C’est un jeune étudiant de dix-sept ans, que ses études de rhétorique et de philosophie ont mené loin du domicile familial. Laissé seul à lui-même dans une ville étrangère, il court le jupon, enchaînant les liaisons éphémères, puis tombe amoureux d’une femme, dont on ignore le nom, qui lui donne un enfant, Adéodat.

Il vivra quinze ans avec elle, puis désireux, pour asseoir ses ambitions sociales, de se marier avec une femme de son rang, il la quittera. Et « cette femme », comme il l’appelle, lui laissera son enfant, leur enfant, qui est aussi le sien, avant de se retirer, loin de lui, après avoir fait le vœu de ne plus connaître d’homme.

Augustin a-t-il aimé cette femme dont il ne dit jamais le nom ? A-t-il aimé cette femme qui lui a tout donné, qu’il répudie pour les raisons les plus basses et qui s’en va, dans un doux silence, lui laissant une nouvelle fois par amour la chair de sa chair ?

« Mon cœur, où elle était fixée, en fut déchiré d’une blessure traînante de sang. » écrit-il. Puis il n’en parle plus.

Trente-trois ans ont passé depuis la naissance d’Adéodat, mort depuis lors, d’ailleurs, à dix-neuf ans ; dix-huit depuis sa séparation, volontaire et provoquée, d’avec cette femme. Et voici qu’Augustin, qui ne s’est pas marié, monte en chaire au temps pascal, et prononce, avec tous les trésors de son éloquence, cette homélie, parmi d’autres, sur la première épître de Saint-Jean.

Comment peut-il, dans ce long discours dont je n’ai enregistré qu’une partie, penser, écrire et dire les paroles qu’il prononce ? Comment, s’il a aimé, peut-il faire de l’amour un obstacle, un voile, un leurre, quand il est une porte et un tremplin ?

Ça n’est pas exactement ce qu’il dit là, il est vrai. Il y met les formes, devant ce public avec les habitudes duquel il doit composer. Mais c’est ce qu’il pense, et au gré de quoi lui-même il agit. Non en ayant répudié sa compagne – il ne s’agissait alors que d’avoir une épouse dont les origines favorisent sa carrière de haut fonctionnaire – mais en ne se mariant pas, ensuite, en faisant du célibat une vertu et en considérant l’amour du monde comme forcément inspiré par Satan.

Augustin tient ce propos de diverses manières : il le décrit en dépeignant ce vase qui doit être vidé de l’amour du monde pour pouvoir être rempli de l’amour de Dieu ; il en reparle en évoquant ce champ dont les taillis étouffent les jeunes pousses et qu’il faut débroussailler pour que les semences du vrai amour puissent y prospérer. Et puis il y a cette étrange parabole de la fiancée infidèle, de la jeune femme préférant sa bague de fiançailles à son fiancé :

« Supposez qu’un fiancé fasse pour sa fiancée un anneau et que celle-ci préfère l’anneau qu’elle a reçu au fiancé qui l’a façonné pour elle. N’est-il pas vrai qu’à propos de ce présent du fiancé, son âme serait surprise en flagrant délit d’adultère et cela tout en aimant le cadeau qu’il lui a donné ? Bien sûr, elle aimerait ce que lui a offert son fiancé. Cependant, si elle disait : « Cet anneau me suffit, et désormais, je ne veux plus voir le visage de cet homme !« , quelle femme serait-ce là ? Qui n’aurait en horreur une telle folie ? Qui ne dénoncerait chez cette femme une âme adultère ? »

Quel est ce Dieu jaloux, qui serait extérieur au monde, qui serait autre que le monde, et qui voudrait que grâces lui soient rendues, à lui, à lui seul ? Comment Augustin ne voit-il pas que l’amour pour un être est l’amour. Pas un amour mais l’amour ?

Cet homme est pour moi un mystère.

PS : Il reste que l’honnêteté d’Augustin est admirable. Comme le titrent justement certaines traductions, ses Confessions sont des Aveux.

PS2 : J’emprunte à François de Smet, qui en disait un mot l’autre jour sur France Culture, l’idée qu’Augustin ne serait peut-être pas devenu ce qu’il devint sans cette blessure.

14 thoughts on “Le mystère Augustin

  1. l’avantage, le bénéfice de l’expérience de cet ‘augustin’-là c’est que ça me (nous) permet de décortiquer ce qu’il(augustin, moi, nous) ressent et comprend, ici et maintenant, de l’amour………..

    1. C’est vrai, Maly. Ou du moins cela incite à essayer de le faire, à prêter attention à ce que l’attachement peut avoir de pervers. Mais il faut probablement être plus avancé sur le chemin du « Nous » pour en saisir toute la vertu…

      1. et le ‘nous’, c’est à la fois dans la relation de couple et dans la relation au monde 🙂
        à mon sens, c’est pourquoi il est primordial de s’occuper de sa relation d’amour envers soi pour pouvoir établir une relation à l’autre et par extension une relation au monde….

  2. J’entends, j’entends, j’entends ce que tu dis et qu’une autre me dit. Je lis les lettres et les mots qu’elles forment. Et tout cela, pourtant reste, au fond, incompris.

    1. Bonjour Aldor, cet extrait m’interpelle, est-il de vous ?
      Par ailleurs mon fils 19 ans s’appelle Augustin, je suis très touchée par le texte « le mystère Augustin » et la réflexion qu’il induit.

      1. Augustin ! J’imagine que vous l’avez nommé ainsi en souvenir de Saint Augustin ? C’est un beau nom.
        Ce que je dis ici me tient assez à coeur, comme vous le devinez. Quelque chose d’ouvert.
        Merci de votre passage, Muriela.

        1. Non je ne l’ai pas nommé du tout par rapport à Saint Augustin. Mais c’est un garçon qui correspond assez au portrait que vous faites – une personne qui se tait de façon douce etc…- et, vu son âge, c’est de manière instinctive et sans beaucoup d’expérience des autres évidemment. Un beau portrait.

      2. Bonjour, Muriela, je ne sais pas très bien de quel extrait vous parlez mais vais essayer d’être complet :
        – le texte que je lis dans Le Mystère Augustin (blog Aldor) est de Saint-Augustin (deuxième homélie sur la première épitre de Saint-Jean) ; le texte écrit est de moi (sauf ce qui est entre guillemets) ;

        – le texte que j’évoque dans Un silence si doux (blog Improvisations) est dans Oedipe sur la route, de Henry Bauchau, mais le texte enregistré et le texte écrit (hors ce qui est entre guillemets) sont de moi.

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