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Laureline, Mara et autres héroïnes

On a beaucoup parlé, à l’occasion de la mort de Jean-Claude Mézières, du personnage de Laureline, la compagne de Valérian, qu’il avait créé et qu’on décrit comme une des premières héroïnes authentiquement féministes de la bande dessinée, ce qui est certainement vrai. J’aime bien Laureline. Elle est pétillante, dynamique, réfléchie, intelligente, sage, jolie, curieuse, tendre, moqueuse, fragile et terriblement forte, incarnant à elle seule la diversité, la variété, l’inatteignable polysémie que les hommes, parfois, certains d’entre eux du moins, attendent des femmes qu’ils aiment, si ce n’est de toutes celles qu’ils croisent. C’est dire à la fois leur folie et leur détresse.

Laureline

Mais mon héroïne préférée, quand j’étais adolescent (et peut-être même encore maintenant, du moins les soirs de nostalgie), mon héroïne la plus fantasmatique, la plus sagement fantasmée au long de mes rêveries diurnes, c’était le triplet que constituent ensemble Mara, Quinine et Valérie, les trois amoureuses de Christopher dans Les naufragés du temps, de Jean-Claude Forest et Paul Gillon, ma préférence première allant à Mara, la belle et sensible Mara, si belle, si sensible et si brune.

De Jean-Claude Forest, je connaissais déjà le personnage de Barbarella, rendu célèbre par l’interprétation qu’en avait donnée Jane Fonda dans le film éponyme de Roger Vadim. Mais même avant de connaître le film (que je n’ai d’ailleurs vu que très récemment) j’étais gêné par la sexualité débridée et exubérante de Barbarella, par la joie et la légèreté avec lesquelles elle agissait dans ce domaine, façon de faire qui choquait ma pruderie et me semblait très masculine, non pas dans le sens où Barbarella aurait agi comme un homme, mais dans le sens où elle agissait comme les hommes auraient voulu qu’elle agisse, ce qui me semblait faux et déplacé (Les choses, aujourd’hui, sont moins claires dans mon esprit. Peut-être est-ce moi qui, en raisonnant ainsi, pensait phallocratiquement en n’imaginant pas qu’elle puisse délibérément se comporter ainsi ; ou peut-être avais-je raison. On est ici dans le monde des idées-gants qui, à peine énoncées, peuvent se retourner indéfiniment, ou clignoter, comme un chat de Schrödinger.).

Barbarella

Quoi qu’il en soit, je n’éprouvais pas cette gêne barbarellesque et pudibonde avec la triade des Naufragés du temps. Mes trois héroïnes étaient elles aussi sublimes, leur corps était largement révélé, elles faisaient très souvent l’amour ; mais justement : c’était l’amour, imprégné de sentiment, même chez Quinine, la prostituée du trio, sauf à sa première rencontre avec Christopher – et encore y en avait-il déjà, comme elle le lui laissait entendre au matin de cette première nuit.

Ce qui me plaisait dans ces trois jeunes femmes, outre leur évidente beauté, était ce qu’elles partageaient et que cette beauté révélait : leur courage, leur abnégation, leur dévouement pour Christopher dont elles étaient toutes trois éprises.

Mais j’aimais aussi leurs différences et le fait que, chacune à sa manière, elles incarnent une qualité, une vertu, un tempérament qui, sans pouvoir être qualifié de féminin, participait de cette conception fantasmagorique, magique, que j’avais (déjà) des femmes.

Quinine, la prostituée au grand coeur, incarnait jusque dans sa main griffue cette sauvagerie féminine si étrangement teintée d’érotisme qui joue dans l’attirance interlope et vaniteuse que les hommes peuvent éprouver à l’égard de ce qui paraît dangereux et difficile à dompter.

Quinine

Valérie, la femme du XXeme siècle échouée comme Christopher sur les rives du XXXeme, était la douceur, la dignité, l’apparente passivité de qui est sûre d’elle-même. Elle était celle qui n’avait pas à combattre pour conquérir ou garder Christopher car elle était, du fait de leur histoire commune et de leur exil partagé, la femme qu’il recherchait toujours, la seule naturelle, la seule légitime dans le rôle de compagne ou d’épouse attitrée. Détonnant par sa blondeur au milieu de ses deux rivales, elle semblait un peu fade mais derrière cette apparente fadeur couvaient la jalousie et l’orgueil.

Valérie

Entre les deux, Mara, la si belle Mara, était comme un point d’équilibre : l’intelligence, la bonté, la passion canalisée par la raison, le sacrifice. Et que Christopher, plus faire-valoir de ces trois grâces que véritable héros de la série, puisse, tout en aimant Mara et en l’admirant, la dédaigner et ne pas passer sa vie à ses genoux, cela me stupéfiait et m’était une énigme redoutable.

Mara

Car Christopher était, entre ces trois femmes, entre ses trois femmes, unies et déchirées par l’amour du même homme, comme le seigneur du harem, allant de l’une à l’autre au gré de ses humeurs et de leurs pleurs, les réconfortant de ses bras et de la chaleur de son corps.

Et pourtant, s’il était beau comme un Charlton Heston, Christopher ne me semblait pas mériter cette chance. Prétentieux, autoritaire, il se comportait partout comme en terrain conquis et parlait de tout avec assurance mais il se savait rien, et agissait sans discernement. Sûr de lui, il était la caricature du mâle, de l’adulte animé par un esprit infantile. Et j’étais jaloux de ce bellâtre, qui non seulement tenait le monde dans son beau sourire et sa mâchoire carrée mais était incapable de choisir sa belle parmi les trois.

Christopher

Les années passant, je comprends mieux son abstention, son hésitation continuelle, sa réticence à s’engager vraiment, sa mélancolie, aussi. Car aussi émouvantes soient-elles, ni Valérie, ni Quinine, ni Mara n’épuise, à elle seule, le champ immense de la féminité, cet espace prodigieux que la jeune Laureline arrive assez bien à occuper.

Et puis, aussi gratifiante qu’elle m’ait alors paru, je pense aujourd’hui que la relation asymétrique que Christopher entretient avec ses trois femmes, pendues à son cou et à ses basques comme s’il était tout pour elles, doit être lassante. Non seulement parce qu’elle est très stéréotypée et très machiste (terme qui, au passage, me paraît plus exact que celui de “patriarcale”) mais parce qu’elle est réductrice et, j’ose le dire, castratrice dans la mesure où elle enferme chacun, l’homme y compris, dans un rôle préétabli qui fige les choses et tarit le souffle de la vie et de l’amour. Il y a trop de déséquilibre, d’adoration d’un côté et de certitude de l’autre, pour qu’on ne s’ennuie pas ferme dans cet étrange quadrige.

Et donc, avec l’âge, à Valérie, Quinine et Mara, Mara surtout, de loin ma préférée, je préfère Laureline : Laureline dans son entièreté, sa vitalité, sa liberté. Qu’il m’en a fallu, du temps, pour comprendre cela à propos de personnages de bandes dessinées. Combien m’en faudra-t-il pour le comprendre dans la vraie vie ?


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