Rue de la Sorbonne, la plaque rappelant l’emplacement des Cahiers de la Quinzaine
Dans la cathédrale de Chartres, le pilier commémorant le lieu où vint Charles Péguy, à proximité de la Vierge du pilier

Au début des années 1910, Charles Péguy, marié et père de trois enfants, quoique malheureux en mariage, est amoureux d’une de ses collaboratrices des Cahiers de la Quinzaine, Blanche Raphaël, qui s’est mariée en 1910 avec Marcel Bernard.

C’est notamment pour se fortifier dans sa volonté de ne pas suivre cet amour, pour continuer à respecter le serment de fidélité fait à son épouse Charlotte, pour noyer son épreuve dans l’effort physique ou peut-être – ou aussi – pour faire pénitence, qu’il entreprend pour la première fois, en  1912, le pèlerinage de Chartres, depuis sa maison de Palaiseau. D’autres motifs contribuent à ce désir de pèlerinage, dont le plus avoué est probablement le besoin qu’il éprouve de confier ses enfants à Marie – comme le signale la plaque apposée dans la cathédrale – puisqu’ils n’ont pu être baptisés du fait de l’anticléricalisme militant de leur mère et que lui-même croit beaucoup plus aux vertus mystiques du pèlerinage qu’aux sacrements d’une église officielle qu’il ne respecte guère.

Il écrit alors la Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres, ce long poème décrivant les quatre journées de marche qu’il eut à accomplir, long et beau poème que scandent à la fois le rythme du quatrain et le pas du pèlerin :

 

 

Étoile de la mer voici la lourde nappe 
Et la profonde houle et l’océan des blés 
Et la mouvante écume et nos greniers comblés, 
Voici votre regard sur cette immense chape 

Un peu plus tard, il joindra à ce grand poème cinq poèmes plus courts, les “cinq prières dans la cathédrale de Chartres” : prière de résidence, prière de demande, prière de confidence, prière de report, prière de déférence. C’est la troisième d’entre elles, intitulée prière de confidence, qu’on trouvera au bas de cet article et que je lis dans l’enregistrement. La confidence dont il y est question est en effet l’amour de Charles pour Blanche, et le vœu formé de ne pas y céder.

Ce vœu, écrit Charles Péguy, fut fait

Et non point par vertu car nous n’en avons guère,
Et non point par devoir car nous ne l’aimons pas,
Mais comme un charpentier s’arme de son compas,
Par besoin de nous mettre au centre de misère,

Et pour bien nous placer dans l’axe de détresse,
Et par ce besoin sourd d’être plus malheureux,
Et d’aller au plus dur et de souffrir plus creux,
Et de prendre le mal dans sa pleine justesse.

 

Invoquer la fidélité aurait sans doute suffit. Mais ça n’est pas ce que fait Péguy qui invoque le “besoin de nous mettre au centre de misère”, ce vertige que nous ressentons parfois face au malheur, qui nous pousse à vouloir y plonger, nous attire vers lui, nous conduit à vouloir boire le calice jusqu’à la lie parce que nous espérons  – ou devinons, ou percevons, ou sentons peut-être ? – qu’au plus profond du malheur, en son cœur, et précisément là, gît la libération. Cette intuition que nous avons parfois que c’est en “prenant le mal dans sa pleine justesse”, en acceptant pleinement son malheur et sa misère, sans retenue et sans réticence, qu’on peut les dépasser, qu’on peut s’en libérer, qu’on peut s’en détacher, dans un geste qui ressemble au saut du croyant dans la foi.

Cette acceptation intégrale, c’est l’Amen ou l’Inch Allah des religions monothéistes : qu’il en aille ainsi, comme Dieu le veut, puisque telle est sa volonté. C’est l’acceptation de Marie qui sait le destin de son fils, qui l’accepte et qui, l’ayant accepté, peut se dévouer à panser ses plaies. C’est le geste d’Etty Hillesum qui demande à rejoindre Wersterbork parce qu’elle sait que c’est au cœur du malheur, dans son sacrifice complet, qu’est le chemin.

Faire un peu moins attention à soi-même, me disait il y a un instant l’aimée.

 


Et maintenant, le texte :

 

Nous ne demandons pas que cette belle nappe
Soit jamais repliée aux rayons de l’armoire,
Nous ne demandons pas qu’un pli de la mémoire
Soit jamais effacé de cette lourde chape.

Maîtresse de la voie et du raccordement,
Ô miroir de justice et de justesse d’âme,
Vous seule vous savez, ô grande notre Dame,
Ce que c’est que la halte et le recueillement.

Maîtresse de la race et du recroisement,
Ô temple de sagesse et de jurisprudence,
Vous seule connaissez, ô sévère prudence,
Ce que c’est que le juge et le balancement.

Quand il fallut s’asseoir à la croix des deux routes
Et choisir le regret d’avecque le remords,
Quand il fallut s’asseoir au coin des doubles sorts
Et fixer le regard sur la clef des deux voûtes,

Vous seule vous savez, maîtresse du secret,
Que l’un des deux chemins allait en contre-bas,
Vous connaissez celui que choisirent nos pas,
Comme on choisit un cèdre et le bois d’un coffret.

Et non point par vertu car nous n’en avons guère,
Et non point par devoir car nous ne l’aimons pas,
Mais comme un charpentier s’arme de son compas,
Par besoin de nous mettre au centre de misère,

Et pour bien nous placer dans l’axe de détresse,
Et par ce besoin sourd d’être plus malheureux,
Et d’aller au plus dur et de souffrir plus creux,
Et de prendre le mal dans sa pleine justesse.

Par ce vieux tour de main, par cette même adresse,
Qui ne servira plus à courir le bonheur,
Puissions-nous, ô régente, au moins tenir l’honneur,
Et lui garder lui seul notre pauvre tendresse.


En illustration musicale, l’Ave Maria de Achinoam Nini (Noa).

En image de couverture, l’émouvante Notre-Dame de Grasse, conservée au Musée des Augustins, à Toulouse. J’aime beaucoup cette statue, qu’aimait aussi beaucoup ma mère, comme elle aimait beaucoup Charles Péguy.

J’aime cette statue où Marie n’enserre ni ne retient Jésus mais le laisse aller, épousant son destin de mère mais détournant néanmoins les yeux, parce qu’elle est humaine et que son acceptation est déchirement et non indifférence.

Elle aussi, comme Ève, exprime ce besoin de nous mettre au centre de misère.


Sur l’amour de Charles Péguy pour Blanche Raphaël-Bernard, on pourra se reporter à deux sites très différents :

“Péguy et Maritain : le conflit de deux observances chrétiennes”, par Damien Le Guay,  numéro 73 de la revue Résurrection, dont une longue note évoque Blanche Raphaël. C’est un article passionnant sur ces deux hommes qui furent d’abord très proches puis qui s’opposèrent violemment, Maritain, tenté par la pensée maurrassienne après avoir été anarchiste, ne comprenant alors pas grand’chose à la mystique de Charles Péguy (ce qu’il reconnut plus tard, en le regrettant).

Le site d’astrologie [!!] La terre est mon témoin qui consacre neuf articles à la relation entre Charles Péguy et Blanche Raphaël.

Sur les relations conflictuelles entre Péguy et Maritain, on pourra se reporter à l’article de Michel Bressolette, La foi qui sépare ou les épreuves de l’amitié entre Charles Péguy et Jacques Maritain”, in  Cahiers de l’AIEF Année 1997 49 pp. 371-387.

On pourra également lire, dans Délit d’images, l’article (sans lien avec la vidéo présentée, qui justifie le titre)  intitulé “La vierge à midi de Paul Claudel dit par Madeleine Renaud”, article qui est en fait consacré à Péguy.

3 thoughts on ““Par besoin de nous mettre au centre de misère”

  1. Merci pour tous ces liens. Vos billets, toujours très approfondis ne peuvent pas, ne doivent pas être lus à la hâte… Ils sont des trésors et enrichissent la journée…
    “Par besoin de nous mettre au centre de misère” pourrait sembler (à première vue) une sorte de manifestation du masochisme… Vous avez replacé ce poème dans son contexte politique et religieux. J’ai découvert avec émotion (l’émotion, hors la foi que je n’ai point) la très belle “Notre-Dame-de-Grasse”…

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