Pourquoi Abraham ne dit-il rien ? Pourquoi ne proteste-t–il pas quand Dieu lui demande de sacrifier son fils ? Pourquoi reste-t-il silencieux ?

Dieu lui demande de sacrifier son fils. Et que son geste soit en définitive arrêté ne change rien à l’affaire. En intention, il le sacrifiera bien, ce que reconnaissent les paroles de l’ange : “Parce que tu as fait cela et n’as pas épargné ton fils unique“. En intention et en vérité, le sacrifice est consommé.

Peut-être Abraham n’entend-il pas, ne comprend-il pas vraiment ce qui lui est dit. Il ne croit pas ce que Dieu lui dit ; il croit Dieu. Il n’a pas foi dans les paroles, qu’il n’écoute pas, mais dans Dieu entre les mains duquel il a mis sa confiance. Il fait confiance à Dieu. Ou peut-être encore considère-t-il la parole de Dieu, que nous prenons pour une injonction, comme une description. Non pas : “Il faut que tu fasses cela” mais “Tu feras cela car c’est ainsi écrit”. Et son obéissance, alors, ne serait qu’obéissance au destin, acceptation de ce qui est et contre lequel il est vain de lutter.

Il y a autre chose, de plus profond et de plus intime : Abraham sait parler ; il sait intercéder ; il l’a fait. Il ne craint pas de s’adresser à Dieu et de lui dire ce que sa conscience et la voix de la justice lui murmurent ou lui hurlent. Mais ici, c’est de sa propre chair, de son propre sang qu’il s’agit, et à lui qu’est adressée l’épreuve. Et la question éthique du sacrifice d’un enfant disparaît derrière celle, plus fondamentale encore pour Abraham, de la mise à l’épreuve : saura-t-il, lui qui a été investi et édicte des lois, obéir quand il s’agit de lui ? Saura-t-il s’oublier ?

Aurait-il été question de tout autre que d’Isaac, Abraham n’aurait pas obtempéré à la demande divine. Le juste, en lui, aurait pris le dessus et affronté Dieu comme il l’avait fait à propos de Sodome, au nom des valeurs divines, qui s’imposent aussi à Dieu lui-même :

Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville ! Vas-tu vraiment supprimer cette cité, sans lui pardonner à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Ce serait abominable que tu agisses ainsi ! Faire mourir le juste avec le coupable ? Il en serait du juste comme du coupable ? Quelle abomination ! Le juge de toute la terre n’appliquerait-il pas le droit ?

 

Quand il s’agit d’autrui, Abraham sait qu’il n’est rien de supérieur à la justice, rien qui vaille qu’un innocent soit mis à mort. Mais ce qui lui est demandé là concerne moins la justice que sa propre personne. Il ne s’agit pas d’être juste ou injuste ; il s’agit seulement de s’anéantir, de s’humilier, de ne plus être que l’instrument du Seigneur. De cette dépossession de lui-même, Abraham est anéanti,  subjugué mais il l’accepte. Non en paroles, car il ne répond pas à Dieu, mais en actes. Et par fidélité, par humilité, il va au bout de l’abnégation et commet le sacrifice suprême, qui est de sacrifier la justice et le bien à la foi.

C’est un acte terrible.

Est-ce à Dieu, à Satan ou à ses propres pulsions qu’Abraham a obéi, se demande Léonard Cohen dans son poème.

Cela demeure un mystère insondable, quelque chose qui purule dans nos consciences.


PS : Certains commentaires expliquent (et tentent de justifier) l’attitude d’Abraham par la certitude qu’il aurait eue, fort des promesses que lui avait faites Dieu, d’une issue favorable des choses. Cette explication ne me paraît pas tenable : si Abraham avait vraiment su que tout cela allait bien se finir, son obéissance n’aurait eu aucune valeur. La valeur que Dieu donne à l’obéissance d’Abraham est entièrement liée à la croyance d’Abraham en le sacrifice de son fils.


Le texte lu est le chapitre 22 de la Genèse : “Abraham sacrifiant”.

L’illustration sonore est Story of Isaac, de Leonard Cohen, dans la magnifique version chantée par Suzanne Vega.

Ci-dessous, le texte de Leonard Cohen, dont on trouvera une traduction française sur le site de Polyphrène :

The door it opened slowly, 
My father he came in, 
I was nine years old. 
And he stood so tall above me, 
His blue eyes they were shining 
And his voice was very cold. 
He said, “I’ve had a vision 
And you know I’m strong and holy, 
I must do what I’ve been told.” 
So he started up the mountain, 
I was running, he was walking, 
And his axe was made of gold.
Well, the trees they got much smaller, 
The lake a lady’s mirror, 
We stopped to drink some wine. 
Then he threw the bottle over. 
Broke a minute later 
And he put his hand on mine. 
Thought I saw an eagle 
But it might have been a vulture, 
I never could decide. 
Then my father built an altar, 
He looked once behind his shoulder, 
He knew I would not hide.
You who build these altars now 
To sacrifice these children, 
You must not do it anymore. 
A scheme is not a vision 
And you never have been tempted 
By a demon or a god. 
You who stand above them now, 
Your hatchets blunt and bloody, 
You were not there before, 
When I lay upon a mountain 
And my father’s hand was trembling 
With the beauty of the word.
And if you call me brother now, 
Forgive me if I inquire, 
“just according to whose plan?” 
When it all comes down to dust 
I will kill you if I must, 
I will help you if I can. 
When it all comes down to dust 
I will help you if I must, 
I will kill you if I can. 
And mercy on our uniform, 
Man of peace or man of war, 
The peacock spreads his fan.

One thought on “Le silence d’Abraham”

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