Le Roi des Aulnes, de Michel Tournier (qui tire son nom du poème éponyme de Goethe) raconte, à travers la figure d’Abel Tiffauges, la prise de conscience et l’acceptation de l’inversion, cette propension de certaines choses à vibrer, à vaciller, à se retourner, révélant ainsi qu’en leur sein se niche leur contraire, qualité oxymorique qui attire les hommes comme la lumière du jour les papillons de nuit.

Abel Tiffauges, ce géant inquiétant, aime comme un ogre la chair fraîche des enfants. Il se repait de leur présence, de leur vue, de leur odeur, de la douceur de leur peau. Amour charnel, Ô combien ! mais qui pourtant, s’il la frôle, ne paraît pas relever de la pédophilie:

« Il ne me sied pas de nouer des relations individuelles avec tel ou tel enfant. Ces relations, quelles seraient-elles au demeurant ? Je pense qu’elles emprunteraient fatalement les voies faciles et toutes tracées soit de la paternité soit du sexe. Ma vocation est plus haute et plus générale. »

Ce qui fait l’ogreur d’Abel, c’est, outre sa taille et son appétit de viande rouge, son avidité donjuanesque qui le pousse à vouloir tout attraper, de ses mains ou de son appareil photographique, à vouloir tout assimiler, à vouloir tout absorber, de peur que quelque substance ne lui échappe : “Tu n’es pas un amant, tu es un ogre“; aime à lui dire Rachel, sa bonne amie qui le quitte peu de temps avant que le récit ne commence.

Mais qu’est-ce qu’un ogre, vraiment, dans cette période de l’histoire européenne ? Il y a Abel Tiffauges ; il y a Eugène Weidmann, l’assassin aux yeux de velours, dernier guillotiné public à l’exécution duquel une voisine traîne Abel ; il y a cette foule hystérique qui réclame le sang dans l’aube versaillaise ; il y a Göring, l’ogre de Rominten, qui pille et tue et tue et pille ; et puis, dans la napola de Kaltenborn, il y a, derrière l’ogre Tiffauges monté sur Barbe-Bleue, le vrai ogre qui, tel le Minotaure, attend jour après jour son tribut de chair à canon.

Dans le monde sens dessus dessous qu’est la guerre, l’inadaptation d’Abel devient une force qui permet que se révèle et s’accomplisse, au coeur de l’ogre, son destin de Christophe, le porteur de Christ, qui sauve le monde en permettant que survive l’enfant-roi, cet Ephraïm, rescapé d’Auschwitz.

C’est la dernière inversion, inversion bénigne, de ce livre qui en est comme le catalogue. Le passage lu en donne une définition et plusieurs illustrations : le culte des grands capitaines, la haine de l’amour incarné,  l’adoration de la pureté, cette “horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant […] dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l’enfer.“.

Et le Roi des Aulnes, celui de Goethe, là-dedans ? Je ne sais pas. Son image plane sur le livre et lui insuffle une partie de son mystère et de son caractère maléfique : il y a, dans l’esprit des hommes comme dans les sombres forêts, des créatures étranges qui nous remplissent d’angoisse.


Et maintenant, le passage lu, qui reprend les mots du Journal d’Abel Tiffauges, à la date du 13 mai 1938 :

13 mai 1938. l’inversion bénigne. Elle consiste à rétablir le sens des valeurs que l’inversion maligne a précédemment retourné. Satan, maître du monde, aidé par ses cohortes de gouvernants, magistrats, prélats, généraux et policiers présente un miroir à la face de Dieu. Et par son opération, la droite devient gauche, la gauche devient droite, le bien est appelé mal et le mal est appelé bien. Sa domination sur les villes se manifeste entre autres signes par les innombrables avenues, rues et places consacrées à des militaires de carrière, c’est-à-dire à des tueurs professionnels, bien entendu tous morts dans leur lit, parce qu’il n’y a rien de satanique sans une couche de grotesque qui est comme la griffe du Prince des ténèbres; Même le nom hideux de Bugeaud, l’un des plus abominables bouchers du siècle dernier, déshonore des rues dans plusieurs villes de France. La guerre, mal absolu, est fatalement l’objet d’un culte satanique. C’est la messe noire célébrée au grand jour par Mammon, et les idoles barbouillées de sang devant lesquelles on fait agenouiller les foules mystifiées s’appellent : Patrie, Sacrifice, Héroïsme, Honneur. Le haut lieu de ce culte est l’hôtel des Invalides qui dresse sur Paris sa grosse bulle d’or gonflée par les émanations de la Charogne impériale et des quelques tueurs secondaires qui y pourrissent. Même le stupide massacre de 14-18 a ses rites, son autel fumant sous l’Arc de triomphe, ses thuriféraires, comme il a eu ses poètes, Maurice Barrès et Charles Péguy qui mirent tout leur talent et toute leur influence au service de l’hystérie collective de 1914, et qui méritent d’être élevés à la dignité de Grands Equarisseurs de la jeunesse – avec bien d’autres, cela va de soi.

Ce culte du mal, de la souffrance et de la mort s’accompagne logiquement de la haine implacable de la vie. L’amour – prôné in abstracto – est persécuté avec acharnement dès qu’il revêt une forme concrète, prend corps et s’appelle sexualité, érotisme. Cette fontaine de joie et de création, ce bien suprême, cette raison d’être de tout ce qui respire est poursuivi avec une hargne diabolique par toute la racaille bien-pensante, laïque et ecclésiastique.

P.-S. L’une des inversions malignes les plus classiques et les plus meurtrières a donné naissance à l’idée de pureté. La pureté est l’inversion maligne de l’innocence. L’innocence est amour de l’être, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l’alternative infernale pureté-impureté. De cette sainteté spontanée et comme native, Satan a fait une singerie qui lui ressemble et qui est tout l’inverse ; la pureté. La pureté est horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant. Un corps chimiquement pur a subi un traitement barbare pour parvenir à cet état absolument contre nature. L’homme chevauché par le démon de la pureté sème la ruine et la mort autour de lui. Purification religieuse, épuration politique, sauvegarde de la pureté de la race, nombreuses sont les variations sur ce thème atroce, mais toutes débouchent avec monotonie sur des crimes sans nombre dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l’enfer.”


La photographie du feu a été prise dans le Morbihan, non loin d’Arzon.


La musique de fond, mon nouveau jingle, est Meeting again, de Max Richter, tiré de l’album Three worlds : music from Woolf works.

One thought on “La pureté, inversion maligne de l’innocence

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