Dans le chapitre XXI du Petit prince, qui est lu ici, le renard apprend au Petit prince qu’il faut, avec douceur, patience et tendresse, apprivoiser les êtres pour les connaître vraiment, que quand on les a apprivoisés on les aime, que les aimant on en dépend, et qu’en dépendant, les perdre cause de la peine.

Pourquoi alors cherche-t-on à les apprivoiser et à les aimer ?, demande le Petit prince. Qu’y gagne-t-on ? « On y gagne à cause de la couleur des blés », répond le renard qui explique que, pour celui qui n’aime pas, les blés ne sont rien ou presque rien : ils sont vides de sens et anonymes, des plantes nourricières semblables aux autres plantes. Mais que depuis que lui, le renard, aime le Petit prince, il a découvert autre chose en le blé : un rappel de la chevelure blonde de son ami, un souvenir tendre qui lui revient quand le vent caresse les épis ; une émotion qui l’étreint quand, au détour du chemin, il aperçoit ce blé jaillissant vers le soleil. Ce qu’il a gagné, c’est cela : la résonnance du monde, le surgissement de mille correspondances qui transforment un monde étranger en un monde que peuple l’être aimé.

« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé« , écrivait Lamartine, et c’est un peu de cette idée, retournée et contraposée, qu’exprime le renard d’Antoine de Saint-Exupéry : l’amour peuple le monde. Il le peuple et l’enchante tout en même temps, l’illuminant et le rendant complice de l’élan qui nous porte vers l’être aimé. L’amour accroche de joyeuses clochettes à tous les êtres, à toutes les choses, fait vibrer les paysages et resplendir les cieux, transforme la grenouille en princesse, la Bête en prince charmant, et ouvre aux hommes la porte des étoiles.

C’est pour connaître cela, pour reconnaître le monde, pour le reconnaître comme sien et l’habiter au lieu de le traverser comme le ferait un étranger, délié de tout et altéré de solitude, que le renard a voulu être apprivoisé, a voulu tisser des liens, se dégager de la minéralité du désert pour aller vers les autres vivants et s’abreuver de leur amour.

Il y a ainsi, au milieu du désert, poussant d’on-ne-sait où, vivant d’on-ne-sait quoi, des fleurs jaillissant du sable. Rien alentour : des cailloux, des pierres, du sable roux qui jaunit quand le soleil est haut. Et soudain, cette tige qui monte au  bout de laquelle se balance la féminité d’un calice. Un miracle né du lien tissé entre une abeille et une crotte de dromadaire, un papillon et les restes d’un fennec, que sais-je encore ?… Mais la fleur est là, née d’une rencontre éphémère et hasardeuse, peuplant la minéralité de sa fragile souplesse,  rappelant à la vie, au mouvement et à la fluidité cet espace de pierres, désaltérant le monde de sa seule présence.

La fleur est là, miraculeuse, rappelant tout ce dont elle est née, ces rencontres de hasard et le flot de la vie. Et elle était l’aimée. Et elle était tous ceux que j’aime. Et elle était le monde, plein de promesses sous les caresses de la brise du matin.


PS : la photo de titre montre un champ de blé poussant dans l’écrin de verdure d’une oasis surgissant du désert près de Taghbalt, au sud du Maroc.

La fleur  a été photographiée non loin de là.

PS : On pourra également écouter une conférence de 2003 de Philippe Forest, professeur à Nantes, que France Culture vient de rediffuser : « Pourquoi il faut absolument relire le Petit prince ».

21 thoughts on “J’y gagne à cause de la couleur du blé

  1. Merci Bernard. Le Petit Prince est un texte qu’on lit enfant, puis adolescent, puis adulte, et puis encore, et à chaque lecture, les blés sont plus blonds. Et grâce à toi, nous commençons la semaine dans cette lumière 😉

  2. Magnifique le petit prince je l,ai lu et relu depuis mon enfance et bien des années après j,en ai compris le sens merci pour ce beau texte et cette belle photo

  3. Merci je lis tout les commentaires c,est agréable moi aussi j,ai adoré le petit prince et sa réponse sur la blondeur des blés

  4. À lire cet article je me dis que ma lecture du Petit Prince a été bien superficielle, je n’y ai pas vu toute cette beauté et m’y suis ennuyée –trop adulte à ma première lecture, peut-être.
    Merci pour cette parenthèse philosophique !

    1. Bonsoir, Cléa. Je crains que tous les livres pour enfants ou donnés à lire aux élèves ne pâtissent d’une image scolaire qui rend difficile, ensuite, leur découverte ou redécouverte…

      1. Je trouve que c,est plus un livre pour adulte j,adore le petit prince mais plus jeune je n,avais pas compris tout les symboles ,j, aime beaucoup lire les commentaires tous très
        Bien écrit et pleine de bon sens

      1. Les images scolaires ne me font pas peur, au sortir du lycée j’ai dévoré tous les classiques français, ceux-là mêmes qu’on m’avait présentés comme ennuyeux à mourir durant toute mon enfance, et je les ai adorés. Mais je n’ai absolument pas accroché Le petit Prince, je suis parfois trop terre à terre et je n’arrive pas à m’envoler…

        1. J,étais comme vous avant je n,avais pas du tout accroché ,et d,un seul coup il y a eu un déclic dans ma tête il a voulu écrire cela sous forme de symboles

  5. Merci pour ce clin d’œil au Petit Prince ! Je l’ai lu enfant, relu adulte et je ne m’en lasse jamais parce que à chaque nouvelle lecture il me semble que je comprends encore une nouvelle chose. Je le relirai encore et encore. Le passage du champ de blé est un de mes préférés ! Belle journée à vous !

    1. Bonsoir, Marie,

      Je suis comme vous, et à la lecture de tous ces commentaires, je découvre avec bonheur que nous sommes nombreux à aimer ce livre que j’ai trop longtemps dédaigné mais dans lequel, devenu grand (depuis longtemps, à dire vrai…) j’aime de plus en plus me replonger pour y découvrir de nouvelles choses.

      Merci pour vos dessins aux visages si apaisants.

      Bonne soirée.

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