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Âge, corps, femmes, hommes


Un corps à soi, de Camille Froidevaux-Metterie, est un livre plein de richesses : beaucoup d’idées qui me paraissent fausses et que je ne partage pas ; beaucoup qui sont passionnantes, ouvrent des horizons, mettent le doigt ou un nom sur des phénomènes et des situations qui soudain s’éclairent.

J’ai évoqué ailleurs l’assignation des femmes à leur corps, dont l’autrice parle largement ; je m’intéresserai ici à leur vieillissement, auquel le passage que je lis et qu’on peut entendre est consacré : le vieillissement (celui des corps, notamment) et la façon très différente dont ce phénomène universel est perçu, vécu, montré, selon qu’il concerne les femmes ou les hommes.

Sandro Botticelli, La naissance de Vénus (Florence, Galerie des Offices)

Camille Froidevaux-Metterie expose la façon dont, du fait de l’assignation des femmes à leur corps mais aussi à la maternité et donc à la jeunesse, leur vieillissement est une sorte de contradiction, d’oxymore, de tabou, dont la représentation est largement évitée.

À la première lecture j’ai tiqué, considérant qu’il y avait dans ces propos beaucoup de projections fantasmatiques, de mise sur les dos des hommes de comportements et de visions forgées par les femmes elles-mêmes. Puis, relisant et réfléchissant, j’ai adhéré.

Ouvrons les yeux et regardons les œuvres d’art : gravures, peintures et surtout sculptures. Ce qui saute aux yeux (quand on y prête attention), c’est la dissymétrie totale existant dans les représentations entre les hommes et les femmes selon leur âge. Dans l’art occidental au moins, les hommes sont de tout âge ; les femmes sont le plus souvent jeunes, comme elles le restent, encore aujourd’hui, au cinéma.

Les places publiques, les musées, les églises, les frontons de nos monuments, les cariatides, les fontaines, mêlent aux David et aux Appolon de vieux sages, de vieux prophètes, des hommes et des dieux vénérables aux traits alourdis par les ans ; les femmes y sont toujours jeunes et vigoureuses, portant haut leurs seins ronds et leurs cuisses charnues ; disparaissant quand ces attributs passent.

Léon Fagel, Michel-Eugène Chevreul (Jardin des Plantes, Paris)
Antoine Bourdelle, La victoire (Musée d’Orsay, Paris)

Dans sa représentation publique, la femme est jeune, pleine de vie. Et quand cela n’est plus le cas, elle devient invisible ou se mue en sorcière ou bien encore en une sorte de monstre.

Francisco de Goya, Escena de Brujas (Madrid, Musée Lazaro Galdiano)
Trumeau de la Sainte-Chapelle, Paris

L’homme peut vieillir ; la femme ne le peut guère : elle s’évanouit ou change de nature, perdant jusqu’à son caractère humain.

Ça n’est pas la beauté qui est en cause : la beauté ne dépend pas de l’âge et il y a – évidemment ! – de vieilles femmes très belles. Ce qui joue, dans ce jeu des représentations, est beaucoup plus instinctif, beaucoup plus animal : si la femme représentée est jeune, c’est parce que la jeunesse est synonyme de vie et de fécondité, de capacité à porter la vie, comme dans le cas de la Madone, figure archétypique non seulement de la maternité mais aussi de la féminité, à ceci près qu’en elle, la féminité se distingue de la désirabilité : la Vierge ne peut que rester intouchée.

Notre-Dame de Grasse (Toulouse, Musée des Augustins)

Féminité et maternité ; féminité dont du moins participe la capacité à être mère. Les deux notions se confondent en partie, ce qui contribue à l’éviction hors du monde des représentations de celles qui ont passé l’âge.

Du côté des hommes, deux notions existent également : masculinité et virilité mais la confusion y est moins grande, ce qui permet à la représentation du masculin de survivre au viril et au temps.

Auguste Rodin, Jacques de Wissant (Paris, Musée Rodin)

Passé un certain âge, il y a toujours, je pense, dans le fait de vieillir, une sorte de relégation, de mise à l’écart de la respiration du monde. Mais elle est, dans le cas des femmes, beaucoup plus précoce et violente, beaucoup plus douloureuse, probablement, car on accorde aux hommes le droit de mûrir quand on demande essentiellement aux femmes de rester pareilles à elles-mêmes, “figées dans l’état de jeunesse”, pour reprendre les termes de Susan Sontag.

Les choses changent. Peu à peu, les invisibilisées (car, invisibles vraiment, elles ne l’avaient jamais été) émergent de l’ombre où elles étaient reléguées. Mais faut-il s’en réjouir ?

La presse a raconté, à propos du film Don’t look up, la réflexion – évidemment bienveillante – de Leonardo di Caprio regrettant que, dans la dernière scène, Meryl Streep apparaisse nue. On saisit mieux, à cet exemple, ce qui se noue dans notre esprit : l’interdit pesant sur la représentation du corps féminin vieux a trait à la pudeur. Il est la contrepartie implicite de l’exhibition réclamée au corps féminin jeune. Dans un cas comme dans l’autre, c’est toujours cette importance extrême portée au corps des femmes, que ce soit pour le montrer ou pour le cacher.

Quel étrange rôle confié aux femmes que d’incarner l’incarnation ! L’incarner en en exaltant la gloire et en celant le déclin.


La photo de titre représente Les vieilles, de Goya, qui figure dans les collections du Palais des Beaux-Arts de Lille.


PS : Catherine m’apprend que Sophie Fontanel vient de consacrer un papier dans le Nouvel Observateur à cette réaction de Leonardo di Caprio, disant que, quant a elle, elle est heureuse de cette monstration d’une femme plus toute jeune… Je comprends, mais…

yad vashem

Propager le mensonge et la haine


C’est une photo où l’on voit le pape François embrasser respectueusement la main d’un vieil homme couvert de médailles. La scène se passe le 26 mai 2014 à Yad Vashem, le mémorial de la Shoah, en Israël.

Derrière le vieil homme, un autre vieil homme puis derrière encore mais faisant un peu plus face à l’objectif  du photographe, un troisième homme, plus grand, apparemment sans kippa et aux cheveux blancs.

La photo d’origine

Les actualités de l’époque ont abondamment couvert la scène et on trouve facilement sur Internet le journal télévisé du jour.

On sait donc sans grande difficulté (mais je dois à Kham Piankhy de m’avoir montré le chemin par son post youtube  Debunking : le pape et David Rockefellerque l’homme aux médailles s’appelle Eliezer (Lolek) Grynfeld,  et que c’est un survivant du ghetto de Lodz puis du camp de Sachsenhausen. Que le second est Moshe Ha-Elion, Grec de Thessalonique déporté à Auschwitz-Birkenau puis Mauthausen, Malchow et Ebensee. Quant au troisième derrière, il est probablement Joseph Gottdenker, un Juif polonais qui dut sa survie à l’aide et à la protection que lui accorda, ainsi qu’à sa mère, une famille catholique polonaise, les Ziolos, désignée Juste parmi les nations.


Un an passe puis la mécanique s’enclenche.

Fin septembre 2015, on commence à retrouver une photo de l’événement sur des sites conspirationnistes, antisémites ou catholiques intégristes (ce sont souvent les mêmes ou, s’ils sont différents, ils se repiquent les mêmes infox ad nauseam).

La photo est la même ; elle n’est pas trafiquée mais simplement recadrée et;  surtout, elle est légendée différemment. Yad Vashem a disparu et les trois hommes ont trouvé une nouvelle identité. Il s’agit désormais de David Rockfeller, John Rothschild et Henry Kissinger.

La photo faussement légendée

Le Site Viens, Seigneur Jésus ! (“Forum Catholique [qui] a pour objectif d’annoncer la Fin des Temps, de diffuser les Messages du Ciel et de dénoncer le Nouvel Ordre Mondial afin de préparer le Retour du Seigneur Jésus et d’accueillir Son Règne de Paix de Mille Ans !“) – On sent l’amour et l’humilité ! – publie le 30 septembre 2015 la photo, sans sa légende mais avec le titre suivant, définitif : “Le Pape François se prosterne devant Mammon et baise la main des Maîtres du Monde !”. Et l’article proprement dit est ainsi rédigé :

Vous savez à qui le Pape embrasse la main ?

Le Pape François baise simplement la main de David Rockefeller, Henry Kissinger et le Baron de Rothschild.

Le dieu MAMMON compterait-il plus que notre Seigneur !!!!!!!

Franchement, je me demande ce qu’en penserait le CHRIST à vouloir embrasser le monde ?

A cette intéressante question, l’administrateur répond d’un stoïque : “L’heure est grave, très grave même“, et une lectrice ajoute, qui depuis longtemps sans doute, savait dans son cœur que le Pape était passé du côté des forces occultes : “C’est la confirmation que personne ne souhaitait voir ! L’image est terrible.”

Quelques heures plus tard, le même site publie le photomontage ci-dessous : en haut à gauche le Christ portant sa croix et qui paraît vouloir en enfoncer le bout dans le cou du Pape ; en haut à droite, Marie, qui pleure probablement la trahison du successeur de Pierre ; au centre Eliezer Grynfeld, pseudo-Rockfeller, revêtu des cornes de Mammon et portant sur sa poitrine, en lieu et place de l’étoile jaune, un diable rouge tenant sa fourche ; enfin, en bas, on distingue les flammes de l’enfer qui ne vont certainement pas tarder à rôtir nos pécheurs : on se croirait dans un tableau de Jérôme Bosch.

La photo injuriée

Le lendemain, il apparaît au gestionnaire de site que la nouvelle est un Fake. L’administrateur prend note, indique ce dont il s’agit et remercie la lanceuse d’alerte (celle qui pourtant croyait avoir deviné…) d’un mignon :

Merci !

pour votre prévoyance !

C’est tout. Aucune excuse, notamment à ceux dont l’image a été injuriée, aucun regret exprimé ; aucune indication ou mise en garde au lecteur ; toutes les images et tous les textes sont laissés tels quels…


Le même  30 septembre, le site Pirate-972, sur Skyrock, (qui a pour slogan “Le nouvel ordre mondial satanique tremble. Le réveil de la force est en marche“) publie la même photo, avec le titre [sic] : “Le pape satanique Francois embrasse la main de c est supérieurs David Rockefeller, John Rothschild et Henry Kissinger”. Et ce titre – qui en impose – est accompagné de l’article suivant :

La Religion a été toujours une béquille pour le capitalisme. Preuve à l’appui pour ceux qui ne sont pas encore convaincus : Le pape Francis embrasse la main de David Rockefeller, John Rothschild et Henry Kissinger sur la droite…Des grands magnats du système d’esclavage moderne devant lesquels le pape se prosterne.

Il n’y a rien à espérer d’un pape jésuite.

L’article de Pirate est intégralement repris, le lendemain 1er octobre par L’Eveil mondial , site de tout et de n’importe quoi (soucoupes volantes, éruptions solaires, microparticules, fins du monde, pyramides, sans oublier une image de Hitler parce que, quand même, ça pose les choses) dont la devise est (attention ! surprise) : “L’éveil mondial a déjà commencé !”


Le 20 décembre 2015, la contagion touche l’Espagne. Le site
EL EJÉRCITO MARIANO (L’armée de la Vierge Marie je crois bien) fait un long article à partir du site Pirate 972, qu’il allonge considérablement en expliquant quelles sont les familles d’Illuminati et en disant tout haut ce que les autres sites paraissaient silencieusement considérer comme allant de soi, à savoir que les Rockfeller sont d’origine juive : l’antisémitisme est tout de même, de façon patente, le fond de commerce de tous ces délires !

Quelques semaines passent et le 14 février 2016, le film de la cérémonie de Yad Vashem se retrouve de l’autre côté de l’Atlantique, sur le site mexicain Distrito Cero (dont le slogan est une phrase d’Emiliano Zapata : ” LA IGNORANCIA Y EL OSCURANTISMO EN TODOS LOS TIEMPOS, NO HAN PRODUCIDO MAS QUE REBAÑOS DE ESCLAVOS PARA LA TIRANÍA“). Ledit film est titré : “(Vídeo explicativo) Papa Francois besa la mano de David Rockefeller, Henry Kissinger y John Rothschild”.


Le samedi 11 mars 2017, le site Facebook “Le meilleur des mondes” (“Si vous continuez à écouter les médias, vous allez finir par vous battre entre pauvres” – Malcolm X.) publie la vidéo de Yad Vashem sous le titre “Le Pape Francois embrassant les mains “de David Rockefeller, Henry Kissinger et John Rothschild”. Pas de texte mais le film est accompagné des tags suivants, qui ne détonnent pas trop par rapport à ce qu’on a vu jusqu’à présent :
#OpenYourMind
#LeSionismeTue
#SoumiSion

Le 10 mars 2017, la même vidéo est mise en ligne sur RuClip fr, qui est apparemment une sorte de YouTube russe, sous le titre : “Pope Francis kissing the hands of Rothschild & Rockefeller| Illuminati exposed | Illuminati in tamil”. Elle a été vue plus 828 000 fois.


Le 14 mars 2017 le site YouTube GRIN2KAF PROD  (qui a tout de même plus de 47 000 abonnés) publie une longue conversation en direct (vue 37 520 fois !) sur la base de la photo de départ, titrée “LE PAPE MONTRE SON APPARTENANCE AU LOBBY SATANİQUE İL EMBRASEE LA MAİNS DE ROCKFELLER ?!?!”.

Le gestionnaire du site est spécialiste des Illuminati. Il explique que les Rockfeller sont les milliardaires à la tête des Illuminati, avec les Morgan, et que le Vatican est aux mains des forces du mal, ce que démontrent d’ailleurs les différents procès pour viols et trafics d’enfants que traîne le Pape. Paradoxalement – mais il faut le souligner, pas d’antisémitisme dans ce discours là ; c’est aux Illuminati qu’on en veut, pas aux Juifs. Le Monsieur explique d’ailleurs qu’il a déjà fait des vidéos sur la question des Illuminati dont une intitulée “Qui sont les élites du diable qui nous contrôlent ?”. Et donc, ici, la preuve est faite, sous nos yeux : “le pape embrasse ses boss”… Les 13 familles. Il en est absolument certain et conseille à ceux qui auraient des doutes d’aller voir un ophtalmo. “Vous ne comprenez pas, mes frères ?”

Il y a, à un moment donné, une Sonia qui intervient. On ne l’entend pas mais notre présentateur répond qu’il ne faut pas, bien sûr, faire ce qu’elle suggère et qu’il ne cautionne pas la violence (il a l’air honnête, d’ailleurs) mais que “si des vrais terroristes existaient dans l’Islam, ils iraient d’abord sauter ces gens là” parce que ce sont eux les vrais ennemis de la planète (et pas seulement de l’Islam).

Le lundi 22 janvier 2018, la même video est reprise par Dailymotion sous le compte de One-Kemet (“Le Monde c’est Vous !“) avec le commentaire :

Pape François a d’autres DIEUX que ce qu’il vend lui-même !
Le Pape Francois embrassant les mains de …

=>David Rockefeller,
=>Henry Kissinger
=>John Rothschild


Le 17 septembre 2018, L’Echo des montagnes, “journal indépendant [qui] veut vous aider à comprendre institutions, les hommes politiques, les banquiers pourries par les francs-maçons“, publie un lien vers la vidéo du Meilleur des mondes, sous le titre “Le pape François et les Satans”. Il y a quelques lignes de présentation :

Le pape, censée être le digne représentant de Dieu et des chrétiens ,qui se prosterne et embrasse la main de Rockefeller et de Rothschild, les personnes les plus riches de ce monde qui laissent crever des millions de gens de faim et de soif,eeeeeeeeuuuuuuhhh???

Le Pape Francois embrassant les mains “de David Rockefeller, Henry Kissinger et John Rothschild”

Cela ne vous choque t-il pas ???,

Y- aurais pas comme un problème là ???

En somme le pape embrasse les mains de Satan mais est-ce normal ???

Rééééveeeeeillééééé vooous!!!


Depuis quelques mois, les choses s’accélèrent. La crise des Gilets jaunes, qui ne se résume évidemment pas à cela – et qui ne saurait évidemment être considérée pour rien à cause de cela – a donné et donne lieu à un terrible débordement d’antisémitisme, de fanatisme et de conspirationnisme. L’infox du pape baisant la main de Rockfeller, qui était toujours présente sur les sites mais qui n’était plus sur le haut de la pile, est ainsi réapparue en force ces derniers jours, parce que reprise et réinjectée dans le circuit par des sites favorables aux Gilets jaunes. C’est ainsi notamment qu’elle est apparue – et n’a pas disparu malgré de nombreuses relances – sur le site Facebook d’un défenseur des gilets jaunes jusqu’ici plutôt connu pour transporter un cœur de pierre.

Plus généralement, voici quelques jours que sont relayés et propagés, sur ce site et probablement sur d’autres du même genre, des informations fausses et de plus en plus violentes qui ne visent qu’à jeter la suspicion et à susciter la haine. Ainsi, cette vidéo de Gabriel Rabhi (c’est le fils et non le père) intitulée L’impossible révolte des peuples d’Occident, qui indique notamment (en 3:49) que l’information est partout contrôlée par les forces occultes et de l’argent, que le seul espace de liberté restant est Internet mais que celui- ci est diabolisé, par un pouvoir lui-même aux ordres, sous le prétexte fallacieux de la lutte contre “un terrorisme fictif ou fabriqué” (il faut quand même oser le dire, en 2018 !) Et tous ces articles complotistes, écrits il y a longtemps mais qui reviennent aujourd’hui sur les réseaux sociaux, et qui ne tendent à rien moins qu’à montrer que le gouvernement a couvert, quand il ne les a pas organisés, les attentats du 13 novembre 2015.

S’ajoutent à cela les reportages délétères à la gloire de Vladimir Poutine et de Bachar-El-Assad, ces hommes forts qui, eux, en ont ; des morceaux épars de revendications issues du PCF ou du RN, des blagues un peu niaises ou franchement grasses, des interviews de François Ruffin et puis au milieu, atterrissant d’on-ne-sait où comme une Mary Poppins, des citations “inspirantes” [!] de Victor Hugo, Einstein ou Guizot : un bric-à-brac incroyable au sein duquel les appels à la haine et à la sédition, les injures et insultes constamment jetées à la tête des “tous pourris qu’il faut tous pendre” parviennent à disparaître comme des poissons derrière des algues !

Encore une fois, les Gilets jaunes ne se résument pas à cela. Mais le fait est qu’il attrapent avec de profonds chaluts tout ce qui traîne au fond, et qu’ils révèlent par la même occasion ce qui peut y avoir en eux de poisseux et de nauséabond. Comme si tout était bon pour alimenter la décomposition sociale.

Quel ravage !

PS : pas de son cette fois-ci ; pas de paroles non plus.

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Marie Dandine


Cette femme portant un drôle de chapeau, c’est Marie Dandine, une de mes arrières grand-mères. Et cette photo est la seule dont on soit sûr qu’elle la représente. Elle figure sur un carte d’identité de pensionnaire réalisée le 13 février 1922 à Toulouse.

Marie Dandine, qui est née vers 1865,  est alors dans la cinquantaine. Elle est vêtue de noir, paraît porter un voile ou crêpe sur son chapeau bizarre et elle affiche, dans sa tête penchée, un regard triste.

Je me rends compte, en observant la photo agrandie, que ce ne sont pas des perles qu’elle porte comme ruban à son feutre mais plutôt des pierre ou des morceaux de bois diamantés, en forme de pyramide.

C’est à ses yeux noirs, à ses sourcils droits et à son regard triste que je crois la reconnaître dans deux autres photos, qui ne portent ni son nom, ni de date.

La première, dont on sait seulement qu’elle a été réalisée à Foix par un photographe du nom de Martin, probablement Charles Martin, montre une jeune fille, une jeune femme peut-être plutôt, qui a probablement une vingtaine d’années. Ce sont les sourcils et les yeux que je crois reconnaître. Elle se tient bien droite, une sorte de barrette dans les cheveux, vêtue de noir et portant sur ses épaules une étole noire qu’agrémentent quelques perles et paillettes et qu’éclaircit un grand nœud de satin porté devant.

Cette jeune femme est sérieuse et je trouve à nouveau son regard, qui ne paraît pas avoir d’objet, plein de tristesse.

On retrouve cette même jeune femme (cette fois-ci, j’en suis sûr car les yeux sont vraiment les mêmes), quelques années plus tard.

Dix ans, peut-être quinze ont passé. On reconnaît les yeux mais la jeune femme a mûri, s’est un peu empâtée, n’est plus tout à fait une jeune fille. Elle doit être dans la trentaine.

Elle est assise et autour d’elle on voit trois enfants : les deux plus âgés sont clairement des garçons ; le plus jeune, de blanc vêtu, est habillé comme une fille et ressemble à une fille mais peut-être est-ce un garçon. Il était courant, à l’époque, d’habiller les très jeunes garçons comme des filles.

Quant à la mère, qui porte un chignon, elle est à nouveau vêtue de  noir : robe noir, écharpe ou ruban noir autour du cou, regard toujours lointain et toujours un peu triste.

Marie Dandine est née vers 1865. En février 1887, elle a épousé, à Foix, Célestin. De ce mariage, sont nés quatre enfants : Marius, Georges, Edouard et une petite fille dont je ne connais même pas le nom. Je sais seulement d’elle qu’elle est morte en bas âge, à trois ou quatre ans.

Le garçon aîné, Marius, né en 1887, mourut en 1909, à 22 ans, alors qu’il faisait son service militaire à Foix. Je pense que la petite fille naquit à la toute fin des années 1880 et que c’est d’elle que cette femme porta déjà jeune le deuil. Mais d’autres deuils succédèrent au premier.  Le deuxième garçon, Georges, dont on sait qu’il avait reçu, en 1905, en septième, le prix d’excellence au lycée de Périgueux (On lui avait alors offert Robinson Crusoé), mourut quelques années plus tard, en 1916, devant Verdun.

Verdun, le troisième garçon, Edouard, le connut aussi. Combien de fois ai-je accompagné mon grand-père à ce pèlerinage annuel du côté de Douaumont ! Il y fut et il survécut. Et de cette fratrie, ce fut le seul à vivre longtemps, les trois autres étant partis tôt.

Dans sa carte d’identité réalisée en 1922 à Toulouse, Marie Dandine est appelée Marie Dandine Veuve Laguerre. C’était ainsi qu’on faisait alors. Mais sa signature reprend ce nom. Elle signe : Veuve Laguerre.


En accompagnement musical, on aura reconnu Tu n’en reviendras pas, ce texte d’Aragon, poignant, chanté ici par Marc Ogeret.

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Une vieille photo


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C’est une veille photo. Elle a été jaunie et rosie par le temps même si elle demeure d’une grande qualité et d’une grande précision dans les détails.  Elle a été tirée par l’atelier Henry Delgay, une maison familiale alors célèbre qui tenait boutique au 42, Allées Lafayette, à Toulouse (les actuelles Allées Jean Jaurès) et, étant donné à la fois la période d’activité de cet atelier photographique, l’habillement des personnages et le décor (notamment la voiture hippomobile, avec ses roues cerclées de fer), on peut penser que l’image a été prise au début du XXème siècle, avant la Première guerre mondiale.

Quand, exactement, l’image a-t-elle été prise ? Où exactement ? Qui sont, et que font ces dix hommes qui figurent sur la photo ? Je n’en sais rien.  Le lieu, cependant, est probablement Toulouse, non seulement à cause de l’adresse du photographe mais parce que les murs de briques couverts de torchis qu’on peut voir sur l’image, ainsi que les caniveaux de galets courant le long des murs sont typiques de l’architecture languedocienne et plus spécifiquement de celle de la Ville rose.


La photographie est collée sur un carton dont les quatre coins portent des traces de clous mais aucune indication n’y figure, que ce soit à son recto ou à son verso. C’est une image anonyme, à ceci près que, se trouvant dans un carton rempli de photos de famille, il y a certainement, parmi les personnages qu’on voit, un ou plusieurs de mes aïeux.


L’attitude des quatre hommes au premier rang : trois hommes jeunes entourant affectueusement un quatrième plus âgé, aux cheveux ras et blancs, me donne donne à penser qu’il s’agit d’un père et de ses trois fils. L’un tient son bras, l’autre entoure ses épaules, le troisième, qui porte une blouse, a sa main posée sur l’épaule du deuxième. Partagent-ils un air de famille ? Je ne saurais le dire. Mais ils paraissent proches l’un de l’autre,  même si le plus âgé paraît un peu mal à l’aise. Il faut dire que l’homme au canotier, à sa gauche, que je crois être un de ses fils, lui enserre le bras. Et il faut dire aussi qu’il tient quelque chose entre ses mains, on ne sait pas trop quoi : c’est blanc et effilé, on pourrait croire un cierge tendu au bout d’un chandelier, à moins que ce ne soit une dague, un stylet que le reflet de la lumière du ciel blanchirait, peut-être l’outil symbolisant sa profession.


Au deuxième étage de la photo, sont les fumeurs de pipes. Elégants avec leur canotier et leur nœud de cravate, un peu bohèmes, ils affichent une allure décontractée, aventurière. Peut-être des cousins revenus des Amériques après y avoir fait fortune et découvert le monde : mains dans les poches pour le premier, qui sourit à l’appareil, pose en tailleur pour le second, assis sur le toit de la voiture, le chapeau de travers et les yeux clairs, poète ou trappeur, à moins que ce ne soit l’un et l’autre.


Tout en haut, quatre hommes. Ils sont un peu hors champ, hors groupe. J’ai l’impression qu’ils ne constituent pas le sujet principal de la photographie et ils sont un peu flous.  D’ailleurs, à l’exception du troisième, ils ne regardent pas vraiment l’objectif mais quelque chose d’autre, légèrement sur sa droite. Ils sont à côté. Ils doivent travailler avec la famille réunie plus bas mais ne sont pas tout à fait dans le cercle des intimes. Des associés, peut-être, ou des employés. Le dernier, sur la droite, cigarette au bec, tient à la main ce que je pense être un fouet ou une cravache d’attelage.


L’image dégage un certain bonheur, une certaine joie de vivre.  Tous ces hommes ont l’air heureux, paisibles, tranquilles. Contents d’être là, ensemble, contents de montrer leur mine, leurs habits, leur bien-être, leurs attitudes

Ils sont tous morts aujourd’hui, et largement. Mais aucune tristesse, aucune nostalgie, aucune mélancolie ne se dégage de cette image, qui reste fraîche et vivante. Vivace et souriante.

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Irène Curie et Frédéric Joliot (à propos d’un portrait réalisé par Henri Cartier-Bresson)

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Avec leurs habits noirs, leur tête penchée, leur mains refermées l’une sur l’autre, leurs yeux las, on croirait voir des paysans surpris dans la tristesse et le malaise d’un jour de deuil.

Mais il s’agit d’Irène Curie et de Frédéric Joliot. Dix ans avant, ils ont, l’un et l’autre, reçu le prix Nobel. Ils sont des savants mondialement célèbres et respectés, des gloires nationales. Et voilà qu’il affichent, devant l’appareil du photographe venu tirer leur portait, un visage et une attitude emplie de gène et d’humilité.

De centaines de photos exposées au fil des murs de l’exposition que le CNAC Georges Pompidou consacre actuellement à Henri Cartier-Bresson, c’est la seule qui m’ait touché. Mais elle illustre, à elle seule, le talent du photographe qui sut, d’un regard, capter tant d’émotion.