crèche

À la merci


Sur un berceau, couvert de paille ou non, l’être le plus fragile et le plus faible qui soit, un petit d’homme nouveau-né. Il dépend entièrement de l’amour et des soins qu’on lui donne, sans lesquels il mourrait.

Aucune créature n’est plus faible : seule, elle ne survivrait pas un jour, incapable qu’elle est de se nourrir, de boire, de se protéger du froid et de la chaleur, de se déplacer : un être à la merci du monde.

À la merci. Je me souviens de mes enfants nouveau-nés et de la crainte qui me saisissait quand je les portais dans mes bras, eux si frêles et si abandonnés à moi. Je me souviens de tous les enfants nouveau-nés que j’ai connus et de cette même panique ressentie devant tant de faiblesse recueillie en une si petite créature.

Je me souviens des infirmières, des infirmiers et de leur dévouement. De la tendresse et de l’amour donnés aux enfants, à la mère et au père. De cette humanité pleine d’humanité qui fleurissait au milieu de la nuit et qui nous apaisait.

Je me souviens aussi de mon père, devenu pauvre chose immobile et muette, et de ses yeux qui restaient seuls ouverts. Lui aussi était à la merci.

À la merci. Être tout entier entre les mains des autres et s’en remettre à eux. Amen et Inch Allah. N’être que cet abandon, que ce saut dans le vide.

Au plus profond de la faiblesse, pourtant, quelque chose murmure et hurle à la fois, que nous entendons dans tous les tintamarres, qui nous parle et que nous écoutons,  toute affaire cessante.

Certains, qui entendent, ne l’écoutent cependant pas, et c’est dans cette surdité de l’âme aux appels du coeur, dans ce refus de se laisser toucher, dans cette peur d’être affaibli par la faiblesse que meurt l’espérance et que naît le mal, petite mort du monde.

C’est de cette peur que naissent la cruauté et l’indifférence, de cette peur d’être aspiré par la faiblesse, de cette panique face à l’amour : être fort de peur d’être faible ; n’être fort que de sa propre peur.

Ô camps, Ô massacres des innocents, Ô crimes si souvent perpétrés ! Et Ô pauvres créatures élevées comme des choses et mal tuées dans de sinistres abattoirs ! Ô surdité de l’âme !

Les autres entendent, ce pourquoi il ne faut pas désespérer. Sont-ils venus, les mages, s’agenouiller, et mettre leur pouvoir entre les mains du nouveau-né ? Sont-ils venus se mettre à la merci de cet enfant qui s’était mis à la merci du monde ? Je ne sais.

Mais chaque jour, partout, recommence cet échange de mercis. Cette abdication de puissance envers qui n’est que faiblesse. Ce don de tout à qui n’est rien. Rien d’autre qu’un appel, un espoir d’espérance. Une étoile dans la nuit.

Noël tous les jours et chaque nuit recommencé.

Et le monde vit et se recrée sans cesse de cette nativité, de cet abandon partagé, de cet amour qui fut, est et sera donné à des milliards de créatures. L’amour est l’autre nom de cette recréation continuelle du monde.

L’amour est l’autre nom de Dieu.

 


L’image est celle d’une jolie crèche photographiée en décembre 2017 rue de Grenelle, à Paris.

Et revenu ce soir, 25 décembre 2019, au même endroit, je la revois au Centre Saint-Guillaume, aumônerie de Sciences-Po, enrichie de Jésus, d’un ange et des rois mages :

manger auxerre

Le Seigneur m’a dit de manger (de Marie Noël)


En 1927-1928, Marie Noël (Marie Rouget de son vrai nom) écrit un long poème en quatre parties intitulé Adam et Eve. C’est la première partie de ce poème, nommée Poème des dents, que je lis (et qui est reproduite plus bas).


C’est une oeuvre sombre, une méditation amère sur la danse sinistre qui lie la vie et la mort, qui met la mort au coeur de la vie, cette mort qui, depuis celle de son frère, depuis celle des tous les enfants du monde, scandalise la poétesse auxerroise, interpellant sa foi.

Dans le Jardin d’Eden, Dieu a dit à l’homme et à la femme de manger des fruits du jardin, et les créatures ont été créées de telle sorte qu’elles se nourrissent les unes des autres : la mort et la destruction ont été ainsi mises au fondement de la vie ; elles en sont la condition.

Le commandement premier donné aux créatures vivantes, et qui n’est pas issu d’un signe ou d’une révélation mais inscrit au profond des entrailles de chaque être, est de manger pour vivre, de détruire et de tuer pour se perpétuer : “Mangez-vous les uns les autres” –  tel est le vrai commandement suprême que nous dicte la vie, le commandement de ce Père hiératique que Marie Noël appelle le Dieu noir.


Voilà, pour Marie Noël, la nature vraie du Péché originel. Non pas une faute commise par Ève ou Adam, non pas un acte de désobéissance à une parole divine mais la simple acceptation, par l’homme, de sa nature d’homme, de son incarnation : le péché originel de l’homme, c’est d’être ce qu’il est – ou peut-être seulement d’en avoir conscience.

Etre homme, c’est accepter cet héritage ; accepter de manger le fruit puisqu’il nous a été donné, accepter de commettre le mal puisque Dieu l’a ainsi voulu.

Il y a, dans l’acte de manger, de manger ce qu’on aime, comme l’avait remarqué Simone Weil, quelque chose de scandaleux et d’horrible.

Mais vivre, c’est cela. Et Marie Noël, elle qui doute et croit, franchit le pas que Simone Weil ne franchit pas. Elle mange le fruit parce qu’elle accepte son humanité, comme les croyants mangent l’hostie, le corps du Christ parce que c’est ce que celui-ci a voulu et demandé, dans un retournement qui échappe à ma compréhension, comme échappent à ma compréhension d’autres passages de ce texte.

Le Seigneur m’a dit de manger.

Et ici encore, l’humilité véritable consiste à accepter ce qu’on est, y compris sa part d’ombre, et l’orgueil à se croire un ange.


Poème des dents

Et Jéhovah Dieu donna à l’homme cet ordre : “Tu mangeras…”

Adam

Le Seigneur m’a dit de manger.
Le Seigneur a planté des dents
En ma bouche. Il m’a placé dans
L’abondance d’un grand verger.

Il a mis dans ma chair la faim.
Mangerai-je ? Pour me nourrir,
Il a mis le fruit sous ma main…
Si je mange, un fruit va mourir.

Si je mange, si je te mords,
Corps tiède que le mien détruit, 
Par la plaie où je t’aurai nui, 
La Mort entre au monde… La Mort…

Ce noir derrière le matin,
Cet ailleurs sans lieu, sans regard,
Où toi qui dans le clair jardin
Étais fruit n’es plus nulle part.

Mangerai-je ? Ô fruit innocent
Qui m’es permis, qui m’es donné,
Si je bois, ô fruit ordonné,
Ton miel sans défense, ton sang,

Si je goûte à toi qui m’es bon,
Loin de l’autre seul défendu,
Dans ma bouche obscure où tu fonds,
Le monde entier s’en va perdu.

Sans fin le monde entier s’en va
Mangeant le monde entier. La dent
Du monde attaque, broie et fend
La chair du monde, son repas.

Tous les ventres grands et petits, 
Tous les êtres lourds ou légers
Iront l’un par l’autre engloutis…
Le Seigneur m’a dit de manger.

Je n’ai pas encore mangé.
Je n’ai pas obéi. J’ai peur
De mes dents pleines de malheur,
J’ai peur de cette faim que j’ai.

Ô faim, béante joie ! Appel
De la chair à la chair ! Baiser
Si chaud, si pressant, si cruel
Qu’il doit toute sa proie user !

Désir, saveur qui sur ma main
Tombe de l’arbre et la conduit
Frémissante au bord de ce fruit
Heureux dans le soleil ! J’ai faim.

J’ai peur. J’arrête le danger
Dans ma bouche, ce mal qui sort
Et menace sur l’oranger
Naïf sa douce pomme d’or.

Sur l’oranger que trame aussi
Cette guêpe ? – L’orange pend –
Cette guêpe aiguë en suspens
Dans le bleu du jour sans souci ?

Les bêtes dans la paix du jour
Rêvent. Le tigre dort avec
De tels ongles ! – Pourquoi ? – L’autour
Nonchalant aiguise son bec.

Le loup dans l’herbe songe. Auprès,
L’agneau sommeille, le cœur gros
De douceur. Le loup a des crocs – 
Pourquoi si longs ? Pourquoi tout prêts ? – 

Ah ! J’ai peur d’un pêché, l’aîné,
Ailleurs commis, avant les Temps…
Un gouffre au jardin nouveau-né,
Ouvert dans les gueules, attend.

Un gouffre sous le rire vert
De l’herbe où s’apprête un festin
Profond où, ventre clandestin,
S’achemine – vers qui ? – le ver…

Ah ! fol homme, est-ce toi qui vas
Éveiller la dormante faim
Et soudain remplir de combats
Ce doux lieu, Paradis en vain ?…

D’heure en heure sur l’oranger,
Le fruit plus mûr, le fruit meilleur
Tente ma bouche… Le Seigneur
M’a donné l’ordre de manger…

Toi qui m’as fait, Dieu, si je dois,
Innocent, ne jamais mourir,
Ah ! Pourquoi donc as-Tu, pourquoi,
Chargé la Mort de me nourrir ?

Pourquoi, si le vivre éternel
Habite ce corps sans besoin,
Sans usure, sans plus ni moins,
Repu du souffle paternel,

Pourquoi, puisque je suis qui vis
A jamais de jour nouveau-né,
Traire ma durée tes pis,
Mort, nourrice de condamnés ?

Que sais-je ? Le Seigneur a fait
– Le Seigneur qui souffle alentour – 
Ce jardin au milieu du jour
Où l’on entend trembler la paix.

Que sais-je ? Le Seigneur m’a dit :
Tu mangeras. Vois tous ces fruits
Bienheureux dans le Paradis,
Ouvre ta bouche et les détruis.”

Le Seigneur a dit  : “Mangez-vous
Les uns les autres.” Le Dieu noir
Dont le visage vers le soir
Entre les feuilles est si doux.

Que sais-je ? Qu’entendre ? Manger…
Que faire ?… Aller peut-être au bout
Des ombrages interroger
L’arbre murmurant qui sait tout ?…

Manger… Rompre cette main
Funeste, ô fruit, l’attache d’or
Que nul vent n’a brisée encor
Entre ta vie et toi… J’ai faim.

J’ai faim ! En moi se lève un cri
De toute la terre qui veut
Sa pâture. Ô fruit sans abri,
Pauvre chair, te sauve qui peut !

Sauve qui peut le monde ! En vain
Des mots demain lui seront dits
Pour endormir le Paradis,
Un seul cri commande : j’ai faim !

Dieu m’a fait un commandement
Unique. Il ne l’a pas écrit
Sur les monts, dans le grondement
Des cieux qui renverse l’esprit.

Nul message à mon cœur, nul mot,
Nul verbe ne le révéla.
Dieu l’a dit à mon ventre. Il l’a
Serré dans les nœuds de mes os :

“Le corps d’autrui tu mangeras
Ou périras sans jugement”.
Nul autre dieu ne changera
La loi qui n’erre ni ne ment.

Mange ! Mange ! Et vienne le mal,
Et la bataille, et la clameur
Du sang offensé ! Mange ou meurs.
Herbe, mange ! Mange, animal !…

Le Seigneur m’a dit de manger.
Le Seigneur a poussé ma faim
Sous la branche de l’oranger
Qui tressaille… Je tends la main

Et je ferme les yeux, ô fruit
Premier cueilli, premier mordu,
Bonheur tiède qui t’est fondu
Dans ma gorge pleine de nuit.

Je ferme les yeux dans le noir
Délicieux de ton trépas,
Mes yeux ivres, pour ne pas voir
Accourir la mort ici-bas.

Je frémis… je ferme les yeux…
Le Mal qu’un autre a résolu,
Je l’ai commis. Dieu l’a voulu.
Nul ne désobéit à Dieu.


La photo en tête d’article montre une partie du bas-relief de la porte gauche de la cathédrale Saint-Etienne d’Auxerre, que Marie Noël aimait tant. Il s’agit d’une représentation des premiers versets de la Genèse. Dieu crée Adam, puis Eve, les conduit au Jardin d’Eden. Ils y goûtent au fruit défendu ; Dieu le leur reproche et un ange les chasse.

Je remets ici l’ensemble des six panneaux :

les panneaux gauche et droit du portail de gauche

aimer

Aimer – me dit l’aimée – Sais-tu de quoi tu parles ?


Il faut, pour avancer,
Accepter de chuter dans le déséquilibre ;
Pour remplir ses poumons,
Accepter de d’abord les vider ;
Pour vivre,
Laisser mourir celui qu’on a été.

Accueillir sa faiblesse
Parce qu’elle permet d’accueillir celle de l’autre ;
Etre tendre
Parce que la tendresse est ce qui ne construit pas de muraille,
Ce qui se laisse bousculer, émouvoir, toucher.
Sourire,
Ne pas fermer les écoutilles.

Il y a pourtant aussi au fond de nous quelque chose qui parle,
Qu’il faut savoir entendre, d’abord,
Puis écouter.
Entendre cette voix,
La distinguer du brouhaha dont elle s’élève,
Comprendre ce qu’elle exprime,
Accepter ce qu’elle dit :

Il n’y a – dit-elle – que l’amour qui compte,
Il est l’alpha et l’oméga.
Tout vaut qui a été fait par amour
Et rien ne vaut qui a été fait sans lui.
Il est la seule bonne intention,
La seule mesure des choses.
L’amour est ce qui ne rechigne pas à la peine,
Qui se remet inlassablement à l’ouvrage,
Ne ferme pas la porte, ne tourne pas la page.
L’amour est ce qui maintient.
Il est la perche tendue qui demeure,
L’autre joue offerte,
Le sourire.”

Au fond de soi est l’élan vers l’autre,
Au plus intime des demeures de l’âme,
Ce désir, ce besoin peut-être, de nouer.
De nouer et d’être noué ; d’aimer et d’être aimé :
Désir de dialogue et non de monologue,
Besoin d’échange et non seulement de don.
Donner d’abord et sans contrepartie,
Aimer d’abord et sans condition
Mais il ne faut pas que l’espoir soit tari
Car l’amour nous est chose nécessaire.

Aimer – me dit l’aimée – Sais-tu de quoi tu parles ?
– “Oui : de cette chose-là qui conduit aux étoiles,
Par qui tout autre amour advient,
Et qui meurt, très ordinairement,
De la peur de chuter dans le déséquilibre.

soleil amsterdam

Anne et Etty (souvenir d’Amsterdam)


Anne, ma sœur Anne,
Tu as vu tant venir
Depuis ces pièces sans fenêtres
Où ta jeunesse fut enfermée !

Sous l’éclat du dehors,
La guerre fait poudroyer la haine.

Etty, ta presque sœur,
A trouvé la clef d’or
Au fond de ce grand puits
Sondé par ses prières.

Dans l’ombre du dehors,
La guerre fait poudroyer l’amour.

Amsterdam, Westerbork,
Et tous ces Barbe-bleue,
Et tous ces Quartiers rouges,
Et toute cette misère,
Et les dénonciations, et les arrachements,
Et les mesquineries, et les cris, et les larmes,
Et tous ces rires gras à la vue des vitrines,
Et toutes ces lâchetés, et toute cette laideur,
Et toutes ces nudités, et toute cette pudeur,
Et tout ce rigorisme, et cet étalement !

Et puis Anne et Etty qui chantent dans la nuit
Et dont la voix s’élève jusque dans les étoiles !


Souvenir d’un séjour à Amsterdam, de la poignante visite de la maison d’Anne Frank, et des traces laissées  par Etty Hillesum : la maison où elle vécut de 1937 à 1942, au 6 Gabriel Metsustraat : 

…et ses carnets, versés au splendide Musée d’histoire juive de la ville :

Le dessin est un soleil inspiré de ceux qui servent de clefs de voûte à la Oude Kerk, au cœur du Quartier rouge.

portedesetoiles

Porte des étoiles


Dans sa troisième Méditation sur la beauté, dont je lis un passage, François Cheng écrit :

“une beauté authentiquement incarnée n’est jamais beauté d’une simple figure isolée. Elle est transfiguration par la grâce de la rencontre d’une lumière intérieure et d’une autre lumière donnée là depuis toujours, mais tant de fois obscurcie. Transfiguration est à entendre ici comme ce qui se transforme de l’intérieur, et également comme ce qui transparaît dans l’espace de vie entre le fini et l’infini, entre le visible et l’invisible.”

François Cheng essaie d’expliquer ce phénomène, cet étrange pouvoir de la beauté qui tout à la fois donne accès à l’être qui en est le porteur et au monde. Et dans cette quête, il retient d’Augustin l’idée que “la beauté résulte de la rencontre de l’intériorité d’un être et de la splendeur du cosmos.“. Non pas seulement que la beauté d’un être serait un reflet de la beauté du monde mais parce que la beauté et le regard ouvriraient sur l’au-delà du monde, sur ce qui, en le monde, lui échappe.

Ainsi pour la Joconde. François Cheng reprend une analyse de France Quéré qui voit dans le paysage qui entoure Mona Lisa un écho de son paysage intérieur, et dans l’énigme de son sourire un reflet de l’étonnement, du vertige qui surgit de notre confrontation au monde. Les yeux de Mona Lisa spiritualisent le monde ou plutôt sa beauté est cette spiritualisation du monde elle-même.

“Son sourire et son regard sont alors le signe d’une intuitive prise de conscience, celle d’un don qui vient de très loin. “

Une porte des étoiles. C’est ainsi que depuis toujours je me plonge dans les yeux pleins d’étoiles de celle que j’aime, qui m’ouvre à la profondeur et à la beauté du monde.



Le texte complet de ma lecture maintenant, qui a notamment pour sujet la Joconde :

“A la lumière de l’âme, il nous est bon de revenir un moment à Mona Lisa, à son regard et à son sourire. Il y a véritablement un mystère du regard. D’où vient la beauté d’un regard ? Tient-elle du seul aspect physique des yeux : paupières, cils, teinte de l’iris, etc. ? La beauté physique des yeux peut certainement y contribuer, dans la mesure où cette beauté est susceptible d’éveiller chez l’être qui en a été gratifié le sens de la beauté. Or, nous l’avons dit,  la vraie beauté est justement conscience de la beauté et élan vers la beauté. Mais à cause de cela même, le regard est plus que les yeux. Toutes les langues n’émettent-elles pas l’idée que les yeux sont “la fenêtre de l’âme” ? La beauté du regard vient d’une lumière qui sourd de la profondeur de l’Être ? Elle peut aussi venir d’une lumière venant de l’extérieur et qui l’éclaire, notamment lorsque le regard capte dans l’instant quelque chose de beau, ou qu’il rencontre un autre regard d’amour et de beauté.

Chacun a déjà vécu ce moment émouvant  où, lors d’un spectacle ou d’un concert de haute qualité, tous les participants ont le visage transfiguré, tant il est vrai que la beauté attire la beauté, augmente la beauté, élève la beauté. Cela est conforme à ce que nous lisions encore chez saint Augustin : la beauté résulte à ses yeux de la rencontre de l’intériorité d’un être et de la splendeur du cosmos, laquelle, pour lui, est le signe de la gloire de Dieu. Cette rencontre supprime, en quelque sorte, la séparation de l’intérieur et de l’extérieur.

Si la beauté du monde forme un paysage, l’âme d’un être est elle aussi paysage, ce que Verlaine exprime par le vers : “Votre âme est un paysage choisi…” et que l’esthétique chinoise désigne par le terme “sentiment-paysage”. Le paysage de l’âme est fit de nostalgies et de rêves, de frayeurs et d’aspirations, de scènes vécues et de scènes pressenties.

Tournons alors notre regard, pour la troisième fois, vers la Joconde. N’y aurait-il pas une clé pour ouvrir l’énigme de son regard ? Ne serait-ce point ce paysage brumeux tout à la fois lointain et proche qui se profile derrière elle ? Ici écoutons France Quéré qui, dans Le Sel et le Vent, écrit :

“Dans des formes de rocs et de lacs éclate l’étrange sonde d’un monde intérieur […] A hauteur des épaules [de Mona Lisa], commence un ocre paysage au relief accidenté que parcourent des efflorescences de rochers. A gauche, le sentier débouche sur les eaux grises d’un la, striées par les ombres de rochers en surplomb. Ce sont des chevauchements de pierres, de crinières, de farouches encolures, des museaux difformes qui dressent au dessus de l’onde le sursaut de leur colère pétrifiée. Une violence préhistorique barre le regard… A droite, du côté où se lèvent les lèvres de la jeune femme, le sentier remonte le cours limoneux de la rivière, se faufile de gradin en gradin, parmi les éboulis de pierres, parvient enfin au rebord d’un second lac, élevé au-dessus du premier… C’est un autre monde, immatériel, immensément recueilli vers lequel le sourire et le mouvement des yeux subtilement nous fait signe. le lac d’altitude s’irise à peine de quelques lueurs. Mais les malédictions de l’ombre et de l’obstruction sont vaincues. D’autres rochers s’élèvent, ils n’enténèbrent ni ne ferment plus rien. Leur ombre dessine un cerne, suggère une transparence, laisse intact le miroir des eaux… Entre les deux rivages purifiés s’ouvre une brèche où l’eau et la lumière confondent leur or, et ensemble s’éloignent vers l’infini. Est-ce un dieu qui accueille l’homme voyageur ? Est-ce la joie d’une intelligence parvenue au faîte de sa méditation ? […] Est-ce l’enfance retrouvée, embellie par les lointains du souvenir ? [un rêve humain commence là, à hauteur des yeux et du front pur. Ses aubes sont plus belles encore que les collines de Florence aux premiers rayons du jour.”

Compte tenu de ce paysage originel qui la porte, un paysage qui contient déjà la promesse de la beauté, la Joconde nous apparaît non plus comme le simple portrait d’une femme socialement située, mais comme la miraculeuse manifestation de cette beauté virtuelle que promet l’univers dès son origine. Son sourire et son regard sont alors le signe d’une intuitive prise de conscience, celle d’un don qui vient de très loin. Ils nous signifient surtout qu’une beauté authentiquement incarnée n’est jamais beauté d’une simple figure isolée. Elle est transfiguration par la grâce de la rencontre d’une lumière intérieure et d’une autre lumière donnée là depuis toujours, mais tant de fois obscurcie. Transfiguration est à entendre ici comme ce qui se transforme de l’intérieur, et également comme ce qui transparaît dans l’espace de vie entre le fini et l’infini, entre le visible et l’invisible.”


En introduction et conclusion musicales, Pavane pour une infante défunte, de Maurice Ravel.

dimensions

Dimensions des nombres


 

Les nombres premiers sont les nombres insécables, qui ne peuvent être décomposés en produits de nombres entiers : ils sont 2, 3, 5, 7, 11, 13, 17, 19, 23, 29, 31, etc. Ils constituent une longue suite – infinie, cela a été montré – qui fascine les hommes depuis la plus haute antiquité parce que ces nombres, une fois multipliés entre eux, permettent de former tous les autres nombres, et qu’ils sont donc les atomes de base de l’univers mathématique, si ce n’est de l’univers tout court. Or ces nombres sont également très mystérieux car si l’on a progressivement appris à connaître les lois qui régissent leur répartition statistiques, on ne sait néanmoins pas prédire leur apparition.

Si l’on tourne maintenant un peu les yeux sur le côté et qu’au lieu de s’intéresser seulement aux nombres premiers on s’intéresse aussi aux autres, on voit qu’on peut catégoriser tous les nombres selon ce que j’appelle leur dimension, qui porte peut-être un autre nom. J’appelle dimension d’un nombre le nombre de nombres premiers dont il est le produit : 4 est de dimension 2, ainsi que 6, parce que 4 égale 2 fois 2 et que 6 égale 2 fois 3 : 30, en revanche, est de dimension 3 parce que 30 égale 2 fois 3 fois 5 . De la même façon, 40 est de dimension 4 parce que 40 égale 2 fois 2 fois 2 fois 5, et 30 030 de dimension 6 parce que 30 030 égale 2 fois 3 fois 5 fois 7 fois 11 fois 13.

Si l’on essaie de représenter cela graphiquement, en mettant la suite des nombre en abscisse et leur dimension en ordonnée, on obtient le schéma suivant, qui fait penser à un boulier, une carte perforée ou la partition de ce qui serait probablement une cacophonie :

 

Sur la ligne 1, figurent les nombres premiers, qui sont de dimension une. On voit qu’au fur et à mesure que les nombres grandissent, ils se raréfient. Les nombres de dimensions 2 et 3 sont apparemment les plus communs, les plus nombreux et on ne distingue as, à vue d’œil, sur ce petit échantillon, de grande variation dans leur densité. Et puis, au fur et à mesure qu’on avance dans la suite des nombres, on voit apparaître des nombres de dimensions supérieures. Ce sont toujours les puissances de 2, familières aux informaticiens, qui apparaissent les premières : 4, qui est 2 fois 2, est le premier nombre de dimension 2 ; 8, qui est 2 fois 2 fois 2, est le premier nombre de dimension 3 ; 16, qui est 2 fois 2 fois 2 fois 2, est le premier nombre de dimension 4, et ainsi de suite : 32, 64, 128, 256, 512, etc.

Des nombres de dimension supérieure apparaissent et l’on devine que plus on ira loin plus l’on découvrira des nombres de dimensions importantes – le premier nombre de dimension 20 est 1 048 576, c’est-à-dire 2 puissance 20 – mais  la dimension moyenne des nombres augmente-t-elle continûment pour autant ? je n’en suis pas sûr. Quand on trace la courbe qui représente cette dimension moyenne, on voit qu’elle a une allure logarithmique et je ne suis pas certain que son asymptote soit une droite croissante.

 

Mais le plus important n’est pas là.

Le plus important est, en revenant au premier graphique, le fait que cet ordonnancement ne soit pas incohérent, ne soit pas aléatoire. Je ne distingue pas la règle qui est en action, la loi qui est à l’oeuvre derrière cette sorte de boulier. Cela m’échappe et me demeure totalement incompris mais je perçois que ça n’est pas forcément incompréhensible, et là est la merveille.


En introduction et prolongement musicaux, les Pleureuses assyriennes, de Georges Gurdjieff, dans la belle version de Anja Lechner et Vassilis Tsabropoulos.

masque blanc

Scarifications


 

Sur le pain qui cuisait j’ai scarifié un cœur.

La farine était blanche, le pain noir, l’entaille couleur de chair,

Et j’ai pensé à ces visages :

Ces visages blancs créés par des mains noires,

Yeux en amande et coiffures de geishas,

Que des hommes, au delà des mers, ont sculptés.

 

Visages blancs aux paupières fermées

Que je vois en fermant les paupières,

Rivages blancs aux mers noires et amères

Où coulent les bateaux de ces hommes qui sculptaient.

 

Ô Scarifications !

Du pain par le couteau qui tranche la farine,

De la mer et de l’onde par la houle et le vent,

Des visages par la pointe qui sculpte et qui dessine,

Et des vies et des êtres par les choses et le temps !

 

Rivages blancs que ravagent la tuerie et la rage

Éperdues qui coulent parfois du cœur de l’homme,

Qui naissent parfois par peur de l’homme,

Au cœur de ceux que la peur a perdus !

 

Visages que ravagent la honte et la rage

Et cette impuissance à rêver que savaient

Ces hommes qui savaient, quand ils fermaient les yeux,

Sculpter de leurs mains noires des visages de geishas.

 

Ô Scarifications !

Le cœur gît sur le pain comme une plaie ouverte,

Coulant comme une larme sur le visage blanc,

Un trop-plein qui déborde et que la chair rejette

Car on ne peut pas toujours garder les choses par devers soi :

Il faut parfois pleurer, il faut parfois crier, 

Et scarifier le monde de nos cris, de nos pleurs,

Grincer, comme la craie blanche grince sur le tableau noir,

Grince et hurle son cri, grince et hurle sa peur.

 

Ô Scarifications !

Absentes de ces visages blancs des geishas d’Outre-mer

Aux paupières fermées et songeuses et paisibles

Et aux tresses tressées comme au soleil levant.

 

Comment ces hommes noirs rêvèrent-ils ces femmes ?

Sur quels rivages leurs âmes découvrirent-elles ces yeux

Pareils à des amandes, semblables à des barques

Où ces hommes, aujourd’hui, quittant le rivage blanc,

Fuient, sur la mer amère que scarifie le vent,

la mort et la violence et la peur et la faim

Et l’absence de rêves et l’absence de pain ?

 


PS : la photographie représente un masque blanc de la tribu Punu (Gabon). Celui-ci est actuellement présenté au Musée des Arts premiers, dans le cadre de l’exposition Les forêts natales.

dérivée

Tangente et dérivée

 

 

De ce qui est vraiment important,
De ce qui est vraiment essentiel,
Jamais on ne sait tout :
Quelle est l’intention ?
Quel est le sens ?
Est-ce vérité ou mensonge ?

 

Si peu sépare le déséquilibre de l’équilibre,
Le vrai du faux,
Le sincère de l’insincère,
Le vivant du mécanique.
Un souffle, une pichenette,
Un presque rien,
Un indicible indescriptible,
Un ineffable.
Et tout pourtant est là.

 

Tout est là qui fait la chose,
Que la chose est cette chose et non une autre chose,
Que la chose est cette chose et non son contraire :
Le battement invisible du cœur qui fait vivant ce qui sinon serait mort,
Le sourire qui se dessine avant même d’apparaître,
La fluidité de la grâce.
La courbe franchira-t-elle la ligne ou non ?
Sera-t-elle tangente ou rencontre ?
Quelle est sa dérivée ?

 

De ce qui est vraiment important, on n’est jamais certain, ni assuré.
Pas de garantie. Pas de pérennité sur laquelle se reposer.
Rien de fixe ni de solide.
Du palpitant et du mouvant,
Du fluide et du coulant,
De l’éphémère.
Toujours et à jamais.

 

Rien sous le scalpel : ni âme, ni esprit, ni amour, ni grâce.
Ils sont ailleurs.
S’ils étaient là, ce serait leur apparence,
Leur ombre dans la caverne.
Leur vérité vit au dehors.
C’est là qu’elle s’épanouit,
Insaisissable.

 

Tangente et dérivée :
A regarder un point de la courbe, la méconnaissance est totale.
Et l’ignorance.
L’attention seule peut deviner,
Peut voir, peut discerner. Peut-être.

 

La corde vibre,
Mais il n’y a de mélodie qu’au-delà de l’instant,
Qu’au-delà du moment.
La musique est dans son passé mort et son futur non encore advenu.
Elle n’est rien dans le présent, rien dans ce qui est,
Mais tout entière contenue dans ce qui, au fond, n’est pas.
Le présent, qui est tout, en elle n’est pourtant rien.
Le tout est le rien. Et le rien est le tout.

 

Vibration des choses essentielles
Qui nous laissent dans le désert et la nuit.
Hésitation, incertitude.
Seules ces choses vibrantes sont vraiment importantes :
Quelle est l’intention derrière ce geste, derrière cette parole ?
Qui parle ? Pourquoi ? Quel est l’esprit derrière la lettre ?

 

Nuit profonde
Où seule notre intention nous est connue,
Que nous projetons,
Et dont nous habillons le monde,
Dérivée donnant son sens à la courbe.

 

eve

Eve, première mortelle

Quelques strophes lues de Eve, première mortelle, cet immense et magnifique poème de Charles Péguy, qui dit la femme et sa grandeur, l’homme et sa chute, racontés au travers du destin d’Eve, première femme, qui, contrairement à tous et toutes les autres,  « a connu d’innover le malheur » :

Et moi je vous salue ô première pauvresse.
Vous savez ce que c’est que d’avoir innové.
Les autres n’ont connu qu’un plateau de détresse.
Vous savez ce que c’est que d’avoir inventé.

Seule vous avez pu faire la différence,
Mesurer l’Océan d’avec un pauvre port.
Il fallut demander à la jeune espérance
Ce qui jusqu’à ce jour était donné d’abord.

Les autres n’ont connu que d’être malheureux.
Vous avez innové d’entrer dans le malheur.
Les autres n’ont connu que d’être douloureux.
Vous avez inventé d’entrer dans la douleur.

Les autres n’ont connu que le commun niveau.
Mais vous avez connu le dénivellement.
Les autres n’ont connu qu’un pauvre caniveau.
Mais vous avez connu le grand ruissellement.

Les autres n’ont connu qu’un périssable sort.
Vous avez innové l’autel et l’hécatombe.
Les autres n’ont connu qu’une commune mort.
Vous avez inventé d’entrer dans cette tombe.

L’image représente la Vierge de Pitié des Recollets, une statue du début du XVIème siècle qui se trouve au Musée des Augustins, à Toulouse.