20201111 église Saint-Brice Champougny

Le Paradou


Ce sont les Talas, les animateurs de l’aumônerie catholique de Normale Sup, qui ont vendu la mèche :  la vraie faute de l’abbé Mouret, ça n’est pas d’avoir aimé Albine, c’est de l’avoir abandonnée dans son désespoir.

Mais dans cet autre récit de la Chute qu’est La faute de l’abbé Mouret, d’Emile Zola, tout est cependant plus compliqué. Pas plus que le roman ne s’épuise dans le récit de la faute de Serge, le monde ne se résume à l’opposition entre la blancheur d’Albine et la noirceur de Frère Archangias.  Chacun des personnages du roman, y compris les personnages secondaires : la Teuse, le docteur Pascal, Désirée, Jeanbernat, luit de couleurs variées, et il en va de même des lieux : l’église,  la basse-cour,  le Paradou : où est l’enfer ? Où est le paradis ?

Archangias, le frère Archangias, sorte de Raspoutine crasseux, a vraiment tout de Lucifer, l’archange déchu : rongé par la jalousie et la concupiscence, il les exhale en obsession du péché, en haine de la femme, qu’il projette sur le monde. Il se nourrit et crée en partie le mal qu’il prétend combattre. Mais il n’est pas que cela : aux rêveries mièvres et éthérées de l’abbé, il oppose sa solidité, son sens des réalités et, d’une certaine façon, son humanité. Il a les pieds sur terre, lui.

Désirée, la sœur de Serge, est charmante dans sa simplicité et son innocence, son intimité avec les animaux de basse-cour. Mais quelle froideur dans sa façon de les tuer comme s’ils n’étaient rien !

La Teuse est bien désagréable, avec ses airs bougons et ses cris continuels. Elle est pourtant le personnage le plus humain, le plus compréhensif.

Albine est une sorte de fée. Elle est la joie, la nature, la vie faites femme. Mais elle est également sorcière en ceci qu’elle est celle qui retient Serge en son jardin, loin des hommes et de l’humanité, de son église.

Serge, l’abbé Mouret, est un enfant, infantilisé, démasculinisé, déshumanisé par le Séminaire, incapable de se diriger seul. Il grandit mais reste enfant et sans ancrage : Albine mourra de ce que, incertain de tout, il aura préféré suivre la règle plutôt que sa conscience et son devoir.

Le Paradou, c’est le regard qu’on y jette. Dans les yeux amoureux, c’est le jardin d’Eden, une source inépuisable de vie et de beauté ; dans ceux chargés de remord et de mauvaise conscience, c’est une jungle qui étouffe, le lieu de la perdition.

La Chute advient quand Albine et Serge réalisent que le mur du Paradou est brisé, ce qui permet à la fois qu’Archangias y pénètre et les découvre, et que Serge aperçoive, dans la brèche, le monde dont il avait oublié jusqu’à l’existence. La Chute, ce n’est pas de cueillir le fruit défendu ; c’est la mauvaise conscience qu’on en a.


“Faut-il que nous soyons corrompus de façon répugnante, pour avoir cru, pendant des millénaires, que chutent les Anges par amour des filles belles”, remarquait justement Michel Serres.

 


Le passage lu, extrait du chapitre IX de la troisième partie, raconte les affres dans lesquelles se débat Serge, alors revenu du Paradou, dans les heures qui suivent la visite d’Albine, qu’il n’a pas suivie.

— Je l’aime, je l’aime! cria-t-il tout haut, d’une voix éperdue, qui emplit l’église.

Il la voyait encore là. Elle lui tendait les bras, elle était désirable, à lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait sur sa gorge, sans respect pour l’église; il lui prenait les membres, il la possédait sous une pluie de baisers. C’était devant elle qu’il se mettait à genoux, implorant sa miséricorde, lui demandant pardon de ses brutalités. Il expliquait qu’à certaines heures, il y avait en lui une voix qui n’était pas la sienne. Est-ce que jamais il l’aurait maltraitée! La voix étrangère seule avait parlé. Ce ne pouvait être lui, qui n’aurait pas, sans un frisson, touché à un de ses cheveux. Et il l’avait chassée, l’église était bien vide! Où devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en essuyant ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les chemins étaient des lacs de boue. Il se l’imaginait battue par l’averse, chancelant le long des fossés, avec des jupes trempées, collées à sa peau. Non, non, ce n’était pas lui, c’était l’autre, la voix jalouse, qui avait eu cette cruauté de vouloir la mort de son amour.

— O Jésus! cria-t-il plus désespérément, soyez bon, rendez-la-moi.

Mais Jésus n’était plus là… Alors l’abbé Mouret, s’éveillant comme en sursaut, devint horriblement pâle. Il comprenait. Il n’avait pas su garder Jésus. Il perdait son ami, il restait sans défense contre le mal. Au lieu de cette clarté intérieure, dont il était tout éclairé, et dans laquelle il avait reçu son Dieu, il ne trouvait plus en lui que des ténèbres, une fumée mauvaise, qui exaspérait sa chair. Jésus, en se retirant, avait emporté la grâce. Lui, si fort depuis le matin du secours du ciel, il se sentait tout d’un coup misérable, abandonné, d’une faiblesse d’enfant. Et quelle atroce chute, quelle immense amertume! Avoir lutté héroïquement, être resté debout invincible, implacable, pendant que la tentation était là, vivante, avec sa taille ronde, ses épaules superbes, son odeur de femme passionnée; puis, succomber honteusement, haleter d’un désir abominable, lorsque la tentation s’éloignait, ne laissant derrière elle qu’un frisson de jupe, un parfum envolé de nuque blonde! Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante, elle envahissait l’église.

— Jésus! Jésus! cria une dernière fois le prêtre, revenez, rentrez en moi, parlez-moi encore!

Jésus restait sourd. Un instant, l’abbé Mouret implora le ciel de ses bras éperdument levés. Ses épaules craquaient de l’élan extraordinaire de ses supplications. Et bientôt ses mains retombèrent, découragées. Il y avait au ciel un de ces silences sans espoir que les dévots connaissent. Alors, il s’assit de nouveau sur la marche de l’autel, écrasé, le visage terreux, se serrant les flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se rapetissait sous la dent de la tentation.

— Mon Dieu! vous m’abandonnez, murmura-t-il. Que votre volonté soit faite!

Et il ne prononça plus une parole, soufflant fortement, pareil à une bête traquée, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa faute, il était ainsi le jouet des caprices de la grâce. Elle se refusait aux appels les plus ardents; elle arrivait, imprévue, charmante, lorsqu’il n’espérait plus la posséder avant des années. Les premières fois, il s’était révolté, parlant en amant trahi, exigeant le retour immédiat de cette consolatrice, dont le baiser le rendait si fort. Puis, après des crises stériles de colère, il avait compris que l’humilité le meurtrissait moins et pouvait seule l’aider à supporter son abandon. Alors, pendant des heures, pendant des journées, il s’humiliait, dans l’attente d’un soulagement qui ne venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu, s’anéantir devant lui, répéter jusqu’à satiété les prières les plus efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, échappée, se soulevait de désir; les prières, s’embarrassant sur ses lèvres, s’achevaient en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, où les armés de la foi tombaient, une à une, de ses mains défaillantes, où il n’était plus qu’une chose inerte aux griffes des passions, où il assistait, épouvanté, à sa propre ignominie, sans avoir le courage de lever le petit doigt pour chasser le péché. Telle était sa vie maintenant. Il connaissait toutes les attaques du péché. Pas un jour ne passait sans qu’il fût éprouvé. Le péché prenait mille formes, entrait par ses yeux, par ses oreilles, le saisissait de face à la gorge, lui sautait traîtreusement sur les épaules, le torturait jusque dans ses os. Toujours, la faute était là, la nudité d’Albine, éclatante comme un soleil, éclairant les verdures du Paradou. Il ne cessa de la voir qu’aux rares instants où la grâce voulait bien lui fermer les paupières de ses caresses fraîches. Et il cachait son mal ainsi qu’un mal honteux. Il s’enfermait dans ces silences blêmes, qu’on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytère de son martyre et de sa résignation, exaspérant la Teuse, qui, derrière lui, montrait le poing au ciel.

Cette fois, il était seul, il pouvait agoniser sans honte. Le péché venait de l’abattre d’un tel coup, qu’il n’avait pas la force de quitter la marche de l’autel, où il était tombé. Il continuait à y haleter d’un souffle fort, brûlé par l’angoisse, ne trouvant pas une larme. Et il pensait à sa vie sereine d’autrefois. Ah! quelle paix, quelle confiance, lors de son arrivée aux Artaud! Le salut lui semblait une belle route. Il riait, à cette époque, quand on parlait de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connaître, sans le craindre, avec la certitude de le décourager. Il était un prêtre parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par la main, ainsi qu’un petit enfant. Maintenant, toute cette puérilité était morte. Dieu le visitait le matin, et aussitôt il l’éprouvait. La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l’âge, avec la faute, il entrait dans le combat éternel. Etait-ce donc que Dieu l’aimait davantage, à cette heure? Les grands saints ont tous laissé des lambeaux de leurs corps aux épines de la voie douloureuse. Il tâchait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque déchirement de sa chair, à chaque craquement de ses os, il se promettait des récompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le frapperait assez. Il allait jusqu’à mépriser son ancienne sérénité, sa facile ferveur, qui l’agenouillait dans un ravissement de fille, sans qu’il sentit même la meurtrissure du sol à ses genoux. Il s’ingéniait à trouver une volupté au fond de la souffrance, à s’y coucher, à s’y endormir. Mais, pendant qu’il bénissait Dieu, ses dents claquaient avec plus d’épouvante, la voix de son sang révolté lui criait que tout cela était un mensonge, que la seule joie désirable était de s’allonger aux bras d’Albine, derrière une haie en fleurs du Paradou.

Cependant, il avait quitté Marie pour Jésus, sacrifiant son coeur, afin de vaincre sa chair, rêvant de mettre de la virilité dans sa foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s’agenouiller devant elle, sans baisser les yeux, de peur d’apercevoir le bord de ses jupes. Puis, il l’accusait de s’être faite trop douce pour lui, autrefois; elle l’avait si longtemps gardé entre les plis de sa robe, qu’il s’était laissé glisser de ses bras dans ceux de la créature, en ne s’apercevant même pas qu’il changeait de tendresse. Et il se rappelait les brutalités de Frère Archangias, son refus d’adorer Marie, le regard méfiant dont il semblait la surveiller. Lui, désespérait de se hausser jamais à cette rudesse; il la délaissait simplement, cachait ses images, désertait son autel. Mais elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavoué, toujours présente. Le péché, par un sacrilège dont l’horreur l’anéantissait, se servait d’elle pour le tenter. Lorsqu’il l’invoquait encore, à certaines heures d’attendrissement invincible, c’était Albine qui se présentait, dans le voile blanc, l’écharpe bleue nouée à la ceinture, avec des roses d’or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges, la Vierge au royal manteau d’or, la Vierge couronnée d’étoiles, la Vierge visitée par l’Ange de l’Annonciation, la Vierge paisible entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir d’Albine, les yeux souriants, ou la bouche délicate, ou la courbe molle des joues. Sa faute avait tué la virginité de Marie. Alors, d’un effort suprême, il chassait la femme de la religion, il se réfugiait dans Jésus, dont la douceur l’inquiétait même parfois. Il lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible, environné de tonnerres, ne se montrant que pour châtier le monde épouvanté. Il n’y avait plus de saints, plus d’anges, plus de mère de Dieu; il n’y avait que Dieu, un maître omnipotent, qui exigeait pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui écraser les reins, le tenir à sa merci dans l’espace et dans le temps, comme un atome coupable. N’être rien, être damné, rêver l’enfer, se débattre stérilement contre les monstres de la tentation, cela était bon. De Jésus, il ne prenait que la croix. Il avait cette folie de la croix, qui a usé tant de lèvres sur le crucifix. Il prenait la croix et il suivait Jésus. Il l’alourdissait, la rendait accablante, n’avait pas de plus grande joie que de succomber sous elle, de la porter à genoux, l’échine cassée. Il voyait en elle la force de l’âme, la joie de l’esprit, la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté. Tout se trouvait en elle, tout aboutissait à mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient sans cesse à ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et, lorsqu’il s’était attaché sur la croix, il avait la consolation sans bornes de l’amour de Dieu. Ce n’était plus Marie qu’il aimait d’une tendresse de fils, d’une passion d’amant. Il aimait, pour aimer, dans l’absolu de l’amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-même, au-dessus de tout, au fond d’un épanouissement de lumière. Il était ainsi qu’un flambeau qui se consume en clarté. La mort, quand il la souhaitait, n’était à ses yeux qu’un grand élan d’amour.


L’illustration de tête est l’intérieur décati de l’église Saint-Brice de Champougny, découverte cet été, tandis que je me promenais dans le pays de Jeanne, du côté de Domrémy. On est ici en Lorraine, et non en Provence, mais j’imagine bien ainsi la pauvre église des Artaud, avec sa peinture écaillée et ses statues de stuc aux couleurs passées.


PS : il faut, pour apprécier ce très beau livre, dépasser la lassitude qu’on peut éprouver à lire les très longues et très riches descriptions botanique du Paradou.

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Jeanne


Il y a, dans toutes ou presque les églises de France, des statues de plâtre de Jeanne d’Arc. Des reproductions par centaines des quelques dizaines de modèles créés au début du XXème siècle, entre la béatification de 1909 et la canonisation de 1920.

Créées de part et d’autre de la Grande guerre, ce sont des Jeanne martiales et souvent belliqueuses. Et si, église oblige, elles ne versent pas dans l’érotisme qui accompagne souvent la figure de Jeanne, elles jouent assez largement de l’attrait trouble que suscite ce personnage de femme-soldat, femme-enfant, fille-garçon, féminité incarnée dans un corps androgyne qu’entourent mille symboles phalliques, à commencer par sa si longue épée et le nom équivoque de son accusateur, le bien nommé évêque Cauchon.

Dans ce paysage, la Jeanne de Charles Péguy, la première Jeanne, celle de 1897, tranche par ses doutes, ses hésitations, son souhait de mettre fin à la guerre, et son désespoir de n’y arriver pas.

Cette Jeanne-là – que représente bien la statue qu’on trouve dans la cathédrale de Strasbourg – n’a rien de martial, rien d’assuré, rien de puissant, si ce n’est en tant qu’instrument divin. Elle est une révolte éperdue contre l’injustice du monde, sa violence, sa souffrance, son irrédemption qui demeure quinze siècles après la Crucifixion. Face à l’acceptation disciplinée et ecclésiale du Mal que représente Madame Gervaise, face à la sagesse, à la générosité, à la simplicité humaines que symbolise le personnage de Hauviette, Jeanne est une Antigone qui ne se plie à aucune règle, qui n’accepte aucune attente, l’incarnation d’une autre sagesse, d’une autre générosité, d’une autre simplicité, héritées de l’appel divin.

Jeanne n’accepte pas. Elle n’accepte pas que le salut soit incomplet, que la prière soit vaine, que le mal règne et prospère :

Vous avez pour le mieux fait la souffrance infâme,
Éternelle à manger les douloureux damnés,
Et fait la vie humaine et la vie éternelle,
Et fait la mort humaine et la mort éternelle,
Et vous avez raison dans la vie et la mort,
Sur la terre à jamais et dans l’éternité.

Pourtant, mon Dieu, quand je pense qu’il y a des âmes qui se damnent ; quand je pense qu’il y avait des âmes qui n’étaient pas encore damnées au moment où j’ai commencé à vous dire cette prière et qui sont damnées à présent pour la mort éternelle ; quand je pense qu’à présent que je vous parle toutes mes paroles vous trouvent occupé à damner des âmes, pardonnez-moi, mon Dieu, si je dis un blasphème ; quand je pense à cela, je ne peux plus prier. Les paroles de ma prière me paraissent ensanglantées du sang maudit, et mon âme s’affole à penser aux damnés ; à penser aux damnés mon âme se révolte.

Forte de cette seule colère, de cette seule passion, de cette seule foi, Jeanne va réaliser l’impossible et l’impensable : celle qui gardait les moutons va rejoindre le dauphin, devenir capitaine, faire sacrer le roi de France, reprendre le combat, insuffler l’espoir, tirant sa force immense de son immense faiblesse.

Mais arrivée au bout du chemin et à l’heure de mourir, elle est saisie d’un vertige et d’un doute : elle qui voulait tuer la guerre l’a faite ; elle qui voulait établir la paix a semé la désolation ; elle qui voulait incarner la vérité a menti ; elle qui voulait incarner l’amour a mésaimé. Et voici que Jeanne comprend soudain que les reproches qu’elle adressait à Dieu, elle peut à elle-même les adresser, parce que quelque chose a irrépressiblement mal tourné et que, dans l’action, quelque chose s’est cassé.

Là est l’éclat de la beauté de Jeanne. Non dans l’assurance et dans la certitude mais dans la foi mêlée de doute, dans la foi malgré le doute, dans cette deuxième vertu qui a nom espérance.


Et maintenant, le texte de Péguy, tiré du deuxième acte de la première partie de Rouen :

Oh ! j'irais dans l'enfer avec les morts damnés,
Avec les condamnés et les abandonnés,
Faut-il que je m'en aille avec les morts damnés ;

Faut-il que je m'en aille aux batailles damnées,
Avec mes soldats morts, morts et damnés par moi,
Faut-il que je m'en aille aux batailles d'en bas ?

Faut-il que je m'en aille à tout jamais en bas ?

Faudra-t-il que je mène en la bataille en bas
Tous ceux que j'ai tués, tous ceux que j'ai damnés,
Tous ceux que j'ai menés aux batailles passées,

Tous ceux que je menais en la bataille humaine ;
Ceux qui tombèrent morts aux batailles de Beauce,
Et tous ceux qui sont morts à la Loire oublieuse ;
Tous ceux qui sont tombés aux batailles de plaine,
Et tous ceux qui sont morts aux batailles d'assaut,
Devant Paris, la ville, ou dans la Beauce plate ;

Et ceux-là qui sont morts aux bords lointains de Loire,

Tous ceux que je menais à la défaite humaine.

En la bataille en bas plus déloyale et fausse
Et gauche et plus brutale et plus lâche et plus sale
Que la bataille humaine et la trahison d'homme ;

Oh faut-il donc que j’aille en bataille à jamais ?
Faudra-t-il qu’à jamais en bataille, à jamais
En défaite je sois la meneuse damnée ?

Faudra-t-il que je sois à tout jamais là-bas ;

Morte et damnée avec les damnés et les morts.

Faudra-t-il que je sois chef de guerre damnée,
Damnée à batailler sans la grève et la cesse
Et le sommeil dormi dans les bonnes maisons ;

Que je fasse l’appel de mes soldats damnés,
Chef de guerre damneuse et damnée avec eux,
L’appel de mes soldats, des damnés mes soldats.

Je ne dormirai plus jamais dans les maisons.

Faudra-t-il que je sois prisonnière damnée,
A tout jamais enclose en la geôle infernale,
Gardée à tout jamais en la geôle infernale,

Faudra-t-il que je sois menteuse et trahisseuse,
Enseignée aux mensonges, aux gauches trahisons,
Par le maître à mentir, par Judas le menteur,

Par le damné suprême, Ô madame Gervaise,

Par Judas le vendeur qui nous a tous vendus,
Par Judas le menteur – et qu’il m’enseigne assez
Pour que je réussisse à le duper lui-même ;

Faut-il que j’en arrive à le duper lui-même ?

Ô comme il me souvient de l’enfance passée,
De l’enfance lointaine où j’ai tant mal aimé,
Menteuse en mon enfance, ô menteuse déjà,

Comme il me ressouvient de la lointaine enfance.

Meuse endormeuse et douce et que j’ai mal aimée,
Je ne te verrai plus t’en aller par chez nous,
Ne reverrai jamais la vallée embaumée,

Ô Meuse inépuisable, inaltérable et calme,
Et qui ne peux aimer et que j’ai mésaimée.

Me ressouvient le temps lointain de la lointaine enfance

Ô maison de mon père où je filais la laine,
Où les longs soirs d’hiver, assise au coin du feu,
J’écoutais les chansons de la vieille Lorraine,

Faut-il que je te dise un éternel adieu ?

Passagère à présent à l’enfer éternel,
Faut-il que je te dise un éternel adieu ?

Me ressouvient aussi le temps de ma jeunesse,
La jeunesse passée où j’ai fait ma partance,
Menteuse en ma partance, oh ! menteuse toujours.

Maison de pierre calme et que j’ai mal aimée,
Où j’ai dû délaisser un jour la laine là,
Laisser à tout jamais la tâche encommencée,

Ô toi qui ne pouvais nous aimer, ô maison
Qui ne pouvais aimer et que j’ai mésaimée,

Jamais ne reverrai le foyer clair et jeune,
Large ouvert aux chansons des fileuse de laine,

Jamais ne parferai la tâche encommencée.

Ô mon père, ô ma mère, ô vous que j’ai laissés,
Vous m’avez pardonné ma partance menteuse,
Mais le mensonge est là, qui n’est pas effacé,

La tache du mensonge, ineffaçable et sale ;

Et mon âme est tachée à jamais, et vous deux,
Menteuse que j’étais vous m’avez mésaimée,
Je vous ai mésaimés à cause du mensonge.

Vous que j’ai délaissés, ô mon père, ô ma mère,
Faut-il donc que je sois sans vous revoir jamais,
Que dans l’enfer je sois sans savoir où vous êtes.

Me ressouvient le temps de jeunesse passée.

Le soir est descendu sur la bataille humaine,
Les femmes de chez nous dorment dans les maisons,
Le soir est descendu sur la souffrance humaine ;

A présent il fait nuit pour le repose du monde,
Les femmes d’Orléans dorment dans les maisons,
Les soldats sont couchés pour le repos du monde,

Les soldats sont couchés pour le repos des blés.

Il fait nuit par le monde et sur toute souffrance,
Mais moi je suis enclose en la prison mauvaise,
En attendant la geôle infernale éternelle,

Et je suis toute seule, enclose en la prison,
Seule avec ceux-là…

Seule sans un de ceux que j’avais avec moi,
Seule sans une amie et sans un de tous ceux
Que j’avais avec moi dans la souffrance humaine,

Seule sans une amie et sans vous ô mes sœurs,

Hier au soir encore je vous entendais là,
J’écoutais comme avant la voix inoubliable,
Et j’étais votre sœur ainsi qu’au temps passé ;

J’étais la sœur humaine et vous les sœurs célestes,
J’étais la sœur plus jeune et vous les deux aînées ;

Mais depuis ce matin que j’ai connu l’enfer,
Vous n’avez pas voulu venir me consoler :
Faut-il que vous m’ayez délaissée à l’enfer ?

Faut-il, mes grandes sœurs, que vous m’ayez laissée.

Aurais-je commencé déjà l’enfer damné ?
Que vous n’êtes pas là quand je suis douloureuse ;

L’étrange enfer d’absence où vous n’êtes pas là,
L’étrange enfer d’absence où vous n’êtes jamais ;
Vous n’êtes jamais là dans l’absence de l’enfer,

Et vous n’êtes pas là dans ma prison déjà,

Et je n’ai pas reçu le corps de mon sauveur.

Mon âme s’est lassée à vous supplier.

Et depuis ce matin je n’ose pas faire ma prière au bon Dieu.

Je vois bien qu’il faudra que je demeure seule,
Sans vous avoir, mes sœurs, et sans avoir mon Dieu,
Seule déjà, seule à jamais, sans avoir Dieu ;

Que je demeure seule à cause du mensonge,
Du mensonge par qui je vous ai mésaimées,
Vous aussi…

Du mensonge par qui mon amour même à Dieu
N’était qu’une insulte à lui faire.

Sur le bûcher de bois sera ma mort humaine,
Et mon corps brûlera, que j’avais gardé sauf,
La flamme embrasera mon corps pour la douleur ;

La foule sera là par la place, anxieuse,
Entassée à mieux voir s’embraser ma chair vive,
Elle regardera ma chair s’embraser vive ;

Les prêtres et la foule, entassés par la place,
La foule se haussant, moqueuse et qui frissonne,
Et les clercs chanteront les cantiques des morts ;

Les cloches sonneront pour moi le glas des morts.

Alors la flamme embrasera ma chair vivante,
La flamme me mordra pour ma douleur humaine,
Me mangera ma chair pour ma douleur humaine :

Tel sera mon passage à la flamme infernale
Et ma douleur avant la douleur éternelle,

En la suprême, alors, des partances humaines ;

Et dans mon pays on parlera longtemps de Jeanne la damneuse.

Et quand sera le jour de la colère là,
Quand siègera le roi, le roi des épouvantes,
Quand le roi siègera pour l’effroi des vivants,

Faudra-t-il qu’à nouveau devant ce tribunal
Je sois menteuse et fausse à l’interrogatoire ?
Oh je ne pourrai pas devant ce juge-là.

Et je serai damnée à l’exil éternel,
Et je fuirai honteuse, et douloureuse, et gauche,
En l’exil infernal à jamais exilée.

Alors commencera l’étrange exil sans plage,
L’étrange exil d’absence où vous n’êtes pas là,
La savoureuse absence, et dévorante, et lente
Et folle à savourer, affolante et vivante…

Je me sentirai folle à savourer l’absence
Et vivante en folie et folle à tout jamais…


La photo d’illustration (© Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons) représente la statue de Jeanne qui se trouve à la cathédrale de Strasbourg.

Je n’ai jamais vu cette statue que je trouve très belle et où Jeanne exprime une immense lassitude.


Sur le personnage de Jeanne et ses représentations fantasmatiques, on pourra lire :
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“Ce que le courage du pêcheur doit au rocher battu par la mer”


Dans La nature, qu’il publie en 1836, Ralph Waldo Emerson proclame la sympathie, les résonnances, les correspondances – le lien profond unissant l’homme à la nature, qui fait qu’il se retrouve en elle et qu’il se perçoit, en son plus intime, comme une partie d’elle.

Le texte commence comme un poème, comme une ode à la jouissance d’être en communion avec la Création :

“Dans les bois, nous revenons à la raison et à la foi. Là, je sens que rien ne peut m’arriver dans la vie, ni disgrâce, ni calamité (mes yeux m’étant laissés) que la nature ne puisse réparer. Debout sur le sol nu, la tête baignée par l’air joyeux et soulevée dans l’espace infini, tous nos petits égoïsmes s’évanouissent. Je deviens une pupille transparente ; je ne suis rien, je vois tout ; les courants de l’Être universel circulent à travers moi ; je suis une partie ou une parcelle de Dieu.

À chaque instant, comme dans les Correspondances, de Charles Baudelaire, le monde nous fait signe, nous entoure et nous rassure de sa familiarité; nous sommes avec lui à tu et à toi :

“Le plus grand plaisir que procurent les champs et les bois est la secrète relation qu’ils suggèrent entre l’homme et les végétaux. Je ne suis pas seul et inconnu. Ils me font signe, et moi de même. Le balancement des branches dans la tempête est nouveau pour moi et ancien. Cela me prend par surprise et pourtant ne m’est pas inconnu.”

Cette perception de l’unité du monde, ce sentiment océanique dont parlaient Romain Rolland et Sigmund Freud, se traduit par l’amour de la beauté, d’une beauté qui ne peut être captée que par accident, dans un esprit d’insouciance, d’innocence :

“Les prestiges du jour, la rosée du matin, l’arc-en-ciel, les montagnes, les vergers en fleurs, les étoiles, les clairs de lune, les reflets sur une eau calme et toutes choses semblables, si elles sont trop ardemment pourchassées, deviennent de simples spectacles et se jouent de nous par leur irréalité. Quittez votre maison pour aller voir la lune et ce n’est que clinquant ; elle n’aura pas l’agrément qu’elle offre lorsque sa lumière brille sur un voyage commandé par la nécessité.”

Et d’un autre côté pourtant, c’est mêlée à l’humain que la beauté trouve son expression la plus haute, parce que – on croirait lire François Cheng – “la présence d’un élément plus spirituel est, à proprement parler, essentielle à la perfection de la beauté“, ou encore : “La beauté est la marque que Dieu appose sur la vertu.”

La beauté du monde, qui est une expression de l’univers, qui est “le héraut de la bonté intérieur et éternel”, est aussi un guide, une école : “Toutes les choses auxquelles nous avons affaire nous prêchent.”

“On ne peut douter que ce sentiment moral qui parfume ainsi les airs, qui croît avec la plante et qui imprègne l’ensemble des eaux du monde, ne soit saisi par l’homme et ne s’absorbe profondément en son âme. L’influence morale de la nature sur chaque individu est cette profusion de vérités qu’elle illustre pour lui.

Qui en dira jamais tout le prix ? Qui saura deviner ce que le courage du pêcheur doit au rocher battu par la mer, combien la paix intérieure de l’homme s’inspire du ciel azuré, dans les profondeurs immaculées duquel les vents pourchassent sans relâche les noirs troupeaux des nuées d’orage, le laissant sans ride ni tache, ou jusqu’à quel point nous avons emprunté notre industrie, notre prévoyance et nos affections à la contemplation des bêtes sauvages ?”.

Nous ne sommes pas fils de la nature ; nous en sommes frères :

“Le monde procède du même esprit que le corps de l’homme. C’est une incarnation de Dieu plus ancienne et inférieure, une projection de Dieu dans le non-conscient. Mais il diffère du corps en un point important. Il n’est pas, comme ce dernier, assujetti à la volonté humaine. Son ordre serein nous demeure inviolable. Par conséquent, il est pour nous le commentaire actuel de l’esprit divin. C’est un point fixe grâce auquel nous pouvons mesurer le chemin parcouru.”.

Le chemin parcouru ! Il s’agit bien de cela ! c’est de la Chute, en fait, qu’il s’agit, de la ruine du Tao, et de notre incapacité croissante à nous sentir chez nous dans le monde :

“A mesure que nous dégénérons, le contraste entre nous et notre demeure se fait plus évident. Nous sommes aussi extérieurs à la nature que nous sommes étrangers à Dieu. Nous ne comprenons pas le chant des oiseaux. Le renard et le daim s’enfuient à notre vue ; l’ours et le tigre nous mettent en pièces.”

Ce divorce avec la nature est un divorce avec nous-mêmes :

“La raison pour laquelle le monde manque d’unité et gît brisé et en morceaux, c’est que l’homme est séparé d’avec lui-même. Il ne peut pas étudier la nature tant qu’il ne satisfait pas à toutes les exigences de l’esprit. L’amour lui est tout aussi nécessaire que la faculté de percevoir. En fait, aucun de deux ne peut atteindre la perfection sans l’autre”.



Le texte lu est extrait du chapitre 5 : Discipline. En voici la version originale :

This ethical character so penetrates the bone and marrow of nature, as to seem the end for which it was made. Whatever private purpose is answered by any member or part, this is its public and universal function, and is never omitted. Nothing in nature is exhausted in its first use. When a thing has served an end to the uttermost, it is wholly new for an ulterior service. In God, every end is converted into a new means. Thus the use of commodity, regarded by itself, is mean and squalid. But it is to the mind an education in the doctrine of Use, namely, that a thing is good only so far as it serves; that a conspiring of parts and efforts to the production of an end, is essential to any being. The first and gross manifestation of this truth, is our inevitable and hated training in values and wants, in corn and meat.

It has already been illustrated, that every natural process is a version of a moral sentence. The moral law lies at the centre of nature and radiates to the circumference. It is the pith and marrow of every substance, every relation, and every process. All things with which we deal, preach to us. What is a farm but a mute gospel? The chaff and the wheat, weeds and plants, blight, rain, insects, sun, — it is a sacred emblem from the first furrow of spring to the last stack which the snow of winter overtakes in the fields. But the sailor, the shepherd, the miner, the merchant, in their several resorts, have each an experience precisely parallel, and leading to the same conclusion: because all organizations are radically alike. Nor can it be doubted that this moral sentiment which thus scents the air, grows in the grain, and impregnates the waters of the world, is caught by man and sinks into his soul. The moral influence of nature upon every individual is that amount of truth which it illustrates to him. Who can estimate this? Who can guess how much firmness the sea-beaten rock has taught the fisherman? how much tranquillity has been reflected to man from the azure sky, over whose unspotted deeps the winds forevermore drive flocks of stormy clouds, and leave no wrinkle or stain? how much industry and providence and affection we have caught from the pantomime of brutes? What a searching preacher of self-command is the varying phenomenon of Health!

Herein is especially apprehended the unity of Nature, — the unity in variety, — which meets us everywhere. All the endless variety of things make an identical impression. Xenophanes complained in his old age, that, look where he would, all things hastened back to Unity. He was weary of seeing the same entity in the tedious variety of forms. The fable of Proteus has a cordial truth. A leaf, a drop, a crystal, a moment of time is related to the whole, and partakes of the perfection of the whole. Each particle is a microcosm, and faithfully renders the likeness of the world.

Not only resemblances exist in things whose analogy is obvious, as when we detect the type of the human hand in the flipper of the fossil saurus, but also in objects wherein there is great superficial unlikeness. Thus architecture is called “frozen music,” by De Stael and Goethe. Vitruvius thought an architect should be a musician. “A Gothic church,” said Coleridge, “is a petrified religion.” Michael Angelo maintained, that, to an architect, a knowledge of anatomy is essential. In Haydn’s oratorios, the notes present to the imagination not only motions, as, of the snake, the stag, and the elephant, but colors also; as the green grass. The law of harmonic sounds reappears in the harmonic colors. The granite is differenced in its laws only by the more or less of heat, from the river that wears it away. The river, as it flows, resembles the air that flows over it; the air resembles the light which traverses it with more subtile currents; the light resembles the heat which rides with it through Space. Each creature is only a modification of the other; the likeness in them is more than the difference, and their radical law is one and the same. A rule of one art, or a law of one organization, holds true throughout nature. So intimate is this Unity, that, it is easily seen, it lies under the undermost garment of nature, and betrays its source in Universal Spirit. For, it pervades Thought also. Every universal truth which we express in words, implies or supposes every other truth. Omne verum vero consonat. It is like a great circle on a sphere, comprising all possible circles; which, however, may be drawn, and comprise it, in like manner. Every such truth is the absolute Ens seen from one side. But it has innumerable sides.

The central Unity is still more conspicuous in actions. Words are finite organs of the infinite mind. They cannot cover the dimensions of what is in truth. They break, chop, and impoverish it. An action is the perfection and publication of thought. A right action seems to fill the eye, and to be related to all nature. “The wise man, in doing one thing, does all; or, in the one thing he does rightly, he sees the likeness of all which is done rightly.”


Les queues de lapin illustrant ce papier sont porquerollaises. Je les ai photographiées un matin d’août 2018 dans la plaine Notre-Dame.


Les extraits en français sont tirés de la belle traduction de Patrice Oliete Loscos publiée aux éditions Allia.

montreuil

Monsieur Madeleine et la conscience


Quand Jean Valjean, devenu Monsieur Madeleine, bienfaiteur et maire de Montreuil-sur-Mer, apprend qu’un innocent va être condamné pour ses propres crimes, il abandonne tout pour aller se dénoncer.

C’est ce passage que je lis.

Pourquoi agit-il ainsi ? Il a, pendant des nuits, agité cette décision dans son esprit : c’est qu’en face de l’innocence de l’innocent, il y a Fantine et Cosette, qui de lui ont besoin, et qui sans lui resteront dans la nuit.

Il choisira de les sauver. – de sauver ce qui peut être sauvé – mais de se dénoncer d’abord pour que Champmathieu soit libéré.

Pourquoi le fait-il ? Il ne suffit pas de répondre : “par honnêteté”, “par conscience”, ou “parce que c’est ce qu’il doit faire”, comme si prononcer ces mots ou les penser suffisait à éclairer les choses. L’œil qui est dans la tombe et regarde Caïn n’est pas si facile à comprendre. Car si vraiment la voix de la conscience était irrépressible, si l’on ne pouvait se dérober à ses injonctions, il n’y aurait aucun mérite à la suivre ; elle s’imposerait à nous. Or, elle ne s’impose pas. La conscience parle  – on peut l’appeler Dieu – et nous pouvons l’écouter ou faire la sourde oreille ; c’est l’épreuve initiatique de la liberté.

Monsieur Madeleine pourrait ne pas écouter sa conscience et il aurait mille bonne raisons de le faire. Et pas seulement des raisons égoïstes. La conscience, ce n’est pas les autres contre soi, comme on le croit parfois, en simplifiant ; c’est autre part que court la ligne de faille. Ça n’est pas non plus – faut-il le préciser ? – la loi, la morale, les bonnes mœurs, l’intérêt, et encore moins ce que, dans un  étrange oxymoron, on appelle parfois “bonne conscience“. La conscience transcende tout cela et s’en fiche comme de colin-tampon. La conscience, c’est, par construction, ce qui transcende toutes les règles, toutes les apparences, toutes les excuses, tous les faux-semblants et les faux-fuyants derrière lesquels nous nous réfugions ordinairement pour nous épargner le fardeau de la liberté ; la conscience, c’est l’exercice de la liberté.

C’est pourquoi être renvoyé à sa conscience peut être si pénible, si douloureux, si déstabilisant : on ne peut plus s’abriter au fond de jolies phrases, de mots préfabriqués ou de postulats venus d’on ne sait où ; on se retrouve nu, fort seulement de tous nos savoirs, de toutes nos impressions, de toutes nos intuitions, nu et en même temps totalement souverain.

C’est paradoxalement dans cet air de totale liberté que règne le devoir, qui est un autre nom de la conscience, le devoir qui est ce que je dois faire quand rien d’autre ne me force à le faire, quand je suis totalement libre de ne pas le faire. Le devoir qui, remarque Simone Weil, dans un monde où je ne puis avoir aucune certitude sur le fait que les autres respecteront mes droits, la justice et le bien, est mon seul moyen d’action : je ne puis être sûr de rien ; je peux seulement faire ma propre part.

C’est cela, la conscience, faire ma propre part, du mieux que je le puis, parce que c’est la seule chose qui ne dépende que de moi.

Et c’est ce que fait Monsieur Madeleine.


Et maintenant, le passage, constitué de la fin du chapitre 10 et du chapitre 11 du Livre VII :

Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. Il était évident que l’homme était perdu.

– Huissiers, dit le président, faites faire silence. Je vais clore les débats.

En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. On entendit une voix qui criait :

– Brevet, Chenildieu, Cochepaille ! regardez de ce côté-ci.

Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés, tant elle était lamentable et terrible. Les yeux se tournèrent vers le point d’où elle venait. Un homme, placé parmi les spectateurs privilégiés qui étaient assis derrière la cour, venait de se lever, avait poussé la porte à hauteur d’appui qui séparait le tribunal du prétoire, et était debout au milieu de la salle. Le président, l’avocat général, M. Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s’écrièrent à la fois :

– Monsieur Madeleine !

C’était lui en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il tenait son chapeau à la main, il n’y avait aucun désordre dans ses vêtements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était très pâle et il tremblait légèrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son arrivée à Arras, étaient maintenant tout à fait blancs. Ils avaient blanchi depuis une heure qu’il était là.

Toutes les têtes se dressèrent. La sensation fut indescriptible. Il y eut dans l’auditoire un instant d’hésitation. La voix avait été si poignante, l’homme qui était là paraissait si calme, qu’au premier abord on ne comprit pas. On se demanda qui avait crié. On ne pouvait croire que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant.

Cette indécision ne dura que quelques secondes. Avant même que le président et l’avocat général eussent pu dire un mot, avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l’homme que tous appelaient encore en ce moment M. Madeleine s’était avancé vers les témoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.

– Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il.

Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête qu’ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidé fit le salut militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit d’une voix douce :

– Messieurs les jurés, faites relâcher l’accusé. Monsieur le président, faites-moi arrêter. L’homme que vous cherchez, ce n’est pas lui, c’est moi. Je suis Jean Valjean.

Pas une bouche ne respirait. A la première commotion de l’étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On sentait dans la salle cette espèce de terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose de grand s’accomplit.

Cependant le visage du président s’était empreint de sympathie et de tristesse ; il avait échangé un signe rapide avec l’avocat général et quelques paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s’adressa au public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous :

– Y a-t-il un médecin ici ?

L’avocat général prit la parole :

– Messieurs les jurés, l’incident si étrange et si inattendu qui trouble l’audience ne nous inspire, ainsi qu’à vous, qu’un sentiment que nous n’avons pas besoin d’exprimer. Vous connaissez tous, au moins de réputation, l’honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-Mer. S’il y a un médecin dans l’auditoire, nous nous joignons à monsieur le président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire à sa demeure.

M. Madeleine ne laissa point achever l’avocat général. Il l’interrompit d’un accent plein de mansuétude et d’autorité. Voici les paroles qu’il prononça ; les voici littéralement, telles qu’elles furent écrites immédiatement après l’audience par un des témoins de cette scène, telles qu’elles sont encore dans l’oreille de ceux qui les ont entendues, il y a près de quarante ans aujourd’hui.

– Je vous remercie, monsieur l’avocat général, mais je ne suis pas fou. Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur, lâchez cet homme, j’accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné. Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je fais en ce moment, Dieu, qui est là-haut, le regarde, et cela suffît. Vous pouvez me prendre, puisque me voilà. J’avais pourtant fait de mon mieux. Je me suis caché sous un nom ; je suis devenu riche, je suis devenu maire ; j’ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J’ai volé monseigneur l’évêque, cela est vrai ; j’ai volé Petit-Gervais, cela est vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux très méchant.

Toute la faute n’est peut-être pas à lui. Écoutez, messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n’a pas de remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société ; mais, voyez-vous, l’infamie d’où j’avais essayé de sortir est une chose nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez. Avant le bagne, j’étais un pauvre paysan très peu intelligent, une espèce d’idiot ; le bagne m’a changé. J’étais stupide, je suis devenu méchant ; j’étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l’indulgence et la bonté m’ont sauvé, comme la sévérité m’avait perdu. Mais, pardon, vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Vous trouverez chez moi, dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j’ai volée il y a sept ans à Petit-Gervais. Je n’ai plus rien à ajouter. Prenez-moi. Mon Dieu ! monsieur l’avocat général remue la tête, vous dites : M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas ! Voilà qui est affligeant. N’allez point condamner cet homme au moins ! Quoi ! ceux-ci ne me reconnaissent pas ! Je voudrais que Javert fût ici. Il me reconnaîtrait, lui !

Rien ne pourrait rendre ce qu’il y avait de mélancolie bienveillante et sombre dans l’accent qui accompagnait ces paroles.

Il se tourna vers les trois forçats :

– Eh bien, je vous reconnais, moi ! Brevet ! vous rappelez-vous ?…

Il s’interrompit, hésita un moment, et dit :

– Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au bagne ?

Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux pieds d’un air effrayé. Lui continua :

– Chenildieu, qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu, tu as toute l’épaule droite brûlée profondément, parce que tu t’es couché un jour l’épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres T. F. P., qu’on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai ?

– C’est vrai, dit Chenildieu.

Il s’adressa à Cochepaille :

– Cochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date, c’est celle du débarquement de l’empereur à Cannes, 1er mars 1815. Relève ta manche.

Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchèrent autour de lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe ; la date y était.

Le malheureux homme se tourna vers l’auditoire et vers les juges avec un sourire dont ceux qui l’ont vu sont encore navrés lorsqu’ils y songent. C’était le sourire du triomphe, c’était aussi le sourire du désespoir.

– Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.

Il n’y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni gendarmes ; il n’y avait que des yeux fixes et des cœurs émus. Personne ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer ; l’avocat général oubliait qu’il était là pour requérir, le président qu’il était là pour présider, le défenseur qu’il était là pour défendre. Chose frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n’intervint. Le propre des spectacles sublimes, c’est de prendre toutes les âmes et de faire de tous les témoins des spectateurs. Aucun peut-être ne se rendait compte de ce qu’il éprouvait ; aucun, sans doute, ne se disait qu’il voyait resplendir là une grande lumière ; tous intérieurement se sentaient éblouis.

Il était évident qu’on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait. L’apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette aventure si obscure le moment d’auparavant. Sans qu’il fût besoin d’aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte de révélation électrique, comprit tout de suite et d’un seul coup d’œil cette simple et magnifique histoire d’un homme qui se livrait pour qu’un autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les hésitations, les petites résistances possibles se perdirent dans ce vaste fait lumineux.

Impression qui passa vite, mais qui dans l’instant fut irrésistible.

– Je ne veux pas déranger davantage l’audience, reprit Jean Valjean. Je m’en vais, puisqu’on ne m’arrête pas. J’ai plusieurs choses à faire. Monsieur l’avocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il me fera arrêter quand il voudra.

Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s’éleva, pas un bras ne s’étendit pour l’empêcher. Tous s’écartèrent. Il avait en ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent et se rangent devant un homme. Il traversa la foule à pas lents. On n’a jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se trouva ouverte lorsqu’il y parvint. Arrivé là, il se retourna et dit :

– Monsieur l’avocat général, je reste à votre disposition.

Puis il s’adressa à l’auditoire :

– Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié, n’est-ce pas ? Mon Dieu ! quand je pense à ce que j’ai été sur le point de faire, je me trouve digne d’envie. Cependant j’aurais mieux aimé que tout ceci n’arrivât pas.

Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte, car ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d’être servis par quelqu’un dans la foule.

Moins d’une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute accusation le nommé Champmathieu ; et Champmathieu, mis en liberté immédiatement, s’en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous et ne comprenant rien à cette vision.


L’image, avec ces anges si sévères, si peu humains,  est une photo du portail de l’abbatiale Saint-Saulve, qui se trouve à deux pas de la mairie de Montreuil-sur-Mer – la mairie dont Monsieur Madeleine est le maire, dans Les Misérables, de Victor Hugo. Je l’avais photographiée un jour de promenade.

 

crise

Imaginer l’après


Dans le recueil d’interventions paru sous le titre Vivre dans un monde en crise, Jiddu Krishnamurti parle longuement de la pensée. De sa grandeur mais surtout de ses limites ou plutôt de ses biais, avec cette tendance, qui lui est naturelle et structurelle, de figer la perception des choses, des événements, des êtres, à leur état passé, et son incapacité à saisir la nouveauté.


En ces jours où chacun s’interroge sur ce que pourrait être, sur ce que devrait être le monde d’après le coronavirus, il faut garder cette idée, et la garder en abyme : notre pensée, notre langage, nos mots, structurent le monde, ce qui est à la fois très utile et indispensable ;  mais ils le structurent en fonction du passé, ce qui nous rend le plus souvent impuissants et comme nouveaux-nés face au jaillissement, forcément imprévu, de la réalité présente. Et quand bien même cette faiblesse aurait été saisie et prise en compte que, figée en une pensée mécanique par l’acte même de la pensée, elle se sclérose et il faut s’en dessaisir immédiatement pour à nouveau pouvoir saisir la fluidité des choses et leur irréductible nouveauté.


Peut-être faut-il d’abord se laisser pénétrer par les choses : renoncer, dans un premier temps, à cette envie galopante que nous avons de théoriser, de tenter des explications, de proposer des solutions – toutes ces manières d’étouffer les choses sous les mots – pour simplement ouvrir les yeux, tendre l’oreille, prêter attention.

Être là, seulement là, attentifs à ce qui se passe, sans ni refaire l’histoire, ni prétendre écrire des scénarios pour demain.

Être là pour saisir ce qui nous arrive, dans toutes ses dimensions, dans toutes ses acceptions, sans le filtre des mots, des croyances, des colères, des espoirs et des craintes ; être là et prêter attention.


Et maintenant, le passage lu :

Peut-il y avoir observation sans l’observateur qui est le passé ? Puis-je vous regarder, regarder ma femme, mon ami, mon voisin sans être encombré de l’image que j’ai tissée tout au long de nos relations ? Puis-je vous regarder sans faire intervenir tout cela ? Est-ce possible ? Vous m’avez blessé, vous avez dit des choses déplaisantes à min propos, vous avez colporté de scandaleuses rumeurs sur moi – j’ai peur que ce soit le cas mais, peu importe, les rumeurs bonnes ou mauvaises se valent. Puis-je vous regarder sans être encombré de tous ces souvenirs ? Autrement dit, puis-je vous regarder sans l’interférence de la pensée qui a mémorisé l’insulte, la blessure ou la flatterie ?

Puis-je regarder un arbre sans avoir une connaissance de cet arbre ? Puis-je écouter le murmure de cette rivière qui serpente sans la nommer, l’identifier, sans dire que ce son est produit par elle – simplement écouter la beauté de son murmure ? En êtes-vous capable ? Vous pouvez sans doute écouter la rivière, contempler la montagne sans calcul, mais êtes-vous capable de vous regarder réellement avec toutes ces accumulations conscientes ou inconscientes, de porter sur vous un regard vierge de toute trace de passé, un regard neuf ? Avez-vous déjà essayé ? Pardonnez-moi, je ne devrais pas dire “essayer”, le terme n’est pas correct. L’avez-vous déjà fait ? Avez-vous déjà regardé votre femme, votre petite amie ou compagnon, que sais-je, sans faire intervenir un seul souvenir du passé ? Dans ce cas vous constatez que la pensée est répétitive, mécanique alors que la relation ne l’est pas. ; et vous découvrez que l’amour n’est pas le produit de la pensée et qu’il n’existe pas un amour divin et un amour humain. Il n’existe que l’amour. Vous suivez ?

Notre vie se fonde sur la pensée, sur l’ensemble du mécanisme de la pensée, sur l’ensemble du mécanisme des mots dont nous nous servons pour écrire un roman, par exemple. La pensée existe-t-elle s’il n’y a pas de mots ?Ou bien l’esprit est-il à ce point esclave des mots qu’il ne puisse pas voir le mouvement de la pensée sans les mots ? C’est-à-dire puis-je, ou plutôt l’esprit peut-il observer ce que je suis, tout ce qui me constitue, sans faire appel au mot ? Observer ce que je suis sans me livrer à des associations – l’association étant le mot, la mémoire, le souvenir – de sorte que j’apprends sur moi-même sans faire appel au souvenir, sans cette accumulation de savoir en tant qu’expérience de la colère, de la jalousie, de l’antagonisme ou de la soif de pouvoir. Donc, puis-je voir – ne disons pas “je” -, l’esprit peut-il se regarder sans utiliser le mot ? Car le mot est le penseur, le mot est l’observateur.

Maintenant, pour se regarder aussi clairement et aussi lucidement, l’esprit doit être extraordinairement libre de tout attachement, qu’il s’agisse d’une conclusion qui est une image ou de tout principe ou idée qui est le produit de la pensée et assemblé au moyen de mots, de phrases et de concepts. Il doit être délivré de tout le processus de la peur et du plaisir. Une telle perception est en soi la forme la plus haute de la discipline – discipline désignant le fait d’apprendre et non de se conformer à quelque chose. Etes-vous capable de suivre tout cela ?

 

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Héloïse


C’était il y a 900 ans, et Héloïse, la brillante Héloïse, avait été séduite par son professeur. L’aimait-il ou cela n’avait-il été au début pour lui qu’une passade, un jeu, un défi de Don Juan à relever ? Rien ne permet de le savoir avec certitude mais il n’est pas certain qu’il l’aima, du moins au début. 

On sait en revanche qu’elle, Héloïse, aima Abélard. Elle l’écrivit, des années plus tard, dans des lettres à lui adressées qu’il garda comme il garda les siennes, et ces lettres témoignent de l’amour qu’elle eut pour lui, de cet amour qu’elle clamait du fond de son couvent et de sa solitude, du fond de cette séparation qu’il lui avait imposée et que, par amour pour lui, elle avait accepté, malgré Astrolabe, l’enfant qu’ils avaient eu.

Dans ses lettres, Héloïse clame son amour, son amour et son désir, et sa tristesse d’avoir été, car elle croit qu’elle le fut, la cause de la chute d’Abélard. Car c’est cette rengaine, serinée par les monothéismes, qu’elle entonne à son tour, comme si elle se croyait naturellement mauvaise parce que femme, évidemment tentatrice parce que fille d’Ève :

Malheureuse que je suis, d’être venue au monde pour être la cause d’un si grand crime ! Les femmes seront donc toujours le fléau des grands hommes ! Voilà pourquoi il est écrit dans les Proverbes, afin qu’on se garde de la femme : « Maintenant, mon fils, écoute-moi, et sois attentif aux paroles de ma bouche. Que ton cœur ne se laisse pas entraîner dans les voies de la femme ; ne t’égare pas dans ses sentiers ; car elle en a renversé et fait tomber un grand nombre : les plus forts ont été tués par elle. Sa maison est le chemin des enfers, elle conduit aux abîmes de la mort. » Et dans l’Ecclésiaste : « J’ai considéré toute chose avec les yeux de mon âme, et j’ai trouvé la femme plus amère que la mort ; elle est le filet du chasseur ; son cœur est un piège, ses mains sont des chaînes : celui qui est agréable à Dieu lui échappera, mais le pécheur sera sa proie. »

La quatrième lettre, dont je lis un passage, est pleine de cet amour et de ce désir, qu’Héloïse repousse mais ne renie pas :

Quant à moi, ces voluptés de l’amour que nous avons goûtées ensemble m’ont été si douces, que je ne puis m’empêcher d’en aimer le souvenir, ni l’effacer de ma mémoire. De quelque côté que je me tourne, elles se présentent, elles s’imposent à mes regards avec les désirs qu’elles réveillent ; leurs illusions n’épargnent même pas mon sommeil. Il n’est pas jusqu’à la solennité de la messe, là où la prière doit être si pure, pendant laquelle les licencieuses images de ces voluptés ne s’emparent si bien de ce misérable cœur, que je suis plus occupée de leurs turpitudes que de l’oraison. Je devrais gémir des fautes que j’ai commises, et je soupire après celles que je ne puis plus commettre.

Elle ne renie ni son désir ni l’amour qu’elle a pour Abélard mais constate que c’est cet amour, tout terrestre, qui a jusqu’ici dirigé, s’il ne dirige encore, ses pas :

Or, dans tous les états de ma vie, Dieu le sait, jusqu’ici c’est vous plutôt que lui que j’ai toujours redouté d’offenser. C’est à vous bien plus qu’à lui-même que j’ai le désir de plaire. C’est un mot de vous qui m’a fait prendre l’habit monastique, et non la vocation divine. Voyez quelle vie infortunée, quelle vie misérable entre toutes que la mienne, si tout cela est perdu pour moi, pour moi qui ne dois en recevoir ailleurs aucune récompense. Ma dissimulation, sans doute, vous a longtemps trompé comme tout le monde ; tous avez attribué à un sentiment de piété ce qui n’était qu’hypocrisie. Et voilà pourquoi vous vous recommandez à nos prières, pourquoi vous réclamez de moi ce que j’attends de vous.

A cette lettre, Abélard va faire une longue réponse, une longue réponse de clerc remplie de références qui montrent que, bien loin de ce que Héloîse, dans sa peine, prétend, la femme n’est nullement maudite dans les textes sacrés.

Puis, revenant sur sa castration, il la dépeint comme une salvation :

Vous savez à quelles turpitudes les emportements de ma passion avaient voué nos corps. Ni le respect de la décence, ni le respect de Dieu, même dans les jours de la Passion de Notre-Seigneur et des plus grandes solennités, ne pouvaient m’arracher du bourbier où je roulais. Vous ne vouliez pas, vous résistiez de toutes vos forces, vous me faisiez des remontrances ; et quand la faiblesse de votre sexe eut dû vous protéger, j’usais de menaces et de violences pour forcer votre consentement ! Je brûlais pour vous d’une telle ardeur, que, pour ces voluptés infâmes dont le nom seul me fait rougir, j’oubliais tout, Dieu, moi-même : la clémence divine pouvait-elle me sauver autrement qu’en m’interdisant à jamais ces voluptés ?

Dieu s’est donc montré plein de justice et de clémence en permettant l’indigne trahison de votre oncle. C’est afin que je pusse gagner en accroissements de toute sorte que j’ai été diminué de cette partie de mon corps, siége du libertinage, cause première de ma concupiscence.

C’est que, pour Abélard, le corps est une damnation et le monde un cloaque qu’il convient de fuir au plus vite.

Quelle déplorable perte, quel lamentable malheur, si, livrée aux impuretés des plaisirs charnels, vous enfantiez dans la douleur un petit nombre d’enfants pour le monde, au lieu de cette innombrable famille que vous enfantez dans la joie pour le ciel ; si vous n’étiez qu’une femme, vous qui aujourd’hui surpassez les hommes, vous qui avez transformé la malédiction d’Ève en bénédiction de Marie. Quelle profanation, si ces mains sacrées, habituées aujourd’hui à feuilleter les livres sacrés, étaient vouées aux soins vulgaires du commun des femmes ! Dieu a daigné nous arracher lui-même au contact de ce cloaque, aux voluptés de cette fange, et nous attirer à lui par un coup de cette puissance dont il frappa saint Paul pour le convertir. Peut-être aussi, par notre exemple, a-t-il voulu intimider l’orgueil des savants.

Il y a, chez lui comme chez Augustin (qui, lui aussi, rejeta la femme qu’il aimait et dont il avait eu un enfant), une haine du corps et de l’homme, comme si l’incarnation, qui fonde pourtant le christianisme, était une malédiction.

La comparaison, pourtant, des lettres d’Abélard et de celles d’Héloïse ne laisse pas le moindre doute : entre l’amour universel et abstrait d’Abélard et l’amour charnel et particulier d’Héloïse, le seul véritable amour est celui, sensible et incarné, d’Héloïse. Abélard a de belles et grandes idées ; il connaît ses textes, il raisonne à merveille ; il peut parler d’amour divin et de grands tralalas mais il n’y a au fond de tout cela que sécheresse de cœur, orgueil et souci de soi-même. Et face à cela, l’amour simple et charnel d’Héloïse est une pure lumière.

 


L’illustration en tête d’article est une estampe d’Epinal, datée de 1842. Elle est issue du Fonds Gallica de la Bibliothèque nationale de France.



Par une coïncidence qui me laisse muet, France Culture diffuse ces 29 février et 1er mars une série de deux émissions sur Héloïse et Abélard.
2012 02 24 arbre à lune

Dieu a rougi la cime ensoleillée des monts du sang de la tulipe


La conférence des oiseaux, de Farid-ud-Din ‘Attar, est un long poème mystique de tradition soufie.

Il raconte la quête par les oiseaux de Simorgh, leur roi, et est un hymne à Dieu et à la création.Ce texte du XIIè siècle est plein de grâce, de joie, d’humour et de beauté : chacun des oiseaux accompagnant la huppe, qui mène la troupe parce qu’elle fut la compagne du roi Salomon, incarne un caractère dont la présentation est le prétexte de contes et d’anecdotes illustrant la mouvance des choses, la beauté et la fragilité de l’amour, la grandeur et la magnanimité de Dieu, tout ce qui justifie de tout abandonner pour partir à sa quête :

Que sommes-nous, vivants, auprès de Lui, l’Unique ? Une poignée de sable. Même en rêve nous ne pouvons imaginer sa découverte, pauvres petits poissons qui d’un bond hors de l’eau voudraient toucher le ciel ! A espérer Le voir mille fronts insensés se cognent, s’entrechoquent comme boules lancées sur un terrain de jeu. Voulez-vous vraiment parcourir ce long chemin qui mène à Lui ? Il est fait d’eau profonde et de terre rugueuse. Avez-vous un cœur de lion ? Assurément il le faudra pour affronter jour après jour les ébahissements sans fond, les fatigues, les désespoirs, les joies aussi qui nous attendent. Et que pouvons-nous espérer au bout de ce pèlerinage ? A peine un soupçon de Son souffle, peut-être un écho de Son pas.

A peine un soupçon de Son souffle, peut-être un écho de Son pas“. Rien de plus subtil et d’aérien que l’objet de cette quête dont l’issue incertaine est faite de vaporeux, d’indiscernable, comme le sont le charme et la grâce des femmes :

Elle dit et s’en alla, légère, comme une brume à l’aube bleue.

Vaporeuse, indiscernable et légère comme l’est la nuance qui sépare la foi de ce qui ne l’est pas. Ainsi, dans ce petit récit où, à l’ange Gabriel choqué de voir Dieu préférer à ses fidèles un moine chrétien de Byzance, Dieu répond : “Cet homme là ne sait pas qu’il s’est égaré. Sa seule faute est d’ignorer. Je lui pardonne, évidemment. Il Me cherche. Il faut qu’il Me trouve. je dois lui ouvrir le Chemin. Comment ne pas prendre la main du perdu qui vous tend la sienne ?” “A la Cour du Seigneur, est-il alors conclu, il est des actes pieux qui ne trouvent pas grâce. Il est aussi des riens bénis”.

La foi mystique chantée par La Conférence des oiseaux est légère, joyeuse, émerveillée. Elle est l’expression du bonheur d’être, un feu d’artifice de couleurs et d’émotions, bien loin du noir qui domine dans les poèmes de Jean de la Croix.Et cette foi est pleine d’espérance ! L’Islam qu’on voit à l’œuvre est sûr de lui – et donc tout le contraire d’être dominateur.

C’est un Islam ouvert, enrichi de tradition hellénistique, hébraïque et chrétienne, ravi d’y plonger ses racines et de s’y référer. Non pas un repliement angoissé sur soi mais un élan généreux vers l’autre. C’est un Islam dont l’assurance sereine s’exprime dans l’ouverture et l’humilité.Quel superbe poème !


Et maintenant le passage lu, qui est une louange à Dieu figurant au début du poème, dans la magnifique adaptation qu’en a faite Henri Gougaud :

Dieu a rougi la cime ensoleillée des monts du sang de la tulipe. Il a fait dans le ciel de fumées envolées des champs de nénuphars. De vulgaires cailloux Il a fait des agates et de terre pétrie des rubis rubiconds. Il a fait clair le jour, ténébreuse la nuit. Au seuil du crépuscule, à l’entrée du matin, la lune et le soleil posent, pour L’honorer le front dans la poussière. Ils saluent. Pourraient-ils sans cela cheminer ? Il a fait de l’azur un oiseau impatient de cogner tous les soirs à Sa porte fermée. A Lui la huppe doit l’art de guider les êtres. A Lui le perroquet doit sa gorge dorée.

Qu’Il souffle sur l’argile et voilà que naît l’homme. De quelques grains d’écume Il crée des univers. Il arrive qu’un chat découvre Son chemin, ou qu’un chien mal famé fasse de Son manteau son lit définitif, et voilà les chercheurs à l’âme de lion rabaissés au-dessous de cet humble comparse. Dieu choisit Ses amis. Il décide à Son gré qui mangera chez Lui le pain rond du soleil sur la nappe du ciel. D’un bâton Il peut faire un serpent venimeux ou, s’Il veut, un sultan plus haut que Salomon. Il peut à la fourmi accorder le pouvoir de parler comme un homme ou faire déferler un ouragan d’un four.

Au ciel Il a cloué comme au cheval le fer le croissant de la lune. Il a fait d’un rocher sortir une chamelle et du veau d’or sortir des plaintes affolées. Il nous offre en hiver l’argent des champs de neige, et l’automne venu les feuillages dorés. D’autres souillent de sang la pointe de leurs flèches. Lui, le pourpre vivant, Il l’insinue au cœur de la rose en bouton, Il en orne le front de mille fleurs des champs. Le bonnet du jasmin, c’est Lui qui l’a tissé, et la couronne d’or du frémissant narcisse, c’est Lui qui l’a sertie de perles de rosée. Par Lui seul le cœur bat et la raison s’émeut de voir la terre stable et les astres mouvants. Qui fit les monts rocheux et les océans bleus, qui voulut à Ses pieds la poussière du monde et le ciel déployé semblable à cet oiseau qui heurte tous les soirs du bec contre Son huis ? Lui seul, encore Lui ! Que sont les sept enfers, pour Lui ? Sept étincelles. Et les huit paradis ? Quelques cailloux perdus au seuil de Sa maison. Il est l’Un sans second qui fascine les mondes, et même s’il est vrai que, des cieux aux poissons il n’est pas un atome hors de Son Être aimant, notre humble état terrestre au sein de l’univers suffit à témoigner de son immensité.

Il créa l’air, le feu, la terre, l’eau, le sang et sema dans chacun le secret de la vie. Quarante jours durant il façonna l’argile. Il en fit notre corps, Il y posa notre âme et notre corps fut vif. En nous Il alluma la lampe de l’esprit. Il nous offrit aussi le désir de savoir et le discernement. Ainsi nous avons pu choisir et décider, nous avons découvert l’amertume du doute et nous avons cherché obstinément Celui qui nous avait bâtis. Amis ou ennemis nous Lui devons tous d’être, et tous Il nous protège, et nous Le portons tous.

Au premier jour des temps Il fit des monts les clous qui fixèrent la terre, sur elle Il répandit les eaux des océans et la rendit ainsi foisonnante et féconde. Il posa l’univers sur le dos d’un taureau. Il posa le taureau sur le ds d’un poisson. Sous le poisson n’est rien. Sur l’absence de tout repose toute chose. Dieu maintient tout sur rien. De l’atome aux soleils tout est signe qu’Il est.

Ce monde où nous vivons n’est qu’un caillou au fond de Son jardin. Oublie l’eau, l’air, le feu. Oublie tout. Tout est Dieu. Vois la Terre. C’est Lui. Vois l’au-delà. C’est Lui. Tout n’est que Sa parole infiniment diverse, tout n’est que Son habit infiniment changeant. Reconnais donc ton Roi sous Ses mille manteaux. Tu ne peux te tromper puisque tout n’est que Lui ! Hélas, nul ne le voit. Nous sommes aveuglés par l’éclat de Son Être. Si tu Le percevais, voyant que tout est Lui, tu serais aussitôt corps et âme défait. Tous ceux qui ont atteint le seuil de Sa maison ont oublié le monde. Ils ne sont plus eux-mêmes. Ils sont Ses compagnons.


La photo de titre a été prise il y a plusieurs années à Hauteluce. Et voici une autre photo, prise ce soir 12 février 2020 au même endroit mais dans la direction contraire. On y voit le Mont Blanc dont la cime ensoleillée a été, elle aussi, “rougie du sang de la tulipe”.

sainte autun

Femmes puissantes


Trois femmes puissantes, de Marie NDiaye, et Soeurs, de Wajdi Mouawad, dont je lis un extraordinaire monologue, racontent l’histoire de femmes qui, acculées à un destin de sacrifice et de renoncement, y font face avec détermination et dignité, tandis que les hommes qu’elles côtoient – et qui souvent sont responsables des malheurs qui les frappent – demeurent dans l’hébétude ou la veulerie. Là est leur immense et magnifique puissance.

Cette puissance n’est pas celle des magazines. Elle ne fait pas les couvertures de Forbes et n’est pas arrogante comme l’est souvent la puissance dans son acception masculine, cette façon de pérorer et de tirer la couverture à soi. C’est une puissance humble, faite d’acceptation, une assomption, une assomption qui n’est pas prise dans son sens religieux même si Marie, elle aussi, en fit preuve, Ô combien !, lorsqu’elle consentit au sort qui lui était échu, et à la vie de sacrifices que ce sort signifiait.

Prendre sur soi. Prendre sur soi même si cela est injuste, même si nous n’avons pas mérité de payer pour les autres, parce qu’il faut bien que quelqu’un se dévoue et que tout le monde ne peut pas éternellement se débiner. au prétexte, pourtant vrai, qu’il n’est pas responsable. Prendre sur soi et affronter ce qui nous est donné, imposé, pour sauver ce qui peut l’être, pour sauver ceux qui peuvent l’être, sans illusion et sans fierté, sans rodomontades et sans éclat mais avec abnégation et tendresse, qui sont les fils avec lesquels se tisse la dignité.

Layla Bintwarda, l’héroïne de Soeurs, qui dut, dans Beyrouth dévasté, devenir tout à la fois mère, épouse et grande soeur, Norah, Fanta, Khady Demba, qui, dans Trois femmes puissantes, doivent, de leur vie piétinée, apaiser la catastrophe que d’autres ont suscitée, font leur assomption, épousant leur destin et tâchant de faire au mieux, dans une ombre qui ni ne recherche la gloire, ni ne baisse les bras dans le désespoir ; “Nayla ne s’est pas résignée au malheur, elle se bat, elle résiste, pleine d’espoir, même si c’est un espoir sisyphien puisque les plis, il faudra demain les repasser à nouveau“, écrit dans son prologue Wajdi Mouawad, quand il pense à sa soeur qui fut le modèle de Soeurs.

Je ne sais si cette abnégation, qui est puissance maîtrisée acceptant de se fondre dans le paysage, est de nature féminine. Il est, bien sûr, des hommes qui la partagent : un Rainer Maria Rilke, un Jean de la Croix, un Charles Péguy et sans doute bien d’autres ; mais c’est dans la figure d’Antigone servant de guide à son père Oedipe, ou dans celle d’Etty Hillesum réconfortant du mieux qu’elle peut les âmes et les corps éplorés, qu’elle trouve son expression la plus haute.

Peut-être est-ce là une vision d’homme, une façon à peine détournée de reléguer les femmes au second rang, de les laisser une nouvelle fois dans l’ombre – en quelque sorte une ruse pas très fine du machisme. Peut-être. Laissons donc là les sexes et les genres.

Mais qu’il serait triste de ne voir en l’abnégation, l’humilité et la tendresse qu’une ambition bridée, une fierté écrasée, des vertus honorées faute de mieux, quand elles sont la vraie puissance et la vraie dignité.


Un extrait du morceau lu :

“Mais la statue ne bouge pas, elle ne pleure pas, les miracles c’est pour les autres, les visions prophétiques c’est pour les autres, toi, tu n’as pas le temps, tu dois t’occuper de tes frères, de ton père, tu dois faire le repassage, la cuisine, la vaisselle, tu dois faire les bagages, fuir le pays, accompagner ta mère à l’hôpital et à la préfecture, comprendre les procédures des séances de chimiothérapie, et celles du renouvellement des visas, comprendre les sous-textes des médecins, les espoirs, les désespoirs, les chutes, les rémissions et les rechutes, et puis l’interdiction de demeurer sur le territoire, alors les bagages encore, et l’exil encore, et la neige et le froid et, au-dessus du cadavre de ta mère, tendre un billet de vingt dollars à ton petit frère pour le consoler et devenir sa mère avant d’aller enterrer ta mère et te marier avec ton père. Pas de temps pour les miracles. Alors dans le silence de tes nuits, pour tuer les germes des regrets, soir après soir tu étrangles tes rêves.”


L’image de tête a été prise au Musée Rolin, à Autun, qui possède la merveilleuse Ève de Gislebertus. Frog suggérait que ce soit Anne mais Marie Martinez m’apprend qu’il s’agit de la Vierge de la Déposition de Croix, fragment de peinture murale, reporté sur toile, qui provient de la chapelle Saint-Vincent de la cathédrale Saint-Lazare.

L’artiste engagé par le Cardinal Rolin pour réaliser ce décor peint dans la chapelle qu’il a fondée en 1453 est resté anonyme.

lost

Shangri-La ou l’éloge de la modération



 

Les horizons perdus, de James Hilton, dont on connaît plus souvent le film éponyme qu’en a tiré Frank Capra, raconte la découverte, par des occidentaux des années 1930 dont l’avion a été détourné, d’une vallée perdue au milieu du Tibet, au sein de laquelle s’épanouit, depuis le XVIIIè siècle et sa fondation par le Père Perrault, venu du Luxembourg, une société fondée sur un mélange de bouddhisme et de christianisme. Shangri-La est le nom de cette contrée qui vit en autarcie, dans l’isolement de la haute montagne, épargnée du temps et des vicissitudes du siècle, et dans les temples de laquelle on entend “aussi bien le Te Deum Laudamus que le Om Mane Padme Hum“.

La vie à Shangri-La est fondée sur la modération, comme l’explique Chang aux visiteurs  :

Notre doctrine principale est la modération. Nous inculquons la qualité d’éviter les excès de toutes sortes, y compris, si vous voulez bien excuser le paradoxe, l’excès de vertu. Dans la vallée que vous avez vue et où plusieurs milliers d’habitants vivent sous notre domination spirituelle, nous avons remarqué que ce principe amène un degré considérable de bonheur. Nous gouvernons avec une sévérité modérée et, en retour, nous sommes gratifiés d’une obéissance modérée. Et je crois pouvoir prétendre que nos gens sont modérément sobres, modérément chastes et modérément honnêtes.


Le héros du livre, Conway, aime bien cette modération qui est en harmonie avec son propre flegme, et que nombre de ses interlocuteurs voient comme une apathie et un manque de caractère. J’aime bien, moi aussi, cette approche pragmatique qui, s’appliquant également à elle-même, garde ses distances avec les absolus et les doctrines, y compris celle de la modération. Ce n’est pas un scepticisme généralisé mais plutôt une façon de reconnaître l’imbrication des choses et l’impossibilité dans laquelle nous sommes le plus souvent – même si pas toujours ! – de distinguer non pas le mal du bien mais le tracé exact de la ligne les séparant.

Cette modération est placée sous le signe du et ; elle revient à embrasser la totalité du monde, en en reconnaissant l’épaisseur, la richesse, la contradiction, et en essayant de tout englober, au lieu de rejeter hors du monde les parcelles ou les grands pans de réalité ne collant pas à notre théorie, à la vision simplificatrice que nous avons des choses, à l’image idolâtre que nous en avons bâtie et qui n’est que la projection de notre esprit.

Cette modération, qui fait avec le monde beaucoup plus qu’elle ne prétend le réformer, s’apparente plus au radical-socialisme de Créon qu’à l’exigence absolue de pureté incarnée par Antigone. Elle est rondouillarde et bonhomme comme les statues du Bouddha devenu sage et non tranchante, fière et étique comme les anges de l’Apocalypse. Elle ne délivre pas d’autre idéologie que sa propre modération ; elle n’est d’ailleurs porteuse d’aucun message mais seulement d’une pratique.

Là est l’essence de Shangri-La et le sens de son utopie. Mais là aussi est sa faiblesse. Car Shangri-La, ne révélant rien au monde, doit indéfiniment se nourrir des idées et des apports exterieurs, comme elle doit se nourrir de nouveaux arrivants. Shangri-La conserve mais ne crée pas. Elle a du reste été créée comme une arche de Noé, un sanctuaire permettant aux œuvres et à l’humanité d’échapper aux soubresauts et aux destructions du monde moderne. C’est ce que confie à Conway, dans le passage que je lis, le maître des lieux, ce Grand Lama qui n’est autre que le Père Perrault, dont l’existence s’est miraculeusement allongée dans l’ombre des montagnes :

Nous ne suivons pas une expérience vaine, un simple caprice. Nous suivons un rêve et une vision. C’est la vision qui est apparue au vieux Perrault la première fois quand il se mourait dans cette pièce, en l’an 1789. Il revit alors sa longue vie, comme je vous l’ai déjà dit, et il lui parut que toutes les plus belles choses étaient passagères et périssables, tandis que la guerre, la convoitise et la brutalité les écraseraient peut-être un jour et alors elles disparaîtraient totalement de la surface de la terre. Il se rappela les scènes qu’il avait vues de ses propres yeux et il en imagina d’autres ; il vit les nations cultivant, non pas la sagesse, mais les passions vulgaires et la volonté de destruction ; il vit la puissance de la machine se développer jusqu’à ce qu’un seul homme armé puisse combattre l’armée entière du Grand Monarque. Et il perçut que, quand ils auraient ruiné la terre et la mer, ils s’empareraient des airs… Pouvez-vous dire que cette vision était fausse ?

— Très juste, au contraire.

— Mais ce n’est pas tout. Il prévit un temps où l’homme, exultant de sa technique homicide, se jetterait si violemment sur le monde que toute chose précieuse serait en danger, chaque livre et chaque tableau, chaque harmonie, chaque trésor vieux de deux mille ans, ce qui est petit, délicat, sans défense – tout serait perdu comme le livre de Livie, ou détruit comme les Anglais ont détruit le Palais d’Été à Pékin.

— Je partage votre opinion sur ce sujet.

— Évidemment. Mais que valent les opinions d’hommes raisonnables contre le fer et l’acier ? Croyez-moi, la vision du vieux Perrault se réalisera. Et c’est pourquoi, mon fils, je suis ici, et pourquoi vous y êtes aussi et nous pouvons prier pour survivre à la ruine qui menace de tous côtés.

— Survivre ?

— Il existe une chance. Tout ceci se produira avant que vous ne soyez aussi vieux que moi.

— Et vous pensez que Shangri-La y échappera ?

— Peut-être. Nous ne pouvons attendre aucune pitié, mais nous pouvons faiblement espérer d’être négligés. Nous resterons ici avec nos livres, notre musique et nos méditations, conservant la fragile élégance d’un âge se mourant, et cherchant la sagesse dont les hommes auront besoin quand leurs passions seront épuisées. Nous avons un héritage à conserver et à léguer. Prenons tout le plaisir que nous pouvons jusqu’à ce que vienne ce temps.

— Et alors ?

— Alors, mon fils, quand les forts se seront mangés entre eux, la morale chrétienne pourra enfin se réaliser et « les doux hériteront la terre ».

Shangri-La est une arche de Noé, vouée à préserver les beautés du monde de sa destruction, et Les horizons perdus rappelle en cela Fondation, d’Isaac Asimov, ou Le jeu des perles de verre, de Hermann Hesse, ces livres qui eux aussi parlent de sanctuaires conçus pour abriter le savoir des hommes de la folie des hommes.
C’est toujours l’idée que, laissée à la part créatrice de ses penchants, l’humanité nourrit la catastrophe, tandis qu’une autre part d’elle-même, paisible mais stérile, embrasse la sagesse, et peut, au cœur des monastères, sauver ce qui fut fait. Et c’est de ces deux êtres opposés et complémentaires que l’homme est fait, et de leur danse continuelle que l’histoire, comme l’amour, se construit.

 


La photo d’illustration a été prise à Hauteluce, un soir que nous descendions des Saisies tandis que la lune se levait derrière les montagnes.

mépris

Le mépris, le déni et le monde qui se délite


Le mépris, d’Alberto Moravia, raconte la progressive découverte, par un homme, de ce qu’il sait déjà, de ce qu’il sait depuis le début. C’est le récit d’un déni qui s’achève, pareil à celui que nous ressentons face au monde qui s’abîme, le voyant se déliter sans cependant y croire vraiment, écartelés que nous sommes entre l’aveuglement, le refus de la culpabilité, une précoce nostalgie et une trop tardive espérance.

Au premier chapitre, que je lis, tout se noue, et le reste du roman ne sera qu’une exploration des ondes et du chaos nés de cette singularité première, non reconnue comme telle mais pourtant immédiatement perçue, sentie – plus d’ailleurs, dans le film de Godard que dans le roman de Moravia. Nous savons, nous savons depuis toujours, ayant vu devant nous le monde s’effilocher et se salir ; nous savons, et pourtant nous ne croyons pas.

De même que c’est dans son exil que Riccardo reconnaît le bonheur émanant d’Emilia, c’est dans la disparition du monde qui fut que nous reconnaissons sa beauté :

Plus on est heureux et moins on prête attention à son bonheur. Cela pourra sembler étrange, mais au cours de ces deux années j’eus même parfois l’impression que je m’ennuyais. Non, je ne me rendais pas compte de mon bonheur. En aimant ma femme et en étant aimé d’elle je croyais faire comme tout le monde ; cet amour me semblait un fait commun, normal, sans rien de précieux, comme l’air que l’on respire et qui n’est immense et inestimable que lorsqu’il vient à vous manquer.

C’est quand le monde nous échappe, qu’on voit le flux continu de la vie se tarir, les oiseaux moins chanter, les glaciers disparaître, les mers devenir des poubelles, que sa magnificence, si longtemps dédaignée, l’humble magnificence chantée par François, nous submerge, comme elle submerge les personnages de Soleil vert qui se donnent à la mort et qui découvrent un monde qu’ils n’ont jamais connu.

C’est quand le monde nous échappe, comme Camille échappe à Paul, pour emprunter cette fois-ci ses prénoms à Godard, que l’amour nous avons pour lui, qui était discret et inavoué, secret et presque honteux, s’exprime et éclate, se découvre :

Au temps où Emilia montrait un déplaisir de mon absence, je la quittais le cœur léger, content au fond de ce déplaisir comme d’une preuve supplémentaire du grand amour qu’elle me portait. Mais dès que je m’aperçus que non seulement elle ne manifestait aucun dépit mais qu’elle semblait préférer sa solitude, je commençais à éprouver une sourde angoisse, comme lorsqu’on sent manquer le sol sous ses pieds.

Et c’est maintenant que tout ce qui paraissait naturel et donné, allant de soi et éternel, révèle sa fragilité, maintenant que le monde s’en va, que nous voulons le retenir, l’embrasser, nous montrer tendres et aimants avec nos pauvres gestes, nos gestes maladroits et un peu niais qui succèdent à des décennies de violence et de pillage.

Nous découvrons que nous aimons le monde, que nous ne pouvons vivre sans lui, que nous formons avec lui un seul être, et pourtant nous n’allons pas jusqu’au bout de notre amour. Comme Riccardo-Paul, qui refuse de reconnaître sa pusillanimité et qui va toujours demandant à Emilia-Camille pourquoi elle le méprise, lui qui pourtant au fond de lui le sait, nous ressassons le passé, feignons de ne pas connaître les causes du désastre qui s’annonce et continuons sur notre lancée, dans un endormissement tranquille et mortifère dont ne peuvent nous sortir que les cris de nos modernes Antigone.

Et de même que Paul croit qu’il suffit d’être brutal pour être l’homme que Camille lui reproche de ne pas être, nous manquons de sincérité, d’entièreté et de virilité dans notre amour et nos résolutions. Nous manquons de courage pour changer résolument de cap, babouinons, singeons, tenons de grandes conférences mais ne décidons rien, préférant négocier, calculer, mégoter.

Dans la course à l’abîme, nous cherchons à gagner du temps.