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J’y gagne à cause de la couleur du blé

Dans le chapitre XXI du Petit prince, qui est lu ici, le renard apprend au Petit prince qu’il faut, avec douceur, patience et tendresse, apprivoiser les êtres pour les connaître vraiment, que quand on les a apprivoisés on les aime, que les aimant on en dépend, et qu’en dépendant, les perdre cause de la peine.

Pourquoi alors cherche-t-on à les apprivoiser et à les aimer ?, demande le Petit prince. Qu’y gagne-t-on ? « On y gagne à cause de la couleur des blés », répond le renard qui explique que, pour celui qui n’aime pas, les blés ne sont rien ou presque rien : ils sont vides de sens et anonymes, des plantes nourricières semblables aux autres plantes. Mais que depuis que lui, le renard, aime le Petit prince, il a découvert autre chose en le blé : un rappel de la chevelure blonde de son ami, un souvenir tendre qui lui revient quand le vent caresse les épis ; une émotion qui l’étreint quand, au détour du chemin, il aperçoit ce blé jaillissant vers le soleil. Ce qu’il a gagné, c’est cela : la résonnance du monde, le surgissement de mille correspondances qui transforment un monde étranger en un monde que peuple l’être aimé.

« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé« , écrivait Lamartine, et c’est un peu de cette idée, retournée et contraposée, qu’exprime le renard d’Antoine de Saint-Exupéry : l’amour peuple le monde. Il le peuple et l’enchante tout en même temps, l’illuminant et le rendant complice de l’élan qui nous porte vers l’être aimé. L’amour accroche de joyeuses clochettes à tous les êtres, à toutes les choses, fait vibrer les paysages et resplendir les cieux, transforme la grenouille en princesse, la Bête en prince charmant, et ouvre aux hommes la porte des étoiles.

C’est pour connaître cela, pour reconnaître le monde, pour le reconnaître comme sien et l’habiter au lieu de le traverser comme le ferait un étranger, délié de tout et altéré de solitude, que le renard a voulu être apprivoisé, a voulu tisser des liens, se dégager de la minéralité du désert pour aller vers les autres vivants et s’abreuver de leur amour.

Il y a ainsi, au milieu du désert, poussant d’on-ne-sait où, vivant d’on-ne-sait quoi, des fleurs jaillissant du sable. Rien alentour : des cailloux, des pierres, du sable roux qui jaunit quand le soleil est haut. Et soudain, cette tige qui monte au  bout de laquelle se balance la féminité d’un calice. Un miracle né du lien tissé entre une abeille et une crotte de dromadaire, un papillon et les restes d’un fennec, que sais-je encore ?… Mais la fleur est là, née d’une rencontre éphémère et hasardeuse, peuplant la minéralité de sa fragile souplesse,  rappelant à la vie, au mouvement et à la fluidité cet espace de pierres, désaltérant le monde de sa seule présence.

La fleur est là, miraculeuse, rappelant tout ce dont elle est née, ces rencontres de hasard et le flot de la vie. Et elle était l’aimée. Et elle était tous ceux que j’aime. Et elle était le monde, plein de promesses sous les caresses de la brise du matin.


PS : la photo de titre montre un champ de blé poussant dans l’écrin de verdure d’une oasis surgissant du désert près de Taghbalt, au sud du Maroc.

La fleur  a été photographiée non loin de là.

PS : On pourra également écouter une conférence de 2003 de Philippe Forest, professeur à Nantes, que France Culture vient de rediffuser : « Pourquoi il faut absolument relire le Petit prince ».

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Les couverts à chapeaux (épisode 4)

Quatrième et dernier épisode

La scène m’avait marqué et m’avait incité, quelques semaines plus tard, à me rendre chez Hermès pour me faire présenter un modèle qui, exposé depuis peu dans la vitrine, avait attiré mes regards. Il était mis en scène d’une fort jolie façon, suspendu par des fils invisibles et comme flottant dans l’air au dessus d’un monticule qu’un œil averti devinait composé de lambeaux de couvre-chef : on y discernait des restes de casquettes et de panamas, des dépouilles de hauts de forme et de bérets, des fragments de casques et de bombes, des reliquats de toques et de bonnets : feutre, laine, paille, acier, plumes, cuir et matières plastiques se côtoyaient dans cet enchevêtrement hétéroclite et coloré qui, tel une allégorie, désignait au passant la fonction première des couverts à chapeaux : transformer la forme en informe, l’objet en son déchet, la chose en sa substance, et prêter ainsi main-forte au grand mouvement universel de l’entropie, au grand flux du pourrissement et de la mort dont les sages disent qu’il est aussi la source de la vie.

Je demeurai un moment sur le seuil, observant le défilé des clients, la ronde des vendeurs et des vendeuses, le subtil manège que dessinait, dans l’espace clos de la boutique, le tournoiement de ces êtres qu’on eut dit enivrés. Les vendeuses, surtout, me fascinaient : leur grâce, faite d’un mélange de hiératisme et de simplicité (cette simplicité sereine qu’il est permis d’arborer à qui sait être belle) parfumait l’air comme l’eut fait un parfum, embaumant leurs moindres gestes et suffisant à les habiller. Non qu’elles fussent en quoi que ce soit dénudées. Mais parce que quelque chose se rajoutait à leurs vêtements, un on-ne-sait-quoi fait de douceur hautaine qui laissait penser qu’en toutes situations, elles seraient plus à l’aise et plus naturelles que les clients balourds que nous étions, engoncés dans de larges draperies.

Ayant pénétré dans le magasin, je me dirigeai vers un comptoir et demandai à voir le modèle exposé en vitrine. La vendeuse acquiesça, partit et revint bientôt, tenant entre ses mains l’objet désigné, qu’elle posa sur le comptoir. Il était magnifique  : la corolle était en argent finement ciselé, les articulations des phalanstères, eux mêmes extensibles, montés sur rubis, et les bras périphériques et intérieurs, que tendaient des ressorts dissimulés à l’intérieur du socle, se déployaient et se refermaient sans le moindre à-coup, en dépit de l’extrême légèreté du mécanisme  : « Les couverts à chapeaux, m’expliqua ma belle vendeuse, sont ordinairement d’un maniement délicat qui requiert un long apprentissage. L’un des avantages de ce modèle, en revanche, est d’être entièrement automatique, ce qui rend son usage aisé  : deux petites caméras, situées de part et d’autre de la corolle, envoient à un microprocesseur dissimulé sous le plateau une image tridimensionnelle qui permet à l’appareil de reconnaître immédiatement les contours du couvre-chef et de s’y ajuster. Il peut donc, sans manipulation préalable, être utilisé aussi bien pour les casquettes que pour les hauts-de-forme, pour les chapeau-melon que pour les tricornes, pour les bérets que pour les cônes de clown blanc, l’adaptation étant immédiate et ne demandant aucun réglage manuel. Les instructions d’ores et déjà stockées dans les circuits électroniques de la machine, qui couvrent l’éventail des chapeaux connus à ce jour, peuvent au demeurant, et c’est la seconde caractéristique exceptionnelle de ce modèle, être enrichies par l’insertion de cartes à mémoire qui permettront, au fil du temps, d’élargir la reconnaissance automatique à tous les chapeaux susceptibles d’être inventés ou découverts. L’appareil est donc évolutif puisque outre les 15 000 types de galurins dont les caractéristiques sont d’ores et déjà stockées, et qui vont du bonnet de marin de Houat à la couronne de Charlemagne, il pourra s’adapter à l’évolution de la mode et à ses fantaisies, viendraient-elles de Mars, de Sirius ou d’Aldébaran. ».

Ayant manifesté mon intérêt mais déclaré aussi que, cet achat étant important, il me fallait, avant d’en décider, prendre le temps de la réflexion, je remerciai la vendeuse et quittai la boutique, impressionné par la beauté du mécanisme mais incapable de comprendre l’utilité finale que ces couverts à chapeaux pouvaient avoir.

Or, c’était de tels couverts, quoique d’un modèle moins sophistiqué que celui que j’avais pu voir rue du Faubourg, qu’on m’offrait aujourd’hui.

L’objet, à dire vrai, était admirable : il se composait d’un plateau circulaire en bois formant socle d’où surgissaient, diamétralement opposés, deux mats articulés portant des bras eux-mêmes articulés. Au bout d’un de ces bras se trouvait une fourchette ; un couteau se trouvait au bout de l’autre. Les tiges, les engrenages, les articulations étaient d’une délicatesse extrême, la lame du couteau un rasoir, les pointes de la fourchette des aiguilles fines et perçantes. Une fois mis sous tension, quelques voyants s’illuminaient, un bruit doux et rassurant de lampe cathodique chauffant se faisait entendre et, dans un élégant ballet de jambes d’acier virevoltant, les diverses pièces prenaient place, dans l’attente des instructions.

L’appareil était livré avec un chapeau melon voué à servir de terrain d’expérience. Je le plaçai sur le plateau et, suivant les consignes, indiquai que, partant d’un chapeau de taille 50, je souhaitais obtenir une poudre fine de granulométrie millimétrique.

Au son mat et léger de petits moteurs agissant et interagissant, deux demi cercles métalliques se soulevèrent du plateau pour venir enserrer, de l’intérieur, les parois du chapeau tandis que les bras aux couverts pivotaient et s’abaissaient pour s’immobiliser à quelques millimètres du sommet du melon.

Je pressai un nouveau bouton ; le dépeçage commença. C’était une destruction à la fois inattendue et méthodique, sauvage et maniérée, subtile et brutale. L’appareil connaissait parfaitement la forme de l’objet à détruire mais n’en montrait aucun respect. Il savait, du savoir implanté dans l’architecture de ses circuits de silicium, que l’objet de son découpage était un chapeau qui avait été conçu et réalisé de telle et telle manière mais il niait, dans sa façon de le détruire, qu’il eut connaissance de cette conception. Les bras procédaient pas à-coups, passant d’un bord à l’autre, de droite à gauche, de haut en bas, allant tantôt ici pour s’acharner ensuite là, selon un mouvement supérieurement efficace mais qui mettait le spectateur terriblement mal à l’aise car il semblait dépourvu de tout lien avec la forme originale de l’objet. Et à la fin du processus, quand les couverts, ayant terminé leur office, reprenaient leur place d’attente et qu’il ne restait plus, sur le plateau, qu’un monticule grisâtre, c’était véritablement et à tous points de vue la seule chose qui demeurât, car le chapeau avait été nié, comme sont parfois niés les sentiments par ceux qui ne les comprennent pas.

Et c’est alors que, quant à moi, je compris les propos de ma vieille dame. Il y avait, dans l’opération menée par les couverts à chapeaux, une barbarie absolue. Non dans la destruction elle-même mais dans la façon dont elle était conduite, qui rejetait dans le néant non pas seulement l’objet mais l’idée qu’on en avait eue, non pas seulement la chose mais qu’elle eut existé. Les couverts à chapeaux étaient des analystes : ils ne considéraient pas l’ensemble mais les détails, non pas le tout mais ses parties. Ils mettaient en œuvre un travail d’incompréhension consistant à séparer ce qui n’avait de sens et de raison que pris ensemble, ne voyant que feutre et soie là ou un haut de forme avait été créé, comme on pourrait ne voir que des mots qui se suivent dans une déclaration d’amour, comme on pourrait, d’une lettre qui dit l’immensité et la bénédiction, ne retenir qu’encre et papier.

Les couverts à chapeaux ne se contentaient pas de détruire les assemblages ; ils niaient qu’il y ait eu assemblage et que l’esprit et la vie ait pu produire un au-delà de la matière.

Ils étaient des briseurs de rêves et, avec eux, des réalités que les rêves seuls permettent de construire.

Le lendemain, je les jetai.

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Les couverts à chapeaux (épisode 3)

Troisième épisode du feuilleton

Je m’apprêtais à l’interrompre pour lui dire le bonheur qu’elle devait ressentir à vieillir ainsi, entourée de l’affection des siens lorsque, levant la main pour signifier que son propos n’était pas terminé, elle ajouta  : « Des couverts à chapeaux. Oui, Monsieur, des couverts à chapeaux ! Vous rendez-vous compte ? »

« J’entends bien, répondis-je, Madame la Comtesse, que ce présent soit peu courant et vous accorde volontiers que des chaussures, un sac, un collier ou quelque beau foulard vous auraient peut-être été plus agréables. Il faut toutefois que vous considériez les choses du bon côté. A cet égard, je suis certain qu’en vous offrant un gadget à la mode, et qu’on dit être fort onéreux, vos enfants ont voulu marquer la confiance qu’ils mettaient dans votre ouverture d’esprit et votre jeunesse de cœur, l’une et l’autre les incitant à penser que leur présent vous ferait plaisir. ».

« Mais Monsieur, rétorqua-t-elle, vous parlez comme la jeunesse, je veux dire sans savoir. Si les couverts à chapeaux n’étaient que l’objet inutile que vous semblez penser qu’ils sont, s’ils n’étaient que le fruit monstrueux de quelque imagination épuisée et n’avaient été conçus que pour le plaisir des yeux, comme l’ont dit joliment sur l’autre rive de la Méditerranée, je n’en éprouverais nul souci. Mais, croyez-moi, c’est de tout autre chose qu’il s’agit. Car les couverts à chapeaux ne sont pas l’œuvre des hommes ; ils sont l’œuvre du Malin. ».

Elle avait prononcé ces derniers mots dans un murmure, le buste tout entier penché vers moi, dans un déhanchement qui avait porté sa bouche à mon oreille  : « Le Maître, poursuivit-elle, d’une voix progressivement plus altérée, est plein de ruse ; il tire profit de tout  : de l’orgueil des hommes, de leur concupiscence, de leur lourdeur et de leur légèreté. Et quand l’occasion se présente de faire trébucher l’un d’entre nous, il l’utilise. Et quelle occasion que celle offerte, sur un plateau, par les couverts à chapeaux ! ».

Ayant aperçu la moue qui, à cet énoncé, avait envahi mon visage, elle marqua une pause puis reprit  : « Sans doute pensez-vous qu’il me faut, pour tenir de tels propos, avoir perdu la raison et être devenue une de ces vieilles folles qu’on voit rôder dans le quartier, faisant le tour des églises et des messes en s’accrochant aux basques des curetons. Détrompez-vous. Elles et moi ne sommes pas de la même engeance et j’éprouve à leur endroit si peu de sympathie que, lorsque l’ennui me gagne, c’est sur elles que j’aime à le passer.

Vous paraissez capable de garder un secret ; aussi vais-je vous en confier un. Vous avez certainement remarqué qu’en dépit du dédain qu’elles prétendent porter au monde, les tartufettes dont nous bavardons ont pour singulière habitude de venir, sur cette place, donner du pain aux pigeons. Sans doute éprouvent-elles quelque inavouable jouissance, une fois installée sur leur banc, à voir accourir, roucoulant, ces disgracieux volatiles, et prennent-elles plaisir à l’hommage qu’elles peuvent penser leur être ainsi rendu.

Mais le fait est que, pour ce qui me concerne, je tiens les pigeons en horreur. Et quand j’aperçois, de ma fenêtre qui donne sur la place, l’une de ces dames patronnesses assise sur le banc où nous sommes, distribuant des miettes de pain à ces troupeaux noirâtres comme d’autres le feraient de leur vertu, je me précipite hors de chez moi, descends l’escalier à toute berzingue, puis m’approche doucement, empruntant un chemin qui me permet de ne pas être vue. Arrivée à proximité immédiate du banc où se déroule l’orgie, je me laisse, comme par mégarde, emporter par une quinte de toux qui disperse les volatiles comme le ferait le fracas du fusil d’un chasseur.

Ordinairement, alors, la vieille chouette se retourne, affichant une mine courroucée, mais lorsqu’elle m’aperçoit, toute élégante et proprette, elle esquisse un sourire de compassion. Je fais alors un pas ou deux, feignant une grande fatigue, prend appui sur le dossier du banc et m’éclaircis la gorge comme pour prononcer une parole d’excuse ou de remerciement.

La grenouille de bénitier me fait alors les yeux doux et tend l’oreille, s’attendant à des propos aimables et mielleux. Et c’est alors que je lui jette, du ton le plus vulgaire qui soit  : « Casse-toi, salope, tu pues du cul ! ».

C’est alors une vraie jouissance  : le vieux débris, soudain, se ratatine, porte, dans un geste théâtral, sa main ridée à sa poitrine et ouvre une bouche immense comme si, brusquement, l’oxygène lui manquait. Poussant l’avantage, je m’assieds sur le banc, redresse le buste et lance à l’antiquité un  : « Dis donc, connasse, c’est la crasse dans les oreilles ou l’abus du godemichet qui te rend sourde ? Je t’ai demandé de te barrer. Tu me pompes l’air ! Du vent, du vent ! Fous le camp ! ». Et invariablement, elle se lève, s’éloignant à grandes enjambées tout en marmonnant dans sa moustache.

C’est un jeu puéril, je vous le concède bien volontiers, mais qui a l’heur de me distraire. Et quand, bien carrée sur mon banc, je vois le vieux machin prendre le large, haletant et rouge de honte, c’est un sentiment d’allégresse qui m’emporte, me submerge, me roule, comme le ferait une vague venant se briser sur la plage. »

« Ne croyez donc pas, jeune homme, que ce soit la bigoterie qui me fasse qualifier de diaboliques les couverts à chapeaux. Si j’en parle ainsi, c’est que les couverts à chapeaux… c’est que les couverts à chapeaux ne sont pas ce qu’on croit. ».

J’allais interroger mon interlocutrice sur ce que ces couverts étaient vraiment lorsque surgit le bus, depuis si longtemps attendu. Il me fallut prendre congé. « Au revoir, jeune homme, j’ai pris plaisir à bavarder avec vous.», me lança la vieille dame.

A suivre…

 

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Les couverts à chapeaux (épisode 2)

Deuxième épisode du feuilleton

Des couverts à chapeaux ! C’était le nom d’un appareil étrange, né de l’imagination énervée de quelque industriel en quête d’idées nouvelles. Il était apparu dans les faubourgs crasseux de je-ne-sais quelle ville de l’Asie du sud-est, puis sa mode avait gagné Shanghai et Pékin, traversé la Mer du Japon, puis le Pacifique, envahi les Amériques, atteint l’Europe, enfin, où il était devenu, en quelque mois, le Must incontournable.

A proprement parler et pour autant que je le sache, les couverts à chapeaux ne servaient à rien ; ils se contentaient d’être et d’exprimer, par leur seule existence, le recul incessant des bornes entre lesquelles se déploie le génie de l’homme. Que ce génie fut employé à la réalisation minutieuse d’un on-ne-sait-quoi dépourvu de toute utilité n’était pas pour me déplaire  : il y avait au contraire, dans cet effort constant de mon espèce vers la découverte ou l’invention d’objets toujours plus insignifiants et plus abscons comme un élan éthéré et plein de grâce, une voltige d’autant plus admirable qu’elle ne répondait à aucun besoin. C’était de l’art pour l’art dans sa forme achevée et que la quête de l’inutile, la stérilité aient pu, à cause et en dépit d’elles-mêmes tout à la fois, devenir motrices et fécondes, me réjouissait infiniment.

Des souvenirs, peu à peu, me revenaient. Le plus vieux, et qui pourtant, certes, ne l’était guère, mettait en scène ce présentateur de journal télévisé qui, par un soir d’été, au moment de clore un journal trop évidemment dépourvu de nouvelles pour qu’il se donnât la peine de feindre quelque sérieux, avait, d’un ton moqueur, annoncé aux spectateurs avides de préoccupations et de motifs d’inquiétude, l’éclosion, sur les rivages de la mer de Chine, d’une mode nouvelle et pitoyable. Car, dans ce grand pays qui avait conçu la poudre à canon, le cerf-volant et les tamagoshis, la jeunesse dorée épuisait désormais ses nuits dans la manipulation effrénée et stérile de couverts à chapeaux dont nul adulte ne comprenait le sens. Quelques mois plus tard, ce même présentateur, revenu de sa condescendance, ayant invité le ministre de l’économie à prendre la parole au cours de son journal, avait pu, sans que le moindre sourire se dessine sur ses lèvres, écouter ce personnage empli de son importance plaider pour que les entreprises européennes, qui avaient déjà raté tant de coches, puissent cette fois-ci réunir leurs forces et leurs talents, dont on savait qu’ils étaient grands, pour développer, au niveau de l’Union, une puissante industrie du couvert à chapeaux, enjeu majeur de la technologie moderne !

Il y avait, enfin, cette scène étrange, cette presque aventure, dont j’avais été, il y a quelques mois, le témoin et l’acteur, et dont j’avais retiré ma première véritable curiosité vis-à-vis des couverts à chapeaux.

C’était durant l’automne, place Saint-Sulpice, à l’ombre de la fontaine des évêques, sur un banc où, alors que j’attendais le bus, était venue s’asseoir une vieille femme éplorée. Elle portait une robe légère et défraîchie. Une robe d’été où l’on voyait des fleurs blanches se jeter, comme d’un promontoire, dans le cours d’un fleuve tranquille dont le bleu, par endroits, se teignait de pousses vertes. On eut dit, si claire était l’image de ces lys flottant et tranquilles, un tableau fait pour relater le triste destin d’Ophélie.

Dans la fraîcheur qui commençait à tomber, mouillée de gouttelettes venues de la fontaine, la vieille femme frissonnait. Après n’avoir, de longues minutes durant, prêté d’attention qu’à son sac, petite poche de cuir damassé que rayaient, çà et là, des traces de griffures, elle parut s’apercevoir de ma présence. Se redressant, elle passa ses doigts dans les cheveux comme pour leur rendre une forme plus docile puis, ayant posé ses mains sur ses genoux et plongé ses yeux dans les miens, elle prit la parole  : « Comtesse de Duroc, née Raspoutine. Ravie de faire votre connaissance, Monsieur. ».

Qu’elle m’entreprît et me considérât si évidemment comme un gogo ne m’étonna pas. A peine ai-je quitté l’enfance que sont venus vers moi, dans quelque endroit que je me trouve, les fâcheux. Qu’un mendiant passe, qu’un ivrogne cherche à lier conversation, qu’une romanichelle veuille lire la vie figée au creux des mains, que, plus souvent encore, un escroc soit en quête d’une âme simple, je suis là, victime désignée et si vite reconnue qu’au milieu même de la foule la plus épaisse, c’est vers moi qu’immanquablement se dirige l’importun. Longtemps, j’ai souffert de cela. Puis, vieillissant, cette souffrance s’est muée en fierté  : j’ai plaisir à penser que se révèle, dans mon attitude, mon visage ou mon regard je-ne-sais-quelle faiblesse, naïveté ou fragilité dont la lumineuse présence éveille chez mes interlocuteurs l’instinct du chasseur et la certitude qu’il sera facile de m’abuser. Il me plaît d’imaginer que ma mine n’est pas tout à fait semblable au masque d’indifférence qu’affichent les femmes et les hommes que je croise dans la rue, que le souci avaricieux de tout garder pour soi et de ne rien laisser s’épancher y apparaît moins assuré, qu’une faille s’y laisse entrevoir, en forme de promesse.

« Monsieur, me dit-elle, quatre-vingt années ont passé depuis ma venue au monde, et j’ai moi-même donné naissance à cinq enfants. Je les ai nourris, élevés, éduqués, protégés, et pour qu’ils ne soient privés de rien, je me suis moi-même parfois privée. Et pourtant… Et pourtant, c’était hier mon anniversaire, et ils m’ont offert des couverts à chapeaux ».

A suivre…

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Les couverts à chapeaux (épisode 1)


 
Les couverts à chapeaux est une nouvelle que j’ai écrite il y a quelques années. Je l’avais enregistrée en 2012 mais cette lecture a disparu dans le crash de mon site à la fin de 2016.
Je réinjecte les quatre épisodes à leur date initiale de diffusion mais après les avoir réenregistrés (la qualité de l’enregistrement initial était médiocre).
 
Premier épisode

Le 15 juillet dernier, j’ai fêté mon anniversaire. Toute la famille est venue à la maison, m’entourant de son affection ce jour où, devenant majeur, j’accède aux responsabilités de l’adulte. On ouvrit le champagne, on bavarda, on dansa, on tint de longs discours sur la jeunesse dont il fallait profiter mais qui devait passer, sur mes études, mon avenir, mes amours.

Au moment où la fatigue commençait à faire son apparition sur les visages, dans les bâillements retenus, dans les regards lancés furtivement à l’horloge du salon, Tante Elodie s’éloigna un instant pour aller fouiller dans un placard et en revenir bientôt, un sourire aux lèvres et un paquet à la main.

« – Voici ton cadeau, Jacques, me dit-elle. Nous nous sommes, tous ensemble, cotisés pour te l’offrir. J’espère que cela te plaira ».

C’était un gros paquet, enveloppé de papier bleu nuit qu’illuminaient des étoiles, des comètes et des croissants de lune. Un père Noël hilare s’y promenait, confortablement assis dans un traîneau que tiraient quatre rennes aux yeux de biche. Sous le papier, un carton montrait ses arêtes qui dessinaient un cube parfait.

Je n’ai jamais su ouvrir les cadeaux comme il me semble qu’on doit le faire. J’ai dans l’esprit l’image de ces enfants ravis et pleins de grâce dont jaillissent, comme naturellement, des cris de bonheur et de joie. Mais cette spontanéité m’est étrangère. J’aimerais pouvoir, lorsqu’un cadeau m’est offert, ouvrir de grands yeux et avancer des mains impatientes ; j’aimerais faire taire l’individu sage et circonspect pour laisser libre cours à l’émerveillement et au plaisir. Mais en dépit de mes efforts, je n’y arrive pas. Recevoir m’est difficile : j’allonge les bras, je tends les mains et je perçois, au moment même où mes membres ainsi se délient, accompagnés d’un sourire qui se fige, d’un remerciement qui se noie, l’artifice de mon personnage.

Ce fut donc avec une joie suspecte, un bonheur apprêté, une surprise feinte dont la conscience m’était pénible, que je m’avançai vers le paquet, sentant sur moi, qui convergeaient, tous les regards tournés. J’aurais voulu que mes yeux brillent, que mon cœur batte à toute vitesse, que mes mains tremblent sous l’émotion. Mais rien ne se passait de tel ; j’étais calme.

Il fallut défaire le ruban. Un beau ruban de satin rouge noué avec grâce et fermeté. Valait-il mieux que j’essaie de le défaire, montrant ainsi le respect que j’accordais au travail de celui ou celle qui l’avait fait, prouvant ainsi combien j’étais sensible à la joliesse de cet appareillage, ou fallait-il que, pour montrer mon impatience et signifier l’incapacité dans laquelle j’étais de la surmonter, j’agisse comme Alexandre, rompant ce ruban gordien d’un coup de ciseaux ou de couteau ? J’ai toujours connu ce dilemme et n’ai jamais su le résoudre : je crains que, prenant mon temps, on ne me reproche un calme, une tranquillité de mauvais aloi car susceptible d’être interprétée comme l’indice d’un désintérêt, le signe indubitable d’un manque d’entrain et d’une attitude blasée. Mais je sais aussi les périls que l’on rencontre à suivre l’autre voie : à agir dans la violence, à prendre les armes contre un ruban qui ne nécessite sans doute pas que soient utilisés de tels moyens contre lui, à endosser le rôle de l’impatient trop impatient pour respecter les étapes, je crains qu’on ne me considère comme un ignorant et un barbare, un être incapable de savourer les bienfaits de l’attente, le plaisir qu’il y a à prendre son temps pour déguster une joie promise. Indifférent dans un cas, brute dans l’autre, je n’ai jamais su quelle contenance adopter non plus que je n’ai su suivre les conseils d’un cœur dont je sais qu’il existe mais au propos duquel je reste désespérément sourd. Et que faire quand, cherchant à appliquer ce que vous dicte votre intuition, vous tendez l’oreille et n’entendez rien ?

Je pris en définitive la voie intermédiaire, ne cherchant pas à défaire le nœud mais ne le coupant pas non plus, tentant plutôt de déplacer le ruban de telle manière qu’il glisse et que franchissant l’une des arêtes du cube, il soit possible ensuite de l’en détacher. Je fis cela en grossissant mes gestes, dans un effort exagéré dont témoignait la langue que je laissais tirée hors de ma bouche, simulant ainsi l’extrême dextérité que m’imposait la délicatesse du travail.

Le moment vint bientôt du dénouement. Je posai le ruban à terre, gardant le paquet dans mes mains, et entrepris de déployer le papier qui, sans marquer de résistance, s’ouvrit comme un calice. Un carton apparut, dont la face supérieure était bloquée par une languette que je fis basculer.

Je ne vis tout d’abord que des boules de polystyrène. Je les ôtai à pleines poignées puis, pêchant à l’aveuglette, d’une main malhabile, je sentis sous mes doigts le contact luisant d’un papier de soie. J’agrippai le nœud qui, à son sommet, rassemblait les pans de ce qui semblait être une pyramide, et tirai. Les boules de plastique refluèrent, chutant du carton comme l’eau qui s’ébroue d’une cascade et, progressivement, parut au jour, retenu entre mon pouce et mon index, un large cône de papier noir dont la fragilité et la minceur soulignaient, par contraste, la pesanteur extrême de l’objet qui y était contenu.

Intrigué, je déchirai, sans plus faire de manières, la fine enveloppe, révélant un assemblage bizarre de mécaniques complexes, de rouages et d’articulations qui, brillant sous l’éclat vif de la lampe allumée alors par Elodie, paraissait fait d’argent.

A la vue de cet entrelacement hétéroclite, je restai coi. Mille souvenirs affluaient en moi que j’avais appelés à l’aide et que je rejetai, l’un après l’autre, parce qu’incapables de fournir l’assistance à laquelle je les avais convoqués. Du plus profond de ma mémoire, rien ne me revenait qui put, en quelque façon, donner identité à cette chose qui, sous mes yeux, se dévoilait. J’avais longtemps, pourtant, usé ma passion de l’horlogerie à la fréquentation tardive des musées où se révèlent, à l’abri de vitres épaisses dont le tic-tac lui-même a peine à s’échapper, des merveilles de montres, de réveils, de pendules. Je connaissais, pour en avoir longuement caressé les jointures, les diverses tentatives accomplies, tout au long des siècles, pour confiner le temps dans un ressort tendu. Ces souvenirs remontaient, sortant de l’engourdissement au fond duquel ma mémoire les avait enfouis, mais rien pourtant ne ressemblait au spectacle qu’il m’était maintenant donné de voir.

Sans doute ma surprise fut-elle visible. Car, dans le silence qui s’était établi tandis que je passais les diverses bornes établies, comme autant de barrages, entre le paquet joyeux qui m’avait été remis et l’objet singulier que je manipulais désormais, la voix de tante Elodie s’éleva : « Nous avons longuement hésité, Jacques ; puis nous avons choisi de t’offrir des couverts à chapeaux. ».

A suivre…