Simone Weil, dans l’essai intitulé Formes de l’Amour implicite de Dieu, consacre quelques belles pages à l’amitié, cet « amour personnel et humain qui est pur et qui enferme un pressentiment et un reflet de l’amour divin. » Ce sont ces pages que je lis.

Pour Simone Weil, l’amitié a ceci de miraculeux qu’elle dépasse, transcende, abolit, l’ordinaire mouvement qui transforme les attachements fondés sur la recherche d’un bien en attachements visant à  satisfaire ce qui est devenu un besoin. On fume d’abord de l’opium parce qu’on y trouve un agrément ; on finit par le fumer parce qu’il nous est devenu indispensable et qu’on ne peut plus s’en passer. On aime d’abord une personne parce qu’on se sent bien avec elle, mais l’attachement mêlé d’habitude peut venir et avec eux la transformation – dégradation serait plus juste – du plaisir en besoin. Dégradation, car :

« Quand l’attachement d’un être humain à un autre est constitué par le besoin seul, c’est une chose atroce. Peu de choses au monde peuvent atteindre ce degré de laideur et d’horreur. Il y a toujours quelque chose d’horrible dans toutes les circonstances où un être humain cherche le bien et trouve seulement la nécessité.« 

Au fondement de l’amitié, il y a cet équilibre, si fragile, si extraordinaire, dans lequel on aime sans vouloir dévorer, comme dirait Lytta Basset, ce que Simone Weil exprime ainsi :

« Les deux amis acceptent complètement d’être deux et non pas un, ils respectent la distance que met entre eux le fait d’être deux créatures distinctes. […] L’amitié est le miracle par lequel un être humain accepte de regarder à  distance et sans s’approcher l’être même qui lui est nécessaire comme une nourriture.« 

L’amitié est donc respect. Respect de la distance. Respect de l’altérité. Respect fondamental, en cela, de la liberté de l’autre et de la sienne propre, respect qui disparaît, selon Simone Weil, dès lors que l’amitié n’est pas tout à  fait amitié :

« Quand les liens d’affection et de nécessité entre êtres humains ne sont pas surnaturellement transformés en amitié, non seulement l’affection est impure et basse mais aussi elle se mélange de haine et de répulsion. Cela apparaît très bien dans L’Ecole des femmes et dans Phèdre. Le mécanisme est le même dans les mécanismes autres que l’amour charnel. Il est facile à  comprendre. Nous haïssons ce dont nous dépendons. Nous prenons en dégoût ce qui dépend de nous. »

Dans l’amitié, au contraire, toute dépendance est absente, ainsi que tout désir de plaire, ce qui fait que l’amitié n’entame pas l’impartialité. Et en cela, elle a, pour Simone Weil,  une dimension divine, en cela qu’elle est une manifestation particulière de l’amour divin, de l’αγαπη, comme dit l’aimée :

« L’amitié pure est une image de l’amitié originelle et parfaite qui est celle de la Trinité et qui est l’essence même de Dieu. Il est impossible que deux êtres humains soient un, et cependant respectent scrupuleusement la distance qui les sépare, si Dieu n’est pas présent en chacun d’eux. »

C’est un texte beau et plein de belles choses. Il donne indiscutablement à réfléchir sur les relations que nous entretenons avec les êtres que nous aimons : comment les aimons-nous,  et pourquoi ? Mais que ce beau discours paraît froid et livresque ! Qu’il manque. .. d’amour, justement, de vrai amour ! Simone Weil s’y montre tellement intellectuelle ! tellement théoricienne ! Tellement géomètre dans sa façon de traiter de choses si éloignées de la géométrie…

Et que ses propos sur l’amour charnel sont noirs, négatifs, blessés !  Qu’a-t-elle vécu pour parler ainsi ? Qu’a-t-elle connu ?

Je ne suis pas sûr qu’elle ait connu l’amour.


PS : « Formes de l’Amour implicite de Dieu » est une des lettres regroupées dans le recueil Attente de Dieu.

Autres PS :

  • L’aimée me fait remarquer que c’est peut-être beaucoup s’avancer que de prétendre savoir ou deviner ce que Simone Weil éprouvait vraiment. Dont acte.
  • J’ai dit ailleurs ce qui au fond, je crois me gène : une sorte de manque de foi ; ce qui m’apparaît comme une pensée mécanique, un esprit de géométrie.
  • On trouvera sur le Blog de Diotime (de l’association Présence philosophique au Puy) une analyse fouillée de la philosophie de l’amour chez Simone Weil. Pour Diotime, qui se fonde notamment sur la lecture du journal tenu par Simone Weil, la conception de l’amour de la jeune philosophe est fondée sur une vision extrêmement exigeant. Mais il fait le lien à la fois avec les idées exprimées par Rainer Maria Rilke dans sa « lettre sur l’amour » et avec la pensée de Simone Weil sur l’attention. Effectivement, cela forme un tout assez cohérent.
  • On trouvera également une intéressante analyse de l’amour chez Simone Weil sur le site des monastères bénédictins de Belloc et Urt. Elle est rédigée par Micheline Mazeau, qui a consacré sa thèse au Sentiment de l’amour dans la vie et l’oeuvre de Simone Weil.

9 thoughts on “Simone Weil : propos sur l’amitié

  1. Bonsoir, Malyloup,

    Je ne suis pas sûr de comprendre ce que tu veux dire…

    Ce que je voulais dire, quant à moi, était qu’en exaltant l’amitié, et en la mettant d’une certaine façon au dessus de l’amour, parce que plus pure, parce que non mélangée à l’attachement, à la dépendance, au besoin qu’entraînent souvent l’amour et la sexualité, SW paraît ne tenir aucun compte de l’autre face de cet amour : l’abandon, l’oubli de soi, la porte vers tout autre chose. Ce qui est cause de l’attachement maximal est aussi cause de l’abnégation maximale. Or, elle n’en dépeint qu’un côté…

  2. Hait-on vraiment ce dont nous dépendons ? Méprisons-nous nécessairement ce qui dépend de nous ? Je n’en suis pas du tout convaincue. Comme vous (je crois), je suis étonnée de l’absence de la dimension oblative de l’amitié (qui à mon humble avis de non philosophe n’est pas si différente de l’amour, et est charnelle aussi). L’acceptation de la dépendance peut être un signe de force positive. Mais je n’ai pas lu le texte dont vous parlez, je n’ai lu que La pesanteur et la grâce, et malgré l’éblouissement que cette lecture avait provoquée à l’époque, la défaillance de ma mémoire ne me permet pas de mobiliser mes souvenirs très précisément… Merci de m’avoir conduite sur votre blog.

  3. Bonsoir, Frog.

    Je ne suis pas du tout philosophe non plus et suis loin de tout comprendre à SW, qui m’impressionne toutefois par sa rigueur et son intransigeance intellectuelle. J’ai donc de l’admiration pour elle mais ne suis pas forcément toujours d’accord avec ce qu’elle dit.

    Cependant, sur les points que vous mentionnez, je le serais plutôt, même si les termes qu’elle emploie sont probablement trop forts. Et par exemple, que, dans un relation amoureuse, on se détourne, avec une sorte de mépris condescendant, de ceux qui nous paraissent par trop dépendre de nous, oui : cela, je le crois. Il est vrai que l’acceptation de la dépendance puisse être un signe de force positive – mais pas, me semble-t-il, dans ce genre de relation-là. Et je suis assez d’accord aussi avec ce qu’elle écrit de l’amitié, dont elle dit qu’elle n’est plus amitié quand s’y mêle de l’attachement qui ma fait chuter au rang de sentiment vaguement amoureux

    Non, ce qui me gène vraiment dans ce qu’elle écrit, c’est le fait qu’elle ne voie pas, ou paraisse ne pas voir l’explosion des cadres que produit l’amour, y compris dans – ou à cause de – sa dimension sexuelle.

    Mais peut-être mon désaccord est-il opportuniste…

    Bonne soirée.

    1. Bonjour ! Je viens seulement de voir votre réponse ! Et je me dis à présent que je ne sais pas trop ce qu’est une amitié où l’on ne tremble pas un peu de ne pas être aimé (ce qui est déjà une forme de dépendance). Un ami qui « nous est nécessaire comme une nourriture », comment le considérer sans l’émotion du désir (non sexuel) ? Mais je crois que je fais du hors-sujet, ce ne serait pas la première fois ! 🙂

  4. C’est bien le coeur du sujet, au contraire ! Intellectuellement, la dépendance qui aurait marqué le départ entre amitié et amour me plaisait bien, mais en pratique, cette distinction s’estompe.

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