On aimerait (ou pas) que le vrai soit simple mais il est le plus souvent épais, vibrant, plein de doubles fonds et de choses étranges, comme les tableaux de Leonora Carrington.

Leonora Carrington, A map of the Human Animal (détail)

Dans Mu, le maître et les magiciennes, Alexandro Jodorowsky livre un récit halluciné de sa rencontre avec Leonora Carrington, au Mexique, au début des années 1960.

Jodorowsky, je le lisais parce que Gurdjieff ; Gurdjieff, parce que Katia et le Matin des magiciens ; le Matin des magiciens parce que ma mère et Planète. Et entre Gurdjieff, Jodorowsky, René Daumal, le Mont Analogue, Patti Smith et Leonora Carrington, Leonora Carrington à qui Claude me fait un peu penser et à laquelle le Musée du Luxembourg consacre actuellement une exposition, il y a un enchevêtrement d’échos, de correspondances, de liens oniriques,  filamenteux et magiques comme ceux qui apparaissent dans ses tableaux, liant des êtres, des visions, des moments, au-delà de tout ce qui les sépare.

L’analogie, le bondissement d’une chose à une autre, à une autre qui n’a rien à voir avec la première et pourtant ; le négatif, le même vu à travers le miroir, ou le miroir des rêves ou le miroir des souvenirs, quelque chose qui déforme, voile et parfois dévoile, ces hommes et ces femmes cachées et encapuchonnées, ces chevaux et licornes de feu, filiformes, qui s’ébrouent, ces magiciens et ces sorcières, ces sorciers et ces magiciennes, cette œuvre comme un jeu de tarot géant, il y a une part de moi qui, sans comprendre, comprend et en est fasciné comme devant une boule de cristal où s’ouvrirait un pan caché du monde.

Il y a certainement une part de fantasme dans le récit de Jodorowsky, comme il y a une part d’imposture dans l’enseignement de Gurdjieff et une part d’auto-suggestion dans la peinture de Leonora Carrington.  Mais cette part, qui émane de la personne, qui en est à l’origine une simple projection, et peut-être même une sorte de mensonge, est performative : elle fait naître ce qu’elle prétend décrire, donne substance et structure à l’inarticulé de nos rêves et de nos cauchemars, ancre dans une forme et un verbe ce qui peut-être n’existe pas mais qui, pourtant, pourrait, à tout le moins, exister puisque, même de façon peut-être artificielle, ce fut imaginé.

Lee Miller, Leonora Carrington à Saint-Maetin d’Ard

Je ne sais pas, je n’ai jamais su faire la part des choses entre l’œuvre et la personne, non plus qu’entre la personne, les oeuvres et les résonances diverses qu’elles éveillent. Et je dois dire, à ce propos, que ma propension à croire, à accepter d’être enchanté, peut-être mené en bateau, par Leonora Carrington, n’est pas totalement délié de la beauté de la jeune femme (dont j’avais découvert le visage à l’exposition Lee Miller) ou du charme qui émane de la vieille dame filmée dans les années 1990 à Mexico.

Une dernière chose encore : on peut à la fois être un imposteur et ne pas en être un : George Gurdjieff avait certainement beaucoup de défauts mais il était aussi un compositeur dont certaines pièces, comme Bayati, sont magnifiques. On aimerait (ou pas) que le vrai soit simple mais il est le plus souvent épais, vibrant, plein de doubles fonds et de choses étranges, comme les tableaux de Leonora Carrington.

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