20191021_114531~2

Une chambre à soi (de Virginia Woolf)

Louis Charlot, Le lever, Musée Rolin, Autun

“Il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction.” écrit, dès la deuxième page de son livre, Virginia Woolf dans Une chambre à soi.

On ne lui avait pas tout à fait demandé cela. On lui avait demandé un texte sur les femmes et le roman et peut-être attendait-on (quoique j’en doute ; on devait bien savoir à qui l’on s’adressait) un essai sur la sensibilité particulière des femmes ou un hommage à Jane Austen ou aux sœurs Brontë. Mais non : Virginia Woolf répond d’une tout autre manière à la commande qui lui a été faite, nous emmenant avec elle (avec son alter ego, plutôt, Mary Beton), dans un long voyage qui commence à Oxbridge et se poursuit dans les activités, les tâches et les lieux dont les femmes furent si longtemps exclues, si longtemps absentes, à moins qu’elles ne s’y montrent curieusement présentes.

Une chambre à soi, a titré Clara Malraux, la traductrice, là où le texte anglais ne parlait que de room. Mais elle a sans doute eu raison, Clara, qui s’y connaissait en fait d’encombrement de l’espace et d’étouffement par les hommes, de traduire ainsi. Car ce n’est pas seulement un bureau qui, pour Virginia Woolf, a manqué aux femmes, mais une vie, la possibilité d’une vie autonome.

Dans la littérature, observe l’autrice, “les femmes flamboient comme des phares, dans les œuvres de tous les poètes depuis l’origine des temps, Clytemnestre, Antigone, Cléopâtre, lady Macbeth, Phèdre, Cressida, Rosalinde, Desdémone, la duchesse d’Amalfi dans les drames ; puis, dans les œuvres en prose : Millamant, Clarisse, Becky Sharp, Anna Karenine, Emma Bovary, Mme de Guermantes – les noms me viennent à l’esprit en foule et n’évoquent pas des femmes “manquant de personnalité et de caractère”. Vraiment, si la femme n’avait d’existence que dans les œuvres littéraires masculines, on l’imaginerait comme une créature de la plus haute importance, diverse, héroïque et médiocre, magnifique et vile, infiniment belle et hideuse à l’extrême.”

Mais ça, c’est ce que racontent les livres : “En imagination, elle est de la plus haute importance, en pratique, elle est complètement insignifiante. Elle envahit la poésie d’un bout à l’autre ; elle est, à peu de chose près, absente de l’Histoire. Dans la fiction, elle domine la vie des rois et des conquérants ; en fait elle était l’esclave de n’importe quel garçon dont les parents avaient exigé qu’elle portât l’anneau à son doigt. Quelques-unes des paroles les plus inspirées, quelques-unes des pensées les plus profondes de la littérature tombent de ses lèvres ; dans la vie pratique elle pouvait tout juste lire, à peine écrire et était la propriété de son mari.”

Et Virginia Woolf de citer longuement ces hommes (en commençant, paradoxalement, par Périclès dont la compagne, Aspasie, était pourtant loin de vivre dans l’ombre de son compagnon) qui jugent les femmes incapables de briller (ou leur demandent – on n’en est pas a une contradiction près – de ne pas faire d’éclats). Elle constate qu’au delà même de cette injonction, les femmes n’ont jamais eu de temps à elles, étant toujours là pour les autres. Et que c’est cette place, ce rôle d’être pour les autres, pour les hommes qui les entourent notamment, qu’elles occupent dans la littérature, comme elles l’occupent dans leur existence. Quand y aura-t-il, quand y aura-t-il donc, demande Virginia Woolf (à nouveau un peu bizarrement) une Mary Carmichaël pour écrire “Chloé aimait Olivia”, créer ainsi un personnage dont la vie ne soit pas vouée aux hommes, et du même coup une littérature authentiquement féminine ?

À chaque sexe, en effet, appartient une capacité créatrice particulière : “Il suffit d’entrer dans n’importe quelle chambre de n’importe quelle rue pour que se jette à votre face toute cette force extrêmement complexe de la féminité. Comment pourrait-il en être autrement ? Car les femmes sont restées assises à l’intérieur de leurs maisons pendant des millions [sic] d’années si bien qu’à présent les murs mêmes sont imprégnés de leur force créatrice ; et cette force créatrice surcharge à ce point la capacité des briques et du mortier qu’il lui faut maintenant trouver autre chose, se harnacher de plumes, de pinceaux, d’affaires et de politique. Mais ce pouvoir créateur des femmes est très différent du pouvoir créateur des hommes. Et on est obligé de conclure qu’il serait infiniment regrettable qu’il se trouvât entravé ou gaspillé, car il a été gagné par des siècles de la discipline la plus rigoureuse et rien n’existe qui puisse prendre sa place. Il serait infiniment regrettable que les femmes écrivissent comme des hommes ou vécussent comme des hommes, car si deux sexes sont tout à fait insuffisants quand on songe à l’étendue et à la diversité du monde, comment nous en tirerions-nous avec un seul ? L’éducation ne devrait-elle pas faire ressortir et fortifier les différences plutôt que les ressemblances ?”

Fortifier les différences, mais pour qu’elles coopèrent mieux : “en chacun de nous dominent deux forces, l’une masculine, l’autre féminine ; et dans le cerveau de l’homme, l’homme a la prédominance sur la femme, et dans le cerveau de la femme, la femme a la prédominance sur l’homme. L’état normal et satisfaisant est celui où les deux sexes vivent en harmonie et coopèrent dans l’ordre spirituel. Dans un homme – qui est un homme – la partie féminine du cerveau doit néanmoins jouer son rôle ; et de même faut-il qu’une femme soit en rapport avec l’homme qui est en elle. C’est peut-être cela que Coleridge voulait dire quand il écrivit qu’un grand esprit est androgyne. C’est quand cette fusion a lieu que l’esprit est pleinement fertilisé et peut faire usage de toutes ses facultés. Peut-être un esprit purement masculin est-il incapable de création, de même qu’un esprit purement féminin “.

…”Et maintenant, voici que Mary Beton cesse de parler. Elle vous a dit comment elle est parvenue à la conclusion – dépourvue de poésie – qu’il est nécessaire d’avoir cinq cents livres de rente et une chambre dont la porte est pourvue d’une serrure, si l’on veut écrire une œuvre de fiction ou une oeuvre poétique.”