L’un des problèmes soulevés par l’IA n’est pas l’IA en soi mais le rêve, caressé par certains, que l’IA permette de décharger l’être humain de certaines taches jugées inintéressantes ou inutilement consommatrices de temps ou d’énergie, en oubliant que c’est souvent dans l’exercice de ces tâches que nous reprenons souffle, que nous pouvons jeter un regard sur le côté, que nous apprenons la vie et les choses.

Fleur de pavot

Dans son encyclique sur l’intelligence artificielle, qui n’est pas aussi extraordinaire que le prétendent tous ceux qui en parlent sans l’avoir lue, mais qui est bien intéressante tout de même, Léon XIV, reprenant une pensée que son prédécesseur François avait longuement développée, rappelle que la dignité de l’être humain n’est pas dans ce qui, en lui, dépasse, mais en sa qualité de créature tenant les deux bouts. Ce n’est pas l’ange qui est admirable mais la créature faisant pont, à la fois ange et bête, qui sait ce qu’elle est et joue sa partition :

118. Notre rapport à la vie semble aujourd’hui en crise. Tout ce qui apparaît comme une “limite” – incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité – tend à être perçu avant tout comme un défaut à corriger, plutôt qu’un espace où l’humain mûrit et s’ouvre à la relation. Or, nous devons nous rappeler que l’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite. Une vision de la réalité à la lumière de la foi aide à reconnaître ce que nous appelons la “contingence” des choses de ce monde. Si, d’une part, il est de notre devoir d’essayer d’éliminer la souffrance qui marque la vie humaine, d’autre part, il est sage de reconnaître notre finitude constitutive, sachant que « l’expérience religieuse, et en particulier la foi chrétienne, proposent d’habiter, sans simplifications, cette ambivalence entre la grandeur et la limite de l’humain, en la lisant à la lumière de la relation originelle et fondatrice avec Dieu ». [131]

119. C’est précisément dans notre nature limitée que trouvent leur place la compassion, la sincère préoccupation face aux besoins des autres, la générosité qui surprend même au milieu des ténèbres et de l’échec, l’expérience spirituelle et l’adoration de Dieu. Nous le constatons dans de nombreux moments où la limite se fait concrète dans notre vie, lorsque nous essuyons un refus, lorsque nous souffrons de la maladie ou de la mort d’un être cher, lorsque nous faisons l’expérience de l’incapacité ou de l’échec. Mystérieusement, c’est précisément dans ces moments-là que nous pouvons trouver une sagesse nouvelle, toucher de nos mains l’affection des gens et expérimenter la présence du Seigneur.

L’un des problèmes soulevés par l’IA n’est pas l’IA en soi mais le rêve, caressé par certains, que l’IA permette de décharger l’être humain de certaines taches jugées inintéressantes ou inutilement consommatrices de temps ou d’énergie, en oubliant que c’est souvent dans l’exercice de ces tâches que nous reprenons souffle, que nous pouvons jeter un regard sur le côté, que nous apprenons la vie et les choses.

Je me souviens d’une collègue, devenue directrice de je-ne-sais trop quoi, qui, quand je commençai à travailler dans une grande entreprise du secteur de l’énergie, se plaignait de devoir faire les photocopies elle-même, considérant que cela n’était pas de son niveau, que c’était la sous-employer, que c’était du gâchis de haut salaire. J’ai toujours été stupéfait par ces attitudes prétentieuses et le manque de vergogne qui pousse à ne s’en pas cacher : pensait-elle vraiment que le monde ou quoi que ce soit allait pâtir des cinq minutes grignotées sur son activité purement cérébrale ; et ne voyait-elle pas, surtout, que ces cinq minutes d’échappée lui donnait la possibilité de rencontrer d’autres personnes, de s’extraire de sa bulle, d’enrichir sa pensée ? Ces gens qui pestent contre le temps passé en réunion ou dans les processus d’organisation et qui ne comprennent pas que là est le sel, le cœur de l’entreprise !

Je crains cette pensée, finalement transhumaniste, qui, sous couvert d’efficacité et de performance, envisage de confier à l’IA une part prépondérante des tâches. Non que je doute de ses qualités (elle sera beaucoup plus efficace que nous) ; non même que je craigne sa propension à se substituer à nous dans l’entièreté du champ des compétences humaines (peut-être la messe est-elle déjà dite) mais parce que le principe même de cette délégation, de cette croyance qu’on irait au delà de l’homme en lui épargnant tout ce qui le rattache à la bête et à ses besoins est le meilleur moyen, comme Pascal, déjà, l’avait exprimé, de perdre notre humanité, notre éminente dignité de créature entre les deux, d’eternels enfants de Sysiphe.

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