Elégie de Marienbad


Gœthe a 73 ou 74 ans en 1823, lorsqu’il demande la main de Ulrike von Levetzow, une jeune fille de 19 ans qu’il côtoie depuis plusieurs étés à Marienbad.

La jeune fille refuse ; Gœthe se lance alors dans l’écriture de l’Élégie de Marienbad, un long poème qu’il fera paraître quelques années plus tard.

Quand il tombe amoureux et confie à un ami commun le soin de porter sa demande, Johann Wolfgang von Goethe est un héros national, l’équivalent allemand de ce que sera, à la fin du siècle, Victor Hugo en France. Et c’est cet homme couvert de gloire et infiniment respecté qui demande en mariage une jeune fille de 19 ans.

Interrogée plus tard, bien plus tard car elle mourut elle-même à 95 ans, Ulrike nia toujours avoir ressenti et montré, à l’égard du vieux poète, autre chose qu’une affection filiale ou grand-filiale.

Et pourtant, il tomba amoureux d’elle ; et pourtant il demanda sa main.

Cette chute en amour et cette demande sont extraordinaires. C’est cela que chante l’élégie : un homme de 74 ans, qui se semble à lui-même avoir tout vécu, n’avoir plus rien à découvrir, soudain renaît, redevient un enfant qui, au lieu de prétendre donner, demande ; qui abandonne son personnage, son statut de héros, son assurance, sa pose, pour renouer avec la vie :

À son regard, comme au feu du soleil,

Comme au vent printanier, à son haleine,

La glace fond, de l’amour de soi-même ,

Qui résistait, aux longs hivers pareil.

Et l’égoïsme, autant que l’intérêt,

Lorsqu’elle vient, frissonne et disparaît.

C’est cette fonte de l’indifférence accumulée par le temps et l’ennui que, sauf à être irrémédiablement endurci, chacun espère à chaque instant : cette irruption de l’amour qui tellement ébranle et bouleverse qu’elle met bas toutes nos défenses, tous nos replis, brise toutes les murailles que l’égoïsme avait élevées, anéantit toutes les certitudes et précautions dans lesquelles nous nous étions engourdis, permettant au flux de la vie de reprendre son cours arrêté.

C’est ce choc qui bouscule Goethe. Il est si violent qu’il pousse le poète à ce geste inimaginable et incongru : proposer le mariage à la très jeune Ulrike.

Sans doute pourrait-on ne voir dans cette démarche que l’effet de la concupiscence d’un vieillard qui tente de profiter de son prestige pour se procurer de la chair douce et fraîche. Mais sans doute doit-on y lire plutôt l’expression d’une extrême et désarmante candeur : habité et véritablement régénéré par sa passion, le Goethe amoureux est redevenu un jeune cœur battant et c’est cet être neuf, lavé de tout qui, plein d’espoir, se jette dans le vide et présente sa demande, bravant le ridicule et passant outre les convenances les plus établies.

Ulrike, on le sait, refusa. Quelle peine ce dut être !

Et maintenant ton coeur se clôt. Il semble

Qu’il ne se soit jamais ouvert et n’ait goûté

Jamais les tendres heures qui ressemblent

Près d’Elle, aux cieux brillants et constellés.

Et l’atmosphère est lourde et le souci,

Le repentir et le chagrin l’ont envahi.

Mais il reste de ce moment, de ce délire, le souvenir d’avoir osé, cette quintessence de la vie (comme on dit dans Walter Mitty) que Goethe appelle la ferveur.

Le désir d’être aimé s’était éteint,

Évanoui, comme la faculté d’aimer,

Lorsque le goût d’espérer me revint

Et les projets joyeux et décidés.

Amour ! Si tu nous donnes la ferveur,

Heureux ceux qui ont connu cette ferveur, ce flux jaillissant qui rafraîchit et purifie l’être, même le comte Muffat, comme l’eau d’une fontaine, comme un nouveau baptême.


Le texte lu est la très belle traduction que Jean Tardieu a réalisée de l’Elégie de Marienbad. Elle est publiée dans la collection Poésie de Gallimard.
La musique qui accompagne est Meeting again, de Max Richter, tiré de l’album Three worlds: music from Woolf works.

Aldor Écrit par :

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