Les lis des champs



Dans les évangiles de Matthieu et de Luc, est relatée cette déclaration dans laquelle Jésus, prenant l’exemple des lis dans les champs, qui ne peinent ni ne filent, et des oiseaux du ciel, qui ne sèment ni ne moissonnent, appelle les hommes à ne pas se préoccuper du lendemain. “A chaque jour suffit sa peine.”, conclut-il cette exhortation.

Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? 
 
Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent point dans des greniers ; et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Et qui d’entre vous peut, par son inquiétude, prolonger tant soit peu son existence ? 
 
Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne peinent ni ne filent, et je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux ! Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ! 
 
Ne vous inquiétez donc pas, en disant : “Qu’allons-nous manger ? qu’allons-nous boire ? de quoi allons-nous nous vêtir ?” – tout cela, les païens le recherchent sans répit –, il sait bien, votre Père céleste, que vous avez besoin de toutes ces choses. Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît. 
 
Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.

 
 

Cet appel à ne pas se soucier du lendemain, à ne pas travailler, à ne pas remplir ses greniers, étonne. Notamment parce que son sens est contraire à la malédiction qui figure dans la Genèse et qui constate (plus qu’elle ne provoque) que l’homme travaillera à la sueur de son front.

Ce que raconte la Chute hors du Jardin d’Eden n’est en effet pas une punition envoyée par un dieu cruel mais l’humanité même de l’homme et son destin. D’autres mythes le disent : l’histoire de Po-Lo, racontée par  Zhuangzi, ou celle d’Epiméthée et de Prométhée relatent cette perte originelle de l’innocence qu’est notre humanité.  Au moment même où l’homme devient homme, il quitte l’immédiateté et l’innocence de l’état de nature, ce rapport simple et direct avec le reste de la création qu’ont les autres créatures; il devient autre et séparé. Mais cette séparation d’avec le reste de la nature – d’avec Dieu, dirait Spinoza – n’est pas un devenir de l’homme ; elle est la nature même de l’homme, son état originel et résulte de sa nudité, de sa faiblesse.

L’homme naît nu et il lui faut, pour survivre, devenir plein d’intelligence et de ruse, se couvrir de la peau des autres animaux et s’asservir le reste de la création. Ainsi peut-il survivre. C’est sa nudité qui le pousse à créer des vêtements, les belles robes de la Dame à la Licorne et ces grandes coquilles d’escargot que sont les maisons et les villes ; c’est sa faiblesse qui le pousse à chercher le feu, à le dompter et à l’utiliser, jusqu’à devenir maître des choses et plus puissant que toutes les autres créatures ; de sa nudité il a fait un habit ; de sa faiblesse une force.

La chute, c’est aussi la chute dans le temps. Sans doute la marmotte, elle aussi, fait-elle des provisions à l’approche de l’hiver et sans doute la nature compte-t-elle autant de fourmis prévoyantes que de cigales qui vont chantant. Mais c’est l’homme qui paraît néanmoins le plus obsédé par le temps : le temps passé dont il tire des leçons, et le temps futur qu’il cherche à maîtriser. L’homme a, depuis toujours, perdu cette insouciance de la vie dans l’instant présent ; il est tout entier, au contraire, dans son passé et son futur, le présent ne comptant pour rien, sauf par un long et pénible effort dont la maîtrise exige parfois une vie.

C’est de cela, peut-être, que parle l’évangile de Matthieu. Non pas de la fin du travail, de la fin des provisions, des moissons et des greniers mais d’un retour à l’instant et au présent. Etre là. Non pas tourné vers ce qui n’est plus ou projeté vers ce qui n’est pas encore mais être assis là à jouir des choses qui sont sans se soucier de quoi demain sera fait.

Notre civilisation est oeuvre de fourmis. Depuis des millénaires, par peur de manquer, nous cumulons et accumulons, croissons et accroissons, nous traitant nous-mêmes comme des esclaves au service de cette cause. L’inquiétude du lendemain, qui nous fit hommes et qui fut longtemps justifiée, a fait de nous des êtres tout entiers dévolus à l’augmentation d’un capital pour lequel nous ravageons la terre.

Cessons de nous préoccuper de cela tant que cela, dit le Livre ; arrêtons-nous un peu, mettons du répit dans notre quête inquiète. Et peut-être se rendra-t-on compte qu’il n’est pas nécessaire, pour vivre et survivre, de mettre le monde à feu et à sang et de tout détruire autour de nous.. Peut-être pourra-t-on reconsidérer les priorités et écouter un peu ce que les cigales ont à dire.

Il ne s’agit pas de rejeter notre humanité et de nier notre nature profonde, qui nous pousse, incessamment, à aller plus vite et plus loin. Il ne s’agit pas de rejeter le progrès ; il s’agit de le décrocher de la peur du lendemain et de cette propension névrotique à accumuler les choses. Nous ne vivons pas pour cela.


La photographie de couverture montre un des bouquets de fleurs qu’on trouve, gaiement représentés, dans les six tapisseries formant la Dame à la licorne, cette oeuvre inspirée qu’on trouve au Musée de Cluny.

Aldor Écrit par :

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