nous signifient surtout qu’une beauté authentiquement incarnée n’est jamais beauté d’une simple figure isolée. Elle est transfiguration par la grâce de la rencontre d’une lumière intérieure et d’une autre lumière donnée là depuis toujours, mais tant de fois obscurcie. Transfiguration est à entendre ici comme ce qui se transforme de l’intérieur, et également comme ce qui transparaît dans l’espace de vie entre le fini et l’infini, entre le visible et l’invisible.”


En introduction et conclusion musicales, Pavane pour une infante défunte, de Maurice Ravel.

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Un métal qui résonne


 

Etty Hillesum terminait sa lettre de décembre 1942 par la phrase suivante :

Je pense, avec une naïveté puérile peut-être mais tenace, que si cette terre redevient un jour tant soit peu habitable, ce ne sera que par cet amour dont le juif Paul a parlé jadis aux habitants de la ville de Corinthe au treizième chapitre de sa première lettre.

Le treizième chapitre de la première épître aux Corinthiens est ce texte magnifique, et parfois obscur, qui, dans la traduction œcuménique, commence par les mots :

Quand je parlerais en langues,

celle des hommes et celle des anges,

s’il me manque l’amour,

je suis un métal qui résonne,

une cymbale retentissante.

Le métal qui résonne, c’est ce langage qui ressemble à celui des hommes, voire à celui des anges, mais qui ne dit que du bruit, qui ne porte ni mélodie, ni sens : on entend quelque chose mais derrière, il n’y a rien. 

Ce qui manque, c’est l’harmonie, c’est la beauté, c’est le sens, c’est la chair, tout ce qui ne peut venir que du souffle, de l’esprit – de ce que Paul appelle amour ou charité.

Cet amour, Paul ne le définit pas. Il en énonce des attributs :

L’amour prend patience, 

l’amour rend service,

il ne jalouse pas, il ne plastronne pas,

il ne s’enfle pas d’orgueil,

il ne fait rien de laid,

il ne cherche pas son intérêt,

il ne s’irrite pas, 

il n’entretient pas de rancune, 

il ne se réjouit pas de l’injustice, 

mais il trouve sa joie dans la vérité.

Il excuse tout, il croit tout, 

il espère tout, il endure tout.

On ne va pas examiner chaque mot et chercher ce qu’est l’amour en décomposant le texte au scalpel. Il ne s’agit pas d’une définition et encore moins d’une recette. L’amour dont parle Paul  – et c’est justement pourquoi il en parle ainsi – ne se laisse pas appréhender comme une chose. Il est justement ce qui ne se réduit pas à une chose. Il est une poésie, une musique, un mouvement de l’âme, une attitude. Il est presque tout entier dans la façon : dans la manière et l’intention.

 

Comme les choses les plus essentielles, l’amour est dans la tension – je veux dire dans la réinvention et la recréation permanentes. Il n’est pas un donné, un bien qu’on posséderait et qui nous serait pour toujours acquis ; il est fluide et mouvant comme l’eau vive. Il ne s’acquiert pas ; il se vit et se suit, comme un chemin.  Il est le chemin, la voie.

L’amour, c’est ce sourire qui se dessine sur les lèvres de l’ange. Le mouvement même du sourire qui se forme et qui éclaire le monde de sa présence.

 


En introduction et conclusion musicales, le tout début et la toute fin de Bladi, de Souad Massi, dont la musique ne résonne certes pas comme un métal !

Westerbork

Le moindre atome de haine ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore


En décembre 1942, Etty Hillesum, malade, a été autorisée à quitter Westerbork. Elle y reviendra, définitivement, en juin 1943, et sera déportée à Auschwitz le 7 septembre de la même année. Elle y mourra le 30 novembre.

A l’automne 1942, elle a promis à un autre détenu, Herbert Kruskal, de dépeindre la vie à Westerbork dans une lettre à deux soeurs, amies de Kruskal. C’est cette longue lettre que je lis.

On y trouve décrite, par touches de toutes tailles, la vie à Westerbork, et c’est un extraordinaire document dont la lecture fait pleurer et sourire, pleurer plus souvent que sourire mais sourire cependant. Qu’on le lise ou l’écoute.

Mais on y trouve aussi Etty Hillesum et le regard plein de franchise et de simplicité que cette jeune femme, qui sait voir les fleurs poussant entre les barbelés, jette sur la noirceur des choses :

Lorsque le premier convoi est passé entre nos mains, nous avons cru un moment ne plus pouvoir jamais rire ou être gais, nous nous sommes sentis changés en d’autres êtres, soudain vieillis, étrangers à toutes nos anciennes amitiés.

Mais ensuite, lorsqu’on revient parmi les hommes, on s’aperçoit que partout où il y a des hommes, il y a de la vie, et que la vie est toujours là dans ses innombrables nuances – “avec un rire et une larme” pour reprendre l’expression populaire.

On trouve dans ces lettres la femme qui a appris, ou peut-être toujours su, ce que sont les hommes et leur misère, et qui la décrit avant d’aller à leur secours, ce qu’elle fera avec abnégation :

Parmi ceux qui échouent sur cet aride pan de lande de cinq cents mètres de marge sur six cents de long, on trouve aussi des vedettes de la vie politique et culturelle des grandes villes. Autour d’eux, les décors de théâtre qui les protégeaient ont été soudain emportés par un formidable coup de balai et les voilà, encore tout tremblants et dépaysés, sur cette scène nue et ouverte aux quatre vents qui s’appelle Westerbork. Arrachées à leur contexte, leurs figures sont encore auréolées de l’atmosphère palpable qui s’attache à la vie mouvementée d’une société plus complexe que celle-ci.

Ils longent les minces barbelés et leurs silhouettes se découpent en grandeur réelle, vulnérables, sur l’immense plaine du ciel. Il faut les avoir vus marcher ainsi.

La solide armure que leur avait forgée position sociale, notoriété et fortune est tombée en pièces, leur laissant pour tout vêtement la mince chemise de leur humanité. Ils se retrouvent dans un espace vide, seulement délimité par le ciel et la terre et qu’il leur faudra meubler de leurs propres ressources intérieures – il n’y a plus rien d’autre.

On trouve aussi, sous la plume de cette jeune femme qui connaît l’amour et que l’amour illumine, la volonté, au cœur de la nuit, de porter une clarté :

Si nous ne sauvons des camps, où qu’ils se trouent, que notre peau et rien d’autre, cela ne suffira pas. Ce qui importe, en effet, ce n’est pas de rester en vie coûte que coûte, mais la façon de rester en vie. Il me semble parfois que toute situation nouvelle, qu’elle soit meilleure ou pire, comporte en soi la possibilité d’enrichir l’homme de nouvelles clartés. Et si nous abandonnons à la décision du sort les dures réalités auxquelles nous sommes inexorablement confrontés, si nous ne leur offrons pas dans nos têtes un abri pour les y laisser décanter et se muer en facteurs de mûrissement, en substances dont nous puissions extraire un sens, – cela voudra dire que notre génération n’est pas armée pour la vie.

Je sais, ça n’est pas si simple, et pour nous, juifs, moins encore que pour d’autres, mais si, au dénuement général du monde d’après-guerre, nous n’avons à offrir que nos corps sauvés au prix du sacrifice de tout le reste, et non ce nouveau sens jailli des plus profonds abîmes de notre détresse et de notre désespoir, cela ne suffira pas. De l’enceinte même des camps, de nouvelles pensées devront rayonner vers l’extérieur, de nouvelles intuitions devront étendre la clarté autour d’elles et, par-delà nos clôtures de barbelés, rejoindre d’autres intuitions nouvelles que l’on aura conquises hors des camps au prix d’autant de sang et dans des conditions devenues peu à peu aussi pénibles. Et, sur la base commune d’une recherche sincère de réponses propres à éclaircir le mystère de ces événements, nos vies précipitées hors de leur cours pourraient peut-être faire un prudent pas en avant.

Et puis il y a surtout la femme qui, au fond de la catastrophe haineuse dont elle est la victime et dont elle mourra bientôt, refuse de renvoyer cette haine et de la faire grandir :

Ce long bavardage vous a peut-être induites à supposer que je vous ai effectivement donné une description de Westerbork. Mais lorsque j’évoque à part moi ce camp de Westerbork avec toutes ses facettes, son histoire mouvementée, son dénuement matériel et moral, je sens que j’ai lamentablement échoué. Et de surcroît, il s’agit d’un récit très subjectif. Je conçois qu’on puisse en faire un autre, plus habité par la haine, l’amertume et la révolte.

Mais la révolte, qui attend pour naître le moment où le malheur vous atteint personnellement, n’a rien d’authentique et ne portera jamais de fruits.

Et l’absence de haine n’implique pas nécessairement l’absence d’une élémentaire indignation morale.

Je sais que ceux qui haïssent ont à cela de bonnes raisons. Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours la voie la plus facile, la plus rebattue ? Au camp, j’ai senti de tout mon être que le moindre atome de haine ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore. Et je pense, avec une naïveté puérile peut-être mais tenace, que si cette terre redevient un jour tant soit peu habitable, ce ne sera que par cet amour dont le juif Paul a parlé jadis aux habitants de la ville de Corinthe au treizième chapitre de sa première lettre.

J’aime aussi que cette lettre commence par cette histoire de teinture. Cette teinture pour cheveux qu’Etty a pensé à ramener à une jeune femme du camp qui le lui avait demandé. Cette jeune coquette ne sera bientôt plus que cendres et Etty le sait – à tout le moins s’en doute. Et elle a pourtant ce geste d’humanité : lui ramener de la teinture pour qu’elle se sente belle.


En introduction et conclusion musicales, Le Roi de Thulé, un poème de Goethe mis en musique par Schubert et chanté ici par Barbara Hendricks accompagnée de Radu Lupu.

Parce que, que l’abomination ait été commise par le peuple le plus cultivé et le plus philosophe d’Europe, cela a toujours ajouté de la tristesse et de la désillusion, nourri un doute en moi sur les vertus de la raison et poussé à ne pas entièrement m’y fier.

Elie priant

Prières


Il y a dans Le Mesnevi, de Djalal Al-Dîn Rûmi (Rûmi), un petit conte intitulé Elie. C’est celui que je lis. Le voici :

Il y avait un homme qui, chaque nuit, mangeait des friandises en invoquant le nom de Dieu. Un jour, Satan lui dit :

“Ô homme sans dignité, tais-toi ! Jusqu’à quand répéteras-tu le nom de Dieu ? Tu vois bien qu’il ne te répond pas !”

L’homme eut le coeur brisé par ces paroles et ce fut dans cet état d’esprit qu’il tomba dans le sommeil. Il fit alors un rêve et vit Elie qui lui disait :

“Pourquoi as-tu cessé de répéter le nom de Dieu ?”

L’homme répondit :

“C’est parce que je n’ai eu aucune réponse et j’ai craint qu’il ne m’ait chassé de sa porte !”

Elie dit alors :

“Dieu nous dit : “C’est parce que j’ai accepté ta prière que je continue à t’entretenir dans cette préoccupation.””

Ta crainte et ton amour sont des prétextes pour entretenir ton intimité avec Dieu. Le seul fait que tu continues à prier t’annonce que tes prières sont acceptées.

J’aime beaucoup ce conte, sa morale et le fait que Rûmi ait mis ce propos dans la bouche d’Elie. C’est le geste de foi, est-il ici raconté, qui construit la foi et qui en est la preuve comme c’est le geste d’amour qui construit l’amour et qui en est la preuve. Un geste toujours recommencé, comme l’est la prière, car l’amour et la foi sont tension et doivent à chaque instant être renouvelés. Ils sont ce renouvellement.

“Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé”, disait d’ailleurs également, avant Pascal, Rûmi.

Et puis j’aime dans ce conte le portrait de Satan, l’incarnation du Mal, dépeint ici comme celui qui désespère, celui par lequel l’abattement advient, et également comme celui qui confond le majeur et le mineur, l’aspiration à Dieu et le fait de manger des friandises, comme si tout se valait…

tripes

Les mille et une nuits : le nettoyeur de tripes


La 386ème nuit touche presque à sa fin lorsque Shéhérazade, la sublime conteuse, commence l’histoire du nettoyeur de tripes, qui durera trois nuits supplémentaires. C’est cette histoire, une de ces courtes anecdotes qu’elle dit être tirées d’un recueil appelé Le parterre fleuri de l’esprit et le jardin de la galanterie(*), que je lis. 

C’est une histoire légère, gracieuse, coquine et pleine d’aimable moquerie pour les balourds d’hommes que nous sommes, vantards et prétentieux, naïfs et grossiers, qui croyons conquérir et finissons toujours par nous faire rouler par les femmes, ces créatures pleines de charme, de finesse et d’intelligence.


L’histoire se passe à La Mecque, centre sacré de l’Islam et son début au lieu le plus sacré qui soit, la Kaaba, dont les pèlerins venus du monde font le tour sept fois. C’est là que :

un homme se détacha du groupe, s’approcha du mur de la Kaaba, et prenant des deux mains le voile sacré qui recouvrait tout l’édifice, se mit dans l’attitude de la prière et, avec un accent qui lui partait du fond du coeur, s’écria : “Fasse Allah que de nouveau cette femme s’irrite contre son mari, pour que je puisse coucher avec elle !”

J’aime que cette histoire commence par un sacrilège commis le long de la Kaaba. Non que j’aime les sacrilèges pour eux-mêmes mais parce que la capacité d’une civilisation ou d’une religion à rire d’elle même et à accepter qu’on se moque d’elle – dès lors que cette moquerie – cette espièglerie comme vient de me le souffler un article de Célestine – n’emporte ni haine, ni vulgarité ni atteinte à la dignité – me paraît vraiment un signe de grandeur – et le refus de cette moquerie la marque la plus évidente du repli et de la décadence.

A l’époque où Les mille et une nuits sont écrits, d’abord en Perse puis dans l’ensemble de l’aire musulmane, l’Islam rayonne. Bagdad, Ispahan, Mossoul, Damas, sont les cœurs battants du monde, les grands carrefours de rencontre et d’échange entre l’Orient et l’Occident. Et c’est dans cette apogée et cette luxuriance que naissent Les mille et une nuits, bijou de finesse et de joie, de délicatesse et d’humour, qu’incarne merveilleusement Shéhérazade, cette jeune femme pleine d’attraits qui, au delà de sa maîtrise de la “chose ordinaire”, comme dit le narrateur, gagne nuit après nuit son salut puis l’amour du roi Schahriar par son talent de conteuse et l’enchantement de son verbe.

De la première à la dernière nuit, Les contes des mille et une nuits racontent la victoire de la douceur sur la violence, de l’intelligence sur la force, de la générosité sur l’égoïsme, du courage et de l’amour sur la peur et le repli. Ils chantent la beauté et la drôlerie du monde, la pétillance et le charme d‘être là. Ils sont une ode à la joie et au bonheur de vivre, cet élan vital qui, comme le rayonnement fossile dont parlent les astronomes, anime les créatures et la création.


Et telles sont les histoires splendides nommées Mille et une nuits, avec ce qu’il y a en elles de choses extraordinaires, d’enseignements, de prodiges, d’étonnements et de beauté.

Mais Allah est plus savant. Et seul il peut distinguer dans tout cela ce qui est vrai et ce qui n’est pas vrai. Il est l’Omniscient !

Or louanges et gloire, jusqu’à la fin des temps, à Celui qui reste intangible dans Son éternité, qui change à son gré les événements et n’éprouve aucun changement, le Maître du Visible et de l’Invisible, le Seul Vivant ! Et la prière et la paix et la plus choisie des bénedictions sur l’élu du suprême Potentat des deux mondes, notre seigneur Môhammad, Prince des Envoyés, le joyau de l’Univers ! A Lui notre recours pour une heureuse et bienheureuse fin !


Notes

La traduction utilisée est celle de Joseph Charles Mardrus, beaucoup plus pétulante que celle de Galland, faite à l’époque de Louis XIV et expurgée de tout érotisme.

Le dessin date de nombreuses années. Il représente plus un homme bleu, un touareg, que l’habitant de La Mecque que raconte le conte mais tant pis !

(*) Le Parterre fleuri de l’esprit et le Jardin de la galanterie

A la 373ème nuit, Shéhérazade a terminé l’histoire de la reine Yamlika, princesse souterraine. Et le texte dit :

“Lorsque Shéhérazade eut fini de raconter cette histoire extraordinaire,le roi Schahriar tout d’un coup s’écria : “Je sens un grand ennui m’envahir l’âme, Schéhérazade. Fais donc bien attention car si cela continue je crois bien que demain matin ta tête sera d’un côté et ton corps de l’autre.” Shéhérazade, sans se troubler, répondit : “Dans ce cas, Ô Roi fortuné, je vais te raconter une ou deux petites histoires, juste de quoi passer la nuit. Après cela, Allah est l’Omniscient !”. Et le roi Schahriar demanda : “Mais comment vas-tu faire pour me trouver une histoire à la fois courte et amusante ?” Schéhérazade sourit et dit : “Justement, Ô Roi fortuné, ce sont ces histoires là que je connais le mieux. Je vais donc te raconter à l’instant une ou deux petites anecdotes tirées du Parterre fleuri de l’esprit et du Jardin de la galanterie. Et après cela, je veux avoir la tête coupée !”.

terre

Maison commune

 


La lettre encyclique Loué sois-tu (Laudato si) tire son nom de l’action de grâce tant de fois répétée dans le Cantique de frère Soleil, de François d’Assise. C’est un long texte consacré à la crise écologique et sociale dans laquelle nous nous enfonçons et à la nécessité de travailler à ce que le sous-titre appelle la “sauvegarde de la maison commune”.

Le passage que je lis – mais l’idée se retrouve en de nombreux endroits et elle est au fondement de l’encyclique – est qu’on ne peut pas plus séparer la crise écologique de la crise sociale qu’on ne peut séparer le sort de la nature de celui de l’homme parce que tous formons une fratrie.

Il y a une crise sociale, une crise du développement, une crise de l’inégalité entre les hommes, à l’échelle locale comme à l’échelle planétaire. Et l’urgence écologique ne saurait nous absoudre de notre complaisance vis-à-vis des problèmes sociaux :

“Il est vrai que nous devons nous préoccuper que d’autres êtres vivants ne soient pas traités de manière irresponsable. Mais les énormes inégalités qui existent entre nous devraient nous exaspérer particulièrement, parce que nous continuons à tolérer que les uns se considèrent plus dignes que les autres. Nous ne nous rendons plus compte que certains croupissent dans une misère dégradante, sans réelle possibilité d’en sortir, alors que d’autres ne savent même pas quoi faire de ce qu’ils possèdent, font étalage avec vanité d’une soi-disant supériorité, et laissent derrière eux un niveau de gaspillage qu’il serait impossible de généraliser sans anéantir la planète. Nous continuons à admettre en pratique que les uns se sentent plus humains que les autres, comme s’ils étaient nés avec de plus grands droits.”

Il ne peut être fait fi du sort des hommes, du sort de chacun des hommes au prétexte que c’est la collectivité des hommes qui est responsable de la salissure du monde :

“Le sentiment d’union intime avec les autres êtres de la nature ne peut pas être réel si en même temps il n’y a pas dans le cœur de la tendresse, de la compassion et de la préoccupation pour les autres êtres humains. L’incohérence est évidente de la part de celui qui lutte contre le trafic d’animaux en voie d’extinction mais qui reste complètement indifférent face à la traite des personnes, se désintéresse des pauvres, ou s’emploie à détruire un autre être humain qui lui déplaît. Ceci met en péril le sens de la lutte pour l’environnement. Ce n’est pas un hasard si dans l’hymne à la création où saint François loue Dieu pour ses créatures, il ajoute ceci : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour toi ». Tout est lié. Il faut donc une préoccupation pour l’environnement unie à un amour sincère envers les êtres humains, et à un engagement constant pour les problèmes de la société.”

Inversement, imaginer que l’homme pourrait s’en tirer seul, croire que c’est entre le reste de la création et lui que se dresse la seule véritable barrière à défendre, c’est se leurrer. Car la dignité de l’homme est atteinte dans toute cruauté, quelle qu’en soit la victime :

“L’indifférence ou la cruauté envers les autres créatures de ce monde finissent toujours par s’étendre, d’une manière ou d’une autre, au traitement que nous réservons aux autres êtres humains. Le cœur est unique, et la même misère qui nous porte à maltraiter un animal ne tarde pas à se manifester dans la relation avec les autres personnes. Toute cruauté sur une quelconque créature « est contraire à la dignité humaine.”.

Tout est lié. Et pas seulement de manière extérieure, par un effort de la raison ou même un sentiment d’altruisme mais par une conscience plus intime, plus intuitive des choses. Ce qui nous lie, ce qui nous fait tutoyer le monde, c’est la conscience d’une appartenance commune, la conscience d’une fraternité, ce que Romain Rolland appelait le sentiment océanique et que le pape explique par la croyance ancrée en nous d’être les enfants de la même création, du même créateur :

“Créés par le même Père, nous et tous les êtres de l’univers, sommes unis par des liens invisibles, et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble. Je veux rappeler que « Dieu nous a unis si étroitement au monde qui nous entoure, que la désertification du sol est comme une maladie pour chacun et nous pouvons nous lamenter sur l’extinction d’une espèce comme si elle était une mutilation »”.


 

En introduction musicale, Greensleeves, dans l’interprétation de Luca Pianca.


Et maintenant, le texte lu : V du deuxième chapitre de la Lettre encyclique Laudato Si (Sur la sauvegarde de la maison commune)

V. UNE COMMUNION UNIVERSELLE

89. Les créatures de ce monde ne peuvent pas être considérées comme un bien sans propriétaire : « Tout est à toi, Maître, ami de la vie » (Sg 11, 26). D’où la conviction que, créés par le même Père, nous et tous les êtres de l’univers, sommes unis par des liens invisibles, et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble. Je veux rappeler que « Dieu nous a unis si étroitement au monde qui nous entoure, que la désertification du sol est comme une maladie pour chacun et nous pouvons nous lamenter sur l’extinction d’une espèce comme si elle était une mutilation ».[67]

90. Cela ne signifie pas que tous les êtres vivants sont égaux ni ne retire à l’être humain sa valeur particulière, qui entraîne en même temps une terrible responsabilité. Cela ne suppose pas non plus une divinisation de la terre qui nous priverait de l’appel à collaborer avec elle et à protéger sa fragilité. Ces conceptions finiraient par créer de nouveaux déséquilibres pour échapper à la réalité qui nous interpelle.[68] Parfois on observe une obsession pour nier toute prééminence à la personne humaine, et il se mène une lutte en faveur d’autres espèces que nous n’engageons pas pour défendre l’égale dignité entre les êtres humains. Il est vrai que nous devons nous préoccuper que d’autres êtres vivants ne soient pas traités de manière irresponsable. Mais les énormes inégalités qui existent entre nous devraient nous exaspérer particulièrement, parce que nous continuons à tolérer que les uns se considèrent plus dignes que les autres. Nous ne nous rendons plus compte que certains croupissent dans une misère dégradante, sans réelle possibilité d’en sortir, alors que d’autres ne savent même pas quoi faire de ce qu’ils possèdent, font étalage avec vanité d’une soi-disant supériorité, et laissent derrière eux un niveau de gaspillage qu’il serait impossible de généraliser sans anéantir la planète. Nous continuons à admettre en pratique que les uns se sentent plus humains que les autres, comme s’ils étaient nés avec de plus grands droits.

91. Le sentiment d’union intime avec les autres êtres de la nature ne peut pas être réel si en même temps il n’y a pas dans le cœur de la tendresse, de la compassion et de la préoccupation pour les autres êtres humains. L’incohérence est évidente de la part de celui qui lutte contre le trafic d’animaux en voie d’extinction mais qui reste complètement indifférent face à la traite des personnes, se désintéresse des pauvres, ou s’emploie à détruire un autre être humain qui lui déplaît. Ceci met en péril le sens de la lutte pour l’environnement. Ce n’est pas un hasard si dans l’hymne à la création où saint François loue Dieu pour ses créatures, il ajoute ceci : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour toi ». Tout est lié. Il faut donc une préoccupation pour l’environnement unie à un amour sincère envers les êtres humains, et à un engagement constant pour les problèmes de la société.

92. D’autre part, quand le cœur est authentiquement ouvert à une communion universelle, rien ni personne n’est exclu de cette fraternité. Par conséquent, il est vrai aussi que l’indifférence ou la cruauté envers les autres créatures de ce monde finissent toujours par s’étendre, d’une manière ou d’une autre, au traitement que nous réservons aux autres êtres humains. Le cœur est unique, et la même misère qui nous porte à maltraiter un animal ne tarde pas à se manifester dans la relation avec les autres personnes. Toute cruauté sur une quelconque créature « est contraire à la dignité humaine».[69] Nous ne pouvons pas considérer que nous aimons beaucoup si nous excluons de nos intérêts une partie de la réalité : « Paix, justice et sauvegarde de la création sont trois thèmes absolument liés, qui ne pourront pas être mis à part pour être traités séparément sous peine de tomber de nouveau dans le réductionnisme ».[70] Tout est lié, et, comme êtres humains, nous sommes tous unis comme des frères et des sœurs dans un merveilleux pèlerinage, entrelacés par l’amour que Dieu porte à chacune de ses créatures et qui nous unit aussi, avec une tendre affection, à frère soleil, à sœur lune, à sœur rivière et à mère terre.