Dans un discours de remise des prix prononcé le 3 août 1882, au lycée d’Angers, Henri Bergson, alors jeune professeur de philosophie tout juste sorti de la rue d’Ulm, s’élève contre une spécialisation trop précoce des élèves et défend le principe d’études générales qui “élèvent l’esprit en le fortifiant“, et “développent l’intelligence entière“.

La spécialisation, explique-t-il, est née du constat, tôt fait dans l’histoire de l’humanité, de l’immensité des connaissances comparée à la petitesse de l’homme :

On n’a pas tardé à faire cette découverte désespérante : l’univers est plus vaste que notre esprit ; la vie est courte, l’éducation longue, la vérité infinie ; il faut se consumer en efforts pénibles, tâtonner longtemps pour mettre la main sur une bien petite parcelle de la vérité : encore meurt-on sans l’avoir trouvée ou même entrevue.

De là, continue Bergson, la parcellisation de la connaissance en matières, spécialités, disciplines, sciences, dont chacune ne représente qu’une part infime des choses.  Et c’est une nécessité car “nous devons nous résigner à connaître peu si nous ne voulons pas tout ignorer“. Mais cette division, imposée par la nécessité ne doit pas être le seul guide :

Chacun d’entre nous devrait débuter, comme a fait l’humanité, par la noble et naïve ambition de tout connaître. On ne devrait descendre à une science spéciale qu’après avoir considéré en haut, dans leurs contours généraux, toutes les autres. C’est que la vérité est une : les sciences particulières en examinent les fragments, mais vous ne connaîtrez la nature de chacun d’eux que si vous vous rendez compte de la place qu’il occupe dans l’ensemble. On ne comprend pas une vérité particulière quand on n’a pas aperçu les rapports qu’elle peut avoir avec les autres.

Pour s’enserrer trop tôt dans une spécialité, pour se renfermer dès les débuts dans les limites d’une science spéciale, la connaissance bute sur ses propres limites car elle ne sait plus prendre appui sur elle-même en sortant d’elle-même :

Si l’on écoutait le spécialiste, la physique risquerait fort de devenir un simple catalogue de phénomènes, et la chimie un recueil de formules pharmaceutiques. Dans le grand journal de la science, il ne remplit que la colonne des faits divers. Il oublie que les faits sont les matériaux de la science, non la science même ; que celle-ci commence avec la découverte des lois, et que le simple collectionneur de faits ressemble beaucoup au cuisinier qui, au lieu d’un bon plat, nous en servirait les ingrédients.

C’est autrement qu’agissent les inventeurs qui, à l’observation attentive et patiente des choses, ajoutent l’étincelle née du frottement des disciplines, la transsubstantiation née de l’analogie. Ainsi, de Pasteur ; ainsi, de Descartes, “le plus grand de nos physiciens” :

Il jugea bon d’étudier toutes les sciences pour approfondir l’une d’elles. Et dans sa vaste intelligence les connaissances les plus diverses, géométrie et métaphysique, s’étaient unies et presque confondues. Ainsi, sa conception philosophique de l’espace lui suggéra la découverte de la géométrie analytique et c’est par la considération des attributs de Dieu qu’il fut conduit à la théorie des ondulations.

Pourquoi cette tendance à la spécialisation ? Par imitation du travail manuel, dit Bergson. Dans ce domaine, la division du travail a depuis longtemps fait ses preuves et montré sa supériorité, et nous avons sur cela pris modèle pour construire nos machines et organiser notre propre travail : “nous travaillerons aussi vite et aussi bien quand nous serons machines à notre tour.

Mais :

Il en est tout autrement dans le monde de l’intelligence. Tandis que nous n’acquérons l’habileté manuelle qu’à la condition de choisir un métier spécial et de faire contracter à nos muscles une seule habitude, au contraire nous ne perfectionnons une de nos facultés qu’à la condition de développer toutes les autres. Elle ne peut rien par elle-même ; séparez-la de son entourage, elle ne tarde pas à s’évanouir, semblable à ces substances chimiques qui s’évaporent dès qu’on les isole.

Bergson voit en cela le propre de l’homme. Et c’est ainsi qu’on rejoint la légende d’Epiméthée et les mythes de la chute ou du pêché originel : l’homme se distingue fondamentalement des animaux  en ceci qu’il est condamné à sortir de même, à s’arracher à la nature :

C’est précisément, jeunes élèves, ce qui distingue l’intelligence de l’instinct, et l’homme de la bête. Toute l’infériorité de l’animal est là : c’est un spécialiste. Il fait très bien ce qu’il fait mais ne saurait faire autre chose. l’abeille a résolu, pour construire son alvéole, un problème de trigonométrie difficile : en résoudra-t-elle d’autres ? Celui qui admet, comme l’ose soutenir un naturaliste contemporain, que nous descendons, l’animal et nous, d’un ancêtre commun, ne pourra-t-il pas dire que notre intelligence est devenue ce qu’elle est par les habitudes variées qu’elle a contractées successivement, au lieu que celle de l’animal s’est peu à peu rétrécie et atrophiée dans les limites étroites d’une spécialité ? 

Il y a probablement, dans cette conception de l’animal et de ses capacités, un préjugé que la science, depuis lors a détruit. Les animaux ne sont pas si spécialisés que cela ; ils ne sont pas si incapables que ne paraît le croire Bergson d’invention et d’innovation. Reste que cette capacité est la nature intrinsèque de l’homme quand l’animal ne paraît l’avoir qu’au surplus, en supplément de son instinct. Et c’est pourquoi les études générales, qui développent cette capacité, lui sont nécessaires :

Conservons donc notre supériorité, et puisque la variété des aptitudes est ce qui nous distingue, restons hommes.

2 thoughts on “Contre la spécialité (un discours de Henri Bergson)

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