Il n’y a de véritable et complète existence, il n’y a de véritable et complet nous-mêmes que dans cette relation, cet entrelacement noué avec les autres êtres : nous sommes, nous ne sommes et les autres ne sont que cela : cette part d’un tout qui vibre et saigne à tout retranchement.

Les trois amazones de la ménagerie du Jardin des plantes

Il y a ce spectacle de danse, sur la forêt, donné l’autre soir au conservatoire du Ve arrondissement ; cette magnifique exposition sur Les vivants visitée à Lille, fin 2022 ; la journée Nous, le vivant, organisée en septembre 2023 par l’ENS et le Muséum ; il y a ce que Marc nous apprend au théâtre : sentir les autres, la présence des autres, la relation que, même à distance, nous entretenons avec les autres ; il y a Waldo Emerson et La forêt d’émeraude, ce film revu il y a peu et qui, de sa facon un peu passée, raconte cela, ce “sentiment océanique” dont parlaient Freud et Romain Rolland ; et puis il y a ce que nous ressentons en présence d’autres animaux, sans doute pas de tous mais de la plupart, y compris les bousiers, les perruches et les daurades : une communauté, une communauté de vie et de destin.

C’est cette interaction, cette interrelation avec les autres êtres que Baptiste Morizot explore et décrit, dont il tente de rendre sensibles les fils pour toutes celles et ceux qui ne perçoivent plus le délicat tissage, la délicate imbrication dont sont faits, à chaque instant, non seulement notre rapport au monde, mais le monde entier, le monde dont nous sommes part.

Longtemps, très longtemps, cette conscience du monde, la perception de cet enchevêtrement de relations et de dépendances qui avait nourri le paganisme, la sorcellerie et l’Hymne au frère soleil de François, fut considérée comme conservatrice, voire réactionnaire, le mouvement et le progrès devant forcément épouser, magnifier la cassure entre homme et nature érigée en dogme par les monothéismes et consacrée par le cartésianisme, le rationalisme, le matérialisme, toutes ces conceptions et idéologies qui fondent la grandeur et la liberté de l’homme sur le mépris et l’asservissement du reste de la nature.

Ce que montre Baptiste Morizot, ce qu’on ressent dès lors que, sur scène ou ailleurs, on essaie de porter attention, attention véritable aux autres et à nous-mêmes, c’est que cette attention, dansante et mimétique, qui noue des rapports gracieux avec ce qui l’entoure, qui considère et traite le monde comme cette maison commune dont parlait justement l’autre François ; cette attention faite d’égards, de compréhension, d’empathie, de respect, de dignité, est un continuum et donc un humanisme : il n’y a de véritable et complète existence, il n’y a de véritable et complet nous-mêmes que dans cette relation, cet entrelacement noué avec les autres êtres : nous sommes, nous ne sommes et les autres ne sont que cela : cette part d’un tout qui vibre et saigne à tout retranchement.

C’est pour nous, pour nous tous, nous tous y compris les humains, que luttent ceux qui, comme le Morel des Racines du ciel, luttent pour les éléphants.

Et c’est contre nous que luttent ceux qui, aujourd’hui, se fichent de ce combat.

Car le combat de Morel et de Morizot est aussi un combat pour la dignité des êtres humains, de tous les êtres humains.

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