Vénus aux oiseaux, de Gilbert Privat, qui figure dans les collections du beau Musée d’art et d’archéologie de Périgueux (MAAP)

Le deuxième sexe (de Simone de Beauvoir)

Je ne sais qui, parmi toutes celles et ceux qui en parlent, a lu vraiment, intégralement, Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, ces presque mille pages réparties en deux tomes distincts.

Pour l’avoir fait, je puis dire que c’est un livre extraordinaire : on est – je suis – stupéfait par la culture, l’intelligence, la sensibilité, la finesse que déploie l’autrice ; par l’audace et la fermeté de son propos ; par la façon dont, chapitre après chapitre, comme le temps dépose ses sédiments, elle construit ce palimpseste riche, profond, épais, bourré de vie et de contradictions, le portrait fantastique de cette situation qu’est la femme.

Au cœur de l’humanité, il y a la relation à la nature et la relation homme-femme : le travail, la sexualité, la reproduction, et toutes les harmoniques, les échos, les reflets que l’esprit, la psychologie et l’imagination peuvent échafauder et tresser à partir de ces éléments de base. Parce qu’elle porte en elle l’ovule et l’enfant alors que l’homme éjecte hors de lui le spermatozoïde, la femme est assignée à son corps, “subordonnée à l’espèce“, aliénée à la nature, comme l’homme, fonctionnellement, prend son essor et l’affronte. Cette asymétrie biologique peut évidemment être niée ou, mieux : dépassée ; elle fonde en tout état de cause une différenciation fondamentale entre les deux sexes.

De ce sol biologique, de ce Destin, pour reprendre le titre de la première partie du premier tome (lui-même intitulé Les faits et les mythes) naissent des rôles et des attributions fondamentales : à la femme revient le lien avec la nature, les cycles, l’humide, le familier ; à l’homme, celui avec le travail, l’aventure, la rupture, la domination de la nature. Mais de ces attributions ne découle pas une traduction historique claire. L’histoire des femmes, objet de la deuxième partie (Histoire), est une suite chaotique de bouleversements où alternent et coexistent des états et conditions tout à fait différentes : les femmes furent souvent reléguées, écrasées par le pouvoir mâle, mais s’il y eut incontestablement des servantes, des esclaves et des ouvrières, il y eut aussi, et à tous les moments, des grandes prêtresses, des reines, des impératrices, des abbesses, des artistes. Aucun mouvement de fond ne semble se dégager de cette longue histoire – hormis le fait, que relève justement Beauvoir, du célibat de la majorité de ces femmes d’exception. Et se dégage un constat : “ce n’est pas l’infériorité des femmes qui a déterminé leur insignifiance historique ; c’est leur insignifiance historique qui les a vouées à l’infériorité.”.

La troisième partie, Mythes, est une mise à nu, ou plutôt un descriptif, du mythe féminin, de cette construction rayonnante, pleine de magie et de mystère, qui enserre les femmes dans un rôle et une fonction, une nature, une attente, mais celles-ci si diverses, polysémiques, contradictoires qu’elles dessinent plus un idéal, évidemment inaccessible, une étoile mystique, qu’une réelle espérance :

Dalila et Judith, Aspasie et Lucrèce, Pandore et Athéné, la femme est à la fois Ève et la vierge Marie. Elle est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres ; elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge ; elle est la guérisseuse et la sorcière ; elle est la proie de l’homme, elle est sa perte, elle est tout ce qu’il n’est pas et qu’il veut avoir, sa négation et sa raison d’être.”.

Beauvoir se moque des hommes qui ont la faiblesse de se laisser aller à ces croyances mais la description est trop riche, trop précise, trop complice, trop compréhensive pour ne pas laisser soupçonner l’autrice de s’être elle-même laissée emporter et bercée sur les ailes du mythe.

Le deuxième tome, L’expérience vécue, est paru cinq mois après le premier. en octobre 1949. C’est la première partie de ce deuxième tome, intitulée Formation, qui débute par le célèbre (et paradoxal, au vu de tout ce qui a été dit) “On ne naît pas femme : on le devient”. Et c’est également cette partie, qui a, lors de sa parution, fait le plus scandale, l’autrice y entrant dans des détails jugés scabreux. Il y est question de l’enfance, de l’adolescence, de l’éducation, mais aussi de la découverte du corps, de la sexualité et de l’homosexualité. Simone de Beauvoir y est directe, précise, sincère et transparente. Elle s’appuie sur des biographies, des témoignages, des travaux psychiatriques, le premier rapport Kinsey ; on ne peut toutefois se défaire de l’idée que les désirs, fantasmes et émois qu’elle décrit et prête abondamment aux jeunes filles sont en partie les siens, ceux-là mêmes qu’elle mettait en œuvre avec Jean-Paul Sartre ou sans lui. Cela n’enlève rien à la force du propos, qui part d’un constat simple mais qu’elle a le grand mérite de souligner : la petite fille est quasi-identique au petit garçon : mêmes désirs, mêmes craintes, mêmes besoins, même taille, même force ; mais à la puberté elle devient femme, transformation qui se déroule généralement avant la transformation du petit garçon en homme. Et tout, alors, change :

La fillette sent que son corps lui échappe, il n’est plus la claire expression de son individualité ; il lui devient étranger ; et, au même moment, elle est saisie par autrui comme une chose : dans la rue, on la suit des yeux, on commente son anatomie ; elle voudrait se rendre invisible ; elle a peur de devenir chair et peur de montrer sa chair”

Rapidement cependant, cette peur se fait plus ambiguë :

Fière de capter l’intérêt masculin, de susciter l’admiration, ce qui la révolte, c’est d’être captée en retour. Avec la puberté, elle a appris la honte et la honte demeure mêlée à sa coquetterie et à sa vanité, les regards des mâles la flattent et la blessent à la fois ; elle ne voudrait être vue que dans la mesure où elle se montre : les yeux sont toujours trop perçants. D’où les incohérences qui déconcertent les hommes : elle étale son décolleté, ses jambes, et dès qu’on la regarde elle rougit, s’irrite. Elle s’amuse à provoquer le mâle mais si elle s’aperçoit qu’elle a suscité en lui le désir elle recule avec dégoût : le désir masculin est une offense autant qu’un hommage ; dans la mesure où elle se sent responsable de son charme, où il lui semble l’exercer librement, elle s’enchante de ses victoires : mais en tant que ses traits, ses formes, sa chair sont donnés et subis, elle veut les dérober à cette liberté étrangère et indiscrète qui les convoite.”

La partie suivante, Situation, dresse le tableau, peu réjouissant, de la vie de la femme adulte, en en détaillant quelques archétypes, quelques figures, quelques moments : la femme mariée, la mère, la vie de société, prostituées et hétaïres, la vieillesse. C’est sans doute cette partie qui marque le plus son âge. Et cela non seulement parce que les institutions qui y sont décrites comme essentielles (le mariage, notamment) ont depuis lors perdu de leur force mais parce que la caractérisation psychologique des protagoniste est datée : j’ai beaucoup de mal à me reconnaître dans le portrait des hommes sûrs d’eux dressé par Simone de Beauvoir ; beaucoup de mal aussi à reconnaître dans les femmes que je connais et croise les femmes admiratives du mâle qui y sont dépeintes.

La description du mariage comme un devoir absolu auquel on ne saurait manquer sans déchoir n’et probablement plus d’actualité. Ce qui demeure vrai, en revanche, probablement, c’est le tableau noir du mariage dressé par Beauvoir, qui s’appuie sur beaucoup de témoignages , notamment celui que livre dans son journal la jeune épouse de Léon Tolstoï. Et s’il existe, Beauvoir ne le nie pas, des couples réussis qui trouvent “l’un pour l’autre la plus féconde source de joie, de richesse, de force qui se propose à un être humain”, le mariage est le plus souvent un étouffoir, une machine à broyer l’amour, du fait notamment, insiste l’autrice, de ce devoir conjugal dont le nom suffit à dire à la fois ce qu’il est et ce qu’il ne devrait pas être.

La maternité est le second pas dans l’accomplissement féminin voulu par la société. Beauvoir commence à ce propos par dénoncer avec vigueur (on est 25 ans avant la loi Veil) l’hypocrisie dont font preuve les hommes à l’égard de l’avortement, qu’ils condamnent collectivement tout en y recourant à titre personnel, quand ils en ont besoin. Puis elle poursuit par une description très balancée de la maternité : elle ne met nullement en cause le bonheur d’être mère, l’émerveillement devant le petit être, mais elle ne cèle rien non plus des douleurs, des difficultés, des frustrations, des jalousies, des violences dont les enfants sont trop souvent les premières victimes. En cette fin des années 1940, dans le climat général d’appel au repeuplement du pays, cette description froide devait singulièrement détonner.

Le troisième chapitre de Situation est consacré à la vie sociale, qui commence par la toilette, la parure :

“La toilette a un double caractère : elle est destinée à manifester la dignité sociale de la femme (son standard de vie, sa fortune, le milieu auquel elle appartient) mais, en même temps, elle concrétisera le narcissisme féminin ; elle est une livrée et une parure ; à travers elle, la femme qui souffre de ne rien faire croit exprimer son être. Soigner sa beauté, s’habiller, c’est une sorte de travail qui lui permet de s’approprier sa personne comme elle s’approprie son foyer par le travail ménager ; son moi lui semble alors choisi et recréé par elle-même. Les mœurs l’incitent à s’aliéner ainsi dans son image. Les vêtements de l’homme comme son corps doivent indiquer sa transcendance et non arrêter le regard ; pour lui ni l’élégance ni la beauté ne consistent à se constituer en objet ; aussi ne considère-t-il pas normalement son apparence comme un reflet de son être. Au contraire, la société même demande à la femme de se faire objet érotique. Le but des modes auxquelles elle est asservie n’est pas de la révéler comme un individu autonome, mais au contraire de la couper de sa transcendance pour l’offrir comme une proie aux désirs mâles : on ne cherche pas à servir ses projets, mais au contraire à les entraver. La jupe est moins commode que le pantalon, les souliers à hauts talons gênent la marche ; ce sont les robes et les escarpins les moins pratiques, les chapeaux et les bas les plus fragiles qui sont les plus élégants ; que le costume déguise le corps, le déforme ou le moule, en tout cas il le livre aux regards.”

Le troisième chapitre de cette partie est consacré aux prostituées et hétaïres, ces courtisanes de haut vol que connaissait la Grèce antique. Beauvoir, qui peut paraître crue mais ne fait que jeter un regard féminin et analytique sur des sujets dont la littérature masculine s’est depuis longtemps emparé avec délices, observe que si les sort des prostituées pauvres n’a rien d’enviable, celui des hétaïres est bien différent :

“Paradoxalement, ces femmes qui exploitent à l’extrême leur féminité se créent une situation presque équivalente à celle d’un homme ; à partir de ce sexe qui les livre aux mâles comme objet, elles se retrouvent sujets. Non seulement elles gagnent leur vie comme des hommes mais elles vivent dans une compagnie presque exclusivement masculine ; libres de mœurs et de propos, elles peuvent s’élever, telle Ninon de Lenclos – jusqu’à la plus rare liberté d’esprit.”

Il y a d’ailleurs, dans la relation d’argent, quelque chose de plus profond, de plus fondamental :

L’’argent a un rôle purificateur ; il abolit la lutte des sexes. Si beaucoup de femmes qui ne sont pas des professionnelles tiennent à soutirer à leur amant chèques et cadeaux, ce n’est pas seulement par cupidité : faire payer l’homme – le payer aussi comme on verra plus loin – c’est le changer en un instrument. Par là, la femme se défend d’en être un ; peut-être croit-il « l’avoir », mais cette possession sexuelle est illusoire ; c’est elle qui l’a sur le terrain beaucoup plus solide de l’économie. Son amour-propre est satisfait.”

Les deux derniers chapitres de Situation comme la troisième partie, Justification, étudient des moments ou des rôles plus singuliers : l’amoureuse, la mystique, la jalouse. J’avoue en avoir essentiellement retenu ces quelques pages terribles dans lesquelles Simone de Beauvoir dépeint, avec précision, les stratégies de guérilla et de destruction que peuvent mener l’un contre l’autre, par dépit, ressentiment, nihilisme, les deux membres du couple, et notamment la femme, pour rendre la vie insupportable impossibles et établir l’enfer dans le ménage. On se croirait dans Huis clos.

La dernière partie, enfin, Vers la libération, dessine quelques pistes : ce qui vicie les rapports entre hommes et femmes, ce sont les cadres et représentations sociales qui se surimposent, qui colorent, connotent et finalement déforment et détournent l’expérience singulière, chacun se coulant, (ou étant considéré comme se coulant) dans le moule social, le rôle traditionnel, ce qui, chez celles et ceux qui manquent de confiance, finit par tout pourrir. Et pourtant, écrit justement Beauvoir, “il est possible d’échapper aux tentations du sadisme et du masochisme lorsque les deux partenaires se reconnaissent mutuellement comme des semblables ; dès qu’il y a chez l’homme et chez la femme un peu de modestie et quelque générosité, les idées de défaite et de victoire s’abolissent : l’acte d’amour devient un libre échange.”.

La conclusion du livre, qui parie sur la libération des femmes et l’atteinte de l’égalité, est optimiste :

“Rien ne me paraît plus contestable que le slogan qui voue le monde nouveau à l’uniformité, donc à l’ennui. Je ne vois pas que de ce monde-ci l’ennui soit absent ni que jamais la liberté crée l’uniformité. D’abord, il demeurera toujours entre l’homme et la femme certaines différences ; son érotisme, donc son monde sexuel, ayant une figure singulière ne saurait manquer d’engendrer chez elle une sensualité, une sensibilité singulières : ses rapports à son corps, au corps mâle, à l’enfant ne seront jamais identiques à ceux que l’homme soutient avec son corps, avec le corps féminin et avec l’enfant ; ceux qui parlent tant d’« égalité dans la différence » auraient mauvaise grâce à ne pas m’accorder qu’il puisse exister des différences dans l’égalité. D’autre part, ce sont les institutions qui créent la monotonie : jeunes et jolies, les esclaves du sérail sont toujours les mêmes entre les bras du sultan ; le christianisme a donné à l’érotisme sa saveur de péché et de légende en douant d’une âme la femelle de l’homme ; qu’on lui restitue sa souveraine singularité, on n’ôtera pas aux étreintes amoureuses leur goût pathétique. Il est absurde de prétendre que l’orgie, le vice, l’extase, la passion deviendraient impossibles si l’homme et la femme étaient concrètement des semblables ; les contradictions qui opposent la chair à l’esprit, l’instant au temps, le vertige de l’immanence à l’appel de la transcendance, l’absolu du plaisir au néant de l’oubli ne seront jamais levées ; dans la sexualité se matérialiseront toujours la tendance. Affranchir la femme, c’est refuser de l’enfermer dans les rapports qu’elle soutient avec l’homme, mais non les nier ; qu’elle se pose pour soi elle n’en continuera pas moins à exister aussi pour lui : se reconnaissant mutuellement comme sujet, chacun demeurera cependant pour l’autre un autre ; la réciprocité de leurs relations ne supprimera pas les miracles qu’engendre la division des êtres humains en deux catégories séparées : le désir, la possession, l’amour, le rêve, l’aventure ; et les mots qui nous émeuvent : donner, conquérir, s’unir, garderont leur sens ; c’est au contraire quand sera aboli l’esclavage d’une moitié de l’humanité et tout le système d’hypocrisie qu’il implique que la « section » de l’humanité révélera son authentique signification et que le couple humain trouvera sa vraie figure.”.

PS : Ce post ne constitue en rien un résumé, même synthétique, de ce livre flamboyant et d’une ummense richesse qu’est Le deuxième sexe. Et même s’il a vieilli, même si on y décèle souvent (mais comme chez chacun) des interprétations qui ne sont probablement que des projections des fantasmes et complexes de Simone de Beauvoir, il mérite d’être lu dans son intégralité. Il est d’ailleurs remarquablement écrit.


La photo illustrant ce papier représente la statue Vénus aux oiseaux, de Gilbert Privat, qui figure dans les collections du beau Musée d’art et d’archéologie de Périgueux (MAAP). La beauté des femmes est en effet un des ingrédients de leur situation singulière.


De ma longue lecture du Deuxième sexe, j’ai tiré plusieurs posts thématiques :

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Âge, corps, femmes, hommes


Un corps à soi, de Camille Froidevaux-Metterie, est un livre plein de richesses : beaucoup d’idées qui me paraissent fausses et que je ne partage pas ; beaucoup qui sont passionnantes, ouvrent des horizons, mettent le doigt ou un nom sur des phénomènes et des situations qui soudain s’éclairent.

J’ai évoqué ailleurs l’assignation des femmes à leur corps, dont l’autrice parle largement ; je m’intéresserai ici à leur vieillissement, auquel le passage que je lis et qu’on peut entendre est consacré : le vieillissement (celui des corps, notamment) et la façon très différente dont ce phénomène universel est perçu, vécu, montré, selon qu’il concerne les femmes ou les hommes.

Sandro Botticelli, La naissance de Vénus (Florence, Galerie des Offices)

Camille Froidevaux-Metterie expose la façon dont, du fait de l’assignation des femmes à leur corps mais aussi à la maternité et donc à la jeunesse, leur vieillissement est une sorte de contradiction, d’oxymore, de tabou, dont la représentation est largement évitée.

À la première lecture j’ai tiqué, considérant qu’il y avait dans ces propos beaucoup de projections fantasmatiques, de mise sur les dos des hommes de comportements et de visions forgées par les femmes elles-mêmes. Puis, relisant et réfléchissant, j’ai adhéré.

Ouvrons les yeux et regardons les œuvres d’art : gravures, peintures et surtout sculptures. Ce qui saute aux yeux (quand on y prête attention), c’est la dissymétrie totale existant dans les représentations entre les hommes et les femmes selon leur âge. Dans l’art occidental au moins, les hommes sont de tout âge ; les femmes sont le plus souvent jeunes, comme elles le restent, encore aujourd’hui, au cinéma.

Les places publiques, les musées, les églises, les frontons de nos monuments, les cariatides, les fontaines, mêlent aux David et aux Appolon de vieux sages, de vieux prophètes, des hommes et des dieux vénérables aux traits alourdis par les ans ; les femmes y sont toujours jeunes et vigoureuses, portant haut leurs seins ronds et leurs cuisses charnues ; disparaissant quand ces attributs passent.

Léon Fagel, Michel-Eugène Chevreul (Jardin des Plantes, Paris)
Antoine Bourdelle, La victoire (Musée d’Orsay, Paris)

Dans sa représentation publique, la femme est jeune, pleine de vie. Et quand cela n’est plus le cas, elle devient invisible ou se mue en sorcière ou bien encore en une sorte de monstre.

Francisco de Goya, Escena de Brujas (Madrid, Musée Lazaro Galdiano)
Trumeau de la Sainte-Chapelle, Paris

L’homme peut vieillir ; la femme ne le peut guère : elle s’évanouit ou change de nature, perdant jusqu’à son caractère humain.

Ça n’est pas la beauté qui est en cause : la beauté ne dépend pas de l’âge et il y a – évidemment ! – de vieilles femmes très belles. Ce qui joue, dans ce jeu des représentations, est beaucoup plus instinctif, beaucoup plus animal : si la femme représentée est jeune, c’est parce que la jeunesse est synonyme de vie et de fécondité, de capacité à porter la vie, comme dans le cas de la Madone, figure archétypique non seulement de la maternité mais aussi de la féminité, à ceci près qu’en elle, la féminité se distingue de la désirabilité : la Vierge ne peut que rester intouchée.

Notre-Dame de Grasse (Toulouse, Musée des Augustins)

Féminité et maternité ; féminité dont du moins participe la capacité à être mère. Les deux notions se confondent en partie, ce qui contribue à l’éviction hors du monde des représentations de celles qui ont passé l’âge.

Du côté des hommes, deux notions existent également : masculinité et virilité mais la confusion y est moins grande, ce qui permet à la représentation du masculin de survivre au viril et au temps.

Auguste Rodin, Jacques de Wissant (Paris, Musée Rodin)

Passé un certain âge, il y a toujours, je pense, dans le fait de vieillir, une sorte de relégation, de mise à l’écart de la respiration du monde. Mais elle est, dans le cas des femmes, beaucoup plus précoce et violente, beaucoup plus douloureuse, probablement, car on accorde aux hommes le droit de mûrir quand on demande essentiellement aux femmes de rester pareilles à elles-mêmes, “figées dans l’état de jeunesse”, pour reprendre les termes de Susan Sontag.

Les choses changent. Peu à peu, les invisibilisées (car, invisibles vraiment, elles ne l’avaient jamais été) émergent de l’ombre où elles étaient reléguées. Mais faut-il s’en réjouir ?

La presse a raconté, à propos du film Don’t look up, la réflexion – évidemment bienveillante – de Leonardo di Caprio regrettant que, dans la dernière scène, Meryl Streep apparaisse nue. On saisit mieux, à cet exemple, ce qui se noue dans notre esprit : l’interdit pesant sur la représentation du corps féminin vieux a trait à la pudeur. Il est la contrepartie implicite de l’exhibition réclamée au corps féminin jeune. Dans un cas comme dans l’autre, c’est toujours cette importance extrême portée au corps des femmes, que ce soit pour le montrer ou pour le cacher.

Quel étrange rôle confié aux femmes que d’incarner l’incarnation ! L’incarner en en exaltant la gloire et en celant le déclin.


La photo de titre représente Les vieilles, de Goya, qui figure dans les collections du Palais des Beaux-Arts de Lille.


PS : Catherine m’apprend que Sophie Fontanel vient de consacrer un papier dans le Nouvel Observateur à cette réaction de Leonardo di Caprio, disant que, quant a elle, elle est heureuse de cette monstration d’une femme plus toute jeune… Je comprends, mais…

sainte autun

Femmes puissantes


Trois femmes puissantes, de Marie NDiaye, et Soeurs, de Wajdi Mouawad, dont je lis un extraordinaire monologue, racontent l’histoire de femmes qui, acculées à un destin de sacrifice et de renoncement, y font face avec détermination et dignité, tandis que les hommes qu’elles côtoient – et qui souvent sont responsables des malheurs qui les frappent – demeurent dans l’hébétude ou la veulerie. Là est leur immense et magnifique puissance.

Cette puissance n’est pas celle des magazines. Elle ne fait pas les couvertures de Forbes et n’est pas arrogante comme l’est souvent la puissance dans son acception masculine, cette façon de pérorer et de tirer la couverture à soi. C’est une puissance humble, faite d’acceptation, une assomption, une assomption qui n’est pas prise dans son sens religieux même si Marie, elle aussi, en fit preuve, Ô combien !, lorsqu’elle consentit au sort qui lui était échu, et à la vie de sacrifices que ce sort signifiait.

Prendre sur soi. Prendre sur soi même si cela est injuste, même si nous n’avons pas mérité de payer pour les autres, parce qu’il faut bien que quelqu’un se dévoue et que tout le monde ne peut pas éternellement se débiner. au prétexte, pourtant vrai, qu’il n’est pas responsable. Prendre sur soi et affronter ce qui nous est donné, imposé, pour sauver ce qui peut l’être, pour sauver ceux qui peuvent l’être, sans illusion et sans fierté, sans rodomontades et sans éclat mais avec abnégation et tendresse, qui sont les fils avec lesquels se tisse la dignité.

Layla Bintwarda, l’héroïne de Soeurs, qui dut, dans Beyrouth dévasté, devenir tout à la fois mère, épouse et grande soeur, Norah, Fanta, Khady Demba, qui, dans Trois femmes puissantes, doivent, de leur vie piétinée, apaiser la catastrophe que d’autres ont suscitée, font leur assomption, épousant leur destin et tâchant de faire au mieux, dans une ombre qui ni ne recherche la gloire, ni ne baisse les bras dans le désespoir ; “Nayla ne s’est pas résignée au malheur, elle se bat, elle résiste, pleine d’espoir, même si c’est un espoir sisyphien puisque les plis, il faudra demain les repasser à nouveau“, écrit dans son prologue Wajdi Mouawad, quand il pense à sa soeur qui fut le modèle de Soeurs.

Je ne sais si cette abnégation, qui est puissance maîtrisée acceptant de se fondre dans le paysage, est de nature féminine. Il est, bien sûr, des hommes qui la partagent : un Rainer Maria Rilke, un Jean de la Croix, un Charles Péguy et sans doute bien d’autres ; mais c’est dans la figure d’Antigone servant de guide à son père Oedipe, ou dans celle d’Etty Hillesum réconfortant du mieux qu’elle peut les âmes et les corps éplorés, qu’elle trouve son expression la plus haute.

Peut-être est-ce là une vision d’homme, une façon à peine détournée de reléguer les femmes au second rang, de les laisser une nouvelle fois dans l’ombre – en quelque sorte une ruse pas très fine du machisme. Peut-être. Laissons donc là les sexes et les genres.

Mais qu’il serait triste de ne voir en l’abnégation, l’humilité et la tendresse qu’une ambition bridée, une fierté écrasée, des vertus honorées faute de mieux, quand elles sont la vraie puissance et la vraie dignité.


Un extrait du morceau lu :

“Mais la statue ne bouge pas, elle ne pleure pas, les miracles c’est pour les autres, les visions prophétiques c’est pour les autres, toi, tu n’as pas le temps, tu dois t’occuper de tes frères, de ton père, tu dois faire le repassage, la cuisine, la vaisselle, tu dois faire les bagages, fuir le pays, accompagner ta mère à l’hôpital et à la préfecture, comprendre les procédures des séances de chimiothérapie, et celles du renouvellement des visas, comprendre les sous-textes des médecins, les espoirs, les désespoirs, les chutes, les rémissions et les rechutes, et puis l’interdiction de demeurer sur le territoire, alors les bagages encore, et l’exil encore, et la neige et le froid et, au-dessus du cadavre de ta mère, tendre un billet de vingt dollars à ton petit frère pour le consoler et devenir sa mère avant d’aller enterrer ta mère et te marier avec ton père. Pas de temps pour les miracles. Alors dans le silence de tes nuits, pour tuer les germes des regrets, soir après soir tu étrangles tes rêves.”


L’image de tête a été prise au Musée Rolin, à Autun, qui possède la merveilleuse Ève de Gislebertus. Frog suggérait que ce soit Anne mais Marie Martinez m’apprend qu’il s’agit de la Vierge de la Déposition de Croix, fragment de peinture murale, reporté sur toile, qui provient de la chapelle Saint-Vincent de la cathédrale Saint-Lazare.

L’artiste engagé par le Cardinal Rolin pour réaliser ce décor peint dans la chapelle qu’il a fondée en 1453 est resté anonyme.