Quatrième et dernier épisode

La scène m’avait marqué et m’avait incité, quelques semaines plus tard, à me rendre chez Hermès pour me faire présenter un modèle qui, exposé depuis peu dans la vitrine, avait attiré mes regards. Il était mis en scène d’une fort jolie façon, suspendu par des fils invisibles et comme flottant dans l’air au dessus d’un monticule qu’un œil averti devinait composé de lambeaux de couvre-chef : on y discernait des restes de casquettes et de panamas, des dépouilles de hauts de forme et de bérets, des fragments de casques et de bombes, des reliquats de toques et de bonnets : feutre, laine, paille, acier, plumes, cuir et matières plastiques se côtoyaient dans cet enchevêtrement hétéroclite et coloré qui, tel une allégorie, désignait au passant la fonction première des couverts à chapeaux : transformer la forme en informe, l’objet en son déchet, la chose en sa substance, et prêter ainsi main-forte au grand mouvement universel de l’entropie, au grand flux du pourrissement et de la mort dont les sages disent qu’il est aussi la source de la vie.

Je demeurai un moment sur le seuil, observant le défilé des clients, la ronde des vendeurs et des vendeuses, le subtil manège que dessinait, dans l’espace clos de la boutique, le tournoiement de ces êtres qu’on eut dit enivrés. Les vendeuses, surtout, me fascinaient : leur grâce, faite d’un mélange de hiératisme et de simplicité (cette simplicité sereine qu’il est permis d’arborer à qui sait être belle) parfumait l’air comme l’eut fait un parfum, embaumant leurs moindres gestes et suffisant à les habiller. Non qu’elles fussent en quoi que ce soit dénudées. Mais parce que quelque chose se rajoutait à leurs vêtements, un on-ne-sait-quoi fait de douceur hautaine qui laissait penser qu’en toutes situations, elles seraient plus à l’aise et plus naturelles que les clients balourds que nous étions, engoncés dans de larges draperies.

Ayant pénétré dans le magasin, je me dirigeai vers un comptoir et demandai à voir le modèle exposé en vitrine. La vendeuse acquiesça, partit et revint bientôt, tenant entre ses mains l’objet désigné, qu’elle posa sur le comptoir. Il était magnifique  : la corolle était en argent finement ciselé, les articulations des phalanstères, eux mêmes extensibles, montés sur rubis, et les bras périphériques et intérieurs, que tendaient des ressorts dissimulés à l’intérieur du socle, se déployaient et se refermaient sans le moindre à-coup, en dépit de l’extrême légèreté du mécanisme  : « Les couverts à chapeaux, m’expliqua ma belle vendeuse, sont ordinairement d’un maniement délicat qui requiert un long apprentissage. L’un des avantages de ce modèle, en revanche, est d’être entièrement automatique, ce qui rend son usage aisé  : deux petites caméras, situées de part et d’autre de la corolle, envoient à un microprocesseur dissimulé sous le plateau une image tridimensionnelle qui permet à l’appareil de reconnaître immédiatement les contours du couvre-chef et de s’y ajuster. Il peut donc, sans manipulation préalable, être utilisé aussi bien pour les casquettes que pour les hauts-de-forme, pour les chapeau-melon que pour les tricornes, pour les bérets que pour les cônes de clown blanc, l’adaptation étant immédiate et ne demandant aucun réglage manuel. Les instructions d’ores et déjà stockées dans les circuits électroniques de la machine, qui couvrent l’éventail des chapeaux connus à ce jour, peuvent au demeurant, et c’est la seconde caractéristique exceptionnelle de ce modèle, être enrichies par l’insertion de cartes à mémoire qui permettront, au fil du temps, d’élargir la reconnaissance automatique à tous les chapeaux susceptibles d’être inventés ou découverts. L’appareil est donc évolutif puisque outre les 15 000 types de galurins dont les caractéristiques sont d’ores et déjà stockées, et qui vont du bonnet de marin de Houat à la couronne de Charlemagne, il pourra s’adapter à l’évolution de la mode et à ses fantaisies, viendraient-elles de Mars, de Sirius ou d’Aldébaran. ».

Ayant manifesté mon intérêt mais déclaré aussi que, cet achat étant important, il me fallait, avant d’en décider, prendre le temps de la réflexion, je remerciai la vendeuse et quittai la boutique, impressionné par la beauté du mécanisme mais incapable de comprendre l’utilité finale que ces couverts à chapeaux pouvaient avoir.

Or, c’était de tels couverts, quoique d’un modèle moins sophistiqué que celui que j’avais pu voir rue du Faubourg, qu’on m’offrait aujourd’hui.

L’objet, à dire vrai, était admirable : il se composait d’un plateau circulaire en bois formant socle d’où surgissaient, diamétralement opposés, deux mats articulés portant des bras eux-mêmes articulés. Au bout d’un de ces bras se trouvait une fourchette ; un couteau se trouvait au bout de l’autre. Les tiges, les engrenages, les articulations étaient d’une délicatesse extrême, la lame du couteau un rasoir, les pointes de la fourchette des aiguilles fines et perçantes. Une fois mis sous tension, quelques voyants s’illuminaient, un bruit doux et rassurant de lampe cathodique chauffant se faisait entendre et, dans un élégant ballet de jambes d’acier virevoltant, les diverses pièces prenaient place, dans l’attente des instructions.

L’appareil était livré avec un chapeau melon voué à servir de terrain d’expérience. Je le plaçai sur le plateau et, suivant les consignes, indiquai que, partant d’un chapeau de taille 50, je souhaitais obtenir une poudre fine de granulométrie millimétrique.

Au son mat et léger de petits moteurs agissant et interagissant, deux demi cercles métalliques se soulevèrent du plateau pour venir enserrer, de l’intérieur, les parois du chapeau tandis que les bras aux couverts pivotaient et s’abaissaient pour s’immobiliser à quelques millimètres du sommet du melon.

Je pressai un nouveau bouton ; le dépeçage commença. C’était une destruction à la fois inattendue et méthodique, sauvage et maniérée, subtile et brutale. L’appareil connaissait parfaitement la forme de l’objet à détruire mais n’en montrait aucun respect. Il savait, du savoir implanté dans l’architecture de ses circuits de silicium, que l’objet de son découpage était un chapeau qui avait été conçu et réalisé de telle et telle manière mais il niait, dans sa façon de le détruire, qu’il eut connaissance de cette conception. Les bras procédaient pas à-coups, passant d’un bord à l’autre, de droite à gauche, de haut en bas, allant tantôt ici pour s’acharner ensuite là, selon un mouvement supérieurement efficace mais qui mettait le spectateur terriblement mal à l’aise car il semblait dépourvu de tout lien avec la forme originale de l’objet. Et à la fin du processus, quand les couverts, ayant terminé leur office, reprenaient leur place d’attente et qu’il ne restait plus, sur le plateau, qu’un monticule grisâtre, c’était véritablement et à tous points de vue la seule chose qui demeurât, car le chapeau avait été nié, comme sont parfois niés les sentiments par ceux qui ne les comprennent pas.

Et c’est alors que, quant à moi, je compris les propos de ma vieille dame. Il y avait, dans l’opération menée par les couverts à chapeaux, une barbarie absolue. Non dans la destruction elle-même mais dans la façon dont elle était conduite, qui rejetait dans le néant non pas seulement l’objet mais l’idée qu’on en avait eue, non pas seulement la chose mais qu’elle eut existé. Les couverts à chapeaux étaient des analystes : ils ne considéraient pas l’ensemble mais les détails, non pas le tout mais ses parties. Ils mettaient en œuvre un travail d’incompréhension consistant à séparer ce qui n’avait de sens et de raison que pris ensemble, ne voyant que feutre et soie là ou un haut de forme avait été créé, comme on pourrait ne voir que des mots qui se suivent dans une déclaration d’amour, comme on pourrait, d’une lettre qui dit l’immensité et la bénédiction, ne retenir qu’encre et papier.

Les couverts à chapeaux ne se contentaient pas de détruire les assemblages ; ils niaient qu’il y ait eu assemblage et que l’esprit et la vie ait pu produire un au-delà de la matière.

Ils étaient des briseurs de rêves et, avec eux, des réalités que les rêves seuls permettent de construire.

Le lendemain, je les jetai.

3 thoughts on “Les couverts à chapeaux (épisode 4)

  1. J’ai pris beaucoup de plaisir à écouter cette nouvelle, avec beaucoup de curiosité quant à l’objet décrit. Le moins que l’on puisse dire c’est que le concept est bien développement, avec plusieurs degrés de réflexion possibles ! Ca me rappelle un devoir que nous avions à faire en anglais, à la fac, une présentation d’un objet entièrement nouveau, avec explication du concept, comment le vendre, etc… Pour le coup les couverts à chapeaux auraient bien marché 😉

      1. J’allais répondre que le temps de mes études n’est pas si loin, et puis j’ai fait le calcul et cette anecdote remonte à 2008 ou 2009, donc on commence sacrément à s’en éloigner 😉 Je fais partie de ces gens qui se croient toujours au début des années 2000…

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