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L’épaisseur du monde : la pensée écologique, de Timothy Morton


Dans son livre La pensée écologique, Timothy Morton décrit l’interconnexion des êtres, la densité et la constance de leurs interactions, l’imbrication fractale existant entre les créatures. C’est la prise de conscience de cette épaisseur irréductible du monde qu’il appelle la pensée écologique.

Cette imbrication est de chaque instant : chaque être, à tout moment, a besoin d’autres êtres pour exister et abrite, en son sein, des millions d’autres êtres – bactéries, parasites, microbes – qui lui sont nécessaires et qui grâce à lui existent ; elle est également inter-temporelle : les plantes et les animaux dont nous vivons se sont nourris d’une terre née elle-même de la lente décomposition de roches et d’animaux morts, nos ancêtres, dont les plus lointains représentants ont, de leurs restes, eux-mêmes forgé la roche sur laquelle nous marchons. Tout, dans ce monde, de l’amibe à l’or jailli des explosions d’étoiles, est indéfiniment recyclé dans la grande roue des choses.

On ne peut, dans ce brassage, distinguer de hiérarchie qui permettrait de désigner un acteur central : je peux bien prétendre être celui qui éternue mais on pourra également considérer que les virus que je projette ce faisant m’ont manipulé pour permettre leur propagation ; eux, comme moi, tiennent en effet à la pérennisation de leur être et à la perpétuation de leur espèce ; et eux comme moi sommes fondamentalement animés par un instinct de survie inscrit au cœur de nos gènes.

Symbioses et phénotypes, alimentation, déjections et décomposition tissent une toile entre les espèces, les corps, les générations, les règnes : tout est lié, tout participe, tout appartient au même vaisseau traçant sa course dans l’univers : nous sommes tous dans la meme galère ! Mais que tout soit lié ne signifie pas que tout soit rose ou amical : le lion et l’antilope interagissent par milles liens ; ils sont à bien des égards solidaires et embarqués dans la même arche interstellaire, mais le lion mange l’antilope. Ça n’est ni mal ni bien ni méchant ni gentil ; c’est simplement ainsi, parce que les dents du lion sont faites pour déchirer la chair, comme celles de l’homme sont faites pour autre chose que ruminer simplement de l’herbe. Là aussi est l’épaisseur du monde, dans la reconnaissance d’un tragique de la création qui fait que nous nous nourissons du corps vivant de l’autre : “Le Seigneur m’a dit de manger”, comme le chante tristement Marie Noël.

Le Seigneur m’a dit de manger, c’est la face sombre de la prise de conscience écologique. La face claire, c’est celle qui ressemble au jardin d’Eden tel qu’il était si mignonnement dessiné par Jean Effel : un paradis au sein duquel tous les créatures, aimantes et solidaires les unes des autres, jouissent ensemble du bonheur d’être, sous les yeux attendris du père éternel

La face sombre, c’est le monde d’après la Chute, d’après ce temps où, comme le remarquait Simone Weil, Eve a cédé à sa faim, ne s’est pas contentée de regarder mais a croqué la pomme : les créatures sont toujours aussi mignonnes et adorables mais elles se poursuivent, se chassent et se dévorent les unes les autres, parce qu’il faut bien vivre et que la course du monde repose sur les interactions – les déplaisantes comme les plaisantes – entre les espèces. Le vrai monde, celui qu’il faut sauver, est un monde complet et épais ; il n’est pas le monde de pacotille, mièvre et lisse, que raconte l’écologie des dessins animés.

Monde épais, monde visqueux, monde magnifique et terrible peuplé non seulement de gentils koalas et de jolies baleines mais aussi de cafards, de poux et de coucous, oiseaux tueurs des oeufs des autres. Et dans ce monde, qui est à prendre entièrement ou à laisser, nous sommes aussi, nous les humains, créatures autochtones et non pas importées, capables du sublime et du plus détestable, maillon aussi essentiel que les autres dans la longue chaîne des êtres. Nous sommes, nous aussi, le monde, et il faut faire avec.

L’épaisseur du monde, c’est la conscience d’une interaction difficile : tout est imbriqué dans ce jeu de billard à mille bandes où volent des effets-papillons et où les choix ne sont simples que pour ceux qui ne voient que la surface des choses. Tout est imbriqué, tout rétroagit, et ce n’est ni la joliesse, ni la mignonneté qui doivent guider les choix : le paradis perdu est perdu pour toujours ; nous ne le reconstruirons pas de sitôt ; c’est le monde d’après la Chute que nous devons sauver.

C’est ici que l’amour entre en scène. L’amour n’aime ni ne recherche la perfection ; l’amour aime des êtres pour ce qui vaut en eux d’être aimé mais les aime entièrement sans en rien retrancher ; l’amour aime les êtres dans leur épaisseur parce que c’est dans cette épaisseur qu’ils sont vrais, qu’ils existent, qu’ils sont corps et irréductiblement autres. Et l’amour est justement cette acceptation, non pas indifférente et réservée mais tendre et aimante, de cette altérité radicale. Aimer non pas un autre nous-mêmes comme le sont nos enfants mais un autre tout court, un vrai autre, en tant qu’il est autre.

L’amour est une écologie et l’écologie c’est cela : aimer le monde dans son épaisseur, en l’embrassant dans son entièreté.


PS : l’image en tête d’article représente une partie de l‘ensemble de Mandelbrot. Elle est tirée de l’article de Wikipedia consacré à cet ensemble.

PS 2 : Il y a un lien, qu’il faut approfondir, entre cette conscience de l’épaisseur et ce que fait surgir la bokeh.

PS 3 : On pourra litre et écouter des choses intéressantes sur ce livre dans :

PS 4 : Le texte que je lis figure en pages 64-65 du livre. C’est le début de la partie intitulée : Moins, c’est plus : penser le maillage, qui figure dans le chapitre Penser grand.

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Le jeu des perles de verre : introduction à notre entrée dans le Moyen-âge


La plongée dans le Moyen-âge fut sans doute non pas seulement le fruit du repli des esprits et de la rétractation des groupes humains sur eux-mêmes mais la réaction de défense de la société à l’effondrement des échanges et à l’écroulement des universaux. On se rendit compte progressivement – comme on peut parfois avoir l’impression de le vivre aujourd’hui – que l’Empire riche et dominant allait à sa perte, et que le seul moyen de survivre et de ne pas mourir avec lui était de s’en détacher, et de bâtir, à l’écart des grands courants d’échange, des grandes routes et des grandes villes impériales, des micro-sociétés pauvres mais autarciques, des villages éloignés du progrès mais qui, pour cette raison, gagneraient en résilience. Et ce mouvement de repli et de rétractation, de défiance en la capacité de l’Empire à maintenir le monde ouvert et prospère, fut justement ce qui, accroissant encore les forces centrifuges, accéléra l’effondrement.

C’est aussi cette histoire que raconte Hermann Hesse dans Le jeu des perles de verre.

À l’issue d’un siècle, dit des Variétés, marqué par la trahison des clercs et la déliquescence de l’esprit, des communautés se forment qui trouvent, dans la pureté et la rigueur de la musique, puis des autres sciences et disciplines, un chemin vers le renouveau. Un nouvel art naît, le jeu des perles de verre, art total et difficile qui combine musique, méditation, philosophie, émotions visuelles et sentimentales, art qui, à force d’efforts et de temps, de sélection et de précaution, devient un art majeur laissé aux mains d’une élite qui, si elle recrute partout, s’isole néanmoins dans Castalie, tour d’ivoire du monde.
Le héros du livre, devenu lui même maître du jeu des perles de verre, réalise un jour la profondeur de  cette coupure, la chute qu’elle annonce, et décide de quitter le centre : Castalie, pour la périphérie : le siècle, dont il pressent qu’il sera bientôt centre et qu’il faut l’irriguer :

Dans l’optique des Castaliens, la vie du siècle était un élément arriéré et de valeur secondaire, une existence de désordre et d’instincts primitifs, faite de passions et de dispersion, sans beauté, sans rien qui méritât le désir. Mais le siècle et sa vie étaient en vérité infiniment plus grands et plus riches qu’un Castalien ne pouvait se les représenter, le monde était plein de devenir, d’histoire, d’essais et d’éternels recommencements ; il était peut-être chaotique mais il était la patrie et le sol nourricier de tous les destins, de tous les ennoblissements, de tous les arts, de toute humanité, il avait engendré les langages, les peuples, les Etats, les cultures ; il nous avait engendrés nous aussi et notre Castalie, il allait voir mourir tout cela et leur survivre.

 

Le Jeu des perles de verre, qu’Hermann Hesse écrivit tandis que le pays le plus cultivé d’Europe, dont il etait originaire,  sombrait dans la barbarie, est une réflexion sur la révolution du monde, la grande roue de l’histoire :

Le monde, tel que ces mythologies le représentent, commence dans ses origines par être divin, bienheureux, rayonnant, beau comme le printemps : c’est un âge d’or. Ensuite il succombe à la maladie et dégénère de plus en plus, il devient fruste et misérable, et, à la fin des quatre âges cosmiques, durant lesquels il sombre de plus en plus profondément, il est mûr pour être foulé aux pieds et détruit par Siva, le rieur qui danse. Mais l’univers ne finit pas là, il recommence avec le sourire de Vichnou qui, en rêve, crée de ses mains espiègles un monde neuf, jeune, beau, rayonnant.

 

Quand le monde impérial semble sur le point de mourir, que la prospérité et la paix paraissent reculer, on peut songer à prendre les devants. Comment ne pas y penser quand on voit émerger, au rebours de l’économie-monde fondée sur l’exploitation, les grands réseaux interconnectés et les échanges planétaires, ces micro-économies, ces économies locales, circuits courts, autoproductions d’aliments et d’énergie, tous ces mouvements de repli, d’autogestion, de contraction, qui semblent naître de la certitude que le soufflé impérial, qui se nourrit du pillage du monde, ne pourra pas indéfiniment monter et qu’au jour de l’effondrement, mieux vaudra avoir pris ses précautions.

Le Moyen-âge fut cela aussi : non pas seulement l’hébétude d’un monde qui avait perdu, dans la chute de l’Empire, ses forces de liaison et de progrès, ses cadres, ses voies, ses légions et ses lois ; mais la préparation et la maturation, dans le temps long de la déliquescence, des structures et des lieux : fermes, enceintes, palissades, monastères, qui permettraient d’affronter la chute anticipée et de faire refleurir quelque chose ; Isaac Asimov raconte cela dans Fondation.

Il y a, dans l’épuisement des ressources et la salissure du monde d’aujourd’hui, quelque chose d’effrayant : comme une folie dont on n’arriverait pas à arrêter la course parce que tout est devenu trop complexe, trop lourd, trop interdépendant, trop ingérable. Et faute de pouvoir arrêter cette course folle, de pouvoir maîtriser le mouvement et accompagner le monde vers un nouvel équilibre, la tentation pourrait venir à certains – je ne sais comment les qualifier – de suivre d’autres chemins pour préparer le Moyen-âge.

 


Le passage lu, qui reprend des propos du maître de Musique, est tiré du chapitre intitulé La vocation  :

Tu sais que tout le monde n’approuve pas le Jeu des Perles. On dit que c’est un succédané des arts et que les joueurs sont des rhéteurs, qu’on ne peut plus les considérer comme de véritables intellectuels, et que ce ne sont justement que des artistes fantasques et dilettantes. Tu verras jusqu’à quel point c’est vrai. Tu te fais peut-être toi-même, sur le Jeu des Perles de Verre, des idées qui lui prêtent plus qu’il ne tiendra, en ce qui te concerne ; peut-être aussi est-ce l’inverse. Il est certain que ce Jeu a ses dangers. C’est justement pour cela que nous l’aimons. Sur les chemins sans risques on n’envoie que les faibles. Mais tu ne devras jamais oublié ce que je t’ai dit si souvent : nous sommes faits pour reconnaître avec précision les antinomies, tout d’abord en leur qualité d’antinomies, mais ensuite en tant que pôles d’une unité. Il en est également ainsi du Jeu des Perles de Verre. Les natures d’artistes en sont éprises, parce qu’on peut y faire montre d’imagination ; les esprits rigoureusement scientifiques et spécialisés le méprisent – et avec eux beaucoup de musiciens – sous prétexte qu’il lui manque ce degré de rigueur dans la discipline où peuvent atteindre les sciences particulières. Soit, tu apprendras à connaître ces antinomies et tu découvriras avec le temps que ce ne sont pas là des antinomies d’objets, mais celles des sujets, que par exemple un artiste qui fait oeuvre d’imagination évite les mathématiques pures et la logique non parce qu’il a décelé quelque chose en elles, ni parce qu’il y trouve à redire, mais parce que d’instinct il est porté ailleurs. Tu pourras, à ce genre d’inclinations et de répugnances instinctives et violentes, reconnaître avec sûreté les âmes mesquines. Dans la réalité, c’est-à-dire chez les âmes grandes et les esprits supérieurs, ces passions n’existent pas. Chacun de nous n’est rien de plus qu’humain, rien de plus qu’un essai, une étape. Mais cette étape doit le conduire vers le lieu où se trouve la perfection, il doit tendre vers le centre et non vers la périphérie. Note cela : on peut être un logicien ou un grammairien rigoureux, et être en même temps plein de fantaisie et de musique. On peut être instrumentiste ou Joueur de Perles de Verre et en même temps entièrement dévoué à la loi et à l’ordre. L’être humain auquel nous songeons et que nous voulons, que nous nous proposons de devenir, échangerait chaque jour sa science ou son art contre d’importe quels autres, il ferait resplendir dans le Jeu des Perles de Verre la logique la plus cristalline et dans la grammaire l’imagination la plus féconde. C’est ainsi que nous devrions être, on devrait pouvoir à tout instant nous affecter à un autre poste, sans que nous nous insurgions là contre et nous laissions troubler pour autant.


PS : L’image ne représente pas des perles de verre mais des galets étincelant sous l’eau bouillonnante de la mer, cet été, à Porquerolles.

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Les racines du ciel



En 1956, Romain Gary reçoit le Prix Goncourt pour Les racines du ciel, qui raconte le combat d’un homme, Morel, contre la chasse aux éléphants.

L’éléphant, c’est le symbole de la nature, de l’environnement, de la beauté animale :

“Nom de nom, Schölscher, comment pouvons-nous parler de progrès alors que nous détruisons encore autour de nous les plus belles et les plus nobles manifestations de la vie ? Nos artistes, nos architectes, nos savants, nos penseurs suent sang et eau pour rendre la vie plus belle, et en même temps nous nous enfonçons dans nos dernières forêts, la main sur la détente d’une arme automatique.

Mais ce qui est jeu dans le combat de Morel, et qui lui donne sa dimension immense, c’est ce que porte la protection de l’éléphant. L’éléphant, en effet, est cet être libre et sauvage, authentique et inutile, dont l’existence, le respect, marque que l’homme n’a pas totalement asservi le monde et qu’il ne le considère pas comme sa chose. Comme le souligne le même personnage, Laurençot :

“Il faut absolument que les hommes parviennent à préserver autre chose que ce qui leur sert à faire des semelles, ou des machines à coudre, qu’ils laissent de la marge, une réserve, où il leur serait possible de se réfugier de temps en temps. C’est alors seulement que l’on pourra commencer à parler d’une civilisation. Une civilisation uniquement utilitaire ira toujours jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’aux camps de travail forcé. Il faut laisser de la marge.”

Il faut laisser de la marge ; il faut se retenir, ne pas tout envahir, résister à l’expansionnisme de l’orgueil et de l’hubris qui voudrait ne plus laisser de place à l’autre, à cet autre radical qu’est l’éléphant, avec son énormité, sa maladresse, son gigantisme, son anachronisme.

D’un côté, l’homme et la modernité, qui use et abuse de la nature comme si elle était sienne ; de l’autre, l’animalité et la sauvagerie. C’est là que se nouent les choses et précisément là qu’elles se renversent. Le Père Fargue, missionnaire et médecin, explique ainsi, au début du livre, qu’il a mal reçu Morel, un jour que celui-ci lui présentait sa pétition en faveur de l’interdiction de la chasse aux éléphants, car il avait d’autres chats à fouetter, plus prioritaires :

“Vous pouvez vous les fourrer quelque part, vos éléphants, avait gueulé le Révérend Père, avec une grandeur de vision incontestable. Il y a sur ce continent je-ne-sais combien de sommeilleux, de lépreux, sans parler du pian – tout ça baise plus que ça ne bouffe, si bien que les gosses crèvent comme ils naissent, c’est-à-dire comme des mouches – et le trachome, vous en avez entendu parler ? Et le spirochète, et la filiarose ? Et vous venez m’emmerder avec des éléphants ?”

Toutefois, quand il raconte la scène au Père Tassin, double littéraire de Teilhard de Chardin, le Père fargue sent bien que ce conflit de priorités ne suffit pas à rendre compte de la situation et qu’autre chose s’y meut, s’y joue. Ce qu’il exprime un peu plus tard :

“C’est que, de la façon dont ce cocu là vous présentait les choses, il avait un peu trop l’air de cracher sur une espèce pour laquelle Notre Seigneur était mort. On n’avait pas l’impression de signer pour les éléphants mais contre les hommes. Je ne sais pas comment ça se fait mais on avait même l’impression de trahir, de devenir un renégat. Saperlipopette, je n’allais quand même pas me laisser faire. On a sa dignité, quoi…”.

Mais le Père Fargue sait au fond de lui qu’il n’en est rien, et que le combat de Morel, qui pourrait superficiellement paraître tourné contre l’homme, est en fait un combat pour l’homme, c’est-à-dire pour son humanité. C’est Saint-Denis, administrateur colonial, qui avec retenue et humour, exprime cela :

“C’était intolérable. J’écoutais, bouche bée, absolument pétrifié. C’était un gars qui avait confiance en nous, d’une manière totale et inébranlable, et c’était quelque chose d’aussi élémentaire, d’aussi irraisonné que la mer, ou le vent – quelque chose, ma foi, qui finissait par ressembler comme deux gouttes d’eau à la force même de la vérité. Je dus vraiment faire un effort pour me défendre – pour ne pas succomber sous cette étonnante naïveté. Il croyait vraiment que les gens avaient encore assez de générosité, par les temps que nous vivons, pour s’occuper non seulement d’eux-mêmes, mais encore des éléphants. Qu’il y avait dans leur cœur encore assez de place. C’était à pleurer. Je restais là, muet, à le regarder, à l’admirer, devrais-je plutôt dire, avec son air sombre, obstiné, et sa serviette, bourrée de toutes les pétitions, de tous les manifestes que vous pouvez imaginer. Désopilant, si vous voulez, mais aussi désarmant, parce qu’on le sentait tout pénétré de ces belles choses que l’homme s’est raconté sur lui-même dans ses moments d’inspiration.”.

Et c’est l’ennemi le plus acharné de Morel, le chasseur Orsini, qui, étalant sa vindicte devant des journalistes, trouve, paradoxalement, les mots les plus justes pour rendre hommage à son adversaire : “N’oubliez pas, Messieurs, c’est ce qu’on appelle chez vous un idéaliste !“. Et un peu plus tard : “Et je vais vous dire, Messieurs, je vais vous dire : c’est un humanitaire !“.

Il y en a une qui, au premier instant, au premier regard, a compris Morel. Et comme c’est par la femme et par la femme seulement que, pour Romain Gary comme pour moi, l’homme atteint aux étoiles, c’est évidemment une femme dont il s’agit. C’est Minna, Allemande dont la jeunesse fut brisée par la guerre, dont la présence et la charité illumine le Tchadien, ce café de N’Djaména – Fort Lamy, alors – où elle a été engagée comme barmaid et confidente de tous ces hommes esseulés.

Minna – on en entendra le récit dans le passage que je lis – est la seule personne qui ait signé la pétition. Elle rejoindra d’ailleurs bientôt Morel, qu’elle aime, et dont elle dit ce mot, qui dit tout :

“Il croit à la nature, y compris la nature humaine, que vous tous ne faites que calomnier, il croit que l’on peut encore agir, sauver quelque chose, que tout n’est pas irrémédiablement voué à la destruction.”


Dans la préface qu’il écrit en 1980, Romain Gary remarque que son roman a été qualifié de premier roman écologique. C’est vrai. Et il est magnifique en cela qu’il donne à l’écologie sa vraie grandeur, son sens.

L’écologie est un humanisme.


PS1 : on pourra lire, à propos des Racines du ciel, un intéressant article de Judith Sribnai : “Il ne peut rien lui arriver”, Les Racines du ciel, fictions écologiques

PS2 : Ce qui est admirable aussi, dans ce livre, comme dans tous les livres de Romain Gary (dont les œuvres seront bientôt publiées dans La Pleïade), ce sont les immenses qualités humaines des personnages : tous ces hommes et ces femmes issus de la Résistance, courageux, honnêtes, bons: des modèles d’humanité.

PS3 : La photo du vieil éléphant un peu fatigué qui illustre ce papier a été prise en Tanzanie, dans le cratère du Ngorongoro, qui est une merveille.

Plus que les éléphants et le Ngorongoro, cependant , ce sont les zèbres du Sérengeti qui m’avaient donné la sensation de liberté dont parle Morel : d’immenses troupeaux de zèbres se déplaçant librement sur d’immenses espaces, sans que rien ne vienne faire obstacle à ces grands mouvements.

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Antigone, l’orgueil et la liberté


Depuis toujours, Antigone m’horripile avec son orgueil et son mépris du bonheur. Mais je l’aime. Je l’aime et me dis parfois que son insupportable orgueil n’est que l’autre nom de la liberté.

La liberté, c’est le pouvoir de dire “Non” comme le fait l’héroïne dans le passage lu de l’Antigone, de Henry Bauchau, y compris lorsque cette parole déclenche la mort. C’est le pouvoir du maître, dans la parabole de Hegel, qui met sa vie en jeu dans le combat face à l’adversaire. C’est la liberté de ne pas comprendre ou de ne pas “comprendre un peu”, comme va répétant la figure de la pièce d’Anouilh.

Insupportable Antigone, avec son orgueil démesuré, sa fascination morbide de la pureté, son manque absolu d’humour, sa prétention constante à n’être que l’objet d’un devoir qui s’imposerait à elle :

“Regardez, princes de Thèbes,

Moi, la dernière d’une race de rois,

Ce que je subis de la part de quels hommes

Pour avoir fait ce que je me devais de faire.”

dit ainsi l’Antigone de Sophocle.

Mais peut-être – c’est ce que je me disais ce matin, songeant à quelqu’une – peut-être cet insupportable orgueil, qui peut paraître bouffissure, n’est-il que le prix de la liberté. Peut-être faut-il, pour pouvoir vraiment mettre sa vie en jeu face à l’adversaire, peut-être faut-il être prêt à la perdre. Et peut-être faut-il, pour être vraiment prêt à perdre sa vie, avoir déjà fait le deuil de ses attachements, avoir déjà coupé les liens qui nous relient aux autres.

Et voici que la vibration du monde à nouveau se ressent : de même que l’acceptation de la mort est peut-être le prix à payer pour la vie, peut-être l’orgueil, qui est refus d’avoir besoin des autres, est-il le prix à payer pour la liberté. Et songeant à la chanson du même nom de Georges Moustaki, je me dis que peut-être la solitude est le le prix à payer pour l’amour.

Dans la version d’Henry Bauchau, c’est pour sauver Ismène qu’Antigone jette le “Non” qui la condamne à mort. Son cri, qu’on pourrait considérer comme égoïste et chargé d’indifférence aux autres, est un geste d’amour.

Ainsi les choses, dans le vrai monde, se retournent-elles parfois brusquement, donnant à penser que la seule vérité est l’incapacité dans laquelle chacun d’entre nous est de la saisir dans son entièreté. Et la seule chose qui demeure alors et qui puisse nous guider est l’élan

Elle est détestable, Antigone. Et admirable aussi. Je l’aime.



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Les miracles véritables, qu’ils font peu de bruit !


“Les miracles véritables, qu’ils font peu de bruit ! Les événements essentiels, qu’ils sont simples !” – écrit Antoine de Saint-Exupéry au début du chapitre III de sa Lettre à un otage. Il y parle d’un déjeuner passé sur les bords de Saône avec son ami Léon Werth, déjeuner qui fut comme un moment de grâce sur les raisons de laquelle il s’interroge : était-ce la douceur de l’amitié, la chaleur du soleil, le plaisir du plaisir partagé, la gentillesse des mariniers et de la serveuse ? Un peu de tout cela sans doute : le sentiment d’un accord, d’une harmonie, d’une plénitude de l’instant se résumant dans un sourire partagé :

L’essentiel, le plus souvent, n’a point de poids. L’essentiel ici, en apparence, n’a été qu’un sourire. Un sourire est souvent l’essentiel. On est payé par un sourire. On est récompensé par un sourire. On est animé par un sourire. Et la qualité d’un sourire peut faire que l’on meure.

Antoine de Saint-Exupéry raconte ensuite un autre sourire, celui au travers duquel se renoua, quelques années auparavant, pendant la Guerre d’Espagne le dialogue entre un milicien anarchiste et lui. “Miracle”, écrit-il d’abord, puis plus tard : “Lever du jour” :

Ce miracle ne dénoua pas le drame, il l’effaça, tout simplement, comme la lumière, l’ombre. Aucun drame n’avait plus eu lieu. Ce miracle ne modifia rien qui fût visible. La mauvaise lampe à pétrole, une table aux papiers épars, les hommes adossés au mur, la couleur des objets, l’odeur, tout persista. Mais toute chose fut transformée dans sa substance même. Ce sourire me délivrait. C’était un signe aussi définitif, aussi évident dans ses conséquences prochaines, aussi irréversible que l’apparition du soleil. Il ouvrait une ère neuve. Rien n’avait changé, tout était changé.

Rien n’avait changé. Tout était changé.” C’est le signe des choses les plus essentielles, comme l’intention, qui bouleversent sans rien modifier, qui donnent comme miraculeusement sens à ce qui en était dépourvu. Un sourire permet de renouer le lien ; qu’il apparaisse sur les lèvres de celle que j’aime et les ombres sont balayées.

Le sourire est le signe de la vie qui revient : on est revenu du repli mécanique, de la rétractation du soi sur soi, de la fermeture aux autres et au monde pour réépouser le flux, réhabiter sa chair, renouer avec l’amour. Le sourire, qui est perche tenue et acceptée de celui auquel il s’adresse, est la première ouverture de la porte des étoiles. De la vraie porte des étoiles : celle qui s’ouvre dans la matérialité d’un corps pour conduire jusqu’au ciel.

Qui n’a jamais connu ce miracle silencieux ? Cette transfiguration ? Ce pur bonheur du bonheur partagé ? Cette grâce merveilleuse de la complicité et de l’amour ? Cette joie de donner et de simultanément recevoir ? Malheureux ceux qui l’ont oubliée ! Malheureux ceux qui, par peur ou orgueil la refusent !

Le plaisir véritable est plaisir de convive. Le sauvetage n’était que l’occasion de ce plaisir. L’eau n’a point le pouvoir d’enchanter, si elle n’est d’abord cadeau de la bonne volonté des hommes.


Et maintenant le texte lu, qui est les chapitres III et IV de la Lettre à un otage :

Comment la vie construit-elle donc ces lignes de force dont nous vivons ? D’où vient le poids qui me tire vers la maison de cet ami ? Quels sont donc les instants capitaux qui ont fait de cette présence l’un des pôles dont j’ai besoin ? De quels événements secrets sont donc pétries les tendresses particulières et, à travers elles, l’amour du pays ?
Les miracles véritables, qu’ils font peu de bruit ! Les événements essentiels, qu’ils sont simples ! Sur l’instant que je veux raconter, il est si peu à dire qu’il me faut le revivre en rêve, et parler à cet ami.
C’était par une journée d’avant-guerre, sur les bords de la Saône, du côté de Tournus. Nous avions choisi, pour déjeuner, un restaurant dont le balcon de planches surplombait la rivière. Accoudés à une table toute simple, gravée au couteau par les clients, nous avions commandé deux Pernod. Ton médecin t’interdisait l’alcool, mais tu trichais dans les grandes occasions. C’en était une. Nous ne savions pourquoi, mais c’en était une. Ce qui nous réjouissait était plus impalpable que la qualité de la lumière. Tu avais donc décidé ce Pernod des grandes occasions. Et, comme deux mariniers, à quelques pas de nous, déchargeaient un chaland, nous avons invité les mariniers. Nous les avons hélés du haut du balcon. Et ils sont venus. Ils sont venus tout simplement. Nous avions trouvé si naturel d’inviter des copains, à cause peut-être de cette invisible fête en nous. Il était tellement évident qu’ils répondraient au signe. Nous avons donc trinqué !
Le soleil était bon. Son miel tiède baignait les peupliers de l’autre berge, et la plaine jusqu’à l’horizon. Nous étions de plus en plus gais, toujours sans connaître pourquoi. Le soleil rassurait de bien éclairer, le fleuve de couler, le repas d’être repas, les mariniers d’avoir répondu à l’appel, la servante de nous servir avec une sorte de gentillesse heureuse, comme si elle eût présidé une fête éternelle. Nous étions pleinement en paix, bien insérés à l’abri du désordre dans une civilisation définitive. Nous goûtions une sorte d’état parfait où, tous les souhaits étant exaucés, nous n’avions plus rien à nous confier. Nous nous sentions purs, droits, lumineux et indulgents. Nous n’eussions pas su dire quelle vérité nous apparaissait dans son évidence. Mais le sentiment qui nous dominait était bien celui de la certitude. D’une certitude presque orgueilleuse.
Ainsi l’univers, à travers nous, prouvait sa bonne volonté. La condensation des nébuleuses, le durcissement des planètes, la formation des premières amibes, le travail gigantesque de la vie qui achemina l’amibe jusqu’à l’homme, tout avait convergé heureusement pour aboutir, à travers nous, à cette qualité du plaisir ! Ce n’était pas si mal, comme réussite.
Ainsi savourions-nous cette entente muette et ces rites presque religieux. Bercés par le va-et-vient de la servante sacerdotale, les mariniers et nous trinquions comme les fidèles d’une même Église, bien que nous n’eussions su dire laquelle. L’un des deux mariniers était hollandais. L’autre, allemand. Celui-ci avait autrefois fui le Nazisme, poursuivi qu’il était là-bas comme communiste, ou comme trotskyste, ou comme catholique, ou comme juif. (Je ne me souviens plus de l’étiquette au nom de laquelle l’homme était proscrit.) Mais à cet instant-là le marinier était bien autre chose qu’une étiquette. C’est le contenu qui comptait. La pâte humaine. Il était un ami, tout simplement. Et nous étions d’accord, entre amis. Tu étais d’accord. J’étais d’accord. Les mariniers et la servante étaient d’accord. D’accord sur quoi ? Sur le Pernod ? Sur la signification de la vie ? Sur la douceur de la journée ? Nous n’eussions pas su, non plus, le dire. Mais cet accord était si plein, si solidement établi en profondeur, il portait sur une bible si évidente dans sa substance, bien qu’informulable par les mots, que nous eussions volontiers accepté de fortifier ce pavillon, d’y soutenir un siège, et d’y mourir derrière des mitrailleuses pour sauver cette substance-là.
Quelle substance ?… C’est bien ici qu’il est difficile de s’exprimer ! Je risque de ne capturer que des reflets, non l’essentiel. Les mots insuffisants laisseront fuir ma vérité. Je serai obscur si je prétends que nous aurions aisément combattu pour sauver une certaine qualité du sourire des mariniers, et de ton sourire et de mon sourire, et du sourire de la servante, un certain miracle de ce soleil qui s’était donné tant de mal, depuis tant de millions d’années, pour aboutir, à travers nous, à la qualité d’un sourire qui était assez bien réussi.
L’essentiel, le plus souvent, n’a point de poids. L’essentiel ici, en apparence, n’a été qu’un sourire. Un sourire est souvent l’essentiel. On est payé par un sourire. On est récompensé par un sourire. On est animé par un sourire. Et la qualité d’un sourire peut faire que l’on meure. Cependant, puisque cette qualité nous délivrait si bien de l’angoisse des temps présents, nous accordait la certitude, l’espoir, la paix, j’ai aujourd’hui besoin, pour tenter de m’exprimer mieux, de raconter aussi l’histoire d’un autre sourire.

C’était au cours d’un reportage sur la guerre civile en Espagne. J’avais eu l’imprudence d’assister en fraude, vers trois heures du matin, à un embarquement de matériel secret dans une gare de marchandises. L’agitation des équipes et une certaine obscurité semblaient favoriser mon indiscrétion. Mais je parus suspect à des miliciens anarchistes.
Ce fut très simple. Je ne soupçonnais rien encore de leur approche élastique et silencieuse, quand déjà ils se refermaient sur moi, doucement, comme les doigts d’une main. Le canon de leur carabine pesa légèrement contre mon ventre et le silence me parut solennel. Je levai enfin les bras.
J’observai qu’ils fixaient, non mon visage, mais ma cravate (la mode d’un faubourg anarchiste déconseillait cet objet d’art). Ma chair se contracta. J’attendais la décharge, c’était l’époque des jugements expéditifs. Mais il n’y eut aucune décharge. Après quelques secondes d’un vide absolu, au cours desquelles les équipes au travail me semblèrent danser dans un autre univers une sorte de ballet de rêve, mes anarchistes, d’un léger mouvement de tête, me firent signe de les précéder, et nous nous mîmes en marche, sans hâte, à travers les voies de triage. La capture s’était faite dans un silence parfait, et avec une extraordinaire économie de mouvements. Ainsi joue la faune sous-marine.
Je m’enfonçai bientôt vers un sous-sol transformé en poste de garde. Mal éclairés par une mauvaise lampe à pétrole, d’autres miliciens somnolaient, leur carabine entre les jambes. Ils échangèrent quelques mots, d’une voix neutre, avec les hommes de ma patrouille. L’un d’eux me fouilla.
Je parle l’espagnol, mais ignore le catalan. Je compris cependant que l’on exigeait mes papiers. Je les avais oubliés à l’hôtel. Je répondis : « Hôtel… Journaliste… », sans connaître si mon langage transportait quelque chose. Les miliciens se passèrent de main en main mon appareil photographique comme une pièce à conviction. Quelques-uns de ceux qui bâillaient, affaissés sur leurs chaises bancales, se relevèrent avec une sorte d’ennui et s’adossèrent au mur.
Car l’impression dominante était celle de l’ennui. De l’ennui et du sommeil. Le pouvoir d’attention de ces hommes était usé, me semblait-il, jusqu’à la corde. J’eusse presque souhaité, comme un contact humain, une marque d’hostilité. Mais ils ne m’honoraient d’aucun signe de colère, ni même de réprobation. Je tentai à plusieurs reprises de protester en espagnol. Mes protestations tombèrent dans le vide. Ils me regardèrent sans réagir, comme ils eussent regardé un poisson chinois dans un aquarium.
Ils attendaient. Qu’attendaient-ils ? Le retour de l’un d’entre eux ? L’aube ? Je me disais : « Ils attendent, peut-être, d’avoir faim… »
Je me disais encore : « Ils vont faire une bêtise ! C’est absolument ridicule !… » Le sentiment que j’éprouvais – bien plus qu’un sentiment d’angoisse – était le dégoût de l’absurde. Je me disais : « S’ils se dégèlent, s’ils veulent agir, ils tireront ! »
Étais-je, oui ou non, véritablement en danger ? Ignoraient-ils toujours que j’étais, non un saboteur, non un espion, mais un journaliste ? Que mes papiers d’identité se trouvaient à l’hôtel ? Avaient-ils pris une décision ? Laquelle ?
Je ne connaissais rien sur eux, sinon qu’ils fusillaient sans grands débats de conscience. Les avant-gardes révolutionnaires, de quelque parti qu’elles soient, font la chasse, non aux hommes (elles ne pèsent pas l’homme dans sa substance), mais aux symptômes. La vérité adverse leur apparaît comme une maladie épidémique. Pour un symptôme douteux, on expédie le contagieux au lazaret d’isolement. Le cimetière. C’est pourquoi me semblait sinistre cet interrogatoire qui tombait sur moi par monosyllabes vagues, de temps à autre, et dont je ne comprenais rien. Une roulette aveugle jouait ma peau. C’est pourquoi aussi j’éprouvais l’étrange besoin, afin de peser d’une présence réelle, de leur crier, sur moi, quelque chose qui m’imposât dans ma destinée véritable. Mon âge par exemple ! Ça, c’est impressionnant, l’âge d’un homme ! Ça résume toute sa vie. Elle s’est faite lentement, la maturité qui est sienne. Elle s’est faite contre tant d’obstacles vaincus, contre tant de maladies graves guéries, contre tant de peines calmées, contre tant de désespoirs surmontés, contre tant de risques dont la plupart ont échappé à la conscience. Elle s’est faite à travers tant de désirs, tant d’espérances, tant de regrets, tant d’oublis, tant d’amour. Ça représente une belle cargaison d’expériences et de souvenirs, l’âge d’un homme ! Malgré les pièges, les cahots, les ornières, on a tant bien que mal continué d’avancer, cahin-caha, comme un bon tombereau. Et maintenant, grâce à une convergence obstinée de chances heureuses, on en est là. On a trente-sept ans. Et le bon tombereau, s’il plaît à Dieu, emportera plus loin encore sa cargaison de souvenirs. Je me disais donc : « Voilà où j’en suis. J’ai trente-sept ans… » J’eusse aimé alourdir mes juges de cette confidence… mais ils ne m’interrogeaient plus.
C’est alors qu’eut lieu le miracle. Oh ! un miracle très discret. Je manquais de cigarettes. Comme l’un de mes geôliers fumait, je le priai, d’un geste, de m’en céder une, et ébauchai un vague sourire. L’homme s’étira d’abord, passa lentement la main sur son front, leva les yeux dans la direction, non plus de ma cravate, mais de mon visage et, à ma grande stupéfaction, ébaucha, lui aussi, un sourire. Ce fut comme le lever du jour.
Ce miracle ne dénoua pas le drame, il l’effaça, tout simplement, comme la lumière, l’ombre. Aucun drame n’avait plus eu lieu. Ce miracle ne modifia rien qui fût visible. La mauvaise lampe à pétrole, une table aux papiers épars, les hommes adossés au mur, la couleur des objets, l’odeur, tout persista. Mais toute chose fut transformée dans sa substance même. Ce sourire me délivrait. C’était un signe aussi définitif, aussi évident dans ses conséquences prochaines, aussi irréversible que l’apparition du soleil. Il ouvrait une ère neuve. Rien n’avait changé, tout était changé. La table aux papiers épars devenait vivante. La lampe à pétrole devenait vivante. Les murs étaient vivants. L’ennui suinté par les objets morts de cette cave s’allégeait par enchantement. C’était comme si un sang invisible eût recommencé de circuler, renouant toutes choses dans un même corps, et leur restituant une signification.
Les hommes non plus n’avaient pas bougé, mais, alors qu’ils m’apparaissaient une seconde plus tôt comme plus éloignés de moi qu’une espèce antédiluvienne, voici qu’ils naissaient à une vie proche. J’éprouvais une extraordinaire sensation de présence. C’est bien ça : de présence ! Et je sentais ma parenté.
Le garçon qui m’avait souri, et qui, une seconde plus tôt, n’était qu’une fonction, un outil, une sorte d’insecte monstrueux, voici qu’il se révélait un peu gauche, presque timide, d’une timidité merveilleuse. Non qu’il fût moins brutal qu’un autre, ce terroriste ! mais l’avènement de l’homme en lui éclairait si bien sa part vulnérable ! On prend de grands airs, nous les hommes, mais on connaît, dans le secret du cœur, l’hésitation, le doute, le chagrin…
Rien encore n’avait été dit. Cependant tout était résolu. Je posai la main, en remerciement, sur l’épaule du milicien, quand il me tendit ma cigarette. Et comme, cette glace une fois rompue, les autres miliciens, eux aussi, redevenaient hommes, j’entrai dans leur sourire à tous comme dans un pays neuf et libre.
J’entrai dans leur sourire comme, autrefois, dans le sourire de nos sauveteurs du Sahara. Les camarades nous ayant retrouvés après des journées de recherches, ayant atterri le moins loin possible, marchaient vers nous à grandes enjambées, en balançant bien visiblement, à bout de bras, les outres d’eau. Du sourire des sauveteurs, si j’étais naufragé, du sourire des naufragés, si j’étais sauveteur, je me souviens aussi comme d’une patrie où je me sentais tellement heureux. Le plaisir véritable est plaisir de convive. Le sauvetage n’était que l’occasion de ce plaisir. L’eau n’a point le pouvoir d’enchanter, si elle n’est d’abord cadeau de la bonne volonté des hommes.
Les soins accordés au malade, l’accueil offert au proscrit, le pardon même ne valent que grâce au sourire qui éclaire la fête. Nous nous rejoignons dans le sourire au-dessus des langages, des castes, des partis. Nous sommes les fidèles d’une même Église, tel et ses coutumes, moi et les miennes.

novlangue

Novlangue


“Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ?” , demande Syme à Winston, au début du 1984, de George Orwell. “À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. Déjà, dans la onzième édition, nous ne sommes pas loin de ce résultat. Mais le processus continuera encore longtemps après que vous et moi nous serons morts. Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n’y a plus, dès maintenant, c’est certain, d’excuse ou de raison au crime par la pensée. C’est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait.”

Réduire le langage jusqu’à ce qu’il devienne incapable de porter non pas la contradiction – car la contradiction est bien présente, exacerbée même, dans ce monde sans nuances – mais l’altérité véritable, la seule vraie, qui consiste justement à ne pas entrer dans les catégories prédéfinies, à être à côté et non pas en face.

Le novlangue transforme l’arc en ciel des sens en dégradés d’un même mot-couleur. Au bon s’oppose l’inbon, que viennent compléter le plusbon, le double plusbon et probablement le plusinbon. Des gradations continuent d’exister mais elles s’alignent dans la même longueur d’onde, la même gamme sémantique, sans jamais s’en éloigner. Les petits pas à côté du sens qui permettent que, peu à peu, par l’analogie, on passe d’un concept à l’autre, d’une idée à l’autre, qu’une vision s’enrichisse et s’élargisse, ces petits pas se raréfient jusqu’à disparaître. Plus de conciliation possible dans ce monde là, plus de rapprochement, plus de compréhension : on ne cherche plus à saisir l’autre dans sa singularité, son altérité radicales ; on cherche seulement à le ranger dans les catégories et les cases que l’on connaît déjà – et qui ne sont pas celles où il se trouve. Finie l’ouverture ; ne demeure que l’affrontement des sens contraires.

Le novlangue, parce que réfutant la nuance, est un langage de la violence qui, dans la diversité infinie du monde, ne voit plus que blanc ou noir, traître ou camarade, ami ou ennemi. Il met les idées en ordre de bataille  comme l’Etat qui le promeut a mis les êtres en uniforme, les sentiments en uniforme, la vie en uniforme. Tout ce qui sort du noir et blanc, du binaire, du tout ou rien, est exclu et considéré – à très juste titre d’ailleurs – comme susceptible de saper les bases de la société : l’art, l’amour, la littérature, les souvenirs, la sexualité, l’histoire, la promenade, la rêverie, l’ennui – tout ce qui est fondamentalement regard sur le côté, et refus de l’unidimensionnalité, tout cela est réfuté, rejeté, honni.

Mettre les idées en uniforme. C’est Emmanuel Berl (qui n’avait certes pas que des qualités !) qui avait eu cette formule, dans Marianne, au moment de la décomposition du Front populaire, pour évoquer cette chute de l’esprit dans le précipice d’une conception binaire d’un monde où n’existaient plus que le communisme et le fascisme.

C’est de cette violence bien réelle que finissent toujours par accoucher la simplification des mots, le simplisme des slogans, la violence des insultes et des mots orduriers.

Le novlangue est le naufrage de l’esprit.


En accompagnement musical, le premier mouvement d’A la mémoire d’un ange, d’Alban Berg.


Et maintenant, le texte lu :

– Comment va le dictionnaire ? demanda Winston en élevant la voix pour dominer le bruit.

– Lentement, répondit Syme. J’en suis aux adjectifs. C’est fascinant.

Le visage de Syme s’était immédiatement éclairé au seul mot de dictionnaire. Il poussa de côté le récipient qui avait contenu le ragoût, prit d’une main délicate son quignon de pain, de l’autre son fromage et se pencha au-dessus de la table pour se faire entendre sans crier.

– La onzième édition est l’édition définitive, dit-il. Nous donnons au novlangue sa forme finale, celle qu’il aura quand personne ne parlera plus une autre langue. Quand nous aurons terminé, les gens comme vous devront le réapprendre entièrement. Vous croyez, n’est-ce pas, que notre travail principal est d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. La onzième édition ne renfermera pas un seul mot qui puisse vieillir avant l’année 2050.

Il mordit dans son pain avec appétit, avala deux bouchées, puis continua à parler avec une sorte de pédantisme passionné. Son mince visage brun s’était animé, ses yeux avaient perdu leur expression moqueuse et étaient devenus rêveurs.

– C’est une belle chose, la destruction des mots. Naturellement, c’est dans les verbes et les adjectifs qu’il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d’exister y a-t-il pour un mot qui n’est que le contraire d’un autre ? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. Prenez « bon », par exemple. Si vous avez un mot comme « bon » quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme « mauvais » ? « Inbon » fera tout aussi bien, mieux même, parce qu’il est l’opposé exact de bon, ce que n’est pas l’autre mot. Et si l’on désire un mot plus fort que « bon », quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme « excellent », « splendide » et tout le reste ? « Plusbon » englobe le sens de tous ces mots, et, si l’on veut un mot encore plus fort, il y a « double-plusbon ». Naturellement, nous employons déjà ces formes, mais dans la version définitive du novlangue, il n’y aura plus rien d’autre. En résumé, la notion complète du bon et du mauvais sera couverte par six mots seulement, en réalité un seul mot. Voyez-vous, Winston, l’originalité de cela ? Naturellement, ajouta-t-il après coup, l’idée vient de Big Brother.

Au nom de Big Brother, une sorte d’ardeur froide flotta sur le visage de Winston. Syme, néanmoins, perçut immédiatement un certain manque d’enthousiasme.

– Vous n’appréciez pas réellement le novlangue, Winston, dit-il presque tristement. Même quand vous écrivez, vous pensez en ancilangue. J’ai lu quelques-uns des articles que vous écrivez parfois dans le Times. Ils sont assez bons, mais ce sont des traductions. Au fond, vous auriez préféré rester fidèle à l’ancien langage, à son imprécision et ses nuances inutiles. Vous ne saisissez pas la beauté qu’il y a dans la destruction des mots. Savez-vous que le novlangue est la seule langue dont le vocabulaire diminue chaque année ?

Winston l’ignorait, naturellement. Il sourit avec sympathie, du moins il l’espérait, car il n’osait se risquer à parler.

Syme prit une autre bouchée de pain noir, la mâcha rapidement et continua :

– Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. Déjà, dans la onzième édition, nous ne sommes pas loin de ce résultat. Mais le processus continuera encore longtemps après que vous et moi nous serons morts. Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n’y a plus, dès maintenant, c’est certain, d’excuse ou de raison au crime par la pensée. C’est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. Le novlangue est l’angsoc et l’angsoc est le novlangue, ajouta-t-il avec une sorte de satisfaction mystique. Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050, au plus tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ?

– Sauf…, commença Winston avec un accent dubitatif, mais il s’interrompit.

Il avait sur le bout de la langue les mots : « Sauf les prolétaires », mais il se maîtrisa. Il n’était pas absolument certain que cette remarque fût tout à fait orthodoxe. Syme, cependant, avait deviné ce qu’il allait dire.

– Les prolétaires ne sont pas des êtres humains, dit-il négligemment. Vers 2050, plus tôt probablement, toute connaissance de l’ancienne langue aura disparu. Toute la littérature du passé aura été détruite. Chaucer, Shakespeare, Milton, Byron n’existeront plus qu’en versions novlangue. Ils ne seront pas changés simplement en quelque chose de différent, ils seront changés en quelque chose qui sera le contraire de ce qu’ils étaient jusque-là. Même la littérature du Parti changera. Même les slogans changeront. Comment pourrait-il y avoir une devise comme « La liberté c’est l’esclavage » alors que le concept même de la liberté aura été aboli ? Le climat total de la pensée sera autre. En fait, il n’y aura pas de pensée telle que nous la comprenons maintenant. Orthodoxie signifie non-pensant, qui n’a pas besoin de pensée, l’orthodoxie, c’est l’inconscience.

« Un de ces jours, pensa soudain Winston avec une conviction certaine, Syme sera vaporisé. Il est trop intelligent. Il voit trop clairement et parle trop franchement. Le Parti n’aime pas ces individus-là. Un jour, il disparaîtra. C’est écrit sur son visage. »

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Porte des étoiles


Dans sa troisième Méditation sur la beauté, dont je lis un passage, François Cheng écrit :

“une beauté authentiquement incarnée n’est jamais beauté d’une simple figure isolée. Elle est transfiguration par la grâce de la rencontre d’une lumière intérieure et d’une autre lumière donnée là depuis toujours, mais tant de fois obscurcie. Transfiguration est à entendre ici comme ce qui se transforme de l’intérieur, et également comme ce qui transparaît dans l’espace de vie entre le fini et l’infini, entre le visible et l’invisible.”

François Cheng essaie d’expliquer ce phénomène, cet étrange pouvoir de la beauté qui tout à la fois donne accès à l’être qui en est le porteur et au monde. Et dans cette quête, il retient d’Augustin l’idée que “la beauté résulte de la rencontre de l’intériorité d’un être et de la splendeur du cosmos.“. Non pas seulement que la beauté d’un être serait un reflet de la beauté du monde mais parce que la beauté et le regard ouvriraient sur l’au-delà du monde, sur ce qui, en le monde, lui échappe.

Ainsi pour la Joconde. François Cheng reprend une analyse de France Quéré qui voit dans le paysage qui entoure Mona Lisa un écho de son paysage intérieur, et dans l’énigme de son sourire un reflet de l’étonnement, du vertige qui surgit de notre confrontation au monde. Les yeux de Mona Lisa spiritualisent le monde ou plutôt sa beauté est cette spiritualisation du monde elle-même.

“Son sourire et son regard sont alors le signe d’une intuitive prise de conscience, celle d’un don qui vient de très loin. “

Une porte des étoiles. C’est ainsi que depuis toujours je me plonge dans les yeux pleins d’étoiles de celle que j’aime, qui m’ouvre à la profondeur et à la beauté du monde.



Le texte complet de ma lecture maintenant, qui a notamment pour sujet la Joconde :

“A la lumière de l’âme, il nous est bon de revenir un moment à Mona Lisa, à son regard et à son sourire. Il y a véritablement un mystère du regard. D’où vient la beauté d’un regard ? Tient-elle du seul aspect physique des yeux : paupières, cils, teinte de l’iris, etc. ? La beauté physique des yeux peut certainement y contribuer, dans la mesure où cette beauté est susceptible d’éveiller chez l’être qui en a été gratifié le sens de la beauté. Or, nous l’avons dit,  la vraie beauté est justement conscience de la beauté et élan vers la beauté. Mais à cause de cela même, le regard est plus que les yeux. Toutes les langues n’émettent-elles pas l’idée que les yeux sont “la fenêtre de l’âme” ? La beauté du regard vient d’une lumière qui sourd de la profondeur de l’Être ? Elle peut aussi venir d’une lumière venant de l’extérieur et qui l’éclaire, notamment lorsque le regard capte dans l’instant quelque chose de beau, ou qu’il rencontre un autre regard d’amour et de beauté.

Chacun a déjà vécu ce moment émouvant  où, lors d’un spectacle ou d’un concert de haute qualité, tous les participants ont le visage transfiguré, tant il est vrai que la beauté attire la beauté, augmente la beauté, élève la beauté. Cela est conforme à ce que nous lisions encore chez saint Augustin : la beauté résulte à ses yeux de la rencontre de l’intériorité d’un être et de la splendeur du cosmos, laquelle, pour lui, est le signe de la gloire de Dieu. Cette rencontre supprime, en quelque sorte, la séparation de l’intérieur et de l’extérieur.

Si la beauté du monde forme un paysage, l’âme d’un être est elle aussi paysage, ce que Verlaine exprime par le vers : “Votre âme est un paysage choisi…” et que l’esthétique chinoise désigne par le terme “sentiment-paysage”. Le paysage de l’âme est fit de nostalgies et de rêves, de frayeurs et d’aspirations, de scènes vécues et de scènes pressenties.

Tournons alors notre regard, pour la troisième fois, vers la Joconde. N’y aurait-il pas une clé pour ouvrir l’énigme de son regard ? Ne serait-ce point ce paysage brumeux tout à la fois lointain et proche qui se profile derrière elle ? Ici écoutons France Quéré qui, dans Le Sel et le Vent, écrit :

“Dans des formes de rocs et de lacs éclate l’étrange sonde d’un monde intérieur […] A hauteur des épaules [de Mona Lisa], commence un ocre paysage au relief accidenté que parcourent des efflorescences de rochers. A gauche, le sentier débouche sur les eaux grises d’un la, striées par les ombres de rochers en surplomb. Ce sont des chevauchements de pierres, de crinières, de farouches encolures, des museaux difformes qui dressent au dessus de l’onde le sursaut de leur colère pétrifiée. Une violence préhistorique barre le regard… A droite, du côté où se lèvent les lèvres de la jeune femme, le sentier remonte le cours limoneux de la rivière, se faufile de gradin en gradin, parmi les éboulis de pierres, parvient enfin au rebord d’un second lac, élevé au-dessus du premier… C’est un autre monde, immatériel, immensément recueilli vers lequel le sourire et le mouvement des yeux subtilement nous fait signe. le lac d’altitude s’irise à peine de quelques lueurs. Mais les malédictions de l’ombre et de l’obstruction sont vaincues. D’autres rochers s’élèvent, ils n’enténèbrent ni ne ferment plus rien. Leur ombre dessine un cerne, suggère une transparence, laisse intact le miroir des eaux… Entre les deux rivages purifiés s’ouvre une brèche où l’eau et la lumière confondent leur or, et ensemble s’éloignent vers l’infini. Est-ce un dieu qui accueille l’homme voyageur ? Est-ce la joie d’une intelligence parvenue au faîte de sa méditation ? […] Est-ce l’enfance retrouvée, embellie par les lointains du souvenir ? [un rêve humain commence là, à hauteur des yeux et du front pur. Ses aubes sont plus belles encore que les collines de Florence aux premiers rayons du jour.”

Compte tenu de ce paysage originel qui la porte, un paysage qui contient déjà la promesse de la beauté, la Joconde nous apparaît non plus comme le simple portrait d’une femme socialement située, mais comme la miraculeuse manifestation de cette beauté virtuelle que promet l’univers dès son origine. Son sourire et son regard sont alors le signe d’une intuitive prise de conscience, celle d’un don qui vient de très loin. Ils nous signifient surtout qu’une beauté authentiquement incarnée n’est jamais beauté d’une simple figure isolée. Elle est transfiguration par la grâce de la rencontre d’une lumière intérieure et d’une autre lumière donnée là depuis toujours, mais tant de fois obscurcie. Transfiguration est à entendre ici comme ce qui se transforme de l’intérieur, et également comme ce qui transparaît dans l’espace de vie entre le fini et l’infini, entre le visible et l’invisible.”


En introduction et conclusion musicales, Pavane pour une infante défunte, de Maurice Ravel.

Une fissure

L’Imprécateur (René-Victor Pilhes)


L’Imprécateur est un roman de René-Victor Pilhes paru en 1974 et qui a, cette année-là, reçu le Prix Femina.

Raconté par le directeur des relations humaine de la filiale française du groupe, le roman relate la chute de Rosserys & Mitchell, une multinationale géante dont le siège française est en butte à la fois à des fissures et aux révélations ironiques d’un personnage mystérieux : l’Imprécateur, événements qui vont se combiner jusqu’à créer un incroyable désordre qui va aboutir à la chute de la compagnie.

Le monde décrit par le roman est celui que nous connaissons : un monde où les entreprises géantes ont fini par dicter les valeurs et par  substituer leur cynisme à la vérité :

“La construction d’usines et d’immeubles sur toute la surface du globe apportait du travail et de la nourriture aux peuples maigrement pourvus, accélérait leur marche vers le progrès et le bien-être. C’est pourquoi ces gens qui, en fabriquant, en emballant et en vendant, édifiaient le bonheur de l’humanité en vinrent à se demander à quoi pouvaient servir les assemblées politiques et les gouvernements.”

Un monde dans lequel le commerce des choses est devenu le moteur de l’histoire, pour le plus grand profit d’une caste dont l’altruisme prétendu ressemble à celui du Grand Inquisiteur :

“« Nous qui fabriquons, emballons et vendons, nous créons les richesses et nous en remettons une part importante aux institutions politiques, librement ou non élues, qui les redistribuent. Ces richesses, nous ne voulons pas les répartir nous-mêmes, car nous serions juge et partie. Ainsi, le monde, après tant de soubresauts et de déchirements millénaires, a enfin trouvé sa voie : fabriquer, emballer, vendre, distribuer le produit de la vente. En somme, de même qu’en des temps préhistoriques on avait séparé les Églises et l’État, on séparerait aujourd’hui la justice et l’économie. D’un côté, on ferait beaucoup de “social”, de l’autre, beaucoup d’argent. En quelque sorte, le pouvoir temporel appartiendrait aux entreprises et aux banques, et le pouvoir intemporel aux gouvernements. Les temples, les églises, les synagogues le céderaient aux grands ministères. »Fabriquons et emballons en paix ! criaient-ils, vendons en liberté, et nous aurons en échange la paix et la liberté !”


Presque trente ans avant Cosmopolis de Don DeLillo, cet extraordinaire roman raconte lui aussi l’écroulement d’une firme, de la firme, et avec elle celui d’une société, d’un monde tout entier construit sur la production de biens inutiles, animé par la recherche du profit et gangréné par l’égoïsme, la prétention et l‘hubris.

Les gens qui à l’époque se pressaient sur le pavois, tant étaient subtiles leurs réflexions, étendues leurs connaissances, éprouvées leurs techniques, portaient haut leur superbe et leur rengorgement.

C’est prodigieux, jubilatoire et d’une extraordinaire actualité.


Le passage lu est au début du roman. Il en donne l’ambiance.

“Bien que la firme géante, multinationale et américaine, Rosserys & Mitchell ait connu une notoriété phénoménale et qu’elle ait même, à un moment, sérieusement aspiré au gouvernement des nations, il n’est pas inutile aujourd’hui de la définir brièvement, car elle a perdu sa place dans la mémoire des citoyens et elle n’a creusé aucun sillon dans l’Histoire.

Cette firme fabriquait, emballait et vendait des engins destinés à défricher, labourer, semer, récolter, etc. Son état-major siégeait à Des Moines, dans l’Iowa, splendide État d’Amérique du Nord.

La compagnie avait d’abord vendu ses engins à l’intérieur des États-Unis ; ensuite, elle les avait exportés et, pour finir, elle avait bâti des usines dans les pays étrangers.

Lorsque survinrent les événements relatés ici, Rosserys & Mitchell avait entrepris de construire des usines non point dans les pays assez riches pour acheter eux-mêmes les engins fabriqués et emballés sur leur sol, mais au contraire dans les pays pauvres et démunis de denrées pour la raison que les salaires payés aux ouvriers de ces pays étaient moins élevés qu’ailleurs.

Les gens qui à l’époque se pressaient sur le pavois, tant étaient subtiles leurs réflexions, étendues leurs connaissances, éprouvées leurs techniques, portaient haut leur superbe et leur rengorgement. Et aussi la philosophie que voici :

a) fabriquons et emballons chez nous des engins et vendons-les chez nous ;

b) maintenant, vendons nos engins à ceux de l’extérieur qui ont de l’argent pour les acheter ;

c) fabriquons et emballons sur place, toujours chez ceux qui ont de l’argent pour acheter ;

d) pourquoi ne pas fabriquer et emballer nos engins dans les pays pauvres, de façon à les obtenir moins cher ?

e) à la réflexion, pourquoi ne pas fabriquer les vis de nos engins là où les vis coûtent le moins cher, les boulons là où ils coûtent le moins cher, assembler le tout là où ça coûte le moins cher d’assembler, l’emballer là où ça coûte le moins cher d’emballer ?

f) et, finalement, pourquoi se limiter à la fabrication d’engins ? Avec tout l’argent qu’on gagne, pourquoi ne pas acheter tout ce qui est à vendre ? Pourquoi ne pas transformer notre industrie en gigantesque société de placement ?

La sécheresse de ce processus masquait un altruisme remarquable. La construction d’usines et d’immeubles sur toute la surface du globe apportait du travail et de la nourriture aux peuples maigrement pourvus, accélérait leur marche vers le progrès et le bien-être. C’est pourquoi ces gens qui, en fabriquant, en emballant et en vendant, édifiaient le bonheur de l’humanité en vinrent à se demander à quoi pouvaient servir les assemblées politiques et les gouvernements. Voici ce que ces néo-patriciens, qui décidément avaient pénétré les secrets de l’âme humaine, répondirent : « Nous qui fabriquons, emballons et vendons, nous créons les richesses et nous en remettons une part importante aux institutions politiques, librement ou non élues, qui les redistribuent. Ces richesses, nous ne voulons pas les répartir nous-mêmes, car nous serions juge et partie. Ainsi, le monde, après tant de soubresauts et de déchirements millénaires, a enfin trouvé sa voie : fabriquer, emballer, vendre, distribuer le produit de la vente. En somme, de même qu’en des temps préhistoriques on avait séparé les Églises et l’État, on séparerait aujourd’hui la justice et l’économie. D’un côté, on ferait beaucoup de “social”, de l’autre, beaucoup d’argent. En quelque sorte, le pouvoir temporel appartiendrait aux entreprises et aux banques, et le pouvoir intemporel aux gouvernements. Les temples, les églises, les synagogues le céderaient aux grands ministères. »

Fabriquons et emballons en paix ! criaient-ils, vendons en liberté, et nous aurons en échange la paix et la liberté !

Une pareille grandeur d’âme ne laissait pas indifférents les peuples et les États. Entre tous, les États d’Amérique du Nord apparurent comme le peuple élu. Le monde changea de Judée. Jérusalem fut peu à peu remplacée par Washington. Quant à la politique, elle s’adapta à la religion nouvelle et forma ses grands prêtres. Que serait un dirigeant qui n’aurait ni lu ni compris les Tables de la nouvelle Loi ? Alors surgirent dans les Conseils des hommes d’un type nouveau, compétents, capables de gérer aussi bien une administration qu’une entreprise ou une grande compagnie. Le mot GESTION rompit un carcan multiséculaire, jeta bas ses oripeaux et apparut en cape d’or aux citoyennes et aux citoyens ébahis. Jadis, on cherchait à savoir d’un homme s’il était chrétien ou hérétique, à droite ou à gauche, communiste ou anglican. A l’époque dont je parle, on se demandait : celui-là est-il ou non un bon gestionnaire ?

Rosserys & Mitchell était l’un des joyaux de cette civilisation. Grâce à ses engins, des travaux surhumains avaient été effectués dans le monde entier, du blé poussait là où Moïse sous ses pas soulevait de la poussière. Des millions d’écoliers apprenaient que, s’ils travaillaient bien en classe, ils auraient plus tard une chance d’être engagés par une firme semblable à Rosserys & Mitchell-International. Aux jeunes générations, on disait : « Le jour où le monde ne sera plus qu’une seule et immense entreprise, alors, personne n’aura jamais plus faim, personne n’aura jamais plus soif, personne ne sera jamais plus malade. »

Ainsi étaient façonnés les esprits dans le monde industrialisé lorsque survint un incident dans la firme française de cette compagnie géante, américaine et multinationale.

Or c’était le temps où les pays riches, hérissés d’industries, touffus de magasins, avaient découvert une foi nouvelle, un projet digne des efforts supportés par l’homme depuis des millénaires : faire du monde une seule et immense entreprise.”


En accompagnement musical, “Processing Unit”, tiré de IBM 1401, A User’s Manual, de Johann Johannson.


On pourra se reporter à la page consacrée à L’Imprécateur sur le blog de René-Victor Pilhes.



 

En accompagnement musical, “Processing Unit”, tiré de IBM 1401, A User’s Manual, de Johann Johannson.

 


 

On pourra se reporter à la page consacrée à L’Imprécateur sur le blog de René-Victor Pilhes.

 


tripes

Les mille et une nuits : le nettoyeur de tripes


La 386ème nuit touche presque à sa fin lorsque Shéhérazade, la sublime conteuse, commence l’histoire du nettoyeur de tripes, qui durera trois nuits supplémentaires. C’est cette histoire, une de ces courtes anecdotes qu’elle dit être tirées d’un recueil appelé Le parterre fleuri de l’esprit et le jardin de la galanterie(*), que je lis. 

C’est une histoire légère, gracieuse, coquine et pleine d’aimable moquerie pour les balourds d’hommes que nous sommes, vantards et prétentieux, naïfs et grossiers, qui croyons conquérir et finissons toujours par nous faire rouler par les femmes, ces créatures pleines de charme, de finesse et d’intelligence.


L’histoire se passe à La Mecque, centre sacré de l’Islam et son début au lieu le plus sacré qui soit, la Kaaba, dont les pèlerins venus du monde font le tour sept fois. C’est là que :

un homme se détacha du groupe, s’approcha du mur de la Kaaba, et prenant des deux mains le voile sacré qui recouvrait tout l’édifice, se mit dans l’attitude de la prière et, avec un accent qui lui partait du fond du coeur, s’écria : “Fasse Allah que de nouveau cette femme s’irrite contre son mari, pour que je puisse coucher avec elle !”

J’aime que cette histoire commence par un sacrilège commis le long de la Kaaba. Non que j’aime les sacrilèges pour eux-mêmes mais parce que la capacité d’une civilisation ou d’une religion à rire d’elle même et à accepter qu’on se moque d’elle – dès lors que cette moquerie – cette espièglerie comme vient de me le souffler un article de Célestine – n’emporte ni haine, ni vulgarité ni atteinte à la dignité – me paraît vraiment un signe de grandeur – et le refus de cette moquerie la marque la plus évidente du repli et de la décadence.

A l’époque où Les mille et une nuits sont écrits, d’abord en Perse puis dans l’ensemble de l’aire musulmane, l’Islam rayonne. Bagdad, Ispahan, Mossoul, Damas, sont les cœurs battants du monde, les grands carrefours de rencontre et d’échange entre l’Orient et l’Occident. Et c’est dans cette apogée et cette luxuriance que naissent Les mille et une nuits, bijou de finesse et de joie, de délicatesse et d’humour, qu’incarne merveilleusement Shéhérazade, cette jeune femme pleine d’attraits qui, au delà de sa maîtrise de la “chose ordinaire”, comme dit le narrateur, gagne nuit après nuit son salut puis l’amour du roi Schahriar par son talent de conteuse et l’enchantement de son verbe.

De la première à la dernière nuit, Les contes des mille et une nuits racontent la victoire de la douceur sur la violence, de l’intelligence sur la force, de la générosité sur l’égoïsme, du courage et de l’amour sur la peur et le repli. Ils chantent la beauté et la drôlerie du monde, la pétillance et le charme d‘être là. Ils sont une ode à la joie et au bonheur de vivre, cet élan vital qui, comme le rayonnement fossile dont parlent les astronomes, anime les créatures et la création.


Et telles sont les histoires splendides nommées Mille et une nuits, avec ce qu’il y a en elles de choses extraordinaires, d’enseignements, de prodiges, d’étonnements et de beauté.

Mais Allah est plus savant. Et seul il peut distinguer dans tout cela ce qui est vrai et ce qui n’est pas vrai. Il est l’Omniscient !

Or louanges et gloire, jusqu’à la fin des temps, à Celui qui reste intangible dans Son éternité, qui change à son gré les événements et n’éprouve aucun changement, le Maître du Visible et de l’Invisible, le Seul Vivant ! Et la prière et la paix et la plus choisie des bénedictions sur l’élu du suprême Potentat des deux mondes, notre seigneur Môhammad, Prince des Envoyés, le joyau de l’Univers ! A Lui notre recours pour une heureuse et bienheureuse fin !


Notes

La traduction utilisée est celle de Joseph Charles Mardrus, beaucoup plus pétulante que celle de Galland, faite à l’époque de Louis XIV et expurgée de tout érotisme.

Le dessin date de nombreuses années. Il représente plus un homme bleu, un touareg, que l’habitant de La Mecque que raconte le conte mais tant pis !

(*) Le Parterre fleuri de l’esprit et le Jardin de la galanterie

A la 373ème nuit, Shéhérazade a terminé l’histoire de la reine Yamlika, princesse souterraine. Et le texte dit :

“Lorsque Shéhérazade eut fini de raconter cette histoire extraordinaire,le roi Schahriar tout d’un coup s’écria : “Je sens un grand ennui m’envahir l’âme, Schéhérazade. Fais donc bien attention car si cela continue je crois bien que demain matin ta tête sera d’un côté et ton corps de l’autre.” Shéhérazade, sans se troubler, répondit : “Dans ce cas, Ô Roi fortuné, je vais te raconter une ou deux petites histoires, juste de quoi passer la nuit. Après cela, Allah est l’Omniscient !”. Et le roi Schahriar demanda : “Mais comment vas-tu faire pour me trouver une histoire à la fois courte et amusante ?” Schéhérazade sourit et dit : “Justement, Ô Roi fortuné, ce sont ces histoires là que je connais le mieux. Je vais donc te raconter à l’instant une ou deux petites anecdotes tirées du Parterre fleuri de l’esprit et du Jardin de la galanterie. Et après cela, je veux avoir la tête coupée !”.

Course vers l'humanité

Course vers l’humanité


La nébuleuse d’Andromède, d’Ivan Efremov, décrit un monde futur dans lequel l’humanité, dont toutes les nations et tous les peuples se sont réconciliés et unifiés dans l’idéal communiste, explore l’univers et a lié contact, via le “Grand anneau”, avec d’autres intelligences et d’autres créatures. C’est cette histoire que, dans le passage que je lis, relate Véda Kong, ambassadrice de la terre auprès des autres peuples, dans un message qui traversera les espaces et le temps.

Bien que le monde dépeint ne soit pas exempt de défauts rédhibitoires (la terre a été en grande partie terraformée pour mieux se plier aux besoins de l’homme, qui la considère comme sienne), ce roman m’a toujours fasciné. Par son optimisme fondamental sur l’avenir des choses ; parce que l’humanité y apparaît comme partie à la découverte (découverte ; pas conquête) de l’univers dans de grands vaisseaux aux noms bouddhistes ; parce qu’elle est une, ayant aboli les conflits et les inégalités ; parce que le livre est traversé de portraits de femmes magnifiques dont le sublime est comme l’allégorie de cette humanité réconciliée avec elle-même ; et parce que la société qui y est dépeinte m’est toujours apparue comme un idéal, l’utopie à atteindre.

Le point qui m’a toujours le plus ému dans la description de cette société (qui n’a évidemment rien à voir avec la réalité de l’URSS stalinienne dans laquelle le roman fut écrit) est celui relatif au travail : 

Le développement de la cybernétique, science de l’autorégulation, une instruction poussée, une haute intellectualité, une bonne éducation physique de chaque individu permirent aux gens de changer de spécialité, d’apprendre rapidement d’autres professions et de varier à l’infini leur activité laborieuse en y trouvant de plus en plus de satisfaction.

Plus que la possibilité donnée à chacun de changer régulièrement de travail, ce sont les conditions nécessaires à cette possibilité qui m’enchantent : dans le monde dépeint, un directeur peut devenir mineur et être remplacé dans ses fonctions par un agriculteur ou un archéologue. Et cela non seulement parce qu’on reconnait à chacun la capacité de postuler à tout mais parce que le niveau de vie ne dépend pas de la profession et que tous les métiers sont également respectés et rémunérés.

C’est très précisément cela qui, depuis toujours, me fascine : l’idée d’une société qui, ayant reconnu que tous les métiers sont utiles et nécessaires, que tous participent à l’aventure et au bien communs, les honore également. A tous points de vue.

Je pensais à cela dans les soubresauts de ces dernières semaines : notre société et notre monde sont malades de l’inégalité et de l’irrespect qui règnent en leur sein et qui s’y pérennisent. Qu’est-ce que le contrat social quand les uns gagnent en un mois ce que les autres ne gagneront pas en dix ans et qu’au lieu de décroître l’échelle des revenus et des richesses s’accroît chaque jour un peu plus ? Même s’il n’y a rien de neuf dans ce phénomène, même s’il est tellement inscrit dans l’histoire, depuis des millénaires, qu’il en constitue l’alphabet et la B-A-BA, il ne peut que saper le lien social. Et notre lien social plus que tout autre. Après tout, que l’inégalité soit au fondement de la théocratie de l’ancienne Egypte, de la Russie des Tsars ou de l’Empire du Milieu, cela dégrade le système mais n’en constitue pas la négation. Mais quand un pays a pour devise “Liberté, égalité, fraternité“, cela est autre chose.

Mais il ne s’agit pas seulement de la France et de maintenant. Il s’agit de bien plus grave et de bien plus ancré : depuis le début des temps, c’est l’inégalité qui fait marcher nos sociétés comme le vide du moyeu permet à la roue de tourner. Cette inégalité qui est terrible pour ceux qui en sont les victimes, mais qui est terrible aussi, d’une autre manière, pour l’ensemble, car elle empoisonne les relations sociales comme un non-dit, un secret de famille, une malhonnêteté fondamentale dont l’ombre fausse tout.

L’inégalité entre les individus et les peuples empoisonne. Elle ronge. Comme ce remords qui pourrit le royaume du Danemark et qui empêche d’avancer. Elle empoisonne et emprisonne, inhibe et immobilise. Comment un effort peut-il être demandé quand il n’est pas équitablement partagé, justement supporté ou qu’il est demandé à un ensemble dont les uns ont tout et dont les autres n’ont rien ? Il ne le peut pas, justement ; il ne le peut pas vraiment. Chacun le sait et la parole reste en l’air, frappée d’une illégitimité radicale.

Course vers l’humanité

Le monde, notre maison commune,  va à la dérive. Nous le pillons, le salissons, le dégradons à petit et grand feux. Et dans cette dérive, nous faisons nos petites affaires et nos petits profits, sentant la catastrophe au profond de nous-mêmes mais l’oubliant presque aussitôt sentie.

Tout est à faire et tout est à reprendre ; tout est entre nos mains. Mais rien ne se fera si la société elle-même ne se réforme pas, ne réécrit pas son contrat social, si l’humanité ne se réconcilie pas avec elle-même, devenant enfin elle-même au bout de sa course. 

Dans le fil twitter d’Edgar Morin, je trouve cette pensée, que je reprends volontiers pour conclure : “Mais même à la dérive, il y a l’étoile polaire de l’amour qui me guide“.