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Dénaturalisés (de Claire Zalc)

La loi du 22 juillet 1940 comprend trois articles ainsi rédigés :

« Article premier : Il sera procédé à la révision de toutes les acquisitions de nationalité française intervenues depuis la promulgation de la loi du 10 août 1927 sur la nationalité.

Article 2 : Il est institué à cet effet une commission dont la composition et le mode de fonctionnement seront fixés par arrêté du garde des Sceaux.

Article 3 : Le retrait de la nationalité française sera, s’il y a lieu, prononcé par décret pris sur le rapport du garde des Sceaux et après avis de cette commission. Le décret fixera la date à laquelle remontera la perte de la qualité de Français. Cette mesure pourra être étendue à la femme et aux enfants de l’intéressé. »

C’est à cette loi, à son contexte, à ses modalités de mise en oeuvre, à la façon dont elle fut appliquée pendant quatre ans, aux critères qui furent utilisés par la commission pour confirmer ou infirmer les acquisitions de nationalité et aux conséquences qu’elle eut pour les quelques 15 000 personnes – sur près d’un million de dossiers étudiés – qui furent, de son fait, privées, en pleine guerre, de la nationalité française, que Claire Zalc consacre un livre : Dénaturalisés : les retraits de nationalité sous Vichy, tiré du mémoire qu’elle avait rédigé dans le cadre de son habilitation à diriger des recherches.

C’est un livre terrible et passionnant. On y découvre le fonctionnement administratif et bureaucratique d’une commission, composée essentiellement de magistrats, dans les méandres du travail de laquelle l’auteure nous fait entrer, nous guidant pas à pas dans les étapes de la décision, construite par succession de notes, d’enquêtes, de contre-enquêtes, de lettres, de requêtes, de recommandations qui s’accumulent en couches épaisses de papillons épinglés, d’avis, de griffonnages, qui finissent par constituer le dossier qui, après examen par la commission, conduira à la sentence – maintien ou retrait de la naturalisation  – sentence dont les conséquences, parfois, sont terribles, en ces temps de déportation.

Le passage que je lis –  que Claire Zalc me le pardonne – est le prologue du livre. Il dit et montre ce qui peut être relaté d’un dossier particulier mais banal, le dossier 535 52 X 28, numéro sous lequel furent enregistrés et suivis les membres de la famille de Georges Perec. C’est un dossier comme un autre, qui ne présente aucune singularité et qui n’est mis en avant que comme exemple de la démarche suivie, de la matière travaillée, et parce que Claire Zalc a établi, avec Georges Perec, à travers le temps, des liens, des correspondances, des résonances qui la touchent.

Le suivi, un peu précis, minutieux, méticuleux, « infra-ordinaire », diraient-ils tous deux, de ce dossier comme un autre permet d’entrer dans la vérité des choses, leur cheminement, leur lourde épaisseur, leur pesanteur, ce que Claire Zalc appelle le « cœur du sujet ».

C’est qu’il faut parfois, face à cette montagne de dossiers poussiéreux, oubliés dans des archives perdues, parsemés d’écritures fines et de traces de tampons, se rappeler la matérialité, la vérité des réalités qu’ils recouvrent. Derrière les papiers, les jugements, les enquêtes administratives, toute cette machinerie tournant et ronronnant dans les règles de l’art, des gens. Et se coltiner les dossiers, la matière brute, c’est affronter aussi la brutalité des choses, revenir à ce qu’aiment à répéter, je crois, Beate et Serge Klarsfeld, quelque chose comme : l’holocauste, ce n’est pas six millions de personnes ; c’est un plus un, plus un, etc., six millions de fois.

Car c’est de cela aussi qu’il fut au bout du compte question dans cette histoire de dénaturalisés de Vichy.


PS : On pourra également lire à ce sujet :


NB : la photo d’en-tête est reprise de la couverture du livre de Claire Zalc. Il s’agit de la carte d’identité de Hilda C., AD38 2973 W 1401 © Archives de l’Isère.


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