Maison commune

 


La lettre encyclique Loué sois-tu (Laudato si) tire son nom de l’action de grâce tant de fois répétée dans le Cantique de frère Soleil, de François d’Assise. C’est un long texte consacré à la crise écologique et sociale dans laquelle nous nous enfonçons et à la nécessité de travailler à ce que le sous-titre appelle la “sauvegarde de la maison commune”.

Le passage que je lis – mais l’idée se retrouve en de nombreux endroits et elle est au fondement de l’encyclique – est qu’on ne peut pas plus séparer la crise écologique de la crise sociale qu’on ne peut séparer le sort de la nature de celui de l’homme parce que tous formons une fratrie.

Il y a une crise sociale, une crise du développement, une crise de l’inégalité entre les hommes, à l’échelle locale comme à l’échelle planétaire. Et l’urgence écologique ne saurait nous absoudre de notre complaisance vis-à-vis des problèmes sociaux :

“Il est vrai que nous devons nous préoccuper que d’autres êtres vivants ne soient pas traités de manière irresponsable. Mais les énormes inégalités qui existent entre nous devraient nous exaspérer particulièrement, parce que nous continuons à tolérer que les uns se considèrent plus dignes que les autres. Nous ne nous rendons plus compte que certains croupissent dans une misère dégradante, sans réelle possibilité d’en sortir, alors que d’autres ne savent même pas quoi faire de ce qu’ils possèdent, font étalage avec vanité d’une soi-disant supériorité, et laissent derrière eux un niveau de gaspillage qu’il serait impossible de généraliser sans anéantir la planète. Nous continuons à admettre en pratique que les uns se sentent plus humains que les autres, comme s’ils étaient nés avec de plus grands droits.”

Il ne peut être fait fi du sort des hommes, du sort de chacun des hommes au prétexte que c’est la collectivité des hommes qui est responsable de la salissure du monde :

“Le sentiment d’union intime avec les autres êtres de la nature ne peut pas être réel si en même temps il n’y a pas dans le cœur de la tendresse, de la compassion et de la préoccupation pour les autres êtres humains. L’incohérence est évidente de la part de celui qui lutte contre le trafic d’animaux en voie d’extinction mais qui reste complètement indifférent face à la traite des personnes, se désintéresse des pauvres, ou s’emploie à détruire un autre être humain qui lui déplaît. Ceci met en péril le sens de la lutte pour l’environnement. Ce n’est pas un hasard si dans l’hymne à la création où saint François loue Dieu pour ses créatures, il ajoute ceci : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour toi ». Tout est lié. Il faut donc une préoccupation pour l’environnement unie à un amour sincère envers les êtres humains, et à un engagement constant pour les problèmes de la société.”

Inversement, imaginer que l’homme pourrait s’en tirer seul, croire que c’est entre le reste de la création et lui que se dresse la seule véritable barrière à défendre, c’est se leurrer. Car la dignité de l’homme est atteinte dans toute cruauté, quelle qu’en soit la victime :

“L’indifférence ou la cruauté envers les autres créatures de ce monde finissent toujours par s’étendre, d’une manière ou d’une autre, au traitement que nous réservons aux autres êtres humains. Le cœur est unique, et la même misère qui nous porte à maltraiter un animal ne tarde pas à se manifester dans la relation avec les autres personnes. Toute cruauté sur une quelconque créature « est contraire à la dignité humaine.”.

Tout est lié. Et pas seulement de manière extérieure, par un effort de la raison ou même un sentiment d’altruisme mais par une conscience plus intime, plus intuitive des choses. Ce qui nous lie, ce qui nous fait tutoyer le monde, c’est la conscience d’une appartenance commune, la conscience d’une fraternité, ce que Romain Rolland appelait le sentiment océanique et que le pape explique par la croyance ancrée en nous d’être les enfants de la même création, du même créateur :

“Créés par le même Père, nous et tous les êtres de l’univers, sommes unis par des liens invisibles, et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble. Je veux rappeler que « Dieu nous a unis si étroitement au monde qui nous entoure, que la désertification du sol est comme une maladie pour chacun et nous pouvons nous lamenter sur l’extinction d’une espèce comme si elle était une mutilation »”.


 

En introduction musicale, Greensleeves, dans l’interprétation de Luca Pianca.


Et maintenant, le texte lu : V du deuxième chapitre de la Lettre encyclique Laudato Si (Sur la sauvegarde de la maison commune)

V. UNE COMMUNION UNIVERSELLE

89. Les créatures de ce monde ne peuvent pas être considérées comme un bien sans propriétaire : « Tout est à toi, Maître, ami de la vie » (Sg 11, 26). D’où la conviction que, créés par le même Père, nous et tous les êtres de l’univers, sommes unis par des liens invisibles, et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble. Je veux rappeler que « Dieu nous a unis si étroitement au monde qui nous entoure, que la désertification du sol est comme une maladie pour chacun et nous pouvons nous lamenter sur l’extinction d’une espèce comme si elle était une mutilation ».[67]

90. Cela ne signifie pas que tous les êtres vivants sont égaux ni ne retire à l’être humain sa valeur particulière, qui entraîne en même temps une terrible responsabilité. Cela ne suppose pas non plus une divinisation de la terre qui nous priverait de l’appel à collaborer avec elle et à protéger sa fragilité. Ces conceptions finiraient par créer de nouveaux déséquilibres pour échapper à la réalité qui nous interpelle.[68] Parfois on observe une obsession pour nier toute prééminence à la personne humaine, et il se mène une lutte en faveur d’autres espèces que nous n’engageons pas pour défendre l’égale dignité entre les êtres humains. Il est vrai que nous devons nous préoccuper que d’autres êtres vivants ne soient pas traités de manière irresponsable. Mais les énormes inégalités qui existent entre nous devraient nous exaspérer particulièrement, parce que nous continuons à tolérer que les uns se considèrent plus dignes que les autres. Nous ne nous rendons plus compte que certains croupissent dans une misère dégradante, sans réelle possibilité d’en sortir, alors que d’autres ne savent même pas quoi faire de ce qu’ils possèdent, font étalage avec vanité d’une soi-disant supériorité, et laissent derrière eux un niveau de gaspillage qu’il serait impossible de généraliser sans anéantir la planète. Nous continuons à admettre en pratique que les uns se sentent plus humains que les autres, comme s’ils étaient nés avec de plus grands droits.

91. Le sentiment d’union intime avec les autres êtres de la nature ne peut pas être réel si en même temps il n’y a pas dans le cœur de la tendresse, de la compassion et de la préoccupation pour les autres êtres humains. L’incohérence est évidente de la part de celui qui lutte contre le trafic d’animaux en voie d’extinction mais qui reste complètement indifférent face à la traite des personnes, se désintéresse des pauvres, ou s’emploie à détruire un autre être humain qui lui déplaît. Ceci met en péril le sens de la lutte pour l’environnement. Ce n’est pas un hasard si dans l’hymne à la création où saint François loue Dieu pour ses créatures, il ajoute ceci : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour toi ». Tout est lié. Il faut donc une préoccupation pour l’environnement unie à un amour sincère envers les êtres humains, et à un engagement constant pour les problèmes de la société.

92. D’autre part, quand le cœur est authentiquement ouvert à une communion universelle, rien ni personne n’est exclu de cette fraternité. Par conséquent, il est vrai aussi que l’indifférence ou la cruauté envers les autres créatures de ce monde finissent toujours par s’étendre, d’une manière ou d’une autre, au traitement que nous réservons aux autres êtres humains. Le cœur est unique, et la même misère qui nous porte à maltraiter un animal ne tarde pas à se manifester dans la relation avec les autres personnes. Toute cruauté sur une quelconque créature « est contraire à la dignité humaine».[69] Nous ne pouvons pas considérer que nous aimons beaucoup si nous excluons de nos intérêts une partie de la réalité : « Paix, justice et sauvegarde de la création sont trois thèmes absolument liés, qui ne pourront pas être mis à part pour être traités séparément sous peine de tomber de nouveau dans le réductionnisme ».[70] Tout est lié, et, comme êtres humains, nous sommes tous unis comme des frères et des sœurs dans un merveilleux pèlerinage, entrelacés par l’amour que Dieu porte à chacune de ses créatures et qui nous unit aussi, avec une tendre affection, à frère soleil, à sœur lune, à sœur rivière et à mère terre.

Aldor Écrit par :

19 Comments

  1. 25 novembre 2018
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    Le sentiment océanique… quelle merveille.

  2. 25 novembre 2018
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    Et je découvre grâce au lien que tu a mis avec ces mots, le texte ci-dessous*. Je ne trouve pas de mots plus précis, ni ajustés à ce que je ressens et sais de cet état de conscience modifié. Je ris d’avoir écrit il y a longtemps, “je suis une île”, dans un des premiers textes, “Tu n’es tellement pas dans la réalité” : non pas pour ce qui pourrait être compris comme un orgueil ( stupide en l’occurrence) d’avoir écrit sur ce sentiment avant de découvrir tes mots, mais parce que ces mêmes mots me réconfortent et me bouleversent, d’une certaine manière. Ma journée en est illuminée, merci 🙂

    *( Wikipedia ) Pour André Comte-Sponville5, ce sentiment correspond à un état de conscience qui ne relève pas nécessairement de la religion :

    « Au fond, c'est ce que Freud décrit comme « un sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'universel ». Ainsi la vague ou la goutte d'eau, dans l'océan... Le plus souvent, ce n'est qu'un sentiment, en effet. Mais il arrive que ce soit une expérience, et bouleversante, ce que les psychologues américains appellent aujourd'hui un altered state of consciousness, un état modifié de conscience. Expérience de quoi ? Expérience de l'unité, comme dit Swami Prajnanpad : c'est s'éprouver un avec tout. Ce « sentiment océanique » n'a rien, en lui-même, de proprement religieux. J'ai même, pour ce que j'en ai vécu, l'impression inverse : celui qui se sent « un avec le Tout » n'a pas besoin d'autre chose. Un Dieu ? Pour quoi faire ? L'univers suffit. Une Église ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? À quoi bon ? L'expérience suffit. »

    • 28 novembre 2018
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      Ah ! Esther. Je pensais bien que cela te dirait quelque chose et suis content de t’avoir aidée à mettre des mots sur ce que tu ressens (et qui parfois me vient, mais certainement moins).

      • 28 novembre 2018
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        Tu viens de m’ouvrir la porte d’entrée d’un royaume souterrain 😀

      • 28 novembre 2018
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        Si tu as lu mon texte « tu n’es tellement pas dans la réalité « , tu riras de voir que j’avais découvert cet Atlantide sans le savoir. Mais que tu viens de m’en donner les clés 😉

  3. 25 novembre 2018
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    Un lever de soleil sur un sommet près de Madrid où je battais tambour à l’effigie de l’Aigle, deux aigles ont surgi de la falaise pour passer à quelques mètres. Écouter, entendre, voir, sentir … le méditer ne peut faire que du (le) bien ! Merci, Aldor !

  4. 25 novembre 2018
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    ta lecture et ton dessin me font croire à un avenir meilleur……..merci tout plein, bernard

    • 28 novembre 2018
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      Bonjour, Maly.

      Ce que tu dis est gentil mais il n’y a rien de spécifiquement optimiste dans ce que je dis. Je partage assez largement les idées exprimées dans cette encyclique qui me semble aborder le problème dans son ampleur et ses multiples dimensions, y compris philosophiques et spirituelles.

      L’espoir est permis et il ne faut pas désespérer, cela est sûr. Mais il s’agit plus d’un constat (ce constat que tu partages – tout ce que ty fais le montre) que d’un message d’espoir…

      • 28 novembre 2018
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        en fait j’ai écrit spontanément ce que j’ai ressenti et ‘pour moi’, c’est porteur d’espoir et c’est ce que je retiens du dessin et de la lecture que tu nous offres là……et pour autant je suis lucide bien sûr 🙂
        toujours ‘selon moi’, si j’arrive à percevoir le beau, y compris dans la laideur, je contribue à faire émerger le beau
        j’ai envie et le souhait constant de mettre ‘d’abord’ de la joie dans ce qui m’entoure…..même dans une journée ‘grise’ (comme aujourd’hui)
        j’ai l’impression (peut-être fausse) que si je hurle avec les loups, je vais attiser la haine…..alors je m’efforce (car c’est un gros effort!) d’être efficace (faire bouger les ‘choses’) tout en gardant le plus possible mon calme et le sourire et c’est bien plus difficile que de grogner (ce que j’ai longtemps fait mais sans résultat 😉 )

        • 28 novembre 2018
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          Pas mieux, Malyloup. Au fait, tu as lu « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estes ? Extraordinaire pour sortir du « gris » et faire émerger en nous le côté solaire de la force. C’est un livre connecté au vivant, à ce qu’il y a de fondamentalement vivant en nous, il devrait te parler 🙂

          • 28 novembre 2018

            oh je souris car figure-toi que je me suis offert ce livre (il y a des années!) ainsi que celui des grands-mères écrits par clarissa mais je ne les ai pas lu! ils sont là près de moi et je crois que pour l’instant il me suffit de les avoir à portée de mains, d’yeux 😉

          • 28 novembre 2018

            Oui. On n’y arrive pas toujours mais oui.

  5. […] Le plaisir de vivre. La joie simple de se sentir chez soi au monde, de se sentir vivant, palpitant et désirant, frère de la baleine qui saute, de la marmotte faisant la planche, du chien jouant dans la neige. Toutes ces images et ces comportements naïfs et cuculs dont nous nous coupons trop souvent avec l’usure du temps, la peur ou l’avarice du coeur, et qui sont pourtant ce qui nous relie à l’intimité du monde et à la vivacité de la vie. Ah ! Savoir s’extraire de la sécheresse et de l’hubris, de l’orgueil et de la prétention pour pleurer et rire à nouveau des choses simples et humbles, pour s’émouvoir de ce qui est mignon et tendre, pour épouser les choses proches et touchantes, se plonger dans la familiarité chaleureuse et charnelle du monde. Aimer. Aimer, rire et chanter non pour se divertir et fuir le monde mais pour s’y rattacher de façon plus étroite, pour faire – refaire – un avec lui ! […]

  6. […] révolution peut-être même : tant de choses sont à reprendre pour renouer le lien avec notre maison commune, pour vivre enfin vraiment le tutoiement du monde ! Tant de choses à faire ! Mais nous ne savons […]

  7. […] Il faut rendre aux choses leur épaisseur : le travail ne se mesure pas au salaire ; il n’appartient pas intégralement à l’employeur ; la personne ne se réduit pas à son travail ; la terre n’appartient pas seulement à son propriétaire : les créatures de ce monde et ce monde lui-même sommes imbriqués les uns dans les autres, et avec le passé et avec l’avenir, sans aucune possibilité de nous en sortir seuls. Nous sommes le monde. […]

  8. […] La pérennité du monde, la survie des l’espèce, le maintien, dans 100 000 ans, de petites fleurs, de jolies rivières et de cloportes moins charmants n’est pas du ressort de l’économie. Non seulement elle est incapable de calculer des utilités à de telles échéances mais saurait-elle même le faire, ce n’est pas son rayon : les conditions de vie – ou la mort – de millions de milliards de créatures n’est que très très marginalement une question économique ; c’est d’abord et avant tout une question morale (ou religieuse, ou les deux ; cela a trait a notre conception de la Maison commune). […]

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