Joseph songe, et c’est amusant comme, en français, le mot songe renvoie à la fois à deux actions, deux comportements que nous avons appris à considérer comme très différents si ce n’est même antinomiques : le rêve et la méditation.

Cloître de la basilique Saint-Trophime, Arles

Sur un des chapiteaux du très beau cloître de la basilique Saint-Trophime, à Arles, le sculpteur a représenté l’adoration des mages.

La face la moins visible, entre les deux colonnes, montre les chevaux des trois rois mages qu’on découvre sur la face suivante (l’une des deux plus visibles), chacun portant un cadeau et le premier étant agenouillé.

La troisième face (qui fait face au spectateur se promenant dans les galeries du cloître mais qui est le plus souvent dans l’ombre et qui n’est donc pas la plus distincte) montre Marie portant Jésus emmailloté comme un poupon, le premier roi mage étant à genoux devant elle et lui présentant son offrande.

La dernière face, enfin, (qui est également très visible car bien éclairée par le jour) montre Joseph, vêtu d’un élégant drapé et coiffé d’un bonnet, un Joseph assis, qui appuie sa tête contre une colonne et soutient son menton de la main, un Joseph assis, fatigué et ennuyé.

Joseph

Au-dessus de lui, on voit l’aile d’un ange et sa main, qui paraît désigner quelque chose de son index.

La main de l’ange

Cette représentation d’un Joseph perplexe, au moment de la nativité, assis, soutenant son menton de la main et que caresse parfois l’aile d’un ange venu le réconforter, est un grand classique. Joël Jalladeau, qui a étudié les représentations de Joseph dans l’art roman, l’a retrouvé à Autun (où je l’avais moi-même remarqué), à Poitiers, à Ambérac, à San Juan de Ortega ; on le trouve certainement ailleurs encore.

Cette représentation mêle deux épisodes des Évangiles :

La première (Matthieu 1:18-25) est celle de l’annonce faite à Joseph. Joseph vient de se fiancer avec Marie, et celle-ci vient de lui annoncer qu’elle était enceinte. Or il sait (il sait sans le moindre doute) qu’il n’est pas, qu’il ne peut pas être le père. Mais comme c’est un être bon, au lieu de la répudier publiquement comme il pourrait le faire, il a décidé de la renvoyer en secret, ce qui annule les fiançailles mais ne jette pas l’opprobre sur la femme. C’est à ce moment là que Gabriel lui apparaît en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ta femme, car l’enfant qu’elle a conçu vient du Saint-Esprit ». Et Joseph obéira.

La seconde (Matthieu 2:13) prend place à la naissance de l’enfant. Les rois mages sont venus, ils ont offert leurs cadeaux puis sont repartis, et tandis que Joseph s’est endormi, un ange lui apparaît et lui dit : « Lève-toi, prends l’Enfant et sa mère, fuis en Égypte et restes-y jusqu’à ce que je t’avertisse ; car Hérode va rechercher l’Enfant pour le faire périr. ». Et à nouveau, Joseph obéira.

Joseph songe.

Si les rêves sont courants dans l’ancien testament, ils sont plus rares dans le nouveau. Et c’est Joseph le grand rêveur,  Joseph le grand songeur, comme son homonyme de l’ancien testament.

Joseph songe, et c’est amusant comme, en français, le mot songe renvoie à la fois à deux actions, deux comportements que nous avons appris à considérer comme très différents si ce n’est même antinomiques : le rêve et la méditation.

Dans le texte des Évangiles, le songe de Joseph est un rêve ; dans le geste des statuaires romans, c’est une méditation et le songeur a les yeux bien ouverts. Il ne rêve pas, il ne pense non plus avec ce regard intérieur du penseur de Rodin ; il réfléchit, songe, rêvasse un peu peut-être sans que son attention soit bien fixée ; il médite, dépassé par les événements mais les acceptant, les acceptant parce que c’est ainsi.

Quelle étrange destinée, quel étrange personnage ! Joseph est l’époux qui ne l’est pas, le père qui ne l’est pas et qui inscrit pourtant son fils dans sa lignée (Jésus fils de David) ; il est la figure de l’effacement, incarnant jusque dans sa bonté, sa patience, sa résilience, sa soumission absolue à la volonté divine et pour finir son invisibilisation (après la fuite en Égypte, il disparaît complètement des textes : nul ne sait ce qu’il devient et nul ne s’en préoccupe) le rôle ingrat traditionnellement attribué aux femmes.

Et c’est justement ce silence, ce silence complet de Joseph qui jamais ne dit un mot, c’est justement ce silence, cet oubli, ce mépris avec lequel on le traite et qu’il a accepté du jour où, ayant entendu l’ange, il ne s’est ni moqué ni révolté, c’est justement ce silence et cette acceptation qui font de lui un frère du prince Mychkine, un incroyable et magnifique Idiot, une des plus belles figures des Évangiles.

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