Que fait-on quand on sait que la vie va s’arrêter, non pas seulement pour soi mais pour toutes et tous, à une date prochaine mais inconnue parce qu’elle dépend des vents et des pluies ?

Gregory Peck, Ava Gardner, Donna Anderson, Anthony Perkins

Ava Gardner et Gregory Peck, magnifiques et sublimes de beauté ; Donna Anderson et Anthony Perkins, émouvants de jeunesse et de vulnérabilité ; Fred Astaire qui, bien loin de son habituel numéro de claquettes, incarne ici un savant atomiste rongé par le remords d’avoir contribué, par ses recherches, à donner au monde l’outil du désastre.

La guerre nucléaire a fini par éclater ; des bombes et des missiles se sont échangés par dessus les océans et les continents ; et les nuages radioactifs ont tué toute vie, partout. Seule l’Australie demeure momentanément à l’écart de la mort qui rode ; mais dans quelques mois, elle sera touchée, elle aussi.

Que fait-on quand on sait que la vie va s’arrêter, non pas seulement pour soi mais pour toutes et tous, à une date prochaine mais inconnue parce qu’elle dépend des vents et des pluies ? C’est ce que doivent découvrir les Australiens alors que l’été est là, et qu’à part l’essence qui manque et qui a rendu leur chance aux chevaux et aux bicyclettes, tout va bien en cette année 1964 (le film, réalisé en 1959, est un avertissement contre la possibilité d’un futur proche et apocalyptique). Melbourne est paisible ; les femmes et les hommes y vaquent, boivent, rient, élèvent et aiment leurs enfants ; et ils accueillent comme ils peuvent le commandant et les membres d’équipage de ce sous-marin nucléaire américain rescapé du Nord, ces hommes qui ont déjà tout perdu : femme, enfants, parents, amis, et qui vivront ici leurs derniers jours.

C’est l’été, le soleil luit haut dans le ciel ; on va à la plage, aux régates, à la pêche ; on s’aime, on est tendre, on se dispute, on se repent, on s’enivre, on se reprend ; et tout cela, qui est empli de grâce, de gentillesse, d’humanité, tout cela est toujours un peu vain, toujours un peu trop tard ; et la joie même et le bonheur ont un goût de cendre, le goût des choses qui ne dureront pas. On s’aime, on rit, on câline ses enfants mais le gouvernement fait produire et distribuer à tous des pilules qui permettront à chacun de partir sans douleur, et de donner, quand il le faudra, une mort douce à ceux qu’on aime, ces êtres qu’on aime et qui ne peuvent se la donner eux-mêmes ; et les plus grandes insouciances ont du mal à se dépêtrer de cela.

Aucun cadavre, aucune ruine. Quand le sous-marin est envoyé vers le nord pour voir ce qu’il en est, il ne trouve que des villes dont les rues sont vides car les femmes et les hommes, eux aussi, se cachent chez eux pour mourir. Il y a seulement, dans une raffinerie de San Diego, une bouteille de Coca attachée à un store que la brise soulève parfois, et qui émet des signaux en morse dépourvus de sens. Rien d’autre, rien d’horrible ou d’effrayant sauf le vide et le silence et peut-être aussi, dans les zones déjà touchées par les retombées, une image un peu surexposée et granuleuse, comme si la pellicule avait été irradiée.

La photographie (Giuseppe Rotunno) est somptueuse. Sous l’été austral, les blancs et les noirs rayonnent, construisent des scènes magnifiques ; et la Waltzing Matilda, mise à toutes les sauces dans l’extraordinaire bande-son de Ernest Gold, tour à tour martiale, joyeuse, funèbre, accompagne cette longue agonie de l’Australie, de l’humanité, du vivant.

La première projection du film, réalisé par Stanley Kramer et tiré du roman éponyme de Nevil Shute, eut lieu simultanément le 17 décembre 1959 dans une vingtaine de villes du monde entier, y compris Moscou où Gregory Peck se rendit. L’accueil fut intéressé, poli mais plutôt négatif, surtout aux États-Unis où l’œuvre fut considérée (pas totalement à tort) comme pacifiste et défaitiste. Le film ne s’est jamais vraiment remis de ce premier accueil, et a été oublié, rangé trop rapidement, malgré sa distribution, dans la catégorie des œuvres ennuyeuses parce que militantes ou à thèse.

Mais quand on le découvre près de soixante-dix ans plus tard, alors que le risque nucléaire est toujours présent et que d’autres risques sont venus s’y ajouter, quand on le découvre près de soixante-dix ans plus tard, on est plutôt éblouis. Éblouis par la beauté des images et des êtres, l’infinie pesanteur des choses sous le soleil éclatant, assommés par cet irrémédiable qui s’approche et finira par être là, cette mort qui revêt la forme de l’air que l’on respire pour vivre ; cette mort qui dans l’air flotte comme cette banderole des dernières images du film, proclamant, mensongère pour les personnages mais peut-être vraie encore pour nous ; proclamant : « There is still time, Brother ».

Un chef d’œuvre.


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