Les couverts à chapeaux est une nouvelle que j’ai écrite il y a quelques années. Je l’avais enregistrée en 2012 mais cette lecture a disparu dans le crash de mon site à la fin de 2016.
Je réinjecte les quatre épisodes à leur date initiale de diffusion mais après les avoir réenregistrés (la qualité de l’enregistrement initial était médiocre).
 
Premier épisode

Le 15 juillet dernier, j’ai fêté mon anniversaire. Toute la famille est venue à la maison, m’entourant de son affection ce jour où, devenant majeur, j’accède aux responsabilités de l’adulte. On ouvrit le champagne, on bavarda, on dansa, on tint de longs discours sur la jeunesse dont il fallait profiter mais qui devait passer, sur mes études, mon avenir, mes amours.

Au moment où la fatigue commençait à faire son apparition sur les visages, dans les bâillements retenus, dans les regards lancés furtivement à l’horloge du salon, Tante Elodie s’éloigna un instant pour aller fouiller dans un placard et en revenir bientôt, un sourire aux lèvres et un paquet à la main.

« – Voici ton cadeau, Jacques, me dit-elle. Nous nous sommes, tous ensemble, cotisés pour te l’offrir. J’espère que cela te plaira ».

C’était un gros paquet, enveloppé de papier bleu nuit qu’illuminaient des étoiles, des comètes et des croissants de lune. Un père Noël hilare s’y promenait, confortablement assis dans un traîneau que tiraient quatre rennes aux yeux de biche. Sous le papier, un carton montrait ses arêtes qui dessinaient un cube parfait.

Je n’ai jamais su ouvrir les cadeaux comme il me semble qu’on doit le faire. J’ai dans l’esprit l’image de ces enfants ravis et pleins de grâce dont jaillissent, comme naturellement, des cris de bonheur et de joie. Mais cette spontanéité m’est étrangère. J’aimerais pouvoir, lorsqu’un cadeau m’est offert, ouvrir de grands yeux et avancer des mains impatientes ; j’aimerais faire taire l’individu sage et circonspect pour laisser libre cours à l’émerveillement et au plaisir. Mais en dépit de mes efforts, je n’y arrive pas. Recevoir m’est difficile : j’allonge les bras, je tends les mains et je perçois, au moment même où mes membres ainsi se délient, accompagnés d’un sourire qui se fige, d’un remerciement qui se noie, l’artifice de mon personnage.

Ce fut donc avec une joie suspecte, un bonheur apprêté, une surprise feinte dont la conscience m’était pénible, que je m’avançai vers le paquet, sentant sur moi, qui convergeaient, tous les regards tournés. J’aurais voulu que mes yeux brillent, que mon cœur batte à toute vitesse, que mes mains tremblent sous l’émotion. Mais rien ne se passait de tel ; j’étais calme.

Il fallut défaire le ruban. Un beau ruban de satin rouge noué avec grâce et fermeté. Valait-il mieux que j’essaie de le défaire, montrant ainsi le respect que j’accordais au travail de celui ou celle qui l’avait fait, prouvant ainsi combien j’étais sensible à la joliesse de cet appareillage, ou fallait-il que, pour montrer mon impatience et signifier l’incapacité dans laquelle j’étais de la surmonter, j’agisse comme Alexandre, rompant ce ruban gordien d’un coup de ciseaux ou de couteau ? J’ai toujours connu ce dilemme et n’ai jamais su le résoudre : je crains que, prenant mon temps, on ne me reproche un calme, une tranquillité de mauvais aloi car susceptible d’être interprétée comme l’indice d’un désintérêt, le signe indubitable d’un manque d’entrain et d’une attitude blasée. Mais je sais aussi les périls que l’on rencontre à suivre l’autre voie : à agir dans la violence, à prendre les armes contre un ruban qui ne nécessite sans doute pas que soient utilisés de tels moyens contre lui, à endosser le rôle de l’impatient trop impatient pour respecter les étapes, je crains qu’on ne me considère comme un ignorant et un barbare, un être incapable de savourer les bienfaits de l’attente, le plaisir qu’il y a à prendre son temps pour déguster une joie promise. Indifférent dans un cas, brute dans l’autre, je n’ai jamais su quelle contenance adopter non plus que je n’ai su suivre les conseils d’un cœur dont je sais qu’il existe mais au propos duquel je reste désespérément sourd. Et que faire quand, cherchant à appliquer ce que vous dicte votre intuition, vous tendez l’oreille et n’entendez rien ?

Je pris en définitive la voie intermédiaire, ne cherchant pas à défaire le nœud mais ne le coupant pas non plus, tentant plutôt de déplacer le ruban de telle manière qu’il glisse et que franchissant l’une des arêtes du cube, il soit possible ensuite de l’en détacher. Je fis cela en grossissant mes gestes, dans un effort exagéré dont témoignait la langue que je laissais tirée hors de ma bouche, simulant ainsi l’extrême dextérité que m’imposait la délicatesse du travail.

Le moment vint bientôt du dénouement. Je posai le ruban à terre, gardant le paquet dans mes mains, et entrepris de déployer le papier qui, sans marquer de résistance, s’ouvrit comme un calice. Un carton apparut, dont la face supérieure était bloquée par une languette que je fis basculer.

Je ne vis tout d’abord que des boules de polystyrène. Je les ôtai à pleines poignées puis, pêchant à l’aveuglette, d’une main malhabile, je sentis sous mes doigts le contact luisant d’un papier de soie. J’agrippai le nœud qui, à son sommet, rassemblait les pans de ce qui semblait être une pyramide, et tirai. Les boules de plastique refluèrent, chutant du carton comme l’eau qui s’ébroue d’une cascade et, progressivement, parut au jour, retenu entre mon pouce et mon index, un large cône de papier noir dont la fragilité et la minceur soulignaient, par contraste, la pesanteur extrême de l’objet qui y était contenu.

Intrigué, je déchirai, sans plus faire de manières, la fine enveloppe, révélant un assemblage bizarre de mécaniques complexes, de rouages et d’articulations qui, brillant sous l’éclat vif de la lampe allumée alors par Elodie, paraissait fait d’argent.

A la vue de cet entrelacement hétéroclite, je restai coi. Mille souvenirs affluaient en moi que j’avais appelés à l’aide et que je rejetai, l’un après l’autre, parce qu’incapables de fournir l’assistance à laquelle je les avais convoqués. Du plus profond de ma mémoire, rien ne me revenait qui put, en quelque façon, donner identité à cette chose qui, sous mes yeux, se dévoilait. J’avais longtemps, pourtant, usé ma passion de l’horlogerie à la fréquentation tardive des musées où se révèlent, à l’abri de vitres épaisses dont le tic-tac lui-même a peine à s’échapper, des merveilles de montres, de réveils, de pendules. Je connaissais, pour en avoir longuement caressé les jointures, les diverses tentatives accomplies, tout au long des siècles, pour confiner le temps dans un ressort tendu. Ces souvenirs remontaient, sortant de l’engourdissement au fond duquel ma mémoire les avait enfouis, mais rien pourtant ne ressemblait au spectacle qu’il m’était maintenant donné de voir.

Sans doute ma surprise fut-elle visible. Car, dans le silence qui s’était établi tandis que je passais les diverses bornes établies, comme autant de barrages, entre le paquet joyeux qui m’avait été remis et l’objet singulier que je manipulais désormais, la voix de tante Elodie s’éleva : « Nous avons longuement hésité, Jacques ; puis nous avons choisi de t’offrir des couverts à chapeaux. ».

A suivre…

4 thoughts on “Les couverts à chapeaux (épisode 1)

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