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Bérénice : lecture de la nouvelle d’Edgar Allan Poe

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Bérénice est une effrayante nouvelle d’Edgar Allan Poe, tirée des Nouvelles histoires extraordinaires (telles que traduites par Baudelaire).

Je l’ai lue à l’invitation de Christian Martin, des Editions de l’À Venir.


Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicæ visitarem, curas meas aliquantulum fore levatas.

Ebn Zaiat.

Le malheur est divers. La misère sur terre est multiforme. Dominant le vaste horizon comme l’arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi variées, — aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues. Dominant le vaste horizon comme l’arc-en-ciel ! Comment d’un exemple de beauté ai-je pu tirer un type de laideur ? du signe d’alliance et de paix une similitude de la douleur ? Mais, comme, en éthique, le mal est la conséquence du bien, de même, dans la réalité, c’est de la joie qu’est né le chagrin ; soit que le souvenir du bonheur passé fasse l’angoisse d’aujourd’hui, soit que les agonies qui sont tirent leur origine des extases qui peuvent avoir été.

J’ai à raconter une histoire dont l’essence est pleine d’horreur. Je la supprimerais volontiers, si elle n’était pas une chronique de sensations plutôt que de faits.

Mon nom de baptême est Egæus ; mon nom de famille, je le tairai. Il n’y a pas de château dans le pays plus chargé de gloire et d’années que mon mélancolique et vieux manoir héréditaire. Dès longtemps, on appelait notre famille une race de visionnaires ; et le fait est que, dans plusieurs détails frappants, — dans le caractère de notre maison seigneuriale, — dans les fresques du grand salon, — dans les tapisseries des chambres à coucher, — dans les ciselures des piliers de la salle d’armes, — mais plus spécialement dans la galerie des vieux tableaux, — dans la physionomie de la bibliothèque, — et enfin dans la nature toute particulière du contenu de cette bibliothèque, — il y a surabondamment de quoi justifier cette croyance.

Le souvenir de mes premières années est lié intimement à cette salle et à ses volumes, — dont je ne dirai plus rien. C’est là que mourut ma mère. C’est là que je suis né. Mais il serait bien oiseux de dire que je n’ai pas vécu auparavant, — que l’âme n’a pas une existence antérieure. Vous le niez ? — ne disputons pas sur cette matière. Je suis convaincu et ne cherche point à convaincre. Il y a, d’ailleurs, une ressouvenance de formes aériennes, — d’yeux intellectuels et parlants, — de sons mélodieux mais mélancoliques ; — une ressouvenance qui ne veut pas s’en aller ; une sorte de mémoire semblable à une ombre, — vague, variable, indéfinie, vacillante ; et de cette ombre essentielle il me sera impossible de me défaire, tant que luira le soleil de ma raison.

C’est dans cette chambre que je suis né. Émergeant ainsi au milieu de la longue nuit qui semblait être, mais qui n’était pas la non-existence, pour tomber tout d’un coup dans un pays féerique, — dans un palais de fantaisie, — dans les étranges domaines de la pensée et de l’érudition monastiques, — il n’est pas singulier que j’aie contemplé autour de moi avec un œil effrayé et ardent, — que j’aie dépensé mon enfance dans les livres et prodigué ma jeunesse en rêveries ; mais ce qui est singulier, — les années ayant marché, et le midi de ma virilité m’ayant trouvé vivant encore dans le manoir de mes ancêtres, — ce qui est étrange, c’est cette stagnation qui tomba sur les sources de ma vie, — c’est cette complète interversion qui s’opéra dans le caractère de mes pensées les plus ordinaires. Les réalités du monde m’affectaient comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière existence elle-même.

Bérénice et moi, nous étions cousins, et nous grandîmes ensemble dans le manoir paternel. Mais nous grandîmes différemment, — moi, maladif et enseveli dans ma mélancolie ; — elle, agile, gracieuse et débordante d’énergie ; à elle, le vagabondage sur la colline ; — à moi, les études du cloître ; moi, vivant dans mon propre cœur et me dévouant, corps et âme, à la plus intense et à la plus pénible méditation, — elle, errant insoucieuse à travers la vie, sans penser aux ombres de son chemin ou à la fuite silencieuse des heures au noir plumage. Bérénice ! — j’invoque son nom, — Bérénice ! — et des ruines grises de ma mémoire se dressent à ce son mille souvenirs tumultueux ! Ah ! son image est là vivante devant moi, comme dans les premiers jours de son allégresse et sa joie ! Oh ! magnifique et pourtant fantastique beauté ! Oh ! sylphes parmi les bocages d’Arnheim ! Oh ! naïade parmi ses fontaines ! Et puis, — et puis tout est mystère et terreur, une histoire qui ne veut pas être racontée. Un mal, — un mal fatal s’abattit sur sa constitution comme le simoun ; et même, pendant que je la contemplais, l’esprit de métamorphose passait sur elle et l’enlevait, pénétrant son esprit, ses habitudes, son caractère, et, de la manière la plus subtile et la plus terrible, perturbant même son identité ! Hélas ! le destructeur venait et s’en allait ; — mais la victime, — la vraie Bérénice, — qu’est-elle devenue ? Je ne connaissais pas celle-ci, ou du moins je ne la reconnaissais plus comme Bérénice.

Parmi la nombreuse série de maladies amenées par cette fatale et principale attaque, qui opéra une si horrible révolution dans l’être physique et moral de ma cousine, il faut mentionner, comme la plus affligeante et la plus opiniâtre, une espèce d’épilepsie qui souvent se terminait en catalepsie, — catalepsie ressemblant parfaitement à la mort, et dont elle se réveillait, dans quelques cas, d’une manière tout à fait brusque et soudaine. En même temps, mon propre mal, — car on m’a dit que je ne pouvais pas l’appeler d’un autre nom, — mon propre mal grandissait rapidement, et, ses symptômes s’aggravant par un usage immodéré de l’opium, il prit finalement le caractère d’une monomanie d’une forme nouvelle et extraordinaire. D’heure en heure, de minute en minute, il gagnait de l’énergie, et à la longue il usurpa sur moi la plus singulière et la plus incompréhensible domination. Cette monomanie, s’il faut que je me serve de ce terme, consistait dans une irritabilité morbide des facultés de l’esprit que la langue philosophique comprend dans le mot « faculté d’attention ». Il est plus que probable que je ne suis pas compris ; mais je crains, en vérité, qu’il ne me soit absolument impossible de donner au commun des lecteurs une idée exacte de cette nerveuse intensité d’intérêt avec laquelle, dans mon cas, la faculté méditative, — pour éviter la langue technique, — s’appliquait et se plongeait dans la contemplation des objets les plus vulgaires du monde.

Réfléchir infatigablement de longues heures, l’attention rivée à quelque citation puérile sur la marge ou dans le texte d’un livre, — rester absorbé, la plus grande partie d’une journée d’été, dans une ombre bizarre s’allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le plancher, — m’oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite d’une lampe ou les braises du foyer, — rêver des jours entiers sur le parfum d’une fleur, — répéter, d’une manière monotone, quelque mot vulgaire, jusqu’à ce que le son, à force d’être répété, cessât de présenter à l’esprit une idée quelconque, — perdre tout sentiment de mouvement ou d’existence physique dans un repos absolu obstinément prolongé, — telles étaient quelques-unes des plus communes et des moins pernicieuses aberrations de mes facultés mentales, aberrations qui sans doute ne sont pas absolument sans exemple, mais qui défient certainement toute explication et toute analyse.

Encore, je veux être bien compris. L’anormale, intense et morbide attention ainsi excitée par des objets frivoles en eux-mêmes est d’une nature qui ne doit pas être confondue avec ce penchant à la rêverie commun à toute l’humanité, et auquel se livrent surtout les personnes d’une imagination ardente. Non seulement elle n’était pas, comme on pourrait le supposer d’abord, un terme excessif et une exagération de ce penchant, mais encore elle en était originairement et essentiellement distincte. Dans l’un de ces cas, le rêveur, l’homme imaginatif, étant intéressé par un objet généralement non frivole, perd peu à peu son objet de vue à travers une immensité de déductions et de suggestions qui en jaillit, si bien qu’à la fin d’une de ces songeries souvent remplies de volupté, il trouve l’{Lang|code-la|texte=incitamentum}}, ou cause première de ses réflexions, entièrement évanoui et oublié. Dans mon cas, le point de départ était invariablement frivole, quoique revêtant, à travers le milieu de ma vision maladive, une importance imaginaire et de réfraction. Je faisais peu de déductions, — si toutefois j’en faisais ; et, dans ce cas, elles retournaient opiniâtrement à l’objet principe comme à un centre. Les méditations n’étaientjamais agréables ; et, à la fin de la rêverie, la cause première, bien loin d’être hors de vue, avait atteint cet intérêt surnaturellement exagéré qui était le trait dominant de mon mal. En un mot, la faculté de l’esprit plus particulièrement excitée en moi était, comme je l’ai dit, la faculté de l’attention, tandis que, chez le rêveur ordinaire, c’est celle de la méditation.

Mes livres, à cette époque, s’ils ne servaient pas positivement à irriter le mal, participaient largement, on doit le comprendre, par leur nature imaginative et irrationnelle, des qualités caractéristiques du mal lui-même. Je me rappelle fort bien, entre autres, le traité du noble italien Cœlius Secundus Curio, De amplitudine beati regni Dei ; le grand ouvrage de saint Augustin, la Cité de Dieu, et le De carne Christi, de Tertullien, de qui l’inintelligible pensée : — Mortuus est Dei Filius ; credibile est quia ineptum est ; et sepultus resurrexit, certum est quia impossibile est, — absorba exclusivement tout mon temps, pendant plusieurs semaines d’une laborieuse et infructueuse investigation.

On jugera sans doute que, dérangée de son équilibre par des choses insignifiantes, ma raison avait quelque ressemblance avec cette roche marine dont parle Ptolémée Héphestion, qui résistait immuablement à toutes les attaques des hommes et à la fureur plus terrible des eaux et des vents, et qui tremblait seulement au toucher de la fleur nommée asphodèle. À un penseur inattentif il paraîtra tout simple et hors de doute que la terrible altération produite dans la condition morale de Bérénice par sa déplorable maladie dût me fournir maint sujet d’exercer cette intense et anormale méditation dont j’ai eu quelque peine à expliquer la nature. Eh bien, il n’en était absolument rien. Dans les intervalles lucides de mon infirmité, son malheur me causait, il est vrai, du chagrin ; cette ruine totale de sa belle et douce vie me touchait profondément le cœur ; je méditais fréquemment et amèrement sur les voies mystérieuses et étonnantes par lesquelles une si étrange et si soudaine révolution avait pu se produire. Mais ces réflexions ne participaient pas de l’idiosyncrasie de mon mal, et étaient telles qu’elles se seraient offertes dans des circonstances analogues à la masse ordinaire des hommes. Quant à ma maladie, fidèle à son caractère propre, elle se faisait une pâture des changements moins importants, mais plus saisissants, qui se manifestaient dans le système physique de Bérénice, — dans la singulière et effrayante distorsion de son identité personnelle.

Dans les jours les plus brillants de son incomparable beauté, très sûrement je ne l’avais jamais aimée. Dans l’étrange anomalie de mon existence, les sentiments ne me sont jamais venus du cœur, et mes passions sont toujours venues de l’esprit. À travers les blancheurs du crépuscule, — à midi, parmi les ombres treillissées de la forêt, — et la nuit dans le silence de ma bibliothèque, — elle avait traversé mes yeux, et je l’avais vue, — non comme la Bérénice vivante et respirante, mais comme la Bérénice d’un songe ; non comme un être de la terre, un être charnel, mais comme l’abstraction d’un tel être ; non comme une chose à admirer, mais à analyser ; non comme un objet d’amour, mais comme le thème d’une méditation aussi abstruse qu’irrégulière. Et maintenant, — maintenant, je frissonnais en sa présence, je pâlissais à son approche ; cependant, tout en me lamentant amèrement sur sa déplorable condition de déchéance, je me rappelai qu’elle m’avait longtemps aimé, et, dans un mauvais moment, je lui parlai de mariage.

Enfin l’époque fixée pour nos noces approchait, quand, dans une après-midi d’hiver, — dans une de ces journées intempestivement chaudes, calmes et brumeuses, qui sont les nourrices de la belle Halcyone, — je m’assis, me croyant seul, dans le cabinet de la bibliothèque. Mais, en levant les yeux, je vis Bérénice debout devant moi.

Fut-ce mon imagination surexcitée, — ou l’influence brumeuse de l’atmosphère, — ou le crépuscule incertain de la chambre, — ou le vêtement obscur qui enveloppait sa taille, qui lui prêta ce contour si tremblant et si indéfini ? Je ne pourrais le dire. Peut-être avait-elle grandi depuis sa maladie. Elle ne dit pas un mot ; et moi, pour rien au monde, je n’aurais prononcé une syllabe. Un frisson de glace parcourut mon corps : une sensation d’insupportable angoisse m’oppressait ; une dévorante curiosité pénétrait mon âme ; et, me renversant dans le fauteuil, je restai quelque temps sans souffle et sans mouvement, les yeux cloués sur sa personne. Hélas ! son amaigrissement était excessif, et pas un vestige de l’être primitif n’avait survécu et ne s’était réfugié dans un seul contour. À la fin, mes regards tombèrent ardemment sur sa figure.

Le front était haut, très pâle et singulièrement placide ; et les cheveux, autrefois d’un noir de jais, le recouvraient en partie, et ombrageaient les tempes creuses d’innombrables boucles, actuellement d’un blond ardent, dont le caractère fantastique jurait cruellement avec la mélancolie dominante de sa physionomie. Les yeux étaient sans vie et sans éclat, en apparence sans pupilles, et involontairement je détournai ma vue de leur fixité vitreuse pour contempler les lèvres amincies et recroquevillées. Elles s’ouvrirent, et dans un sourire singulièrement significatif les dents de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les ayant regardées, je fusse mort !

Une porte en se fermant me troubla, et levant les yeux, je vis que ma cousine avait quitté la chambre. Mais la chambre dérangée de mon cerveau, le spectre blanc et terrible de ses dents ne l’avait pas quittée et n’en voulait pas sortir. Pas une piqûre sur leur surface, — pas une nuance dans leur émail, — pas une pointe sur leurs arêtes que ce passager sourire n’ait suffi à imprimer dans ma mémoire ! Je les vis même alors plus distinctement que je ne les avais vues tout à l’heure. — Les dents ! — les dents ! — Elles étaient là, — et puis là, — et partout, — visibles, palpables devant moi ; longues, étroites et excessivement blanches, avec les lèvres pâles se tordant autour, affreusement distendues comme elles étaient naguère. Alors arriva la pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son irrésistible et étrange influence. Dans le nombre infini des objets du monde extérieur, je n’avais de pensées que pour les dents. J’éprouvais à leur endroit un désir frénétique. Tous les autres sujets, tous les intérêts divers furent absorbés dans cette unique contemplation. Elles — elles seules — étaient présentes à l’œil de mon esprit, et leur individualité exclusive devint l’essence de ma vie intellectuelle. Je les regardais dans tous les jours. Je les tournais dans tous les sens. J’étudiais leur caractère. J’observais leurs marques particulières. Je méditais sur leur conformation. Je réfléchissais à l’altération de leur nature. Je frissonnais en leur attribuant dans mon imagination une faculté de sensation et de sentiment, et même, sans le secours des lèvres, une puissance d’expression morale. On a fort bien dit de Mlle Sallé que tous ses pas étaient des sentiments, et de Bérénice je croyais plus sérieusement que toutes les dents étaient des idées. Des idées ! — ah ! voilà la pensée absurde qui m’a perdu ! Des idées ! — ah ! voilà donc pourquoi je les convoitais si follement ! Je sentais que leur possession pouvait seule me rendre la paix et rétablir ma raison.

Et le soir descendit ainsi sur moi, — et les ténèbres vinrent, s’installèrent, et puis s’en allèrent, — et un jour nouveau parut, — et les brumes d’une seconde nuit s’amoncelèrent autour de moi, — et toujours je restais immobile dans cette chambre solitaire, — toujours assis, toujours enseveli dans ma méditation, — et toujours le fantôme des dents maintenait son influence terrible au point qu’avec la plus vivante et la plus hideuse netteté il flottait çà et là à travers la lumière et les ombres changeantes de la chambre. Enfin, au milieu de mes rêves, éclata un grand cri d’horreur et d’épouvante, auquel succéda, après une pause, un bruit de voix désolées, entrecoupées par de sourds gémissements de douleur ou de deuil. Je me levai, et, ouvrant une des portes de la bibliothèque, je trouvai dans l’antichambre une domestique tout en larmes, qui me dit que Bérénice n’existait plus ! Elle avait été prise d’épilepsie dans la matinée ; et maintenant, à la tombée de la nuit, la fosse attendait sa future habitante, et tous les préparatifs de l’ensevelissement étaient terminés.

Le cœur plein d’angoisse, et oppressé par la crainte, je me dirigeai avec répugnance vers la chambre à coucher de la défunte. La chambre était vaste et très sombre, et à chaque pas je me heurtais contre les préparatifs de la sépulture. Les rideaux du lit, me dit un domestique, étaient fermés sur la bière, et dans cette bière, ajouta-t-il à voix basse, gisait tout ce qui restait de Bérénice.

Qui donc me demanda si je ne voulais pas voir le corps ? — Je ne vis remuer les lèvres de personne ; cependant, la question avait été bien faite, et l’écho des dernières syllabes traînait encore dans la chambre. Il était impossible de refuser, et, avec un sentiment d’oppression, je me traînai à côté du lit. Je soulevai doucement les sombres draperies des courtines ; mais, en les laissant retomber, elles descendirent sur mes épaules, et, me séparant du monde vivant, elles m’enfermèrent dans la plus étroite communion avec la défunte.

Toute l’atmosphère de la chambre sentait la mort ; mais l’air particulier de la bière me faisait mal, et je m’imaginais qu’une odeur délétère s’exhalait déjà du cadavre. J’aurais donné des mondes pour échapper, pour fuir la pernicieuse influence de la mortalité, pour respirer une fois encore l’air pur des cieux éternels. Mais je n’avais plus la puissance de bouger, mes genoux vacillaient sous moi, et j’avais pris racine dans le sol, regardant fixement le cadavre rigide étendu tout de son long dans la bière ouverte.

Dieu du ciel ! est-ce possible ? Mon cerveau s’est-il égaré ? ou le doigt de la défunte a-t-il remué dans la toile blanche qui l’enfermait ? Frissonnant d’une inexprimable crainte, je levai lentement les yeux pour voir la physionomie du cadavre. On avait mis un bandeau autour des mâchoires ; mais, je ne sais comment, il s’était dénoué. Les lèvres livides se tordaient en une espèce de sourire, et à travers leur cadre mélancolique les dents de Bérénice, blanches, luisantes, terribles, me regardaient encore avec une trop vivante réalité. Je m’arrachai convulsivement du lit, et, sans prononcer un mot, je m’élançai comme un maniaque hors de cette chambre de mystère, d’horreur et de mort.

Je me retrouvai dans la bibliothèque ; j’étais assis, j’étais seul. Il me semblait que je sortais d’un rêve confus et agité. Je m’aperçus qu’il était minuit, et j’avais bien pris mes précautions pour que Bérénice fût enterrée après le coucher du soleil ; mais je n’ai pas gardé une intelligence bien positive ni bien définie de ce qui s’est passé durant ce lugubre intervalle. Cependant, ma mémoire était pleine d’horreur, — horreur d’autant plus horrible qu’elle était plus vague, — d’une terreur que son ambiguïté rendait plus terrible. C’était comme une page effrayante du registre de mon existence écrite tout entière avec des souvenirs obscurs, hideux et inintelligibles. Je m’efforçai de les déchiffrer, mais en vain. De temps à autre, cependant, semblable à l’âme d’un son envolé, un cri grêle et perçant, — une voix de femme semblait tinter dans mes oreilles. J’avais accompli quelque chose ; — mais qu’était-ce donc ? Je m’adressais à moi-même la question à haute voix, et les échos de la chambre me chuchotaient en manière de réponse : — Qu’était-ce donc ?

Sur la table, à côté de moi, brûlait une lampe, et auprès était une petite boîte d’ébène. Ce n’était pas une boîte d’un style remarquable, et je l’avais déjà vue fréquemment, car elle appartenait au médecin de la famille ; mais comment était-elle venue là, sur ma table, et pourquoi frissonnai-je en la regardant ? C’étaient là des choses qui ne valaient pas la peine d’y prendre garde ; mais mes yeux tombèrent à la fin sur les pages ouvertes d’un livre, et sur une phrase soulignée. C’étaient les mots singuliers, mais fort simples, du poète Ebn Zaiat : Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicæ visitarem, curas meas aliquantulum fore levatas. — D’où vient donc qu’en les lisant mes cheveux se dressèrent sur ma tête et que mon sang se glaça dans mes veines ?

On frappa un léger coup à la porte de la bibliothèque, et, pâle comme un habitant de la tombe, un domestique entra sur la pointe du pied. Ses regards étaient égarés par la terreur, et il me parla d’une voix très basse, tremblante, étranglée. Que me dit-il ? — J’entendis quelques phrases par-ci par-là. Il me raconta, ce me semble, qu’un cri effroyable avait troublé le silence de la nuit, — que tous les domestiques s’étaient réunis, qu’on avait cherché dans la direction du son, — et enfin sa voix basse devint distincte à faire frémir quand il me parla d’une violation de sépulture, — d’un corps défiguré, dépouillé de son linceul, mais respirant encore, — palpitant encore, —encore vivant !

Il regarda mes vêtements ; ils étaient grumeleux de boue et de sang. Sans dire un mot, il me prit doucement par la main ; elle portait des stigmates d’ongles humains. Il dirigea mon attention vers un objet placé contre le mur. Je le regardai quelques minutes : c’était une bêche. Avec un cri je me jetai sur la table et me saisis de la boîte d’ébène. Mais je n’eus pas la force de l’ouvrir ; et, dans mon tremblement, elle m’échappa des mains, tomba lourdement et se brisa en morceaux ; et il s’en échappa, roulant avec un vacarme de ferraille, quelques instruments de chirurgie dentaire, et avec eux trente-deux petites choses blanches, semblables à de l’ivoire, qui s’éparpillèrent çà et là sur le plancher.

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