volutes

“Telle est la prééminence des œuvres humaines”


Rabbi Mendel disait :

“Pourquoi Dieu commande-t-il le sacrifice aux humains et ne l’attend-il pas des Anges ? L’holocauste des Anges aurait plus grande pureté que jamais celui des hommes. Seulement, ce que réclame Dieu, ce n’est pas l’acte en soi, mais la préparation intérieure pour l’offrande. Les Anges, eux, ne pourraient accomplir que l’acte proprement dit du sacrifice dans leur sainteté : ils ne pourraient pas s’y préparer intérieurement. Tandis que l’homme est pris dans l’énorme enchevêtrement d’obstacles dont il lui faut se libérer : cette préparation, c’est son affaire. Et telle est la prééminence des œuvres humaines.”

Pour s’élever vers le ciel, la fumée se fraie un chemin dans l’air froid, et la lutte incessante du chaud et du froid crée les volutes, ces tourbillons aériens qui dessinent une danse gracieuse où les airs chaud et froid, collés l’un contre l’autre et qui d’abord ne se mêlent pas, tournent et virevoltent, faisant alterner montées et descentes, mouvements centrifuges et mouvements centripètes, dans un lent et silencieux ballet qui en dépit de tout s’élève, le mouvement ascendant l’emportant néanmoins sur l’autre, avant que la fumée progressivement ne s’évanouisse dans l’air qu’elle aura tout entier échauffé, tout entier comme ensemencé.

La musique aussi sait rendre cela, bien mieux que ne le savent les mots. “In the garden”, deuxième mouvement du Mrs Dalloway, de Max Richter, qu’on entend en courte introduction et en longue conclusion de mon propos, traduit aussi cette élévation semblable à une danse érotique où de nouvelles harmoniques viennent s’ajouter aux premières, les enrichissant progressivement, les élevant vers la lumière dans une montée irrégulière dont l’aboutissement orgasmique est aussi la dissolution.

“l’homme est pris dans l’énorme enchevêtrement d’obstacles dont il lui faut se libérer : cette préparation, c’est son affaire. Et telle est la prééminence des œuvres humaines.”

De ce combat avec lui-même, qui fait la grandeur de l’homme, les anges ne connaissent rien. Double combat, d’ailleurs, où il ne s’agit ni d’oublier le ciel, ni d’oublier la terre, mais de réunir les deux, comme dans ce proverbe iranien dont me parlait Mojgan ce matin, tandis que nous courions, qui célèbre l’arbre dont les feuilles et les branches peuvent d’autant plus s’agiter dans le vent et la liberté que ses racines sont bien ancrées dans la terre dont il est le fils. Tenir les deux bouts, tête dans les étoiles et pieds ancrés au sol, dans la pleine acceptation de cette si étrange humaine condition.

L’amour aussi nous fait comprendre cela, l’amour plus que tout sans doute, qui nous fait aimer les êtres qu’on aime de façon si pure, si désintéressée et pourtant aussi, pour celle ou celui vers laquelle nous porte autre chose qu’Agapé, de façon si profondément charnelle et incarnée ! Oh ! K. ! Porte des étoiles dont le toucher me fait frémir !

S’élever sans quitter le sol, tenir les pieds sur terre en gardant la tête haute, comme ces Femmes puissantes contées par Marie NDiaye, qui puisent leur force et leur grandeur dans la double conscience de leur faiblesse et de leur dignité, dans l’acceptation de leur humanité.

Paysage fractal, plein de méandres et de circonvolutions au sein desquelles notre vie se déroule et qui nous constitue.


Pourquoi ai-je daté mon dessin de volutes du 27 novembre et non du 27 mai ? Je ne le sais.

sacrifice

Le silence d’Abraham


 

Pourquoi Abraham ne dit-il rien ? Pourquoi ne proteste-t–il pas quand Dieu lui demande de sacrifier son fils ? Pourquoi reste-t-il silencieux ?

Dieu lui demande de sacrifier son fils. Et que son geste soit en définitive arrêté ne change rien à l’affaire. En intention, il le sacrifiera bien, ce que reconnaissent les paroles de l’ange : “Parce que tu as fait cela et n’as pas épargné ton fils unique“. En intention et en vérité, le sacrifice est consommé.

Peut-être Abraham n’entend-il pas, ne comprend-il pas vraiment ce qui lui est dit. Il ne croit pas ce que Dieu lui dit ; il croit Dieu. Il n’a pas foi dans les paroles, qu’il n’écoute pas, mais dans Dieu entre les mains duquel il a mis sa confiance. Il fait confiance à Dieu. Ou peut-être encore considère-t-il la parole de Dieu, que nous prenons pour une injonction, comme une description. Non pas : “Il faut que tu fasses cela” mais “Tu feras cela car c’est ainsi écrit”. Et son obéissance, alors, ne serait qu’obéissance au destin, acceptation de ce qui est et contre lequel il est vain de lutter.

Il y a autre chose, de plus profond et de plus intime : Abraham sait parler ; il sait intercéder ; il l’a fait. Il ne craint pas de s’adresser à Dieu et de lui dire ce que sa conscience et la voix de la justice lui murmurent ou lui hurlent. Mais ici, c’est de sa propre chair, de son propre sang qu’il s’agit, et à lui qu’est adressée l’épreuve. Et la question éthique du sacrifice d’un enfant disparaît derrière celle, plus fondamentale encore pour Abraham, de la mise à l’épreuve : saura-t-il, lui qui a été investi et édicte des lois, obéir quand il s’agit de lui ? Saura-t-il s’oublier ?

Aurait-il été question de tout autre que d’Isaac, Abraham n’aurait pas obtempéré à la demande divine. Le juste, en lui, aurait pris le dessus et affronté Dieu comme il l’avait fait à propos de Sodome, au nom des valeurs divines, qui s’imposent aussi à Dieu lui-même :

Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville ! Vas-tu vraiment supprimer cette cité, sans lui pardonner à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Ce serait abominable que tu agisses ainsi ! Faire mourir le juste avec le coupable ? Il en serait du juste comme du coupable ? Quelle abomination ! Le juge de toute la terre n’appliquerait-il pas le droit ?

 

Quand il s’agit d’autrui, Abraham sait qu’il n’est rien de supérieur à la justice, rien qui vaille qu’un innocent soit mis à mort. Mais ce qui lui est demandé là concerne moins la justice que sa propre personne. Il ne s’agit pas d’être juste ou injuste ; il s’agit seulement de s’anéantir, de s’humilier, de ne plus être que l’instrument du Seigneur. De cette dépossession de lui-même, Abraham est anéanti,  subjugué mais il l’accepte. Non en paroles, car il ne répond pas à Dieu, mais en actes. Et par fidélité, par humilité, il va au bout de l’abnégation et commet le sacrifice suprême, qui est de sacrifier la justice et le bien à la foi.

C’est un acte terrible.

Est-ce à Dieu, à Satan ou à ses propres pulsions qu’Abraham a obéi, se demande Léonard Cohen dans son poème.

Cela demeure un mystère insondable, quelque chose qui purule dans nos consciences.


PS : Certains commentaires expliquent (et tentent de justifier) l’attitude d’Abraham par la certitude qu’il aurait eue, fort des promesses que lui avait faites Dieu, d’une issue favorable des choses. Cette explication ne me paraît pas tenable : si Abraham avait vraiment su que tout cela allait bien se finir, son obéissance n’aurait eu aucune valeur. La valeur que Dieu donne à l’obéissance d’Abraham est entièrement liée à la croyance d’Abraham en le sacrifice de son fils.


Le texte lu est le chapitre 22 de la Genèse : “Abraham sacrifiant”.

L’illustration sonore est Story of Isaac, de Leonard Cohen, dans la magnifique version chantée par Suzanne Vega.

Ci-dessous, le texte de Leonard Cohen, dont on trouvera une traduction française sur le site de Polyphrène :

The door it opened slowly, 
My father he came in, 
I was nine years old. 
And he stood so tall above me, 
His blue eyes they were shining 
And his voice was very cold. 
He said, “I’ve had a vision 
And you know I’m strong and holy, 
I must do what I’ve been told.” 
So he started up the mountain, 
I was running, he was walking, 
And his axe was made of gold.
Well, the trees they got much smaller, 
The lake a lady’s mirror, 
We stopped to drink some wine. 
Then he threw the bottle over. 
Broke a minute later 
And he put his hand on mine. 
Thought I saw an eagle 
But it might have been a vulture, 
I never could decide. 
Then my father built an altar, 
He looked once behind his shoulder, 
He knew I would not hide.
You who build these altars now 
To sacrifice these children, 
You must not do it anymore. 
A scheme is not a vision 
And you never have been tempted 
By a demon or a god. 
You who stand above them now, 
Your hatchets blunt and bloody, 
You were not there before, 
When I lay upon a mountain 
And my father’s hand was trembling 
With the beauty of the word.
And if you call me brother now, 
Forgive me if I inquire, 
“just according to whose plan?” 
When it all comes down to dust 
I will kill you if I must, 
I will help you if I can. 
When it all comes down to dust 
I will help you if I must, 
I will kill you if I can. 
And mercy on our uniform, 
Man of peace or man of war, 
The peacock spreads his fan.
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La beauté du diable

 


Lélius, du blog musical De braises et d’ombres, a consacré son dernier billet aux représentations du diable dans la musique, plus spécifiquement aux représentations du personnage de Faust, et plus spécifiquement encore à l’extraordinaire cantate de Faust dans L’Histoire du docteur Johann Faust d’Alfred Schnittke :

“Seid nüchtern und wachet”
“Sois sobre et veille : ton adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer.”

Première épître de Pierre, 5, 8

 

Je ne connaissais ni ce compositeur, ni cette oeuvre dont la beauté noire, sanglante et effrayante correspond exactement à ce que je cherchais pour illustrer mon propos, propos qu’illustre également le passage lu de La fin de Satan, de Victor Hugo (on en trouvera le texte en bas de ce billet).


Il y a du mal dans le monde.

Dans le passage lu de La fin de Satan, Victor Hugo fait du mal une invention du diable et de l’homme une victime de cette invention : éperdu d’amour pour Dieu mais rejeté par lui, Satan se venge en distillant le mal dans le monde, en pervertissant radicalement l’oeuvre divine :

Je prendrai le réel pour briser l’idéal,
Les pierres des édens pour bâtir les sodomes.
A travers les rameaux de la forêt des hommes
On verra mes yeux luire, et l’on dira : c’est lui.
Plus effaré du mal que du bien ébloui,
Le sage doutera de Dieu. Je mordrai l’âme.
J’enlaidirai l’amour dans le cœur de la femme.
Je mêlerai ma cendre à ces charbons éteints.
Et, mauvais, je rirai, rayant tous leurs instincts
Et toutes leurs vertus de l’ongle de mes ailes.

 

Quoi qu’en dise Hugo, il y a pourtant, au fond de nous, quelque chose qui vibre, et n’est pas fait seulement de dégoût, à l’idée du mal et de la méchanceté. Il y a, dans le mal et la douleur infligée, quelque chose qui, malgré nous peut-être mais de façon certaine, nous fascine, nous attire et parfois nous séduit.

Cette séduction est évidente dans nos comportements et nos plaisirs : quelle attirance perverse exercent sur nous les accidents et les exécutions, les films d’horreur, les jeux violents, les jeux du cirque, les crimes, les combats, les guerres, ces guerres que, depuis que l’homme est homme, nous traînons avec nous, avec leur cortège de massacres et de haines, et dont nous ne nous dégageons pas, notre amour des armes et notre adoration de la force, tout ce fatras sombre au cœur même de la douceur parfois, qu’Albert Cohen décrivait, avec gentillesse et injustice, sous le nom de babouinerie !

Il y a cette émotion que nous ressentons à l’écoute de la musique ténébreuse et emplie de méchanceté qui ouvre et ferme cet enregistrement, le frisson qui s’empare de nous à la lecture (ou à l’audition) du Moine, de Matthew Gregory Lewis, le plaisir de suivre les jeux cruels de Valmont dans les Liaisons dangereuses,  le goût du pouvoir et l’acharnement animal dont nous faisons preuve à l’égard de toute faiblesse.

Il y a, au sommet des arts et de la création,  cette fascination morbide pour les œuvres remplies de noirceur et de douleur, de Jérôme Bosch au Radeau de la Méduse, en passant par ces milliers de tableaux et de statues qui, dans les églises et les musées, dépeignent la Passion, la souffrance, le martyr. Instruction, sans doute, et avertissement, mais quelle complaisance dans description du mal ! Il y a l’Apocalypse et le millénarisme, et cette ronde folle où s’entremêlent confusément l’espérance et la crainte. Mise en garde, sans doute, et conseil, là aussi, mais quelle jubilation dans la peinture des tourments !

Non. Quoi qu’en dise Hugo, le mal ne nous est pas seulement imposé. Il ne nous submerge pas seulement par l’effet d’une ruse, Méphistophélès tentant Faust par l’orgueil et la beauté pour mieux s’emparer de son âme aux termes d’un marché de dupes. Non. Il y a une part de nous qui n’a nul besoin d’être trompée car elle aime le mal pour lui-même, le diable pour sa beauté intrinsèque. Pas pour ses fausses apparences mais pour ses cornes et son air gothique. Et nous entretenons avec lui, avec cette partie de lui qui est partie de nous, une relation intime. Et c’est ce mal fascinant, que nous sentons en nous, qui nous effraie et nous séduit, que nous avons appelé Satan, diable ou Lucifer. Et c’est de ce mal, qui est en nous et qui nous ronge, qu’à chaque instant, nous essayons de nous défaire, soit en le projetant vers les autres, soit en le dissolvant dans l’amour :

Simone Weil dit à ce propos :

“L’acte méchant est un transfert sur autrui de la dégradation qu’on porte en soi. C’est pourquoi on y incline comme vers une délivrance.”

 

L’amour vaut mieux.


Je suis le misérable à perpétuité.
Mais je me vengerai sur son humanité,
Sur l’homme qu’il créa, sur Adam et sur Eve,
Sur l’âme qui sourit, sur le jour qui se lève,
Sur toi, l’astre ! sur toi, l’aile ! sur toi, la fleur !
Sur la vierge, et la mère, et sur l’enfant ! Malheur !
Je défigurerai la face universelle.
Serpent, je secouerai dans l’ombre ma crécelle.
J’inventerai des dieux : Moloch, Vishnou, Baal.
Je prendrai le réel pour briser l’idéal,
Les pierres des édens pour bâtir les sodomes.
A travers les rameaux de la forêt des hommes
On verra mes yeux luire, et l’on dira : c’est lui.
Plus effaré du mal que du bien ébloui,
Le sage doutera de Dieu. Je mordrai l’âme.
J’enlaidirai l’amour dans le cœur de la femme.
Je mêlerai ma cendre à ces charbons éteints.
Et, mauvais, je rirai, rayant tous leurs instincts
Et toutes leurs vertus de l’ongle de mes ailes.
Je serai si hideux que toutes les prunelles
Auront je ne sais quoi de sombre ; et les méchants
Et les pervers croîtront comme l’herbe des champs,
Le fils, devant le juge aux lèvres indignées,
Apparaîtra, tenant dans ses mains des poignées
De cheveux blancs du père égorgé. Je dirai
Au pauvre : vole ; au riche : opprime. Je ferai
Jeter le nouveau-né par la mère aux latrines.
Tremble, ô Dieu ! J’ouvrirai de mes mains leurs poitrines,
J’arracherai, fumant, et je tordrai leur cœur,
Et j’en exprimerai tous les crimes, l’horreur,
La trahison, le meurtre, Achab, Tibère, Atrée,
Sur ta création rayonnante et sacrée !
Tu seras Providence et moi Fatalité.
J’ai fait mieux que la Haine ; ô vide ! ô cécité !
J’ai fait l’Envie. En vain ce Dieu bon multiplie
Ces colosses dont l’âme est de rayons remplie,
Le génie et l’amour et l’héroïsme ; moi
Par la négation je fais ronger la foi ;
Je suis Zoïle ; autour des Socrates j’excite
Anitus, et je mets sur Achille Thersite,
Et tout pleure, et j’égale, à force de venins,
A l’éclat des géants le gonflement des nains.
La matière a mon signe au front. Je la querelle.
J’effare l’eau sans fond sous des gouffres de grêle.
Je contrains l’océan, que Dieu tient sous sa loi,
Et la terre, à créer du chaos avec moi,
Je fais de la laideur énorme avec leur force,
Un monstre avec l’écume, un monstre avec l’écorce,
Sur terre Béhémoth, Léviathan sur mer.
Je complète partout le chaos par l’enfer,
La bête par l’idole, et les rats, les belettes,
La torpille, l’hyène acharnée aux squelettes,
La bave du crapaud, la dent du caïman,
Par le bonze, l’obi, le fakir et l’iman.
Dieu passe dans le cœur des hommes, j’y séjourne.
Sa roue avec un bruit sidéral roule et tourne,
Mais c’est mon grain lugubre et sanglant qu’elle moud ;
Jéhovah reculant sent aujourd’hui partout
Une création de Satan sous la sienne ;
Son feu ne peut briller sans que mon souffle vienne.
Il est le char ; je suis l’ornière. Nous croisons
Nos forces ; et j’emploie aux pestes, aux poisons,
Aux monstres, aux déserts, son pur soleil candide ;
C’est Dieu qui fait le front, moi qui creuse la ride ;
Il est dans le prophète et moi dans les devins.
Guerre et deuil ! je lui prends tous ses glaives divins,
Le glaive d’air, le vent, le glaive d’eau, la pluie,
L’épée éclair, stupeur de la terre éblouie,
Je m’en sers pour mon œuvre ; et la nature a peur.
A mon haleine une hydre éclôt dans la vapeur,
Et la goutte d’eau tombe en déluge agrandie ;
Avec le doux foyer qui chauffe, j’incendie ;
Je fais du miel le fiel, je fais l’écueil du port ;
Dieu bénit le meilleur, je sacre le plus fort ;
Dieu fait les radieux, je fais les sanguinaires.
Oui, pour broyer ses fils je prendrai ses tonnerres !
Oui, je me dresserai de toute ma hauteur !
Je veux dans ce qu’il fait tuer ce créateur,
Je veux le torturer dans son œuvre, et l’entendre
Râler dans la justice et la pudeur à vendre,
Dans les champs que la guerre accable de ses bonds,
Dans les peuples livrés aux princes ; dans les bons
Et dans les saints, dans l’âme humaine tout entière !
Je veux qu’il se débatte, esprit, sous la matière ;
Qu’il saigne dans le juste assassiné ; je veux
Qu’il se torde, couvert de prêtres monstrueux,
Qu’il pleure, bâillonné par les idolâtries ;
Je veux que des lys morts et des roses flétries,
Du cygne sous le bec des vautours frémissant,
Des beautés, des vertus, de toutes parts, son sang,
Son propre sang divin sur lui coule et l’inonde.
Voyez, regardez, Cieux ! L’échafaud, c’est le monde,
Je suis le bourreau sombre, et j’exécute Dieu.
Dieu mourra. Grâce à moi, les chars sous leur essieu,
Les rois sous leur pouvoir, les aigles sous leurs griffes,
Les dogmes ténébreux et noirs, sous leurs pontifes,
Tout ce qui sur la terre à cette heure est debout,
Même les innocents sous leurs pieds, ont partout
Quelque chose de Dieu que dans l’ombre ils écrasent.
Mes flamboiements rampant sous l’univers, l’embrasent.
Je suis le mal ; je suis la nuit ; je suis l’effroi.


PS 1 : L’illustration sonore qu’on entend au début et à la fin de cet enregistrement est la cantate de Faust, d’Alfred Schnittke, dans linterprétation d’Iva Bittova, avec le Choeur philarmonique de Prague et le Philarmonique Hradec Kralove dirigé par Peter Vrabel. La scène, introduite par la mise en garde de Pierre dans sa première épître, est le récit, par le diable, de la mort affreuse qu’il fait subir à Faust, dans les termes mêmes de la version allemande du manuscrit anonyme du XVIème siècle.

PS 2 : la photo a été prise en Ecosse, à Chanonry Point, près de Fortrose, au nord d’Inverness, un jour de grand vent où nous cherchions – en vain – des dauphins. Le vent était terrible et les gris tombés du ciel se mêlant au métal de la mer étaient magnifiques.

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Vous serez comme des dieux…


 

“… Vous serez comme des dieux possédant la connaissance de ce qui est bon ou mauvais

 

dit à Ève le serpent bavard de la Genèse. Mais quelques lignes plus loin, c’est Dieu lui-même qui déclare, étonnamment :

Voici que l’homme est devenu comme l’un de nous par la connaissance de ce qui est bon ou mauvais.

 

Dieu confirme donc les paroles du serpent et, ajoutant que, en raison de sa désobéissance, l’homme sera privé du fruit de l’arbre de vie, il confirme son propos initial : pour avoir mangé de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais, l’homme sera condamné à mourir, à être mortel. Ce roublard de serpent s’était bien évidemment gardé de dire cela à Ève, l’assurant seulement – ce qui est vrai mais incomplet – qu’elle ne mourrait pas tout de suite, le fruit n’étant pas empoisonné : ruse diabolique, quoique pas très sophistiquée ; on croirait entendre le rire de Michel Simon jouant Méphistophélès dans La beauté du diable.

Ainsi, l”homme a-t-il échangé l’immortalité qu’il aurait probablement acquise en demeurant, obéissant, dans le jardin d’Eden contre la connaissance du bien et du mal, qui est aussi la connaissance tout court, puisque c’est après avoir mangé le fruit défendu que les yeux d’Adam et Ève s’ouvrent – se dessillent, dit André Chouraqui –  et qu’ils découvrent leur nudité.

Ce fruit, interdit et défendu, pousse paradoxalement au cœur de l’Eden : au centre du jardin, il y a l’arbre de vie et à côté, l’arbre de la connaissance. Et Dieu – on croirait entendre Barbe bleue confiant son trousseau de clés à sa jeune épouse – explique à Adam qu’il peut manger de tout arbre du jardin – sauf de celui-ci, qui est justement au centre…

Le serpent, dans l’histoire, n’a pas besoin d’être très machiavélique (même s’il l’est un peu) pour convaincre Ève de franchir le pas. Ce qu’elle fait, suivie d’Adam, qui est pitoyable ensuite quand il tente de se défausser sur sa femme, puis elle sur le serpent, comme dans une scène en cascade de la Commedia dell’arte.

Adam et Ève ont désobéi – Adam surtout d’ailleurs puisque c’est à lui que l’interdit avait été signifié. Quant au serpent – que ma traduction dit “astucieux” -, il a agi avec duplicité – ce qui montre au passage que le ver était déjà dans le fruit, c’est bien le cas de le dire. Le serpent est puni – il perd ses pattes et l’amitié des femmes ; Adam et Ève aussi. Pas pour avoir mal agi (ils ne connaissaient pas encore le bien et le mal) mais pour avoir désobéi. C’est de cela qu’ils sont punis, d’être si facilement tombés dans le piège de la désobéissance qui leur avait été tendu.

Voilà pour le récit ordinaire.

***

Mais je ne crois pas à ce récit. Je ne crois pas à ce récit où un Dieu, étrangement, punirait sa créature d’avoir agi comme il pensait depuis le début qu’elle agirait. Je ne crois pas à la punition.

Le texte, en fait, n’est pas si clair. Parce que l’interdiction, qui seule légitimerait la punition, n’est pas elle-même si clairement formulée. Ou plutôt, elle n’est pas formulée comme une interdiction catégorique, une règle morale (et purement arbitraire), mais comme un conseil, une mise en garde paternelle :

“Tu pourras manger de tout arbre du jardin mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir.”

 

dit Dieu à Adam.

Et quand Ève explique au serpent ce qui leur a été dit, c’est la même idée qui transparaît dans les mots qu’elle emploie, celle d’un conseil bienveillant :

“Nous pouvons manger des fruits des arbres du jardin mais des fruits de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : “Vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas afin de ne pas mourir.””.

 

Je ne crois pas qu’Adam et Ève soient punis. Il y aurait une certaine cruauté à les punir après les avoir ainsi tentés. Ce qu’ils subissent n’est pas une punition, née de la colère divine, mais la simple conséquence de leur acte. Dieu ne les avait pas menacés ; il les avait prévenus. Et il n’y a dans leur dégringolade, dans leur chute, de punition que dans l’acception bien singulière qu’on donne au mot lorsque, s’adressant à un enfant qui est tombé pour avoir couru, on lui explique, bêtement et méchamment, qu’il a été puni de sa témérité.

Enfance. C’est bien d’elle qu’il s’agit. Ce que perdent Adam et Ève, au-delà de l’immortalité qu’ils auraient peut-être eue, c’est le rapport direct, immédiat, insouciant aux choses dans lequel jusqu’alors ils vivaient. Quoique déjà clairement séparés du reste de la création, de ce règne animal qu’il avait été confié à Adam de désigner, ils étaient encore comme de petits enfants,  naïfs et innocents, nus et sans conscience d’eux-mêmes. C’est cette conscience qu’ils acquièrent brutalement, au moment même de la transgression, dans la révélation soudaine qui s’opère à cet instant.

Ce que raconte la Chute est une naissance : naissance de la conscience, naissance de l’humanité, naissance aussi du petit d’homme expulsé hors du ventre maternel, de ce paradis à jamais perdu où tout lui était donné, où tout lui était acquis et qu’il doit pourtant quitter, dans la douleur et les cris, pour tout simplement mener sa vie d’homme.

La Chute, c’est la naissance de l’homme.

 

Et maintenant, le texte de la Genèse (les versets 2.5 à 3. 24) dans une autre traduction que celle (traduction œcuménique) que j’utilise dans ma lecture :

“Quand le Seigneur Dieu fit la terre et le ciel, il n’y avait encore aucun buisson sur la terre, et aucune herbe n’avait encore germé, car le Seigneur Dieu n’avait pas encore envoyé de pluie sur la terre, et il n’y avait pas d’êtres humains pour cultiver le sol. Seule une sorte de source jaillissait de la terre et arrosait la surface du sol.

Le Seigneur Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain. Puis il lui insuffla dans les narines le souffle de vie, et cet être humain devint vivant. Ensuite le Seigneur Dieu planta un jardin au pays d’Éden, là-bas vers l’est, pour y mettre l’être humain qu’il avait façonné. Il fit pousser du sol toutes sortes d’arbres à l’aspect agréable et aux fruits délicieux. Il mit au centre du jardin l’arbre de la vie, et l’arbre qui donne la connaissance de ce qui est bon ou mauvais.

Un fleuve prenait sa source au pays d’Éden et irriguait le jardin. De là, il se divisait en quatre bras. Le premier était le Pichon ; il fait le tour du pays de Havila. Dans ce pays, on trouve de l’or, un or de qualité, ainsi que la résine parfumée de bdellium et la pierre précieuse de cornaline. Le second bras du fleuve était le Guihon, qui fait le tour du pays de Kouch. Le troisième était le Tigre, qui coule à l’est de la ville d’Assour. Enfin le quatrième était l’Euphrate.

Le Seigneur Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Éden pour le cultiver et le garder. Il lui fit cette recommandation : « Tu peux manger les fruits de n’importe quel arbre du jardin, sauf de l’arbre qui donne la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. Le jour où tu en mangeras, tu mourras. »

Le Seigneur Dieu se dit : « Il n’est pas bon que l’être humain soit seul. Je vais le secourir en lui faisant une sorte de partenaire. » Avec de la terre, le Seigneur façonna quantité d’animaux sauvages et d’oiseaux, et les conduisit à l’être humain pour voir comment celui-ci les nommerait. Chacun de ces animaux devait porter le nom que l’être humain lui donnerait. Celui-ci donna donc un nom aux animaux domestiques, aux animaux sauvages et aux oiseaux. Mais il ne trouva pas de partenaire capable de le secourir. Alors le Seigneur Dieu fit tomber l’homme dans un profond sommeil. Il lui prit une côte et referma la chair à sa place. Avec cette côte, le Seigneur fit une femme et la conduisit à l’homme. En la voyant celui-ci s’écria : « Ah ! Cette fois, voici quelqu’un qui est plus que tout autre du même sang que moi ! On la nommera compagne de l’homme, car c’est de son compagnon qu’elle fut tirée. »
C’est pourquoi l’homme quittera père et mère pour s’attacher à sa femme, et ils deviendront tous deux un seul être.

L’homme et sa femme étaient tous deux nus, mais sans éprouver aucune gêne l’un devant l’autre.

Le serpent était le plus rusé de tous les animaux sauvages que le Seigneur avait faits. Il demanda à la femme : « Est-ce vrai que Dieu vous a dit : “Vous ne devez manger aucun fruit du jardin” ? » La femme répondit au serpent : « Nous pouvons manger les fruits du jardin. Mais quant aux fruits de l’arbre qui est au centre du jardin, Dieu nous a dit : “Vous ne devez pas en manger, pas même y toucher, de peur d’en mourir.” » Le serpent répliqua : « Pas du tout, vous ne mourrez pas. Mais Dieu le sait bien : dès que vous en aurez mangé, vous verrez les choses telles qu’elles sont, vous serez comme lui, capables de savoir ce qui est bon ou mauvais. »

La femme vit que les fruits de l’arbre étaient agréables à regarder, qu’ils devaient être bons et qu’ils donnaient envie d’en manger pour acquérir un savoir plus étendu. Elle en prit un et en mangea. Puis elle en donna à son mari, qui était avec elle, et il en mangea, lui aussi. Alors ils se virent tous deux tels qu’ils étaient, ils se rendirent compte qu’ils étaient nus. Ils attachèrent ensemble des feuilles de figuier, et ils s’en firent chacun une sorte de pagne.

Le soir, quand souffle la brise, l’homme et la femme entendirent le Seigneur se promener dans le jardin. Ils se cachèrent de lui parmi les arbres. Le Seigneur Dieu appela l’homme et lui demanda : « Où es-tu ? » L’homme répondit : « Je t’ai entendu dans le jardin. J’ai eu peur, car je suis nu, et je me suis caché. » — « Qui t’a appris que tu étais nu, demanda le Seigneur Dieu ; aurais-tu goûté au fruit que je t’avais défendu de manger ? » L’homme répliqua : « C’est la femme que tu m’as donnée pour compagne ; c’est elle qui m’a donné ce fruit, et j’en ai mangé. »

Le Seigneur Dieu dit alors à la femme : « Pourquoi as-tu fait cela ? » Elle répondit : « Le serpent m’a trompée, et j’ai mangé du fruit. »

Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : « Puisque tu as fait cela, je te maudis. Seul de tous les animaux tu devras ramper sur ton ventre et manger de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai l’hostilité entre la femme et toi, entre sa descendance et la tienne. La sienne t’écrasera la tête, tandis que tu la mordras au talon. »

Le Seigneur dit ensuite à la femme : « Je rendrai tes grossesses pénibles, tu souffriras pour mettre au monde tes enfants. Tu te sentiras attirée par ton mari, mais il dominera sur toi. »

Il dit enfin à l’homme : « Tu as écouté la suggestion de ta femme et tu as mangé le fruit que je t’avais défendu. Eh bien, par ta faute, le sol est maintenant maudit. Tu auras beaucoup de peine à en tirer ta nourriture pendant toute ta vie ; il produira pour toi épines et chardons. Tu devras manger ce qui pousse dans les champs ; tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, jusqu’à ce que tu retournes à la terre dont tu as été tiré. Car tu es fait de poussière, et tu retourneras à la poussière. »

L’homme, Adam, nomma sa femme Ève, c’est-à-dire Vie, car elle est la mère de tous les vivants. Le Seigneur fit à l’homme et à sa femme des vêtements de peaux de bête et les en habilla. Puis il se dit : « Voilà que l’homme est devenu comme un dieu, pour ce qui est de savoir ce qui est bon ou mauvais. Il faut l’empêcher maintenant d’atteindre aussi l’arbre de la vie ; s’il en mangeait les fruits, il vivrait indéfiniment. » Le Seigneur Dieu renvoya donc l’homme du jardin d’Éden, pour qu’il aille cultiver le sol dont il avait été tiré. Puis, après l’en avoir expulsé, le Seigneur plaça des chérubins en sentinelle devant le jardin d’Éden. Ceux-ci, armés de l’épée flamboyante et tourbillonnante, devaient garder l’accès de l’arbre de la vie.”


 

On pourra également écouter, sur un thème similaire, un conte, enregistré il y a longtemps, de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont : La curiosité.

extase

Extase


 

“Ce n’est pas une douleur corporelle, mais spirituelle, bien que le corps ne manque pas d’y participer un peu, et même beaucoup”,

 

écrit Thérèse, lorsqu’elle raconte ses expériences de transverbération, ces étranges extases mystiques au cours desquelles elle a le sentiment d’être traversée et transpercée par un dard que tient un ange – plus exactement, explique-t-elle, un chérubin, haut placé dans la hiérarchie des anges.

De nombreux artistes se sont inspirés de cet épisode, qui fut au cœur du procès en canonisation de la future Sainte Thérèse d’Avila. L’oeuvre la plus célèbre est toutefois la statue, intitulée L’extase de Sainte-Thérèse, sculptée par Le Bernin et qui se trouve dans la chapelle Cornaro de Santa Maria della Vittoria, à Rome. Cette statue, qui est le sujet du dernier livre de Pascal Ory, montre Thérèse, le visage renversé et les lèvres entrouvertes, tombant en pâmoison.

« La Transverbération de Sainte Thérèse », Santa Maria della Vittoria, Rome (auteur de la photo inconnu).

Le texte et la statue ont évidemment fait couler beaucoup d’encre, suscité maintes railleries, depuis Charles de Brosses et son célèbre : “Si c’est ici l’amour divin, je le connais“, jusqu’à Jacques Lacan qui assénait, dans son séminaire : “Elle jouit, ça ne fait pas de doute“, ajoutant néanmoins, qui est plus intéressant : “Et de quoi jouit-elle ? Il est clair que le témoignage le plus intéressant de la mystique, c’est justement de dire ça : qu’ils l’éprouvent mais qu’ils n’en savent rien.“.

Ce qui frappe, dans les propos vaguement égrillards, grivois, et d’abord moqueurs, des hommes qui parlent de cette expérience, ce sont deux choses : la première est qu’ils semblent ne pas avoir lu vraiment le texte, et notamment ce passage, que j’ai placé en tête de ce papier, où Thérèse dit clairement et sans aucune ambiguïté, que ce qu’elle a ressenti est physique : “le corps ne manque pas d’y participer un peu, et même beaucoup.” Elle n’est pas une oie blanche à qui l’on ferait prendre des vessies pour des lanternes et un orgasme pour une expérience purement spirituelle ou mystique ; ce fut une expérience physique, elle le sait et le dit. La seconde, c’est ce réflexe masculin qui conduit à penser que tout dard est le faux-nez d’un sexe, toute flèche l’euphémisme d’un pénis, et tout enfoncement le succédané, forcément décevant, d’une pénétration sans laquelle aucun plaisir féminin ne serait imaginable. Et de tout cela, la conclusion est tirée que Thérèse ne connut finalement autre chose, dans son imaginaire frustré, que les émois érotiques d’une jeune adolescente.

Mais qu’est-ce qu’a connu Thérèse, en vérité ? Et de quoi parle-t-elle ? Quelle est cette expérience à la fois spirituelle et physique, spirituelle et physique, j’y insiste, qu’elle décrit, et dont elle savait pourtant bien, quand elle la détaillait – à son confesseur d’abord, à ses lecteurs ensuite – qu’elle serait motif d’interrogations et de plaisanteries ? A sa mort, on pratiqua une autopsie (on cherchait alors l’âme sous les scalpels) et le chirurgien trouva une déchirure : “elle est longue, étroite et profonde, et pénètre la substance même de l’organe, ainsi que les ventricules. La forme de cette ouverture laisse deviner qu’elle a été faite avec un art consommé, par un instrument long, dur et très aigu; et c’est seulement à l’intérieur de cette ouverture que l’on peut reconnaître des indices de l’action du feu ou d’un commencement de combustion…” : la brûlure de l’amour divin.

Il n’est pas certain que ce témoignage soit très sûr ; aussi bien vaut-il d’abord pour l’insistance sur le caractère corporel de l’expérience : on n’est pas ici dans le monde des purs esprits, ou dans le refus augustinien de la vie et du plaisir mais dans celui de la chair et de l’embrasement des corps, des étreintes et du souffle perdu. Ce n’est pas un amour abstrait (de ces amours abstraits qui sont “presque toujours de l’égoïsme”, comme le dit Aglaé dans l’Idiot) mais un amour total, où tout l’être s’engage, corps et âme.

Pascal Ory voit dans l’oeuvre du Bernin le symbole d’une Contre-Réforme qui, à la pruderie triste et désincarnée du Protestantisme naissant, oppose le plaisir, la chair et sa représentation. Et rien de moins désincarné, en effet, rien de moins grenouille de bénitier que cette Thérèse pleine de vie et d’énergie, qui passe son temps à remonter ses manches, à défier les autorités, à bâtir et rebâtir, et qui, s’étant éloignée des plaisirs et des désirs, qu’elle a connus en sa belle jeunesse, au lieu de les rejeter comme le “Berbère enflammé” (dixit Pascal Ory), les retrouve pleinement dans la voie mystique, les accepte et les magnifie, sans pudeur déplacée, les chante, comme dans un cantique des cantiques.

 


On pourra lire la belle critique que le livre de Pascal Ory : Jouir comme une sainte et autres voluptés, inspire à Aline Angoustures sur son blog Le sens des mots.

On pourra également lire qu’en dit ‘vy dans son blog Carnets de ‘vy.

Il faudrait certainement lire Faire l’amour avec Dieu, de Catherine Clément.

On écoutera Sainte-Thérèse d’Avila jouit-elle ?, un entretien avec Catherine Clément, qui se tient devant la statue du Bernin, à Rome, diffusé par France Culture.

On pourra écouter (si on a la patience de laisser passer le générique un peu bruyant qui le précède) l’entretien relatif à son livre que Pascal Ory a accordé à France Culture.

On pourra lire aussi, à propos de la blessure faite au coeur de Thérèse (et plus largement de son rapport au corps : Michel Bousseyroux, “Recherches sur la jouissance autre”, dans l’En-je lacanien.


Oui : les dents du dessus légèrement écartées. Du moins on le dirait.


Et maintenant, le texte que je lis, trouvé sur le site du Carmel en France, dans une traduction qui diffère légèrement de celle que j’ai utilisée dans ma lecture. Le passage sur la transverbération proprement dite commence au troisième alinéa avant la fin  (à 3 minutes et 6 secondes dans mon enregistrement).


“Nul langage ne saurait représenter ni exprimer la manière dont Dieu fait de telles blessures, ni cet excès de douleur qui transporte l’âme blessée ; mais cette peine est si délicieuse qu’il n’y a point de plaisir dans la vie qui la dépasse. Je le répète, l’âme voudrait se sentir toujours mourante d’un tel mal.

Cette peine unie à cette gloire me jetait crans un profond étonnement, et je ne pouvais comprendre comment cela pouvait être. Quel spectacle qu’une âme ainsi blessée ! Elle comprend combien est excellente la source de cette blessure, et elle voit clairement qu’un tel amour ne lui vient pas de ses efforts. C’est, lui semble-t-il, de l’amour excessif que le Seigneur lui porte, qu’est tombée l’étincelle qui l’embrase tout entière. Oh ! combien de fois, livrée à ce suave tourment, me suis-je souvenue de ces paroles de David : « Comme le cerf soupire après une source d’eau vive, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu » ! (Psaume 42) Elles étaient, ce me semble, l’expression fidèle de ce que je sentais.

Lorsque l’impétuosité de ces transports n’est pas si grande, il semble que la douleur de cette blessure diminue un peu par l’usage de quelques pénitences : du moins l’âme, qui ne sait que faire à son mal, y cherche-t-elle par cette voie un allégement. Mais elle ne les sent pas, et faire couler le sang de ses membres lui est aussi indifférent que si son corps était privé de la vie. En vain elle se fatigue à inventer de nouveaux moyens de souffrir quelque chose pour son Dieu : la première douleur est si grande qu’il n’y a point, selon moi, de tourment corporel qui puisse lui en enlever le sentiment ; car le remède n’est point là, et il serait trop bas pour un mal si relevé. Une seule chose adoucit tant soit peu la souffrance de l’âme, c’est d’en demander à Dieu le remède ; mais elle n’en voit point d’autre que la mort, parce qu’elle seule peut la faire entrer dans la pleine jouissance de son souverain bien. D’autres fois, la douleur se fait sentir à un tel excès, qu’on n’est plus capable ni de cette prière, ni de quoi que ce soit. Le corps en perd tout mouvement ; on ne peut remuer ni les pieds, ni les mains. Si l’on est debout, les genoux fléchissent, on tombe sur soi-même, et l’on peut à peine respirer. On laisse seulement échapper quelques soupirs, très faibles, parce que toute force extérieure manque, mais très vifs par l’intensité de la douleur.

Tandis que j’étais dans cet état, voici une vision dont le Seigneur daigna me favoriser à diverses reprises. J’apercevais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. Il est extrêmement rare que je les voie ainsi. Quoique j’aie très souvent le bonheur de jouir de la présence des anges, je ne les vois que par une vision intellectuelle, semblable à celle dont j’ai parlé précédemment (cf. chap.27). Dans celle-ci, le Seigneur voulut que l’ange se montrât sous cette forme : il n’était point grand, mais petit et très beau ; à son visage enflammé, on reconnaissait un de ces esprits d’une très haute hiérarchie, qui semblent n’être que flamme et amour. Il était apparemment de ceux qu’on nomme chérubins ; car ils ne me disent pas leurs noms. Mais je vois bien que dans le ciel il y a une si grande différence de certains anges à d’autres, et de ceux-ci à d’autres, que je ne saurais le dire. Je voyais dans les mains de cet ange un long dard qui était d’or, et dont la pointe en fer avait à l’extrémité un peu de feu. De temps en temps il le plongeait, me semblait-il, au travers de mon cœur, et l’enfonçait jusqu’aux entrailles ; en le retirant, il paraissait me les emporter avec ce dard, et me laissait tout, embrasée d’amour de Dieu.

La douleur de cette blessure était si vive, qu’elle m’arrachait ces gémissements dont je parlais tout à l’heure : mais si excessive était la suavité que me causait cette extrême douleur, que je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur hors de Dieu. Ce n’est pas une souffrance corporelle, mais toute spirituelle, quoique le corps ne laisse pas d’y participer un peu, et même à un haut degré. Il existe alors entre l’âme et Dieu un commerce d’amour ineffablement suave. Je supplie ce Dieu de bonté de le faire goûter à quiconque refuserait de croire à la vérité de mes paroles. Les jours où je me trouvais dans cet état, j’étais comme hors de moi ; j’aurais voulu ne rien voir, ne point parler, mais m’absorber délicieusement dans ma peine, que je considérais comme une gloire bien supérieure à toutes les gloires créées [8].

Telle était la faveur que le divin Maître m’accordait de temps en temps, lorsqu’il lui plut de m’envoyer ces grands ravissements, contre lesquels, même en présence d’autres personnes, toutes mes résistances étaient vaines.”

six cygnes

“Les six cygnes”, un conte de Grimm lu par Simone Weil


La seule force et la seule vertu est de se retenir d’agir“, écrit Simone Weil dans une petite dissertation qu’elle consacre, alors qu’elle a seize ans et vient d’entrer en hypokhâgne, aux Six cygnes, le conte des frères Grimm. C’est ce devoir que je lis à haute voix dans l’enregistrement ; on en trouvera le texte plus bas.

Simone Weil analyse cette histoire en termes d’action et de non action. La force de la sœur des six frères, devenus cygnes sous l’effet d’un sortilège, est, pour elle, de ne rien faire. De ne rien faire et de se taire, de garder le silence, quoi qu’il lui en coûte, pendant six ans. Alors que “nous agissons toujours trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés”, elle cesse tout mouvement, toute action, toute rébellion, et choisit le silence, consacrant avec abnégation toute son attention à la tâche unique qui lui a été confiée et à laquelle elle sacrifie tout : coudre des chemises faites d’anémones pour en revêtir le corps de ses frères et les délivrer ainsi du mal.

Il y a, dans ces courtes pages, des fulgurances d’expression. J’ai cité un morceau, déjà de : “Agir n’est jamais difficile : nous agissons toujours trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés.” ; il y a aussi ce diamant, dont elle parle d’ailleurs elle-même, un peu plus loin : “La seule force en ce monde est la pureté ; tout ce qui est sans mélange est un morceau de vérité.”. Il y a encore, que j’ai repris au tout début, ce magistral : “La seule force et la seule vertu est de se retenir d’agir.” Et puis il y a, portant sur l’attention plus que sur le refus d’agir, ce passage sur l’observation de la montre, où se reconnaît déjà toute la pensée de Simone Weil : “Quand l’on ne ferait, comme méditation, que suivre pendant une minute l’aiguille des secondes sur le cadran d’une montre, ayant pour objet l’aiguille et rien d’autre, on n’aurait pas perdu son temps.”.

Mais est-ce vraiment Simone Weil qui peut écrire, comme ici : “Le néant d’action possède donc une vertu.” Elle qui épuisera sa vie aux champs, dans les usines et les combats ? Elle qui, plutôt que d’accepter de ne pas agir, se laissera mourir ? Où est la vérité ?

J’ai, dans une Improvisation matinale, émis l’hypothèse, qui parfois me saute à la figure, que l’ambiguïté apparente, le balancement des choses, pouvait être le signe du mauvais angle sous lequel on les considérait, et une invitation à changer de point de vue. Et c’est l’idée qui me revient ici : observée à l’aune de la coïncidence des faits et des paroles ou à celle de la continuité et de la fidélité à elle-même, c’est la contradiction qui, au premier regard, s’étale, et le fait qu’après avoir dit noir, notre jeune philosophe ait dit et ait vécu blanc. Mais peut-être est-ce justement dans une autre direction qu’il faut tourner les yeux de l’esprit. Car comment ne pas ressentir par ailleurs la profonde et intime continuité, fidélité, cohérence, qui lie ce qu’écrit la jeune Simone Weil à ce qu’elle écrira, dira et fera plus tard ?

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’important n’est pas ici la vérité, non plus que la continuité des idées. Ce qui marque comme au fer la pensée de Simone Weil, ça n’est pas l’absence de contradictions (car, de contradictions, sa pensée en fourmille) mais la force et l’absolu de sa conviction. Simone Weil fait penser à Antigone : la beauté d’Antigone n’est pas dans la justesse de son combat, de sa querelle, qui est plutôt pitoyable ; elle est tout entière dans la conviction absolue qu’elle y met, dans son intransigeance et dans son refus de toute compromission. C’est cela qui fait sa grandeur et qui la justifie, comme c’est la fidélité totale au silence et à sa tâche qui élève vers les cieux la sœur des six frères cygnes. Que Simone Weil ait dit ceci après avoir dit cela est en réalité de peu d’importance car là n’est pas le bon point de vue. Le bon point de vue (qui est sans doute celui qu’adopte instinctivement l’amour face à l’être aimé) est celui qui permet d’apercevoir l’unité cachée derrière la contradiction, la chose invisible ou la dimension secrète qui donne sens à l’être et le fait rayonner. Elle est ici contenue dans l’univocité de la pensée, sa capacité a être totalement tournée vers un but, érigée en un absolu absolu. Que cet absolu varie avec le temps, comme chez quelqu’une d’autre, n’est pas le point pertinent ; s’en rend-elle d’ailleurs même compte ? Là n’est pas son génie. Son génie est dans l’intransigeance, dans l’abandon total de son être à la cause qui, à un moment donné, lui paraît être la bonne – ce que d’autres appellent l’humilité.

C’est cela qu’il faut apprendre à reconnaître chez les autres, notamment chez ceux qu’on aime : le point focal où entrent en harmonie toutes ces choses qui paraissent, autrement, dispersées.


Trouvé aujourd’hui 15 janvier, ce texte de Raymond Aron (Mémoires. Cinquante ans de réflexion politique, Julliard, 1983, pp.78-79, reproduit dans Commentaires, n° 155, automne 2016), qui corrobore ce que j’avais deviné : Malgré tout, le commerce intellectuel avec Simone me parut presque impossible. Elle ignorait apparemment le doute et, si ses opinions pouvaient changer, elles étaient toujours aussi catégoriques.


Et maintenant, le texte :

“Parmi les plus belles pensées de Platon sont celles qu’il a trouvées par la méditation des mythes. Qui sait si de nos mythes aussi il n’y aurait pas des idées à tirer ? Choisissons-en un presque au hasard parmi les contes de Grimm, et prenons-le comme objet, en ayant soin de dire, comme Socrate : je dirai comme vrai tout ce que je vais dire.

Un roi tenait cachés dans la forêt ses six fils et sa fille, craignant pour eux la haine de leur belle mère, qui était magicienne. Elle arrive pourtant à trouver les six fils, et jetant sur eux six chemises de soie enchantées, elle les transforma en cygnes. Elle ignorait l’existence de leur sœur. Celle-ci, partie à leur recherche, les rencontra au moment où, comme ils en avaient le pouvoir un quart d’heure chaque jour, ils reprenaient la forme humaine. Elle les quitta, crainte des voleurs, non sans avoir appris par eux leur seule chance de salut : ils reprendraient la forme humaine quand elle jetterait sur eux six chemises d’anémones cousues par elle en six années : six années pendant lesquelles elle ne devrait ni rire ni parler. Elle se mit à coudre aussitôt. Passa un roi qui la trouva belle : à ses questions point de réponse. Il la prit pour femme cependant, et elle eut de lui un fils. La mère du roi le fit enlever, accusa la reine de sa mort : les accusations la trouvèrent muette. De même pour le second fils ; de même pour le troisième. Quoiqu’il arrive autour d’elle, elle ne fait que coudre en silence. Le roi, qui l’aime pourtant, doit la condamner à mort ; le jour où elle monte sur le bûcher est aussi le dernier des six ans. Comme on va y porter le feu, surviennent six cygnes blancs : elle jette sur eux les six chemises, et, ses frères délivrés, elle peut enfin se disculper. Ceux-ci vécurent auprès d’elle et du roi, le plus jeune ayant seulement une aile à la place du bras, parce qu’une manche manquait à la chemise d’anémones.

« Ce n’est pas là un conte, mais un discours », dirait Platon. Il nous faut penser cette femme comme étant au moment présent sur le point de jeter sur six cygnes six chemises d’anémones. Par le même moyen qui les a perdus, ses frères pourront être sauvés ; comme ils ont été transformés sans qu’il y eût de leur faute, ils reprennent leur première forme par le mérite d’autrui. Sans doute, s’ils avaient été enchantés pour une faute par eux commise, ils auraient dû subir l’épreuve qui les aurait délivrés ; dans le conte, ils ont reçu le mal du dehors, ils reçoivent le bien du dehors aussi : l’on pourrait dire que tout cela n’intéresse que les corps. Mais le conte n’est pas le même que si l’épreuve de leur sœur avait été de chercher, par exemple, une plante magique : car la plante les aurait sauvés, et non leur sœur. Pour sauver les frères perdus par des chemises de soie, il faut des chemises d’anémones : mais elles n’ont qu’en apparence une vertu salutaire. Le salut des frères n’est pas là : leur sœur doit, pour les sauver, pendant six ans, ne pas rire et ne pas parler. Ici l’abstention pure agit. L’amour du roi, les accusations de sa mère rendent l’épreuve plus difficile ; mais sa vraie vertu n’est pas là. Il faut qu’elle soit difficile : l’on ne fait rien sans effort ; mais sa vertu est en elle-même. La tâche de coudre six chemises ne fait que fixer son effort et l’empêcher d’agir : car tous les actes lui sont impossibles si elle doit la mener à bout, excepté parler et rire. Le néant d’action possède donc une vertu. Cette idée rejoint le plus profond de la pensée orientale. Agir n’est jamais difficile : nous agissons toujours trop et nous répandons sans cesse en actes désordonnés. Faire six chemises avec des anémones, et se taire : c’est là notre seul moyen d’acquérir de la puissance. Les anémones ici ne représentent pas, comme on pourrait croire, l’innocence en face de la soie des chemises enchantées ; quoique sans doute celui qui s’occupe six ans de coudre des anémones blanches n’est distrait par rien ; ce sont des fleurs parfaitement pures ; mais surtout les anémones sont presque impossibles à coudre en chemise, et cette difficulté empêche aucune aucune autre action d’altérer la pureté de ce silence de six ans. La seule force en ce monde est la pureté ; tout ce qui est sans mélange est un morceau de vérité. Jamais des étoffes chatoyantes n’ont valu un beau diamant. Les fortes architectures sont de belle pierre pure, de beau bois pur, sans artifice. Quand l’on ne ferait, comme méditation, que suivre pendant une minute l’aiguille des secondes sur le cadran d’une montre, ayant pour objet l’aiguille et rien d’autre, on n’aurait pas perdu son temps. La seule force et la seule vertu est de se retenir d’agir. Tout cela, vrai pour les âmes, ne l’est, dans le conte, pour les corps que parce qu’en cela seul consiste le mythe, de poser dans les corps une vérité qui est de l’âme. Le non-agir ne peut sur les corps que dans ce même pays où, selon Platon, des juges nus et morts jugent des âmes nues et mortes. Le drame du conte ne se passe que dans l’âme de l’héroïne : en elle les chemises de soie, en elle les chemises d’anémones ; mais n’en sommes-nous pas avertis par le caractère magique de ces chemises, et le magique, n’est-ce pas l’expression dans notre corps de ce que seuls pourraient voir, au plus profond de notre âme, les juges nus et morts de Platon ?”

ange 3

L’ange Amour


Dans La légende des anges, Michel Serres raconte ces créatures porteuses d’échanges et de nouvelles, de souffle, de lumière et de feu : le verbe, le mot, la marchandise, le sourire et le pont, l’avion et l’automobile, le vent, le journal et Internet, le téléphone et la poignée de mains, le baiser,  la caresse et la douceur, le cadeau et la prière, la fragilité, le remerciement et la bénédiction, la musique et la danse, et la miséricorde et la grâce et l’élan : les anges.

Les anges, qui aident et qui relient, qui unissent et réunissent, sont, en tant que créatures, mortes à la naissance du christianisme, celui-ci abolissant, dans la personne du Christ, le fossé qui jusqu’ici séparait les hommes des dieux :

Sonne la fin du règne des Anges, à la naissance du Messie,  qui divinise la chair et incarne l’amour : l’immanence comprend tout, en son immobile balance.

Ni Ange, ni bête : tout simplement chair.

Mais la chair n’est pas que chair. Elle touche, comme l’homme dont elle est le matériau et l’essence, à la terre et au ciel. Elle est messager, porte sur l’au-delà, angélique. Elle transporte, et ouvre à l’amour car c’est en elle que l’amour s’incarne. Et c’est l’amour qui, dans ce monde, donne sens à tout.

Tel est l’objet du passage que je lis, beau et mystérieux comme un poème, que je reprends directement du livre, en sa presque toute fin :

Timide comme tout le monde, je finis pourtant par te dire … ma prédilection.

Oui, j’ai voyagé immensément, tant j’aime le monde, beau souvent, vécu en cent lieux et circonstances, pendant des guerres fréquentes et la rarissime paix, connu la faim et la pauvreté, je ne me souviens pas de n’avoir pas travaillé…

… mais, au bilan, les rares moments vraiment précieux de la vie brève, dont je suppose que quiconque rachèterait, comme moi, le retour, au prix de ce qui lui reste à vivre, se passent en amour,  instants séraphiques où la chair dit sa divinité ;

toujours renaissant et producteur du temps, l’amour seul, Ange-enfant, ne s’use pas avec la durée, que nous vivions en lui ou qu’il vive en nous ; jadis, je pensais dans sa jeunesse, elle se meut en moi, désormais ;

il n’y a de verdeur que de lui, d’adulte fort et constructif que pour lui, de vieillesse et de sagesse qu’envers lui, de bonté, de créativité, les seules vertus qui vaillent, que par lui, avec lui et en lui ;

le corps ne naît, ne commence, ne se forme que de lui, la colonne vertébrale ne se dresse que pour lui, les os humiliés ne soulèvent avec allégresse  que lui, le sang ne circule, les jambes ne courent, les bras ne se lèvent, les muscles ne bandent, les nerfs ne se tendent, les articulations ne se déplient que vers lui, les cellules ne se multiplient ou ne s’associent, arrêtées, que selon sa loi ; le cœur ne bat qu’à l’amour, le cerveau ne fonctionne en notes hautes que par amour, les cheveux ne s’ébouriffent, ne tombent ou ne blanchissent que par la raison ou le malheur d’amour, le palais ne s’ouvre, la langue ne bouge, le gosier ne s’étrangle qu’en présence de l’amour, la sueur et les pleurs ne coulent que la peau et les yeux pleins d’amour ; les cris ne se délivrent du fond de la poitrine qu’avec lui ; les sanglots ne viennent, avec le désespoir et l’attente sans récompense, que hors l’amour, la musique ne descend du ciel que parmi l’amour, et la supplication avant lui et la reconnaissante liesse agenouillée après lui, le sexe n’est rien sans lui, une vague vie de carton et d’ombre s’écoule, entre et sans les actes d’amour, dans l’espérance de nouveaux et le souvenir oublieux des passés, la mémoire et l’amnésie ne commencent que depuis l’amour, les imaginations ne s’envolent qu’au-dessus ou au-dessous de lui, les péchés ne se commettent qu’envers ou contre lui, l’extase ne s’atteint que pendant l’amour – il n’y a rien dans la connaissance qui n’ait d’abord jailli de lui et passé par elle, il n’existe de tristesse que sauf ou excepté l’amour ; nos temps, nos espaces, nos pensées, nos sentiments, nos actes se posent par rapport à lui seulement ; il n’y a de vie que selon ou suivant l’amour, nous ne touchons aux autres et, peut-être à nous-mêmes qu’au plus près de lui ; et nous ne saurons jamais si, en mourant, l’amour cesse ou, alors, commence vraiment…

– … en a-mourant?, dit-elle en riant .

– Nulle pensée ne vaut sans amour ; sans lui nous ne trouvons rien à dire.

Fondation, il soutient et supporte ; feu, énergie, meut, émeut, change et transforme ; messager, message entendu et compris, vole, ravit. L’amour somme toute la philosophie.

Timide comme tout le monde, je finis par dire, Pia, que je t’aime.


L’amour somme toute la philosophie et nulle pensée ne vaut sans amour“… J’y pensais hier, tandis que suivais, dans la nuit, des pieds ailés, pensant à ces voix féminines écoutées quelques instants plus tôt et dont la grâce et la sensualité m’avaient ému. Je m’en étais ouvert à celle dont suivais le pas rapide, lui expliquant qu’il y avait, dans la sensualité de ces voix, comme dans la beauté des visages et la grâce des sourires, une ruse divine, un attrait vers l’au-delà du corps dont les anges avaient été l’image.

Je ne conçois quant à moi les anges que comme des femmes. Et l’ange Amour que comme une femme dont les ailes forment un cœur. C’est ce que j’ai voulu ici dessiner. Un ange féminin marchant dans la nuit étoilée.

 

spécialité

Contre la spécialité (un discours de Henri Bergson)


 

Dans un discours de remise des prix prononcé le 3 août 1882, au lycée d’Angers, Henri Bergson, alors jeune professeur de philosophie tout juste sorti de la rue d’Ulm, s’élève contre une spécialisation trop précoce des élèves et défend le principe d’études générales qui “élèvent l’esprit en le fortifiant“, et “développent l’intelligence entière“.

La spécialisation, explique-t-il, est née du constat, tôt fait dans l’histoire de l’humanité, de l’immensité des connaissances comparée à la petitesse de l’homme :

On n’a pas tardé à faire cette découverte désespérante : l’univers est plus vaste que notre esprit ; la vie est courte, l’éducation longue, la vérité infinie ; il faut se consumer en efforts pénibles, tâtonner longtemps pour mettre la main sur une bien petite parcelle de la vérité : encore meurt-on sans l’avoir trouvée ou même entrevue.

De là, continue Bergson, la parcellisation de la connaissance en matières, spécialités, disciplines, sciences, dont chacune ne représente qu’une part infime des choses.  Et c’est une nécessité car “nous devons nous résigner à connaître peu si nous ne voulons pas tout ignorer“. Mais cette division, imposée par la nécessité ne doit pas être le seul guide :

Chacun d’entre nous devrait débuter, comme a fait l’humanité, par la noble et naïve ambition de tout connaître. On ne devrait descendre à une science spéciale qu’après avoir considéré en haut, dans leurs contours généraux, toutes les autres. C’est que la vérité est une : les sciences particulières en examinent les fragments, mais vous ne connaîtrez la nature de chacun d’eux que si vous vous rendez compte de la place qu’il occupe dans l’ensemble. On ne comprend pas une vérité particulière quand on n’a pas aperçu les rapports qu’elle peut avoir avec les autres.

Pour s’enserrer trop tôt dans une spécialité, pour se renfermer dès les débuts dans les limites d’une science spéciale, la connaissance bute sur ses propres limites car elle ne sait plus prendre appui sur elle-même en sortant d’elle-même :

Si l’on écoutait le spécialiste, la physique risquerait fort de devenir un simple catalogue de phénomènes, et la chimie un recueil de formules pharmaceutiques. Dans le grand journal de la science, il ne remplit que la colonne des faits divers. Il oublie que les faits sont les matériaux de la science, non la science même ; que celle-ci commence avec la découverte des lois, et que le simple collectionneur de faits ressemble beaucoup au cuisinier qui, au lieu d’un bon plat, nous en servirait les ingrédients.

C’est autrement qu’agissent les inventeurs qui, à l’observation attentive et patiente des choses, ajoutent l’étincelle née du frottement des disciplines, la transsubstantiation née de l’analogie. Ainsi, de Pasteur ; ainsi, de Descartes, “le plus grand de nos physiciens” :

Il jugea bon d’étudier toutes les sciences pour approfondir l’une d’elles. Et dans sa vaste intelligence les connaissances les plus diverses, géométrie et métaphysique, s’étaient unies et presque confondues. Ainsi, sa conception philosophique de l’espace lui suggéra la découverte de la géométrie analytique et c’est par la considération des attributs de Dieu qu’il fut conduit à la théorie des ondulations.

Pourquoi cette tendance à la spécialisation ? Par imitation du travail manuel, dit Bergson. Dans ce domaine, la division du travail a depuis longtemps fait ses preuves et montré sa supériorité, et nous avons sur cela pris modèle pour construire nos machines et organiser notre propre travail : “nous travaillerons aussi vite et aussi bien quand nous serons machines à notre tour.

Mais :

Il en est tout autrement dans le monde de l’intelligence. Tandis que nous n’acquérons l’habileté manuelle qu’à la condition de choisir un métier spécial et de faire contracter à nos muscles une seule habitude, au contraire nous ne perfectionnons une de nos facultés qu’à la condition de développer toutes les autres. Elle ne peut rien par elle-même ; séparez-la de son entourage, elle ne tarde pas à s’évanouir, semblable à ces substances chimiques qui s’évaporent dès qu’on les isole.

Bergson voit en cela le propre de l’homme. Et c’est ainsi qu’on rejoint la légende d’Epiméthée et les mythes de la chute ou du pêché originel : l’homme se distingue fondamentalement des animaux  en ceci qu’il est condamné à sortir de même, à s’arracher à la nature :

C’est précisément, jeunes élèves, ce qui distingue l’intelligence de l’instinct, et l’homme de la bête. Toute l’infériorité de l’animal est là : c’est un spécialiste. Il fait très bien ce qu’il fait mais ne saurait faire autre chose. l’abeille a résolu, pour construire son alvéole, un problème de trigonométrie difficile : en résoudra-t-elle d’autres ? Celui qui admet, comme l’ose soutenir un naturaliste contemporain, que nous descendons, l’animal et nous, d’un ancêtre commun, ne pourra-t-il pas dire que notre intelligence est devenue ce qu’elle est par les habitudes variées qu’elle a contractées successivement, au lieu que celle de l’animal s’est peu à peu rétrécie et atrophiée dans les limites étroites d’une spécialité ? 

Il y a probablement, dans cette conception de l’animal et de ses capacités, un préjugé que la science, depuis lors a détruit. Les animaux ne sont pas si spécialisés que cela ; ils ne sont pas si incapables que ne paraît le croire Bergson d’invention et d’innovation. Reste que cette capacité est la nature intrinsèque de l’homme quand l’animal ne paraît l’avoir qu’au surplus, en supplément de son instinct. Et c’est pourquoi les études générales, qui développent cette capacité, lui sont nécessaires :

Conservons donc notre supériorité, et puisque la variété des aptitudes est ce qui nous distingue, restons hommes.

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Droits et devoirs chez Simone Weil

Les premières pages de L’enracinement, de Simone Weil, ici enregistrées, parlent des droits et devoirs, et plus précisément de la façon dont les droits n’accèdent à l’existence qu’à la condition d’avoir été subjectivement regardés et mis en oeuvre comme des devoirs. Droits et devoirs sont les deux faces d’une même réalité (je n’ai de droits que dans la mesure où les autres considèrent le respect de mes droits comme des devoirs) mais je suis maître de ma manière d’accomplir  mes devoirs – et d’abord de leur accomplissement – quand le respect de mes droits exige l’engagement des autres et échappe donc à mon contrôle. C’est pourquoi, du point de vue de la personne, seuls les devoirs importent. Et c’est pourquoi, dans la perspective pratique du “Que faire ?”, Simone Weil considère que les devoirs priment les droits. Non pas du tout, comme certains l’ont mal compris, parce que les hommes auraient plus de devoirs que de droits ; non pas non plus parce que les devoirs seraient intrinsèquement plus importants que les droits mais tout simplement parce que chacun est maître de ses devoirs alors qu’il dépend des autres pour ses droits.

Que puis-je faire ?, se demande Simone Weil, pour que les droits et besoins fondamentaux de l’homme soient respectés ?“.  Rien à proprement parler, car c’est pour une bonne part affaire de circonstances. La seule aide que je puisse apporter et dont je puisse être sûr, c’est ma propre action, mon propre engagement. Goutte d’eau, sans aucun doute, qui ne garantit en rien que l’entièreté des droits sera reconnue mais dont je puis certifier qu’elle, au moins, sera versée. Je le puis car cette aide n’étant soumise à aucune circonstance extérieure, elle est sans condition :

“Il y a obligation envers tout être humain, du seul fait qu’il est un être humain, sans qu’aucune autre condition ait à intervenir, et quand lui-même n’en reconnaîtrait aucune”.

L’homme en face de moi peut être la pire des créatures, il peut m’avoir refusé les droits les plus élémentaires; je n’en continuerai pas moins à faire mon devoir à son égard, c’est-à-dire notamment à lui reconnaître les droits qu’il m’a déniés.

Cette manière de poser les choses, si contraire à nos habitudes, ce renversement de perspective qui pose le devoir en principe et en guide, dessine une philosophie de l’action : il n’y a pas à attendre.  Il n’y a pas à attendre que cette foule, en face de nous, cette personne à nos côtés, ces institutions, cet Etat, deviennent ce que nous voudrions qu’ils soient, agissent commme nous souhaiterions qu’ils agissent, fassent le premier pas. S’ils le font, tant mieux ! nous ne bouderons pas notre bonheur – mais de cela ne dépendent pas notre propre attitude, notre propre engagement, nos propres convictions. Les autres sont ce qu’ils sont et font ce qu’ils peuvent. Mais pour ce qui nous concerne, nous faisons ce que nous devons faire, et nous commençons maintenant, tout de suite, unilatéralement, sans attendre que les règles aient été améliorées, que les choses se présentent mieux ou qu’on nous aime comme nous le méritons. Nous relevons nos manches et nous nous y mettons. Non dans l’attente d’une contrepartie, même si nous espérons qu’elle viendra, mais parce que nous devons faire ce que nous devons faire, et que dans cette assurance, nous trouvons cet enracinement qui nous permet d’afffronter le monde et d’y avancer.

Action !


On pourra lire à ce propos :

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Créon et Antigone

Antigone, décharnée et vêtue d’une robe rouge sang, jette de la terre sur le corps de Polynice, son frère, qui percé d’une lance et laissé sur le champ de bataille, se décompose sous la lune, proie des corbeaux.

Au coeur de la pièce de Jean Anouilh, le dialogue d’Antigone et Créon, qui est ici enregistré (Antigone est à gauche, Créon à droite) met en scène deux caractères et deux conceptions contraires de la vie et du monde.

Ces deux caractères sont propres à Anouilh. On ne les retrouve à l’identique ni dans l’Antigone de Sophocle, ni dans celle de Bauchau. Chaque réinvention du mythe est un récit fondé sur l’affrontement de ces deux personnages mais selon des angles d’attaque et des lignes de faille qui varient d’un auteur à l’autre.

Antigone, fille d’Oedipe et de Jocaste, qui a accompagné son père sur les routes après qu’il se fut crevé les yeux, est revenue à Thèbes où règne son frère Etéocle, qui a chassé du trône qu’il devait partager avec lui son frère Polynice. Mais voici que Polynice revient assiéger Thèbes à la tête des troupes d’Argos, où il s’était réfugié. Les deux frères meurent durant la bataille et le trône de Thèbes revient à Créon, frère de Jocaste, qui organise des funérailles splendides pour Etéocle et laisse pourrir sur le champ de bataille le cadavre de Polynice, qui a trahi Thèbes. Créon fait savoir que quiconque accomplira auprès de Polynice les rites funéraires exigés par les Dieux sera puni de mort. Cet interdit est bravé par Antigone qui, va se rendre, dans la nuit, auprès du corps de son frère. Elle est surprise par des gardes, arrêtée et conduite auprès de Créon.

Comme le dit le choeur :

“Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop que l’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul.”

Antigone et Créon se font face. Antigone, l’idéaliste et la pure, qui a fait, en dépit de la loi, ce qu’elle pensait être son devoir. Et face à elle, Créon, qu’Anouilh dépeint comme plutôt bonhomme et compréhensif, et qui va devoir choisir entre l’obéissance due à sa propre loi et la vie de sa nièce.

Le dialogue central, qui est lu ici, et la pièce tout entière, posent une nouvelle fois la question de la loi et de sa transgression. Ou, plus précisément et justement, comme c’était déjà le cas dans Eutyphron,  la question de l’affrontement des règles et des devoirs : que faire quand deux devoirs s’opposent, que la loi conduit vers un chemin et que la conscience, la piété, ou quoi que ce soit d’autre qui nous appelle et nous inspire, conduit sur une autre voie ? C’est à cette question que, chacun de son côté, Antigone et Créon vont devoir répondre.

Antigone est sans états d’âme : elle a choisi la piété – fraternelle plus que religieuse, chez Anouilh – et elle s’y tient sans en démordre. Créon est beaucoup moins sûr. Il entend défendre la loi mais est prêt à toutes les compromissions et l’on sent que si les apparences pouvaient être sauvées, il accepterait que sa loi ait été transgressée.

Tout en admirant Antigone et sa force morale, sa foi indomptable, j’ai toujours eu beaucoup plus de sympathie pour Créon. Il y a pour cela de mauvaises raisons : le monde de Créon, humain, trop humain, est évidemment plus confortable, moins exigeant que celui dans lequel vit Antigone, sorte de Pasionaria dont on imagine assez bien qu’elle pourrait, en d’autres circonstances, devenir une fanatique appelant à la mort et à la désolation. Les convictions de Créon, qui ont la rigidité du chamallow, sont évidemment plus faciles à vivre que celles d’Antigone, qui ont l’éclat et le tranchant du diamant.

Il y a aussi, découlant comme mécaniquement des conceptions de chacun, le caractère plus ou moins ouvert, plus ou moins englobant de leur univers : le monde de Créon est à l’image du polythéisme : Créon ne partage pas la vision et la foi d’Antigone mais il la comprend, la respecte, en sent la nécessité et pourrait l’accepter si elle ne faisait pas trop de vagues, à l’image de ces prêtres romains qui accueillaient de nouveaux dieux dans leurs panthéons. Rien de tel avec Antigone : elle est inflexible et exclusive, ne veut pas être tolérée mais reconnue, et sa foi est jalouse, comme celle de Polyeucte.

Mais alors même qu’il y a, chez Antigone, cette sorte d’intransigeance idéaliste qui lui donne les traits de certains héros des tragédies chrétiennes, il y a aussi chez elle ce qui apparaît comme un total mépris des autres, un total manque d’amour, un manque absolu de compassion et d’empathie, une certaine méchanceté. Antigone n’a pas lu Saint-Augustin : non seulement elle est cassante, dénuée de gentillesse, dénuée d’humour, mais elle n’aime pas ses ennemis ; elle n’aime pas vraiment ses amis ; et on peut au bout du compte se demander si elle s’aime elle-même. Elle se sacrifie mais son sacrifice ressemble plus à un cri d’orgueil qu’à un acte d’humilité.

Créon, humain, trop humain ; Antigone inhumaine.

… A ceci près, toutefois, qui n’est pas sans importance, qu’à la fin des fins, Antigone, qui ne voulait que jeter de la terre sur le corps de son frère, meurt, sur ordre de Créon. En dépit de sa méchanceté et de toute sa négativité, elle est donc la victime. Et Créon, le brave Créon, bonasse et bonhomme, un meurtrier. Dans l’action, les rôles se renversent, et puisque c’est dans leurs actes que se révèle la vérité des êtres, Antigone, de très loin, l’emporte sur Créon.


On pourra également se reporter à :

un épisode des Chemins de la philosophie : “L’engagement au risque de sa vie : Antigone et la justice