La seule force et la seule vertu est de se retenir d’agir“, écrit Simone Weil dans une petite dissertation qu’elle consacre, alors qu’elle a seize ans et vient d’entrer en hypokhâgne, aux Six cygnes, le conte des frères Grimm. C’est ce devoir que je lis à haute voix dans l’enregistrement ; on en trouvera le texte plus bas.

Simone Weil analyse cette histoire en termes d’action et de non action. La force de la sœur des six frères, devenus cygnes sous l’effet d’un sortilège, est, pour elle, de ne rien faire. De ne rien faire et de se taire, de garder le silence, quoi qu’il lui en coûte, pendant six ans. Alors que “nous agissons toujours trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés”, elle cesse tout mouvement, toute action, toute rébellion, et choisit le silence, consacrant avec abnégation toute son attention à la tâche unique qui lui a été confiée et à laquelle elle sacrifie tout : coudre des chemises faites d’anémones pour en revêtir le corps de ses frères et les délivrer ainsi du mal.

Il y a, dans ces courtes pages, des fulgurances d’expression. J’ai cité un morceau, déjà de : “Agir n’est jamais difficile : nous agissons toujours trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés.” ; il y a aussi ce diamant, dont elle parle d’ailleurs elle-même, un peu plus loin : “La seule force en ce monde est la pureté ; tout ce qui est sans mélange est un morceau de vérité.”. Il y a encore, que j’ai repris au tout début, ce magistral : “La seule force et la seule vertu est de se retenir d’agir.” Et puis il y a, portant sur l’attention plus que sur le refus d’agir, ce passage sur l’observation de la montre, où se reconnaît déjà toute la pensée de Simone Weil : “Quand l’on ne ferait, comme méditation, que suivre pendant une minute l’aiguille des secondes sur le cadran d’une montre, ayant pour objet l’aiguille et rien d’autre, on n’aurait pas perdu son temps.”.

Mais est-ce vraiment Simone Weil qui peut écrire, comme ici : “Le néant d’action possède donc une vertu.” Elle qui épuisera sa vie aux champs, dans les usines et les combats ? Elle qui, plutôt que d’accepter de ne pas agir, se laissera mourir ? Où est la vérité ?

J’ai, dans une Improvisation matinale, émis l’hypothèse, qui parfois me saute à la figure, que l’ambiguïté apparente, le balancement des choses, pouvait être le signe du mauvais angle sous lequel on les considérait, et une invitation à changer de point de vue. Et c’est l’idée qui me revient ici : observée à l’aune de la coïncidence des faits et des paroles ou à celle de la continuité et de la fidélité à elle-même, c’est la contradiction qui, au premier regard, s’étale, et le fait qu’après avoir dit noir, notre jeune philosophe ait dit et ait vécu blanc. Mais peut-être est-ce justement dans une autre direction qu’il faut tourner les yeux de l’esprit. Car comment ne pas ressentir par ailleurs la profonde et intime continuité, fidélité, cohérence, qui lie ce qu’écrit la jeune Simone Weil à ce qu’elle écrira, dira et fera plus tard ?

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’important n’est pas ici la vérité, non plus que la continuité des idées. Ce qui marque comme au fer la pensée de Simone Weil, ça n’est pas l’absence de contradictions (car, de contradictions, sa pensée en fourmille) mais la force et l’absolu de sa conviction. Simone Weil fait penser à Antigone : la beauté d’Antigone n’est pas dans la justesse de son combat, de sa querelle, qui est plutôt pitoyable ; elle est tout entière dans la conviction absolue qu’elle y met, dans son intransigeance et dans son refus de toute compromission. C’est cela qui fait sa grandeur et qui la justifie, comme c’est la fidélité totale au silence et à sa tâche qui élève vers les cieux la sœur des six frères cygnes. Que Simone Weil ait dit ceci après avoir dit cela est en réalité de peu d’importance car là n’est pas le bon point de vue. Le bon point de vue (qui est sans doute celui qu’adopte instinctivement l’amour face à l’être aimé) est celui qui permet d’apercevoir l’unité cachée derrière la contradiction, la chose invisible ou la dimension secrète qui donne sens à l’être et le fait rayonner. Elle est ici contenue dans l’univocité de la pensée, sa capacité a être totalement tournée vers un but, érigée en un absolu absolu. Que cet absolu varie avec le temps, comme chez quelqu’une d’autre, n’est pas le point pertinent ; s’en rend-elle d’ailleurs même compte ? Là n’est pas son génie. Son génie est dans l’intransigeance, dans l’abandon total de son être à la cause qui, à un moment donné, lui paraît être la bonne – ce que d’autres appellent l’humilité.

C’est cela qu’il faut apprendre à reconnaître chez les autres, notamment chez ceux qu’on aime : le point focal où entrent en harmonie toutes ces choses qui paraissent, autrement, dispersées.


Trouvé aujourd’hui 15 janvier, ce texte de Raymond Aron (Mémoires. Cinquante ans de réflexion politique, Julliard, 1983, pp.78-79, reproduit dans Commentaires, n° 155, automne 2016), qui corrobore ce que j’avais deviné : Malgré tout, le commerce intellectuel avec Simone me parut presque impossible. Elle ignorait apparemment le doute et, si ses opinions pouvaient changer, elles étaient toujours aussi catégoriques.


Et maintenant, le texte :

“Parmi les plus belles pensées de Platon sont celles qu’il a trouvées par la méditation des mythes. Qui sait si de nos mythes aussi il n’y aurait pas des idées à tirer ? Choisissons-en un presque au hasard parmi les contes de Grimm, et prenons-le comme objet, en ayant soin de dire, comme Socrate : je dirai comme vrai tout ce que je vais dire.

Un roi tenait cachés dans la forêt ses six fils et sa fille, craignant pour eux la haine de leur belle mère, qui était magicienne. Elle arrive pourtant à trouver les six fils, et jetant sur eux six chemises de soie enchantées, elle les transforma en cygnes. Elle ignorait l’existence de leur sœur. Celle-ci, partie à leur recherche, les rencontra au moment où, comme ils en avaient le pouvoir un quart d’heure chaque jour, ils reprenaient la forme humaine. Elle les quitta, crainte des voleurs, non sans avoir appris par eux leur seule chance de salut : ils reprendraient la forme humaine quand elle jetterait sur eux six chemises d’anémones cousues par elle en six années : six années pendant lesquelles elle ne devrait ni rire ni parler. Elle se mit à coudre aussitôt. Passa un roi qui la trouva belle : à ses questions point de réponse. Il la prit pour femme cependant, et elle eut de lui un fils. La mère du roi le fit enlever, accusa la reine de sa mort : les accusations la trouvèrent muette. De même pour le second fils ; de même pour le troisième. Quoiqu’il arrive autour d’elle, elle ne fait que coudre en silence. Le roi, qui l’aime pourtant, doit la condamner à mort ; le jour où elle monte sur le bûcher est aussi le dernier des six ans. Comme on va y porter le feu, surviennent six cygnes blancs : elle jette sur eux les six chemises, et, ses frères délivrés, elle peut enfin se disculper. Ceux-ci vécurent auprès d’elle et du roi, le plus jeune ayant seulement une aile à la place du bras, parce qu’une manche manquait à la chemise d’anémones.

« Ce n’est pas là un conte, mais un discours », dirait Platon. Il nous faut penser cette femme comme étant au moment présent sur le point de jeter sur six cygnes six chemises d’anémones. Par le même moyen qui les a perdus, ses frères pourront être sauvés ; comme ils ont été transformés sans qu’il y eût de leur faute, ils reprennent leur première forme par le mérite d’autrui. Sans doute, s’ils avaient été enchantés pour une faute par eux commise, ils auraient dû subir l’épreuve qui les aurait délivrés ; dans le conte, ils ont reçu le mal du dehors, ils reçoivent le bien du dehors aussi : l’on pourrait dire que tout cela n’intéresse que les corps. Mais le conte n’est pas le même que si l’épreuve de leur sœur avait été de chercher, par exemple, une plante magique : car la plante les aurait sauvés, et non leur sœur. Pour sauver les frères perdus par des chemises de soie, il faut des chemises d’anémones : mais elles n’ont qu’en apparence une vertu salutaire. Le salut des frères n’est pas là : leur sœur doit, pour les sauver, pendant six ans, ne pas rire et ne pas parler. Ici l’abstention pure agit. L’amour du roi, les accusations de sa mère rendent l’épreuve plus difficile ; mais sa vraie vertu n’est pas là. Il faut qu’elle soit difficile : l’on ne fait rien sans effort ; mais sa vertu est en elle-même. La tâche de coudre six chemises ne fait que fixer son effort et l’empêcher d’agir : car tous les actes lui sont impossibles si elle doit la mener à bout, excepté parler et rire. Le néant d’action possède donc une vertu. Cette idée rejoint le plus profond de la pensée orientale. Agir n’est jamais difficile : nous agissons toujours trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés. Faire six chemises avec des anémones, et se taire : c’est là notre seul moyen d’acquérir de la puissance. Les anémones ici ne représentent pas, comme on pourrait croire, l’innocence en face de la soie des chemises enchantées ; quoique sans doute celui qui s’occupe six ans de coudre des anémones blanches n’est distrait par rien ; ce sont des fleurs parfaitement pures ; mais surtout les anémones sont presque impossibles à coudre en chemise, et cette difficulté empêche aucune aucune autre action d’altérer la pureté de ce silence de six ans. La seule force en ce monde est la pureté ; tout ce qui est sans mélange est un morceau de vérité. Jamais des étoffes chatoyantes n’ont valu un beau diamant. Les fortes architectures sont de belle pierre pure, de beau bois pur, sans artifice. Quand l’on ne ferait, comme méditation, que suivre pendant une minute l’aiguille des secondes sur le cadran d’une montre, ayant pour objet l’aiguille et rien d’autre, on n’aurait pas perdu son temps. La seule force et la seule vertu est de se retenir d’agir. Tout cela, vrai pour les âmes, ne l’est, dans le conte, pour les corps que parce qu’en cela seul consiste le mythe, de poser dans les corps une vérité qui est de l’âme. Le non-agir ne peut sur les corps que dans ce même pays où, selon Platon, des juges nus et morts jugent des âmes nues et mortes. Le drame du conte ne se passe que dans l’âme de l’héroïne : en elle les chemises de soie, en elle les chemises d’anémones ; mais n’en sommes-nous pas avertis par le caractère magique de ces chemises, et le magique, n’est-ce pas l’expression dans notre corps de ce que seuls pourraient voir, au plus profond de notre âme, les juges nus et morts de Platon ?”

7 thoughts on ““Les six cygnes”, un conte de Grimm lu par Simone Weil

  1. Ah merci !! C’est passionnant ! Voilà longtemps que je cherchais à mieux comprendre le sens de ce conte fascinant. Il m’avait tant frappée petite fille, je l’avais découvert sous la forme des douze cygnes et la jeune fille devait se taire et coudre des chemises avec des orties. Je suis particulièrement intéressée par la symbolique des contes, celui-ci a toujours été pour moi un des plus beaux, par la force de la volonté de la jeune fille. Ne rien faire… en voilà un défi à notre époque !

    1. Tu as raison, Marianne. Ce conte est fascinant et plein de mystères. Et fascinante également, l’explication puissante et captivante qu’en donne Simone Weil.

      Tu n’as jamais eu envie d’illustrer un livre de contes ?

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