
(c) Prime video
Je trouve étonnante, réjouissante mais suspecte aussi la capacité de l’industrie cinématographique étatsunienne à produire des films et séries qui, sous leur dehors récréatifs et satiriques, dénoncent de façon acerbe et assez effrayante les dérives possibles du système économique et politique où nous vivons, de cet sorte d’hyper-, méga- ou post-capitalisme qui est en train de naître sous nos yeux avec le pouvoir croissant des GAFA, des entreprises maîtresses de l’intelligence artificielle, et leurs relations de plus en plus étroites avec les pouvoirs politiques et militaires. J’en veux pour preuve la remarquable série Fallout produite et diffusée, ça n’est pas un détail, par Prime video, la filiale audiovisuelle d‘Amazon, l’Amazon de Jeff Bezos, qui est justement un des barons (je pense aux Harkonnens), un des héros, un des hérauts de cette privatisation du monde et des Etats en marche.
La série Fallout décrit la quête croisée de trois personnages, très différents mais très attachants chacun dans son genre, dans des États-Unis qui, deux siècles auparavant, à une époque qui ressemble au début de nos années 1960, ont été ravagés par une guerre nucléaire. Bien que les horreurs soient montrées de façon grotesque et à grand renfort d’hémoglobine qui coule à si gros bouillons qu’elle ne fait plus peur, c’est un monde monstrueux, fait de violence et d’abandon, un enfer à la Jérôme Bosch auquel ne paraissent réchapper que les quelques milliers de personnes descendant des familles qui ont pu, au moment des ́attaques, se réfugier dans des abris, les vaults.
Le nœud de l’histoire, et sa saveur amère, est que ce monde de cauchemar est en grande partie le fruit des manigances et relations incestueuses entretenues entre l’Etat fédéral et un conglomérat technico-industriel, Vault-Tec Corporation, constructeur et promoteur des abris anti-atomiques qui, largement financés par l’Etat, se vendent d’autant mieux que la tension internationale croît et que des bombes nucléaires ici et là explosent, jusqu’à la grande catastrophe finale, dont on ne sait pas très bien qui l’a causée, mais dont il n’est pas exclu que Vault-Tech soit in fine responsable.
Mais les abris, qui ont permis à Vault-Tec de devenir un Etat dans l’Etat, ne sont pas ce qu’ils paraissent et prétendent être : ils sont bien moins des refuges destinés à sauver une partie de la population que des lieux-tests où le gouvernement, main dans la main avec des entreprises de la Tech et de la Défense, développe des expériences de psychologie sociale et collecte des données visant à mettre au point des techniques de contrôle et de manipulation des masses. Comme les réseaux sociaux et applications d’aujourd’hui, ils forgent les chaînes des utilisateurs qu’ils prétendent servir.
Fallout dénonce, avec une extraordinaire acuité, l’hubris de ces méga-entreprises qui, sous couvert d’aider l’humanité, la magnifique humanité dont parle le Pape, visent à la contrôler par ivresse du pouvoir et à lui substituer quelque chose de prétendu surhumain mais en fait inhumain. Mutatis mutandis, ce pourrait être l’équivalent moderne des Lettres persanes ou d’un conte de Voltaire. Et c’est Amazon, un des principaux rouages de la machine qui accouche, sous nos yeux, de ce futur, c’est Amazon qui produit et diffuse cette série !
Je tire mon chapeau. Je suis admiratif de la capacité du système à laisser des voix critiques s’élever, à les susciter, le cas échéant, et à les transformer en des créations authentiques, des créations qui sont aussi des produits d’appel, des marchandises, remarquablement conçues et attractives dont la consommation donne le double plaisir des jeux du cirque et de la lucidité, finissant toujours, néanmoins, dans l’attente du nouvel épisode, de la nouvelle saison, dans la reconduction de cet abonnement à ce Vault-Tec moderne.
Que faire ?, comme disait Lénine (qui était certes moins drôle et loin d’être parfait).