Avais-je lu, enfant, le journal d’Anne Frank ? Je n’en suis pas certain. Mais longtemps, ne le connaissant pas, je l’ai méjugé – comme c’est souvent et très injustement le cas de ces livres dont on parle et reparle aux enfants et aux adolescents et que ceux-ci prennent en dégoût, sans se donner vraiment la peine d’essayer de les connaître, quand bien même ils les liraient.

Puis ce livre ayant été donné à étudier à ma fille,  je l’ai lu et l’ai découvert.

Le journal d’Anne Frank n’est pas ce que je pensais. Il n’est pas le livre triste et traversé d’angoisse que j’imaginais et dont la lecture, d’avance, me rebutait comme un pensum. C’est un livre plein de vivacité, porté par le caractère entier et l’esprit joyeux et alerte d’une toute jeune fille – elle fête ses quinze ans en juin 1944 – qui, forcée à l’immobilité par les circonstances, raconte sa vie et ses pensées à son journal intime, cet Alter ego qu’elle a baptisé Kitty.

Rien en soi de bouleversant ni de pathétique. Le pathos est tout entier dans l’esprit du lecteur qui sait ce qu’elle ne sait pas, l’arrestation qui, au début du mois d’août 1944, mettra fin à tout cela et, quelques mois plus tard, à la vie d’Anne, à cette sensibilité qui s’éveillait à la vie et connaissait son premier épanouissement.

Anne Frank n’est pas Etty Hillesum ; plus jeune que sa compatriote et coreligionnaire, plus enfant, taquine, elle n’a pas cette humilité, cet abandon de soi, cette totale abnégation qui donnent à Etty la stature d’une sainte. Et cependant, quelle perspicacité ! quelle lucidité dans la compréhension des autres et d’elle-même ! En quelques mois, comme Etty, on voit Anne, confrontée à un drame qu’elle évoque toujours avec légèreté, évoluer et grandir. Et l’on comprend que cette jeune fille, du haut de ses quatorze et quinze ans, voit les choses et saisit les situations. Elle  est clairvoyante et pénétrante.

Le passage lu est ce qu’elle écrit dans son journal à la date du 6 juillet 1944, alors que, depuis quelques jours déjà, elle s’interroge sur ses relations avec Peter, un adolescent de deux ans son aîné avec qui elle a finalement noué une sorte de relation amoureuse :

“J’ai souvent rêvé au bonheur que ce serait si quelqu’un m’offrait sa confiance, mais à présent, au point où j’en suis, je m’aperçois de la difficulté à m’identifier à la pensée de l’autre et à trouver la réponse. Surtout que, pour moi, les notions de “facilité et d'”argent” sont totalement étrangères et nouvelles. Peter commence un peu à s’appuyer sur moi et cela ne doit se produire en aucun cas. Dans la vie, il est déjà assez difficile de voler de ses propres ailes mais il est encore plus difficile d’être seul à vouloir et à espérer, et de garder toute sa fermeté.”

Plus loin, elle observe :

“nous avons beaucoup de raisons de croire à un avenir heureux, mais… nous devons le mériter. Et justement, c’est impossible d’y parvenir par la facilité, mériter le bonheur, cela signifie travailler, faire le bien, ne pas spéculer ou être paresseux.”.

Et plus loin encore :

“Pauvre garçon, il ne sait pas encore ce que c’est que de rendre les autres heureux et je ne peux pas le lui apprendre.”

Quelle étrange assurance se dégage de ces propos ! Quelle certitude ! Quelle foi ! Quelle force intérieure et intime, fondée sur la conscience de soi : “Il ne s’agit pas de craindre Dieu mais de garder en haute considération son honneur et sa conscience.”, écrit-elle un peu plus loin. C’est quelque chose de prodigieux qui s’exprime là, dans la simplicité d’un journal intime.

3 thoughts on “Le journal d’Anne Frank – 6 juillet 1944

  1. « Pauvre garçon, il ne sait pas encore ce que c’est que de rendre les autres heureux et je ne peux pas le lui apprendre. »
    Quelle lucidité, à 15 ans !

    Il me semble avoir lu ce livre, mais il ne m’avait pas fait grand effet.

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