
Munich, 30 avril 1945
Photographe et modèle : Lee Miller fut les deux, et la très belle exposition que lui consacre le Musée d’art moderne témoigne de ce double statut puisque les images présentées sont tout autant des photos qu’elle réalisa que des photos où elle figure.
Est en particulier exposée, vers la fin du parcours, la planche contact de la série de photographies que David E. Scherman et elle prirent, dans l’appartement munichois d’Adolf Hitler, le 30 avril ou peut-être le 1er mai 1945, jour ou lendemain du jour du suicide de Hitler, et notamment celle de ces photos où on l’on voit Lee Miller se laver dans la baignoire de cet appartement.

Cette photo fut publiée dans Vogue, pour lequel elle travaillait, magazine qui publiera également, sous le titre Believe it, les terribles images de la libération des camps de Buchenwald et Dachau.
C’est justement en revenant de Dachau et des horreurs qu’elle y avait vues que Lee Miller conçut, avec son acolyte David E. Scherman avec lequel elle couvrait, depuis l’été 1944, la libération de l’Europe ; c’est en revenant de Dachau que Lee Miller conçut la scène, la scène très mise en scène, du bain.
Elle expliquera qu’il s’agissait d’abord pour elle de se laver, de se laver de la saleté et des atrocités vues et photographiées à Dachau. Et on aperçoit effectivement, au pied de la baignoire, la paire de rangers maculées qui laisse sa trace noirâtre sur le tapis de bain.
À Dachau, comme quinze jours auparavant à Buchenwald, Lee Miller a vu des choses terribles qu’elle a eu le courage et le professionalisme de photographier et de documenter de façon précise et rigoureuse pour qu’elles ne soient pas contestables. Que David E. Schermann et elle éprouvent ensuite le besoin de se laver, de se purifier de ces choses vues, côtoyées, senties, touchées, qui pourrait en douter ? Mais la mise en scène dit plus, fait plus, et justifie le statut iconique de cette photographie. En la concevant, c’était bien un doigt d’honneur, un magnifique doigt d’honneur (two fingers up, comme ils disent en anglais) qui était, par delà le fleuve des enfers, adressé à Hitler.
Il y a d’abord la démythification, brutale : qu’elle est petitement bourgeoise, banale, modeste, voire ridicule, cette salle de bain du dictateur, avec ses carreaux de céramique, les crèmes diverses que l’on devine à gauche sur le bord de la baignoire, cette brosse et ces trois porte-savons (pourquoi trois, pourquoi donc trois ?).
Il y a, évidemment, le geste de victoire, le geste non de triomphe mais de mépris, de morgue du vainqueur qui occupe la place du vaincu et essuie ses bottes, ses bottes sales, sur le linge blanc de l’ancien maître.
Il y a la revanche de la vie, la revanche de cette femme épanouie s’adonnant nue au plaisir simple du bain, sur la mort, la mort symbolisée par le portrait de cet homme engoncé dans son uniforme, cet homme mortifère qui était mort avant même que d’avaler sa capsule de cyanure.
Il y a la revanche de la femme sur l’homme, de cette femme sensuelle aux formes arrondies sur ce masculin grotesque, rigide, aux gestes de pantin.
Il y a enfin la revanche de la Belle, de la belle Lee sur la Bête, la Bête immonde et désormais crevée et qui n’aura plus jamais le plaisir de voir ou de faire cela parce que, malgré toute sa puissance, malgré tout le mal qu’elle fit, elle n’est désormais plus rien.
Je me demande tout de même : comment a-t-elle fait, comment a-t-elle fait, elle qui voulait se laver des horreurs des camps, comment a-t-elle fait pour oser poser son corps nu dans cette baignoire maudite ? Pour cela aussi, pour concevoir, mettre en scène et oser jouer elle-même ce pied de nez, cet immense pied de nez à l’histoire, il en fallait, du cran.
Je crois que, moi, je n’aurais jamais osé, de peur de salir mon corps sur cet email blanc ; de peur d’être infecté, de peur des cauchemars.


C’est une de ces versions colorisées qui a servi de base à la reprise de la scène dans un récent biopic ou Lee Miller est incarnée par Kate Winslet.

La célébrité, méritée, de la photo du bain ne doit pas faire oublier le reste du travail de Lee Miller. Il y a, dans cette exposition, de très belles images.



