volutes

“Telle est la prééminence des œuvres humaines”


Rabbi Mendel disait :

“Pourquoi Dieu commande-t-il le sacrifice aux humains et ne l’attend-il pas des Anges ? L’holocauste des Anges aurait plus grande pureté que jamais celui des hommes. Seulement, ce que réclame Dieu, ce n’est pas l’acte en soi, mais la préparation intérieure pour l’offrande. Les Anges, eux, ne pourraient accomplir que l’acte proprement dit du sacrifice dans leur sainteté : ils ne pourraient pas s’y préparer intérieurement. Tandis que l’homme est pris dans l’énorme enchevêtrement d’obstacles dont il lui faut se libérer : cette préparation, c’est son affaire. Et telle est la prééminence des œuvres humaines.”

Pour s’élever vers le ciel, la fumée se fraie un chemin dans l’air froid, et la lutte incessante du chaud et du froid crée les volutes, ces tourbillons aériens qui dessinent une danse gracieuse où les airs chaud et froid, collés l’un contre l’autre et qui d’abord ne se mêlent pas, tournent et virevoltent, faisant alterner montées et descentes, mouvements centrifuges et mouvements centripètes, dans un lent et silencieux ballet qui en dépit de tout s’élève, le mouvement ascendant l’emportant néanmoins sur l’autre, avant que la fumée progressivement ne s’évanouisse dans l’air qu’elle aura tout entier échauffé, tout entier comme ensemencé.

La musique aussi sait rendre cela, bien mieux que ne le savent les mots. “In the garden”, deuxième mouvement du Mrs Dalloway, de Max Richter, qu’on entend en courte introduction et en longue conclusion de mon propos, traduit aussi cette élévation semblable à une danse érotique où de nouvelles harmoniques viennent s’ajouter aux premières, les enrichissant progressivement, les élevant vers la lumière dans une montée irrégulière dont l’aboutissement orgasmique est aussi la dissolution.

“l’homme est pris dans l’énorme enchevêtrement d’obstacles dont il lui faut se libérer : cette préparation, c’est son affaire. Et telle est la prééminence des œuvres humaines.”

De ce combat avec lui-même, qui fait la grandeur de l’homme, les anges ne connaissent rien. Double combat, d’ailleurs, où il ne s’agit ni d’oublier le ciel, ni d’oublier la terre, mais de réunir les deux, comme dans ce proverbe iranien dont me parlait Mojgan ce matin, tandis que nous courions, qui célèbre l’arbre dont les feuilles et les branches peuvent d’autant plus s’agiter dans le vent et la liberté que ses racines sont bien ancrées dans la terre dont il est le fils. Tenir les deux bouts, tête dans les étoiles et pieds ancrés au sol, dans la pleine acceptation de cette si étrange humaine condition.

L’amour aussi nous fait comprendre cela, l’amour plus que tout sans doute, qui nous fait aimer les êtres qu’on aime de façon si pure, si désintéressée et pourtant aussi, pour celle ou celui vers laquelle nous porte autre chose qu’Agapé, de façon si profondément charnelle et incarnée ! Oh ! K. ! Porte des étoiles dont le toucher me fait frémir !

S’élever sans quitter le sol, tenir les pieds sur terre en gardant la tête haute, comme ces Femmes puissantes contées par Marie NDiaye, qui puisent leur force et leur grandeur dans la double conscience de leur faiblesse et de leur dignité, dans l’acceptation de leur humanité.

Paysage fractal, plein de méandres et de circonvolutions au sein desquelles notre vie se déroule et qui nous constitue.


Pourquoi ai-je daté mon dessin de volutes du 27 novembre et non du 27 mai ? Je ne le sais.

sacrifice

Le silence d’Abraham


 

Pourquoi Abraham ne dit-il rien ? Pourquoi ne proteste-t–il pas quand Dieu lui demande de sacrifier son fils ? Pourquoi reste-t-il silencieux ?

Dieu lui demande de sacrifier son fils. Et que son geste soit en définitive arrêté ne change rien à l’affaire. En intention, il le sacrifiera bien, ce que reconnaissent les paroles de l’ange : “Parce que tu as fait cela et n’as pas épargné ton fils unique“. En intention et en vérité, le sacrifice est consommé.

Peut-être Abraham n’entend-il pas, ne comprend-il pas vraiment ce qui lui est dit. Il ne croit pas ce que Dieu lui dit ; il croit Dieu. Il n’a pas foi dans les paroles, qu’il n’écoute pas, mais dans Dieu entre les mains duquel il a mis sa confiance. Il fait confiance à Dieu. Ou peut-être encore considère-t-il la parole de Dieu, que nous prenons pour une injonction, comme une description. Non pas : “Il faut que tu fasses cela” mais “Tu feras cela car c’est ainsi écrit”. Et son obéissance, alors, ne serait qu’obéissance au destin, acceptation de ce qui est et contre lequel il est vain de lutter.

Il y a autre chose, de plus profond et de plus intime : Abraham sait parler ; il sait intercéder ; il l’a fait. Il ne craint pas de s’adresser à Dieu et de lui dire ce que sa conscience et la voix de la justice lui murmurent ou lui hurlent. Mais ici, c’est de sa propre chair, de son propre sang qu’il s’agit, et à lui qu’est adressée l’épreuve. Et la question éthique du sacrifice d’un enfant disparaît derrière celle, plus fondamentale encore pour Abraham, de la mise à l’épreuve : saura-t-il, lui qui a été investi et édicte des lois, obéir quand il s’agit de lui ? Saura-t-il s’oublier ?

Aurait-il été question de tout autre que d’Isaac, Abraham n’aurait pas obtempéré à la demande divine. Le juste, en lui, aurait pris le dessus et affronté Dieu comme il l’avait fait à propos de Sodome, au nom des valeurs divines, qui s’imposent aussi à Dieu lui-même :

Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville ! Vas-tu vraiment supprimer cette cité, sans lui pardonner à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Ce serait abominable que tu agisses ainsi ! Faire mourir le juste avec le coupable ? Il en serait du juste comme du coupable ? Quelle abomination ! Le juge de toute la terre n’appliquerait-il pas le droit ?

 

Quand il s’agit d’autrui, Abraham sait qu’il n’est rien de supérieur à la justice, rien qui vaille qu’un innocent soit mis à mort. Mais ce qui lui est demandé là concerne moins la justice que sa propre personne. Il ne s’agit pas d’être juste ou injuste ; il s’agit seulement de s’anéantir, de s’humilier, de ne plus être que l’instrument du Seigneur. De cette dépossession de lui-même, Abraham est anéanti,  subjugué mais il l’accepte. Non en paroles, car il ne répond pas à Dieu, mais en actes. Et par fidélité, par humilité, il va au bout de l’abnégation et commet le sacrifice suprême, qui est de sacrifier la justice et le bien à la foi.

C’est un acte terrible.

Est-ce à Dieu, à Satan ou à ses propres pulsions qu’Abraham a obéi, se demande Léonard Cohen dans son poème.

Cela demeure un mystère insondable, quelque chose qui purule dans nos consciences.


PS : Certains commentaires expliquent (et tentent de justifier) l’attitude d’Abraham par la certitude qu’il aurait eue, fort des promesses que lui avait faites Dieu, d’une issue favorable des choses. Cette explication ne me paraît pas tenable : si Abraham avait vraiment su que tout cela allait bien se finir, son obéissance n’aurait eu aucune valeur. La valeur que Dieu donne à l’obéissance d’Abraham est entièrement liée à la croyance d’Abraham en le sacrifice de son fils.


Le texte lu est le chapitre 22 de la Genèse : “Abraham sacrifiant”.

L’illustration sonore est Story of Isaac, de Leonard Cohen, dans la magnifique version chantée par Suzanne Vega.

Ci-dessous, le texte de Leonard Cohen, dont on trouvera une traduction française sur le site de Polyphrène :

The door it opened slowly, 
My father he came in, 
I was nine years old. 
And he stood so tall above me, 
His blue eyes they were shining 
And his voice was very cold. 
He said, “I’ve had a vision 
And you know I’m strong and holy, 
I must do what I’ve been told.” 
So he started up the mountain, 
I was running, he was walking, 
And his axe was made of gold.
Well, the trees they got much smaller, 
The lake a lady’s mirror, 
We stopped to drink some wine. 
Then he threw the bottle over. 
Broke a minute later 
And he put his hand on mine. 
Thought I saw an eagle 
But it might have been a vulture, 
I never could decide. 
Then my father built an altar, 
He looked once behind his shoulder, 
He knew I would not hide.
You who build these altars now 
To sacrifice these children, 
You must not do it anymore. 
A scheme is not a vision 
And you never have been tempted 
By a demon or a god. 
You who stand above them now, 
Your hatchets blunt and bloody, 
You were not there before, 
When I lay upon a mountain 
And my father’s hand was trembling 
With the beauty of the word.
And if you call me brother now, 
Forgive me if I inquire, 
“just according to whose plan?” 
When it all comes down to dust 
I will kill you if I must, 
I will help you if I can. 
When it all comes down to dust 
I will help you if I must, 
I will kill you if I can. 
And mercy on our uniform, 
Man of peace or man of war, 
The peacock spreads his fan.
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La beauté du diable

 


Lélius, du blog musical De braises et d’ombres, a consacré son dernier billet aux représentations du diable dans la musique, plus spécifiquement aux représentations du personnage de Faust, et plus spécifiquement encore à l’extraordinaire cantate de Faust dans L’Histoire du docteur Johann Faust d’Alfred Schnittke :

“Seid nüchtern und wachet”
“Sois sobre et veille : ton adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer.”

Première épître de Pierre, 5, 8

 

Je ne connaissais ni ce compositeur, ni cette oeuvre dont la beauté noire, sanglante et effrayante correspond exactement à ce que je cherchais pour illustrer mon propos, propos qu’illustre également le passage lu de La fin de Satan, de Victor Hugo (on en trouvera le texte en bas de ce billet).


Il y a du mal dans le monde.

Dans le passage lu de La fin de Satan, Victor Hugo fait du mal une invention du diable et de l’homme une victime de cette invention : éperdu d’amour pour Dieu mais rejeté par lui, Satan se venge en distillant le mal dans le monde, en pervertissant radicalement l’oeuvre divine :

Je prendrai le réel pour briser l’idéal,
Les pierres des édens pour bâtir les sodomes.
A travers les rameaux de la forêt des hommes
On verra mes yeux luire, et l’on dira : c’est lui.
Plus effaré du mal que du bien ébloui,
Le sage doutera de Dieu. Je mordrai l’âme.
J’enlaidirai l’amour dans le cœur de la femme.
Je mêlerai ma cendre à ces charbons éteints.
Et, mauvais, je rirai, rayant tous leurs instincts
Et toutes leurs vertus de l’ongle de mes ailes.

 

Quoi qu’en dise Hugo, il y a pourtant, au fond de nous, quelque chose qui vibre, et n’est pas fait seulement de dégoût, à l’idée du mal et de la méchanceté. Il y a, dans le mal et la douleur infligée, quelque chose qui, malgré nous peut-être mais de façon certaine, nous fascine, nous attire et parfois nous séduit.

Cette séduction est évidente dans nos comportements et nos plaisirs : quelle attirance perverse exercent sur nous les accidents et les exécutions, les films d’horreur, les jeux violents, les jeux du cirque, les crimes, les combats, les guerres, ces guerres que, depuis que l’homme est homme, nous traînons avec nous, avec leur cortège de massacres et de haines, et dont nous ne nous dégageons pas, notre amour des armes et notre adoration de la force, tout ce fatras sombre au cœur même de la douceur parfois, qu’Albert Cohen décrivait, avec gentillesse et injustice, sous le nom de babouinerie !

Il y a cette émotion que nous ressentons à l’écoute de la musique ténébreuse et emplie de méchanceté qui ouvre et ferme cet enregistrement, le frisson qui s’empare de nous à la lecture (ou à l’audition) du Moine, de Matthew Gregory Lewis, le plaisir de suivre les jeux cruels de Valmont dans les Liaisons dangereuses,  le goût du pouvoir et l’acharnement animal dont nous faisons preuve à l’égard de toute faiblesse.

Il y a, au sommet des arts et de la création,  cette fascination morbide pour les œuvres remplies de noirceur et de douleur, de Jérôme Bosch au Radeau de la Méduse, en passant par ces milliers de tableaux et de statues qui, dans les églises et les musées, dépeignent la Passion, la souffrance, le martyr. Instruction, sans doute, et avertissement, mais quelle complaisance dans description du mal ! Il y a l’Apocalypse et le millénarisme, et cette ronde folle où s’entremêlent confusément l’espérance et la crainte. Mise en garde, sans doute, et conseil, là aussi, mais quelle jubilation dans la peinture des tourments !

Non. Quoi qu’en dise Hugo, le mal ne nous est pas seulement imposé. Il ne nous submerge pas seulement par l’effet d’une ruse, Méphistophélès tentant Faust par l’orgueil et la beauté pour mieux s’emparer de son âme aux termes d’un marché de dupes. Non. Il y a une part de nous qui n’a nul besoin d’être trompée car elle aime le mal pour lui-même, le diable pour sa beauté intrinsèque. Pas pour ses fausses apparences mais pour ses cornes et son air gothique. Et nous entretenons avec lui, avec cette partie de lui qui est partie de nous, une relation intime. Et c’est ce mal fascinant, que nous sentons en nous, qui nous effraie et nous séduit, que nous avons appelé Satan, diable ou Lucifer. Et c’est de ce mal, qui est en nous et qui nous ronge, qu’à chaque instant, nous essayons de nous défaire, soit en le projetant vers les autres, soit en le dissolvant dans l’amour :

Simone Weil dit à ce propos :

“L’acte méchant est un transfert sur autrui de la dégradation qu’on porte en soi. C’est pourquoi on y incline comme vers une délivrance.”

 

L’amour vaut mieux.


Je suis le misérable à perpétuité.
Mais je me vengerai sur son humanité,
Sur l’homme qu’il créa, sur Adam et sur Eve,
Sur l’âme qui sourit, sur le jour qui se lève,
Sur toi, l’astre ! sur toi, l’aile ! sur toi, la fleur !
Sur la vierge, et la mère, et sur l’enfant ! Malheur !
Je défigurerai la face universelle.
Serpent, je secouerai dans l’ombre ma crécelle.
J’inventerai des dieux : Moloch, Vishnou, Baal.
Je prendrai le réel pour briser l’idéal,
Les pierres des édens pour bâtir les sodomes.
A travers les rameaux de la forêt des hommes
On verra mes yeux luire, et l’on dira : c’est lui.
Plus effaré du mal que du bien ébloui,
Le sage doutera de Dieu. Je mordrai l’âme.
J’enlaidirai l’amour dans le cœur de la femme.
Je mêlerai ma cendre à ces charbons éteints.
Et, mauvais, je rirai, rayant tous leurs instincts
Et toutes leurs vertus de l’ongle de mes ailes.
Je serai si hideux que toutes les prunelles
Auront je ne sais quoi de sombre ; et les méchants
Et les pervers croîtront comme l’herbe des champs,
Le fils, devant le juge aux lèvres indignées,
Apparaîtra, tenant dans ses mains des poignées
De cheveux blancs du père égorgé. Je dirai
Au pauvre : vole ; au riche : opprime. Je ferai
Jeter le nouveau-né par la mère aux latrines.
Tremble, ô Dieu ! J’ouvrirai de mes mains leurs poitrines,
J’arracherai, fumant, et je tordrai leur cœur,
Et j’en exprimerai tous les crimes, l’horreur,
La trahison, le meurtre, Achab, Tibère, Atrée,
Sur ta création rayonnante et sacrée !
Tu seras Providence et moi Fatalité.
J’ai fait mieux que la Haine ; ô vide ! ô cécité !
J’ai fait l’Envie. En vain ce Dieu bon multiplie
Ces colosses dont l’âme est de rayons remplie,
Le génie et l’amour et l’héroïsme ; moi
Par la négation je fais ronger la foi ;
Je suis Zoïle ; autour des Socrates j’excite
Anitus, et je mets sur Achille Thersite,
Et tout pleure, et j’égale, à force de venins,
A l’éclat des géants le gonflement des nains.
La matière a mon signe au front. Je la querelle.
J’effare l’eau sans fond sous des gouffres de grêle.
Je contrains l’océan, que Dieu tient sous sa loi,
Et la terre, à créer du chaos avec moi,
Je fais de la laideur énorme avec leur force,
Un monstre avec l’écume, un monstre avec l’écorce,
Sur terre Béhémoth, Léviathan sur mer.
Je complète partout le chaos par l’enfer,
La bête par l’idole, et les rats, les belettes,
La torpille, l’hyène acharnée aux squelettes,
La bave du crapaud, la dent du caïman,
Par le bonze, l’obi, le fakir et l’iman.
Dieu passe dans le cœur des hommes, j’y séjourne.
Sa roue avec un bruit sidéral roule et tourne,
Mais c’est mon grain lugubre et sanglant qu’elle moud ;
Jéhovah reculant sent aujourd’hui partout
Une création de Satan sous la sienne ;
Son feu ne peut briller sans que mon souffle vienne.
Il est le char ; je suis l’ornière. Nous croisons
Nos forces ; et j’emploie aux pestes, aux poisons,
Aux monstres, aux déserts, son pur soleil candide ;
C’est Dieu qui fait le front, moi qui creuse la ride ;
Il est dans le prophète et moi dans les devins.
Guerre et deuil ! je lui prends tous ses glaives divins,
Le glaive d’air, le vent, le glaive d’eau, la pluie,
L’épée éclair, stupeur de la terre éblouie,
Je m’en sers pour mon œuvre ; et la nature a peur.
A mon haleine une hydre éclôt dans la vapeur,
Et la goutte d’eau tombe en déluge agrandie ;
Avec le doux foyer qui chauffe, j’incendie ;
Je fais du miel le fiel, je fais l’écueil du port ;
Dieu bénit le meilleur, je sacre le plus fort ;
Dieu fait les radieux, je fais les sanguinaires.
Oui, pour broyer ses fils je prendrai ses tonnerres !
Oui, je me dresserai de toute ma hauteur !
Je veux dans ce qu’il fait tuer ce créateur,
Je veux le torturer dans son œuvre, et l’entendre
Râler dans la justice et la pudeur à vendre,
Dans les champs que la guerre accable de ses bonds,
Dans les peuples livrés aux princes ; dans les bons
Et dans les saints, dans l’âme humaine tout entière !
Je veux qu’il se débatte, esprit, sous la matière ;
Qu’il saigne dans le juste assassiné ; je veux
Qu’il se torde, couvert de prêtres monstrueux,
Qu’il pleure, bâillonné par les idolâtries ;
Je veux que des lys morts et des roses flétries,
Du cygne sous le bec des vautours frémissant,
Des beautés, des vertus, de toutes parts, son sang,
Son propre sang divin sur lui coule et l’inonde.
Voyez, regardez, Cieux ! L’échafaud, c’est le monde,
Je suis le bourreau sombre, et j’exécute Dieu.
Dieu mourra. Grâce à moi, les chars sous leur essieu,
Les rois sous leur pouvoir, les aigles sous leurs griffes,
Les dogmes ténébreux et noirs, sous leurs pontifes,
Tout ce qui sur la terre à cette heure est debout,
Même les innocents sous leurs pieds, ont partout
Quelque chose de Dieu que dans l’ombre ils écrasent.
Mes flamboiements rampant sous l’univers, l’embrasent.
Je suis le mal ; je suis la nuit ; je suis l’effroi.


PS 1 : L’illustration sonore qu’on entend au début et à la fin de cet enregistrement est la cantate de Faust, d’Alfred Schnittke, dans linterprétation d’Iva Bittova, avec le Choeur philarmonique de Prague et le Philarmonique Hradec Kralove dirigé par Peter Vrabel. La scène, introduite par la mise en garde de Pierre dans sa première épître, est le récit, par le diable, de la mort affreuse qu’il fait subir à Faust, dans les termes mêmes de la version allemande du manuscrit anonyme du XVIème siècle.

PS 2 : la photo a été prise en Ecosse, à Chanonry Point, près de Fortrose, au nord d’Inverness, un jour de grand vent où nous cherchions – en vain – des dauphins. Le vent était terrible et les gris tombés du ciel se mêlant au métal de la mer étaient magnifiques.