masque blanc

Scarifications


 

Sur le pain qui cuisait j’ai scarifié un cœur.

La farine était blanche, le pain noir, l’entaille couleur de chair,

Et j’ai pensé à ces visages :

Ces visages blancs créés par des mains noires,

Yeux en amande et coiffures de geishas,

Que des hommes, au delà des mers, ont sculptés.

 

Visages blancs aux paupières fermées

Que je vois en fermant les paupières,

Rivages blancs aux mers noires et amères

Où coulent les bateaux de ces hommes qui sculptaient.

 

Ô Scarifications !

Du pain par le couteau qui tranche la farine,

De la mer et de l’onde par la houle et le vent,

Des visages par la pointe qui sculpte et qui dessine,

Et des vies et des êtres par les choses et le temps !

 

Rivages blancs que ravagent la tuerie et la rage

Éperdues qui coulent parfois du cœur de l’homme,

Qui naissent parfois par peur de l’homme,

Au cœur de ceux que la peur a perdus !

 

Visages que ravagent la honte et la rage

Et cette impuissance à rêver que savaient

Ces hommes qui savaient, quand ils fermaient les yeux,

Sculpter de leurs mains noires des visages de geishas.

 

Ô Scarifications !

Le cœur gît sur le pain comme une plaie ouverte,

Coulant comme une larme sur le visage blanc,

Un trop-plein qui déborde et que la chair rejette

Car on ne peut pas toujours garder les choses par devers soi :

Il faut parfois pleurer, il faut parfois crier, 

Et scarifier le monde de nos cris, de nos pleurs,

Grincer, comme la craie blanche grince sur le tableau noir,

Grince et hurle son cri, grince et hurle sa peur.

 

Ô Scarifications !

Absentes de ces visages blancs des geishas d’Outre-mer

Aux paupières fermées et songeuses et paisibles

Et aux tresses tressées comme au soleil levant.

 

Comment ces hommes noirs rêvèrent-ils ces femmes ?

Sur quels rivages leurs âmes découvrirent-elles ces yeux

Pareils à des amandes, semblables à des barques

Où ces hommes, aujourd’hui, quittant le rivage blanc,

Fuient, sur la mer amère que scarifie le vent,

la mort et la violence et la peur et la faim

Et l’absence de rêves et l’absence de pain ?

 


PS : la photographie représente un masque blanc de la tribu Punu (Gabon). Celui-ci est actuellement présenté au Musée des Arts premiers, dans le cadre de l’exposition Les forêts natales.

spécialité

Contre la spécialité (un discours de Henri Bergson)


 

Dans un discours de remise des prix prononcé le 3 août 1882, au lycée d’Angers, Henri Bergson, alors jeune professeur de philosophie tout juste sorti de la rue d’Ulm, s’élève contre une spécialisation trop précoce des élèves et défend le principe d’études générales qui “élèvent l’esprit en le fortifiant“, et “développent l’intelligence entière“.

La spécialisation, explique-t-il, est née du constat, tôt fait dans l’histoire de l’humanité, de l’immensité des connaissances comparée à la petitesse de l’homme :

On n’a pas tardé à faire cette découverte désespérante : l’univers est plus vaste que notre esprit ; la vie est courte, l’éducation longue, la vérité infinie ; il faut se consumer en efforts pénibles, tâtonner longtemps pour mettre la main sur une bien petite parcelle de la vérité : encore meurt-on sans l’avoir trouvée ou même entrevue.

De là, continue Bergson, la parcellisation de la connaissance en matières, spécialités, disciplines, sciences, dont chacune ne représente qu’une part infime des choses.  Et c’est une nécessité car “nous devons nous résigner à connaître peu si nous ne voulons pas tout ignorer“. Mais cette division, imposée par la nécessité ne doit pas être le seul guide :

Chacun d’entre nous devrait débuter, comme a fait l’humanité, par la noble et naïve ambition de tout connaître. On ne devrait descendre à une science spéciale qu’après avoir considéré en haut, dans leurs contours généraux, toutes les autres. C’est que la vérité est une : les sciences particulières en examinent les fragments, mais vous ne connaîtrez la nature de chacun d’eux que si vous vous rendez compte de la place qu’il occupe dans l’ensemble. On ne comprend pas une vérité particulière quand on n’a pas aperçu les rapports qu’elle peut avoir avec les autres.

Pour s’enserrer trop tôt dans une spécialité, pour se renfermer dès les débuts dans les limites d’une science spéciale, la connaissance bute sur ses propres limites car elle ne sait plus prendre appui sur elle-même en sortant d’elle-même :

Si l’on écoutait le spécialiste, la physique risquerait fort de devenir un simple catalogue de phénomènes, et la chimie un recueil de formules pharmaceutiques. Dans le grand journal de la science, il ne remplit que la colonne des faits divers. Il oublie que les faits sont les matériaux de la science, non la science même ; que celle-ci commence avec la découverte des lois, et que le simple collectionneur de faits ressemble beaucoup au cuisinier qui, au lieu d’un bon plat, nous en servirait les ingrédients.

C’est autrement qu’agissent les inventeurs qui, à l’observation attentive et patiente des choses, ajoutent l’étincelle née du frottement des disciplines, la transsubstantiation née de l’analogie. Ainsi, de Pasteur ; ainsi, de Descartes, “le plus grand de nos physiciens” :

Il jugea bon d’étudier toutes les sciences pour approfondir l’une d’elles. Et dans sa vaste intelligence les connaissances les plus diverses, géométrie et métaphysique, s’étaient unies et presque confondues. Ainsi, sa conception philosophique de l’espace lui suggéra la découverte de la géométrie analytique et c’est par la considération des attributs de Dieu qu’il fut conduit à la théorie des ondulations.

Pourquoi cette tendance à la spécialisation ? Par imitation du travail manuel, dit Bergson. Dans ce domaine, la division du travail a depuis longtemps fait ses preuves et montré sa supériorité, et nous avons sur cela pris modèle pour construire nos machines et organiser notre propre travail : “nous travaillerons aussi vite et aussi bien quand nous serons machines à notre tour.

Mais :

Il en est tout autrement dans le monde de l’intelligence. Tandis que nous n’acquérons l’habileté manuelle qu’à la condition de choisir un métier spécial et de faire contracter à nos muscles une seule habitude, au contraire nous ne perfectionnons une de nos facultés qu’à la condition de développer toutes les autres. Elle ne peut rien par elle-même ; séparez-la de son entourage, elle ne tarde pas à s’évanouir, semblable à ces substances chimiques qui s’évaporent dès qu’on les isole.

Bergson voit en cela le propre de l’homme. Et c’est ainsi qu’on rejoint la légende d’Epiméthée et les mythes de la chute ou du pêché originel : l’homme se distingue fondamentalement des animaux  en ceci qu’il est condamné à sortir de même, à s’arracher à la nature :

C’est précisément, jeunes élèves, ce qui distingue l’intelligence de l’instinct, et l’homme de la bête. Toute l’infériorité de l’animal est là : c’est un spécialiste. Il fait très bien ce qu’il fait mais ne saurait faire autre chose. l’abeille a résolu, pour construire son alvéole, un problème de trigonométrie difficile : en résoudra-t-elle d’autres ? Celui qui admet, comme l’ose soutenir un naturaliste contemporain, que nous descendons, l’animal et nous, d’un ancêtre commun, ne pourra-t-il pas dire que notre intelligence est devenue ce qu’elle est par les habitudes variées qu’elle a contractées successivement, au lieu que celle de l’animal s’est peu à peu rétrécie et atrophiée dans les limites étroites d’une spécialité ? 

Il y a probablement, dans cette conception de l’animal et de ses capacités, un préjugé que la science, depuis lors a détruit. Les animaux ne sont pas si spécialisés que cela ; ils ne sont pas si incapables que ne paraît le croire Bergson d’invention et d’innovation. Reste que cette capacité est la nature intrinsèque de l’homme quand l’animal ne paraît l’avoir qu’au surplus, en supplément de son instinct. Et c’est pourquoi les études générales, qui développent cette capacité, lui sont nécessaires :

Conservons donc notre supériorité, et puisque la variété des aptitudes est ce qui nous distingue, restons hommes.

cerise

Cette lumière (Jacques Lusseyran)


C’est à Frog que je dois d’avoir découvert Jacques Lusseyran dont je lis ici quelques pages, tirées de son autobiographie Et la lumière fut. De cette découverte aussi, je la remercie.

Jacques Lusseyran est écolier lorsque, par accident, il devient aveugle. Un autre monde, alors, s’ouvre à lui, qui me rappelle celui dont, parfois, Katia me parle quand elle dit sentir et voir mon amour, et que je ne connais pas.

Cet autre monde, il le découvre en ne cherchant plus à voir vers l’extérieur mais en tournant son regard, son regard sans yeux, vers lui-même :

C’est alors qu’un instinct (j’allais presque dire : une main se posant sur moi) m’a fait changer de direction. Je me suis mis à regarder de plus près. Non pas plus près des choses mais plus près de moi. A regarder de l’intérieur, vers l’intérieur, au lieu de m’obstiner à suivre le mouvement de la vue physique vers le dehors. Cessant de mendier aux passants le soleil, je me retournai d’un coup et je le vis de nouveau : il éclatait là dans ma tête, dans ma poitrine, paisible, fidèle. Il avait gardé intacte sa flamme joyeuse : montant de moi, sa chaleur venait battre contre mon front. Je le reconnus, soudain amusé, je le cherchais au dehors quand il m’attendait chez moi.

C’est une révélation, une illumination, une expérience mystique : c’est en renonçant à voir qu’il voit, en fermant ses yeux qu’ils s’ouvrent.

C’est une expérience de confiance et de foi :

Si, au lieu de me laisser par par la confiance et de me jeter à travers les choses, j’hésitais, je calculais, si je pensais au mur, à la porte entrebâillée, à la clef dans la serrure, si je me disais que toutes ces choses étaient hostiles, allaient me cogner, me griffer, alors infailliblement je me cognais, je me blessais. La seule manière commode de me déplacer à travers la maison, le jardin ou la plage, était de n’y pas penser du tout ou d’y penser le moins possible. J’étais alors guidé, je circulais entre les obstacles comme on dit que les chauve-souris font. Ce que la perte de mes yeux n’avait pas su faire, la peur le faisait : elle me rendait aveugle.

A huit ans, il découvre l’amour sous forme d’une trace rouge, couleur d’étoile ou de cerise bien mûre, que laisse sur la plage une petite fille :

Je la trouvais si jolie et cette beauté là était si douce que je ne pouvais plus rentrer le soir à la maison et dormir loin d’elle, parce qu’aussitôt un peu de lumière me quittait. Pour retrouver la lumière intacte, il fallait la retrouver Elle : on aurait dit qu’elle l’apportait dans ses mains, dans ses cheveux, dans ses pieds nus sur le sable, et dans sa voix.

Cela, je le connais.

cheval bleu

“Ruiner le Tao et la vertu pour leur substituer la bonté et la justice, voilà le crime du saint.”


Le chapitre 9 de l’Oeuvre complète, de Tchouang-Tseu (ou Zhuangzi), qui est lu ici, dit la nostalgie d’un monde d’avant la chute, d’avant cet instant de l’histoire où l’homme décida, par orgueil, ennui ou crainte, de dominer les autres êtres, d’asservir la nature à ses propres fins, d’abandonner une sorte d’innocence première pour devenir autre : plus fort, plus riche, plus savant, mais aussi meilleur et plus juste.

Jusque là, l’homme était être de nature et se comportait selon ses lois :

“A l’époque, régnait la vertu parfaite, les hommes marchaient posément. Leurs regards étaient droits. En ce temps là, il n’y avait ni sentier, ni chemin dans les montagnes, ni bateaux, ni ponts sur les eaux. les êtres se multipliaient et vivaient à l’endroit même où ils étaient nés.”

C’était un jardin d’Eden :

“A cette époque aussi, les hommes cohabitaient avec les oiseaux et les quadrupèdes et vivaient côte à côte avec tous les êtres. Ainsi, comment aurait-on distingué le gentilhomme du bas peuple ? Egalement ignorants, ils vivaient selon leur propre vertu. Dépourvus de tout désir artificiel, ils étaient simples comme la soie écrue et le bois brut. Une telle simplicité caractérise la nature fondamentale du peuple.”

Mais voici qu’arrive Prométhée, à la fois libérateur et destructeur, sous les traits de Po-lo, le dresseur de chevaux, qui, le premier, par la violence et la souffrance, soumet l’animal. Et avec lui, ce sont les artisans qui font irruption dans le monde et font entrer l’homme dans un nouvel âge, celui de l’asservissement de la nature et des choses : le potier apprend à modeler l’argile, le charpentier à plier le bois, tous à contraindre et à tordre les choses, à les forcer hors de leur nature première. Et ce viol de la nature des choses, que l’homme ne reconnaît pas, est le crime originel dont la suite découle :

“La nature de l’argile et celle du bois se soumettent-elles au compas et à l’équerre, au crochet et au cordeau ? Cependant, on répète depuis des générations qu Po-lo sait dresser les chevaux, que le potier sait manier l’argile et que le charpentier sait manier le bois. Telle est l’erreur de ceux qui veulent gouverner le monde.”

C’est par les artisans et leur violence que la séparation d’avec la nature advient. Au même moment, l’homme se sépare de lui-même et de sa nature propre en rédigeant le contrat social et en acceptant de s’y soumettre. Ici, ce sont les sages qui sont à l’oeuvre, que ma traduction (de Liou Kia-hway) appelle les saints :

“Sur quoi survinrent les saints. Ils firent effort pour pratiquer la bonté et se tendirent vers la justice et ainsi le doute apparut sous le ciel. La musique ayant amolli les hommes, les rites les ayant dissociés, la discorde apparut sous le ciel.”

Séparer les êtres de leur nature propre ; insérer un coin entre ce qui allait sans dire et ce qui est maintenant demandé, de là découle toute l’histoire des civilisations humaines, tout cette tragique histoire dont Jean-Jacques Rousseau, vingt-deux siècles plus tard, fera le récit initial. L’originalité de la pensée de Tchouang-Tseu est de ne pas réduire cette chute aux conséquences des passions mauvaises, à la recherche du pouvoir ou du lucre. Pour lui, comme pour Henry-D. Thoreau, toute prise de distance de l’homme avec sa nature, marquerait-elle par ailleurs un progrès, est déchéance : la science est déchéance, la musique est déchéance, la bonté est déchéance, la justice est déchéance. Elles sont déchéances, aussi nobles soient-elles, parce que l’homme qui s’y adonne se détache de son innocence première et que leur existence est signe de la disparition de la vertu :

“Sinon en torturant le bois vierge, qui pourra en faire des coupes de sacrifice ? Sinon en brisant le jade, qui pourra en faire des sceptres rituels ? Sinon en discréditant le Tao et la vertu, qui osera choisir la bonté et la justice ? Sinon en s’écartant des sentiments naturels, qui fera appel au rythme et à la musique ? Si on ne met pas du désordre dans les cinq couleurs, pourra-t-on faire des tableaux ? Si l’on respecte l’ordre des cinq tons, pourra-t-on composer la musique ? En résumé, torturer le bois brut pour en faire des ustensiles, voilà le crime du menuisier. Ruiner la vertu et le Tao pour leur substituer la bonté et la justice, voilà le crime du saint.”

“Dans la plaine – écrit très joliment Tchouang-Tseu – , les chevaux broutent l’herbe et boivent de l’eau. Quand ils sont contents, ils se frottent le cou l’un contre l’autre ; quand ils sont fâchés, il se retournent et lancent des ruades. Ils ne savent faire que cela”. Dans la nature, les choses vont ainsi.

Mais la chute a brisé cet état calme et immédiat où les choses étaient directement lisibles et où la fâcherie s’exprimait simplement :

Lorsqu’on les eut subjugués par une pièce de bois et freinés par un frontal en forme de lune, les chevaux conçurent quelque chose de dissimulé et de louche. Ce fut alors qu’ils courbèrent leur joug, brisèrent leur bride, prirent le mors aux dents et se dégagèrent de leurs rênes. Ainsi les chevaux devinrent rusés et méchants : tel fut le crime du célèbre écuyer Po-lo.

Ainsi naquirent la méchanceté et la dissimilation. La civilisation.


PS : Le texte de Tchouang-Tseu est d’une grande poésie. On croirait par moment entendre cette voix de la sagesse qu’incarne, dans Princesse Mononoké, de Hayao Miyazaki, la louve blanche. Mais il paraît difficile d’adhérer totalement à cette pensée immobile et fusionnelle. Il faut la prendre comme un mythe, pas comme un exemple. J’y reviendrai.

PS2 : j’ai consacré l’Improvisation du mardi 17 octobre 2017 à cette question de chute. Comme tous les mythes relatifs à la chute, celui qui apparaît dans “Sabots de chevaux” raconte, me semble-t-il, autant une chute qu’une naissance et un envol.

blé

J’y gagne à cause de la couleur du blé

Dans le chapitre XXI du Petit prince, qui est lu ici, le renard apprend au Petit prince qu’il faut, avec douceur, patience et tendresse, apprivoiser les êtres pour les connaître vraiment, que quand on les a apprivoisés on les aime, que les aimant on en dépend, et qu’en dépendant, les perdre cause de la peine.

Pourquoi alors cherche-t-on à les apprivoiser et à les aimer ?, demande le Petit prince. Qu’y gagne-t-on ? “On y gagne à cause de la couleur des blés”, répond le renard qui explique que, pour celui qui n’aime pas, les blés ne sont rien ou presque rien : ils sont vides de sens et anonymes, des plantes nourricières semblables aux autres plantes. Mais que depuis que lui, le renard, aime le Petit prince, il a découvert autre chose en le blé : un rappel de la chevelure blonde de son ami, un souvenir tendre qui lui revient quand le vent caresse les épis ; une émotion qui l’étreint quand, au détour du chemin, il aperçoit ce blé jaillissant vers le soleil. Ce qu’il a gagné, c’est cela : la résonnance du monde, le surgissement de mille correspondances qui transforment un monde étranger en un monde que peuple l’être aimé.

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé“, écrivait Lamartine, et c’est un peu de cette idée, retournée et contraposée, qu’exprime le renard d’Antoine de Saint-Exupéry : l’amour peuple le monde. Il le peuple et l’enchante tout en même temps, l’illuminant et le rendant complice de l’élan qui nous porte vers l’être aimé. L’amour accroche de joyeuses clochettes à tous les êtres, à toutes les choses, fait vibrer les paysages et resplendir les cieux, transforme la grenouille en princesse, la Bête en prince charmant, et ouvre aux hommes la porte des étoiles.

C’est pour connaître cela, pour reconnaître le monde, pour le reconnaître comme sien et l’habiter au lieu de le traverser comme le ferait un étranger, délié de tout et altéré de solitude, que le renard a voulu être apprivoisé, a voulu tisser des liens, se dégager de la minéralité du désert pour aller vers les autres vivants et s’abreuver de leur amour.

Il y a ainsi, au milieu du désert, poussant d’on-ne-sait où, vivant d’on-ne-sait quoi, des fleurs jaillissant du sable. Rien alentour : des cailloux, des pierres, du sable roux qui jaunit quand le soleil est haut. Et soudain, cette tige qui monte au  bout de laquelle se balance la féminité d’un calice. Un miracle né du lien tissé entre une abeille et une crotte de dromadaire, un papillon et les restes d’un fennec, que sais-je encore ?… Mais la fleur est là, née d’une rencontre éphémère et hasardeuse, peuplant la minéralité de sa fragile souplesse,  rappelant à la vie, au mouvement et à la fluidité cet espace de pierres, désaltérant le monde de sa seule présence.

La fleur est là, miraculeuse, rappelant tout ce dont elle est née, ces rencontres de hasard et le flot de la vie. Et elle était l’aimée. Et elle était tous ceux que j’aime. Et elle était le monde, plein de promesses sous les caresses de la brise du matin.


PS : la photo de titre montre un champ de blé poussant dans l’écrin de verdure d’une oasis surgissant du désert près de Taghbalt, au sud du Maroc.

La fleur  a été photographiée non loin de là.

PS : On pourra également écouter une conférence de 2003 de Philippe Forest, professeur à Nantes, que France Culture vient de rediffuser : “Pourquoi il faut absolument relire le Petit prince”.

Désert

Terre des hommes (de Saint-Exupéry)

A la fin de Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry parle du rôle de sentinelle du monde et de l’esprit qui est donné à chacun d’entre nous, de la possibilité d’éveil et de grandeur que le long cheminement des générations nous a permis d’atteindre et nous permet d’attendre, et de l’écrasement muet où sombre le plus souvent cette attente, brisée par l’indifférence, le sommeil et l’oubli. Tel est l’objet du passage ici lu et enregistré.

Terre des hommes est un livre magnifique, que j’ai découvert il y a peu, injustement relégué qu’il était, dans mon esprit, par la connotation scolaire qui lui était malheureusement attachée. Bien qu’écrit à la veille de la guerre, il est un chant à l’homme, à sa beauté, à sa grandeur, un hymne à ces enfants de Prométhée qui trop souvent oublient leur ascendance et la part de divin qu’ils recèlent.

La guerre est présente ; elle apparaît dans le passage lu, et Antoine de Saint-Exupéry voit bien en quoi la pauvre humanité, en soif de solidarité, de sens, de chaleur et d’amour, peut en trouver comme un ersatz dans la camaraderie des chambrées et la fraternité des armes :

Dans un monde devenu désert, nous avions soif de retrouver des camarades : le goût du pain rompu entre camarades nous a fait accepter les valeurs de guerre. Mais nous n’avons pas besoin de la guerre pour trouver la chaleur des épaules voisines dans une course vers le même but. La guerre nous trompe. La haine n’ajoute rien à l’exaltation de la course.”

Mais il ne s’agit que d’un amour de hasard et de rencontre, suivi faute d’autre chose parce que l’homme, au fond de lui, a toujours besoin de se sentir homme, qu’il se sent homme dans le don de soi aux autres et que “la vérité, pour l’homme, c’est ce qui fait de lui un homme“. Et Saint-Ex, de dire tous ces faux combats, toutes ces fausses querelles que nous faisons nôtres au seul motif que, combattant pour eux, les épousant, nous nous sentons enfin dignes de nous-mêmes…

La vérité, pourtant, n’est pas dans le combat. La vérité, s’il faut en trouver un critère, est dans la simplification, l’unification du monde : “La vérité, ce n’est point ce qui se démontre, c’est ce qui simplifie.“.

C’est de cette simplification du monde, de cette compréhension du monde, de cette insertion et fusion dans l’intimité du monde, que nous avons faim :

Ce que nous sentons quand nous avons faim, de cette faim qui poussait les soldats d’Espagne sous le tir vers la leçon de botanique, qui poussa Mermoz vers l’Atlantique Sud, qui pousse l’autre vers son poème, c’est que la genèse n’est point achevée et qu’il nous faut prendre conscience de nous-mêmes et de l’univers. Il nous faut, dans la nuit, lancer des passerelles.“.

Mais il faut, pour cela, ne pas être dans le sommeil. Il faut réaliser, savoir, sentir, ressentir, et ne pas avoir été abandonné, ne pas avoir été aliéné, ne pas s’être laissé trop désapprendre de soi-même. Or c’est cela qui nous guette :

Il est deux cents millions d’hommes, en Europe, qui n’ont point de sens et voudraient naître. L’industrie les a arrachés au langage des lignées paysannes et les a enfermés dans ces ghettos énormes qui ressemblent à des gares de triage encombrées de rames de wagons noirs. Du fond des cités ouvrières, ils voudraient être réveillés.

Il en est d’autres, pris dans l’engrenage de tous les métiers, auxquels sont interdites les joies du pionnier, les joies religieuses, les joies du savant. On a cru que pour les grandir il suffisait de les vêtir, de les nourrir, de répondre à tous leurs besoins. Et l’on a peu à peu fondé en eux le petit bourgeois de Courteline, le politicien de village, le technicien fermé à la vie intérieure. Si on les instruit bien, on ne les cultive plus.“.

Tant d’entre nous qui sommes devenus sourds et aveugles, parce qu’on nous a laissés trop dormir ! Tant d’entre nous que la grande machine sociale a brisés, rabotés, emboutis ! Comme, avant nos tristes réfugiés, ces travailleurs polonais, rejetés de France après qu’ils y ont travaillé, et qui partent, dans ces longs trains de nuit, abandonnés, exilés de ce qu’ils avaient pu construire et des liens qu’ils avaient pu lier, déracinés, comme dirait Simone Weil. Ils avaient été des hommes et des femmes, avaient ri et s’étaient aimé ; ils sont revenus à la glaise dont Prométhée les avait faits.

C’est un crime qu’on perpétue, dit Antoine de Saint-Exupéry. Un crime commis sur chacun de chacun de ces hommes, sur chacune de ces femmes, sur chacun de ces enfants. Un crime à l’encontre de ce petit garçon, découvert dans le train, endormi entre père et mère, au visage de musicien, dont l’auteur imagine qu’il aurait pu, en d’autres circonstances, dans un autre destin, devenir un autre Mozart. Et ce Mozart est condamné.

Mais au delà de cet enfant mort à tant de choses, au delà de ces Polonais, traités comme on ne devrait pas traiter des hommes, au delà de nos modernes réfugiés, emparqués, abandonnés, déniés, il y a l’homme. L’homme qu’on assassine en son humanité :

Je me disais ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n’est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s’agit point de s’attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C’est quelque chose comme l’espèce humaine et non l’individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guère à la pitié. Ce qui me tourmente, c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente, ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d’Orientaux vivent dans la crasse et s’y plaisent. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné.

Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme.”


PS : Le dessin est mon rêve de désert, “cette étendue blonde où le vent a marqué sa houle comme sur la mer”…

fleur

Droits et devoirs chez Simone Weil

Les premières pages de L’enracinement, de Simone Weil, ici enregistrées, parlent des droits et devoirs, et plus précisément de la façon dont les droits n’accèdent à l’existence qu’à la condition d’avoir été subjectivement regardés et mis en oeuvre comme des devoirs. Droits et devoirs sont les deux faces d’une même réalité (je n’ai de droits que dans la mesure où les autres considèrent le respect de mes droits comme des devoirs) mais je suis maître de ma manière d’accomplir  mes devoirs – et d’abord de leur accomplissement – quand le respect de mes droits exige l’engagement des autres et échappe donc à mon contrôle. C’est pourquoi, du point de vue de la personne, seuls les devoirs importent. Et c’est pourquoi, dans la perspective pratique du “Que faire ?”, Simone Weil considère que les devoirs priment les droits. Non pas du tout, comme certains l’ont mal compris, parce que les hommes auraient plus de devoirs que de droits ; non pas non plus parce que les devoirs seraient intrinsèquement plus importants que les droits mais tout simplement parce que chacun est maître de ses devoirs alors qu’il dépend des autres pour ses droits.

Que puis-je faire ?, se demande Simone Weil, pour que les droits et besoins fondamentaux de l’homme soient respectés ?“.  Rien à proprement parler, car c’est pour une bonne part affaire de circonstances. La seule aide que je puisse apporter et dont je puisse être sûr, c’est ma propre action, mon propre engagement. Goutte d’eau, sans aucun doute, qui ne garantit en rien que l’entièreté des droits sera reconnue mais dont je puis certifier qu’elle, au moins, sera versée. Je le puis car cette aide n’étant soumise à aucune circonstance extérieure, elle est sans condition :

“Il y a obligation envers tout être humain, du seul fait qu’il est un être humain, sans qu’aucune autre condition ait à intervenir, et quand lui-même n’en reconnaîtrait aucune”.

L’homme en face de moi peut être la pire des créatures, il peut m’avoir refusé les droits les plus élémentaires; je n’en continuerai pas moins à faire mon devoir à son égard, c’est-à-dire notamment à lui reconnaître les droits qu’il m’a déniés.

Cette manière de poser les choses, si contraire à nos habitudes, ce renversement de perspective qui pose le devoir en principe et en guide, dessine une philosophie de l’action : il n’y a pas à attendre.  Il n’y a pas à attendre que cette foule, en face de nous, cette personne à nos côtés, ces institutions, cet Etat, deviennent ce que nous voudrions qu’ils soient, agissent commme nous souhaiterions qu’ils agissent, fassent le premier pas. S’ils le font, tant mieux ! nous ne bouderons pas notre bonheur – mais de cela ne dépendent pas notre propre attitude, notre propre engagement, nos propres convictions. Les autres sont ce qu’ils sont et font ce qu’ils peuvent. Mais pour ce qui nous concerne, nous faisons ce que nous devons faire, et nous commençons maintenant, tout de suite, unilatéralement, sans attendre que les règles aient été améliorées, que les choses se présentent mieux ou qu’on nous aime comme nous le méritons. Nous relevons nos manches et nous nous y mettons. Non dans l’attente d’une contrepartie, même si nous espérons qu’elle viendra, mais parce que nous devons faire ce que nous devons faire, et que dans cette assurance, nous trouvons cet enracinement qui nous permet d’afffronter le monde et d’y avancer.

Action !


On pourra lire à ce propos :

augustin

Le mystère Augustin

C’est un jeune étudiant de dix-sept ans, que ses études de rhétorique et de philosophie ont mené loin du domicile familial. Laissé seul à lui-même dans une ville étrangère, il court le jupon, enchaînant les liaisons éphémères, puis tombe amoureux d’une femme, dont on ignore le nom, qui lui donne un enfant, Adéodat.

Il vivra quinze ans avec elle, puis désireux, pour asseoir ses ambitions sociales, de se marier avec une femme de son rang, il la quittera. Et “cette femme”, comme il l’appelle, lui laissera son enfant, leur enfant, qui est aussi le sien, avant de se retirer, loin de lui, après avoir fait le vœu de ne plus connaître d’homme.

Augustin a-t-il aimé cette femme dont il ne dit jamais le nom ? A-t-il aimé cette femme qui lui a tout donné, qu’il répudie pour les raisons les plus basses et qui s’en va, dans un doux silence, lui laissant une nouvelle fois par amour la chair de sa chair ?

Mon cœur, où elle était fixée, en fut déchiré d’une blessure traînante de sang.” écrit-il. Puis il n’en parle plus.

Trente-trois ans ont passé depuis la naissance d’Adéodat, mort depuis lors, d’ailleurs, à dix-neuf ans ; dix-huit depuis sa séparation, volontaire et provoquée, d’avec cette femme. Et voici qu’Augustin, qui ne s’est pas marié, monte en chaire au temps pascal, et prononce, avec tous les trésors de son éloquence, cette homélie, parmi d’autres, sur la première épître de Saint-Jean.

Comment peut-il, dans ce long discours dont je n’ai enregistré qu’une partie, penser, écrire et dire les paroles qu’il prononce ? Comment, s’il a aimé, peut-il faire de l’amour un obstacle, un voile, un leurre, quand il est une porte et un tremplin ?

Ça n’est pas exactement ce qu’il dit là, il est vrai. Il y met les formes, devant ce public avec les habitudes duquel il doit composer. Mais c’est ce qu’il pense, et au gré de quoi lui-même il agit. Non en ayant répudié sa compagne – il ne s’agissait alors que d’avoir une épouse dont les origines favorisent sa carrière de haut fonctionnaire – mais en ne se mariant pas, ensuite, en faisant du célibat une vertu et en considérant l’amour du monde comme forcément inspiré par Satan.

Augustin tient ce propos de diverses manières : il le décrit en dépeignant ce vase qui doit être vidé de l’amour du monde pour pouvoir être rempli de l’amour de Dieu ; il en reparle en évoquant ce champ dont les taillis étouffent les jeunes pousses et qu’il faut débroussailler pour que les semences du vrai amour puissent y prospérer. Et puis il y a cette étrange parabole de la fiancée infidèle, de la jeune femme préférant sa bague de fiançailles à son fiancé :

“Supposez qu’un fiancé fasse pour sa fiancée un anneau et que celle-ci préfère l’anneau qu’elle a reçu au fiancé qui l’a façonné pour elle. N’est-il pas vrai qu’à propos de ce présent du fiancé, son âme serait surprise en flagrant délit d’adultère et cela tout en aimant le cadeau qu’il lui a donné ? Bien sûr, elle aimerait ce que lui a offert son fiancé. Cependant, si elle disait : “Cet anneau me suffit, et désormais, je ne veux plus voir le visage de cet homme !“, quelle femme serait-ce là ? Qui n’aurait en horreur une telle folie ? Qui ne dénoncerait chez cette femme une âme adultère ?”

Quel est ce Dieu jaloux, qui serait extérieur au monde, qui serait autre que le monde, et qui voudrait que grâces lui soient rendues, à lui, à lui seul ? Comment Augustin ne voit-il pas que l’amour pour un être est l’amour. Pas un amour mais l’amour ?

Cet homme est pour moi un mystère.

PS : Il reste que l’honnêteté d’Augustin est admirable. Comme le titrent justement certaines traductions, ses Confessions sont des Aveux.

PS2 : J’emprunte à François de Smet, qui en disait un mot l’autre jour sur France Culture, l’idée qu’Augustin ne serait peut-être pas devenu ce qu’il devint sans cette blessure.

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Créon et Antigone

Antigone, décharnée et vêtue d’une robe rouge sang, jette de la terre sur le corps de Polynice, son frère, qui percé d’une lance et laissé sur le champ de bataille, se décompose sous la lune, proie des corbeaux.

Au coeur de la pièce de Jean Anouilh, le dialogue d’Antigone et Créon, qui est ici enregistré (Antigone est à gauche, Créon à droite) met en scène deux caractères et deux conceptions contraires de la vie et du monde.

Ces deux caractères sont propres à Anouilh. On ne les retrouve à l’identique ni dans l’Antigone de Sophocle, ni dans celle de Bauchau. Chaque réinvention du mythe est un récit fondé sur l’affrontement de ces deux personnages mais selon des angles d’attaque et des lignes de faille qui varient d’un auteur à l’autre.

Antigone, fille d’Oedipe et de Jocaste, qui a accompagné son père sur les routes après qu’il se fut crevé les yeux, est revenue à Thèbes où règne son frère Etéocle, qui a chassé du trône qu’il devait partager avec lui son frère Polynice. Mais voici que Polynice revient assiéger Thèbes à la tête des troupes d’Argos, où il s’était réfugié. Les deux frères meurent durant la bataille et le trône de Thèbes revient à Créon, frère de Jocaste, qui organise des funérailles splendides pour Etéocle et laisse pourrir sur le champ de bataille le cadavre de Polynice, qui a trahi Thèbes. Créon fait savoir que quiconque accomplira auprès de Polynice les rites funéraires exigés par les Dieux sera puni de mort. Cet interdit est bravé par Antigone qui, va se rendre, dans la nuit, auprès du corps de son frère. Elle est surprise par des gardes, arrêtée et conduite auprès de Créon.

Comme le dit le choeur :

“Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop que l’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul.”

Antigone et Créon se font face. Antigone, l’idéaliste et la pure, qui a fait, en dépit de la loi, ce qu’elle pensait être son devoir. Et face à elle, Créon, qu’Anouilh dépeint comme plutôt bonhomme et compréhensif, et qui va devoir choisir entre l’obéissance due à sa propre loi et la vie de sa nièce.

Le dialogue central, qui est lu ici, et la pièce tout entière, posent une nouvelle fois la question de la loi et de sa transgression. Ou, plus précisément et justement, comme c’était déjà le cas dans Eutyphron,  la question de l’affrontement des règles et des devoirs : que faire quand deux devoirs s’opposent, que la loi conduit vers un chemin et que la conscience, la piété, ou quoi que ce soit d’autre qui nous appelle et nous inspire, conduit sur une autre voie ? C’est à cette question que, chacun de son côté, Antigone et Créon vont devoir répondre.

Antigone est sans états d’âme : elle a choisi la piété – fraternelle plus que religieuse, chez Anouilh – et elle s’y tient sans en démordre. Créon est beaucoup moins sûr. Il entend défendre la loi mais est prêt à toutes les compromissions et l’on sent que si les apparences pouvaient être sauvées, il accepterait que sa loi ait été transgressée.

Tout en admirant Antigone et sa force morale, sa foi indomptable, j’ai toujours eu beaucoup plus de sympathie pour Créon. Il y a pour cela de mauvaises raisons : le monde de Créon, humain, trop humain, est évidemment plus confortable, moins exigeant que celui dans lequel vit Antigone, sorte de Pasionaria dont on imagine assez bien qu’elle pourrait, en d’autres circonstances, devenir une fanatique appelant à la mort et à la désolation. Les convictions de Créon, qui ont la rigidité du chamallow, sont évidemment plus faciles à vivre que celles d’Antigone, qui ont l’éclat et le tranchant du diamant.

Il y a aussi, découlant comme mécaniquement des conceptions de chacun, le caractère plus ou moins ouvert, plus ou moins englobant de leur univers : le monde de Créon est à l’image du polythéisme : Créon ne partage pas la vision et la foi d’Antigone mais il la comprend, la respecte, en sent la nécessité et pourrait l’accepter si elle ne faisait pas trop de vagues, à l’image de ces prêtres romains qui accueillaient de nouveaux dieux dans leurs panthéons. Rien de tel avec Antigone : elle est inflexible et exclusive, ne veut pas être tolérée mais reconnue, et sa foi est jalouse, comme celle de Polyeucte.

Mais alors même qu’il y a, chez Antigone, cette sorte d’intransigeance idéaliste qui lui donne les traits de certains héros des tragédies chrétiennes, il y a aussi chez elle ce qui apparaît comme un total mépris des autres, un total manque d’amour, un manque absolu de compassion et d’empathie, une certaine méchanceté. Antigone n’a pas lu Saint-Augustin : non seulement elle est cassante, dénuée de gentillesse, dénuée d’humour, mais elle n’aime pas ses ennemis ; elle n’aime pas vraiment ses amis ; et on peut au bout du compte se demander si elle s’aime elle-même. Elle se sacrifie mais son sacrifice ressemble plus à un cri d’orgueil qu’à un acte d’humilité.

Créon, humain, trop humain ; Antigone inhumaine.

… A ceci près, toutefois, qui n’est pas sans importance, qu’à la fin des fins, Antigone, qui ne voulait que jeter de la terre sur le corps de son frère, meurt, sur ordre de Créon. En dépit de sa méchanceté et de toute sa négativité, elle est donc la victime. Et Créon, le brave Créon, bonasse et bonhomme, un meurtrier. Dans l’action, les rôles se renversent, et puisque c’est dans leurs actes que se révèle la vérité des êtres, Antigone, de très loin, l’emporte sur Créon.


On pourra également se reporter à :

un épisode des Chemins de la philosophie : “L’engagement au risque de sa vie : Antigone et la justice

ane New Forest

L’âne de Buridan

Connaissez-vous cette histoire frivole
D’un certain âne illustre dans l’école ? 

Dans l’écurie on vint lui présenter
Pour son diner deux mesures égales,
De même force, à pareils intervalles ;

Des deux côtés l’âne se vit tenter
Également, et, dressant ses oreilles,
Juste au milieu des deux formes pareilles,
De l’équilibre accomplissant les lois,
Mourut de faim, de peur de faire un choix.

L’histoire de l’âne qui, hésitant entre le boire et le manger, finit par mourir de faim et de soif, est contée ici par Voltaire mais elle est ordinairement prêtée à Buridan, philosophe du Moyen-Age qui fut le disciple de Guillaume d’Ockham – l’homme du rasoir.

Cette histoire, cette fable, ce paradoxe, je ne l’ai longtemps pas comprise. Ou plutôt : pas saisie. J’en comprenais le sens, mais non la portée. “Quel imbécile, que cet âne, me disais-je, et quel idiot il fait ! Mourir au milieu de ce dont on a besoin au motif qu’aucune raison ne nous porte à aller ici plutôt que là, ne rien prendre du simple fait qu’aucune préférence n’existe qui nous conduirait d’un côté plutôt que de l’autre, c’est vraiment ballot, et vraiment le fait d’un âne !“.

Mais il n’est évidemment pas plus âne que celui qui, croyant comprendre, ne comprend rien, ou que celui qui se moque de la paille ombrageant l’oeil du voisin quand lui-même est aveuglé par une poutre. Et pauvre animal, d’ailleurs, nous en parlions avec les enfants, qu’on a affligé, comme d’un bonnet, d’une si mauvaise réputation !

Mais revenons à Buridan, et à son âne, en faisant un petit détour.

Je devais hier, partant de mon domicile, faire diverses courses, dans deux magasins. Les unes étaient pour moi, à apporter chez moi ; les autres pour l’aimée, à apporter chez elle. Un petit problème du genre de celui des ponts de Königsberg : comment organiser l’itinéraire au mieux pour économiser son temps, sa peine ou sa marche. Un problème concret, dont on comprend vite les tenants et aboutissants, qui paraît très simple : quatre lieux à lier entre eux, ce qui n’est pas la mer à boire, et qui pourtant, parce qu’il n’est pas totalement trivial, est impossible à résoudre comme ça : valait-il mieux commencer par ici ou par là ? Faire étape avant de repartir ou essayer de tout organiser en une seule tournée ? Introduire le poids des courses dans les éléments de réflexion ou ne pas en tenir compte ?

Je me suis, pendant quelques secondes, deux vraies minutes, peut-être, posé ces questions, et d’autres, similaires. Puis j’ai soudain compris ce que Jean Buridan avait voulu dire et, ouvrant la porte, je suis parti sous le grand soleil.

Ce qui fait de l’âne de Buridan un âne – mettons un instant de côté l’injustice de cette représentation anthropomorphique – ce n’est pas qu’il pense mal ou de façon tordue ; c’est qu’il pense. Tout simplement. Qu’il pense quand il devrait agir. Qu’il pense quand la seule chose à faire est agir. Sa bêtise, qui va le tuer, n’est pas de mal penser, mais de penser mal à propos, sans percevoir qu’à ce moment précis, c’est la mécanique musculaire, qu’il faut mettre en oeuvre, et non la mécanique intellectuelle. Mais il pense, et donc il n’est plus.

Il y a des moments, qu’il faut apprendre à reconnaître et c’est parfois un long cheminement, où la pensée doit être mise de côté parce qu’elle entrave, parce qu’elle se substitue à l’action, qu’elle l’empêche, qu’elle la diffère, voire qu’elle est prétexte à ne pas agir.

C’est l’âne de Buridan que chacun d’entre nous a en lui qui parle, à ces moments là. Il faut savoir le reconnaitre, savoir le faire taire, et partir, sous le soleil ou sous la pluie, sans plus tergiverser, en appliquant ce que disait Bernard Grasset :

« Agir, c’est à chaque minute dégager de l’enchevêtrement des faits et des circonstances la question simple qu’on peut résoudre à cet instant-là. ».

PS : Nous avions croisé l’âne figurant sur la photo il y a quelques années, dans la superbe New Forest.