Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’Amour de Dieu (Simone Weil)

2016-11-19

Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’Amour de Dieu est un petit texte écrit par Simone Weil au début de la Deuxième guerre mondiale. Il est consacré à l’attention, faculté dont la formation « est le but véritable et presque l’unique intérêt des études », dit ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas, parle des nombreuses vertus, enfin, de son apprentissage. Pour Simone Weil, l’attention est faite de veille, de vigilance légère, de mise en alerte de l’esprit ; il est, en cela, une préparation à l’attente de Dieu que constitue, au fond, la prière.

L’attention n’est pas la concentration, avec laquelle elle est si souvent confondue. Elle est même, d’une certaine façon, son contraire : « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même, à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. […] Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. ».

L’attention est disponibilité, ouverture : « Il y a pour chaque exercice scolaire une manière spécifique d’attendre la vérité avec désir et sans se permettre de la chercher. Une manière de faire attention aux données d’un problème de géométrie sans en chercher la solution, aux mots d’un texte latin ou grec sans en chercher le sens, d’attendre, quand on écrit, que le mot juste vienne de lui-même se placer sous la plume en repoussant seulement les mots insuffisants. ».

Ainsi entendue, l’attention est toujours bénéfique, et les efforts d’attention toujours récompensés : « Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. ».

Cette lumière dans l’âme, c’est la capacité de saisir les choses telles qu’elles sont et non telles qu’on les pense, telles qu’elles existent et non telles qu’on les cherche ou qu’on les voudrait. Elle est, en cela, une forme de l’amour.

Et puis il y a ces deux phrases extraordinaires : « Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés mais attendus. Car l’homme ne peut pas les trouver par ses propres forces, et s’il se met à leur recherche, il trouvera à la place des faux biens dont il ne saura pas discerner la fausseté. ».

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PS : on l’aura compris : l’illustration est la démonstration graphique de la première identité remarquable : (a + b)² = a² + 2ab + b²

Euthyphron (ou « sur la piété ») de Platon

euthyphron

Euthyphron est un dialogue de Platon dont le sous-titre est Sur la piété. L’action prend place devant le portique royal d’Athènes, alors que Socrate se rend chez l’archonte-roi pour rendre compte de l’accusation d’impiété qui lui est faite par Meletos. C’est à la suite de cette accusation qu’il sera condamné à mort.

Tandis qu’il attend, il rencontre Euthyphron, un jeune devin, venu lui-même au tribunal pour accuser son propre père de meurtre. La démarche étonne Socrate qui va donc demander à Eutyphron de lui dire s’il se sent assez sûr de l’accord et de la bénédiction des Dieux pour accomplir ainsi une démarche si choquante aux yeux des hommes. « Oui, sans le moindre doute« , répond en substance le jeune homme, et c’est à la suite de cette réponse, péremptoire, que Socrate va presser son interlocuteur de définir ce qu’est la piété – puisque son interlocuteur se vante de le savoir.

Le dialogue, court et qui ne se conclut pas vraiment, va conduire Euthyphron à tenter trois définitions successives de la piété, définitions qui sont, l’une après l’autre, dénoncées par Socrate comme fausses ou insuffisantes. En cela, c’est un modèle de dialogue socratique et la façon dont Socrate se moque de la prétention de son interlocuteur est tout à fait réjouissante.

Mais il y a autre chose. Il y a la question de savoir ce qu’est la piété et ce qu’elle ne saurait être, la question de savoir ce qui est dû, éventuellement, aux dieux et ce qui, même pour les dieux, ne saurait être fait. Il y a cette expression de l’asymétrie complète, absolue, entre le divin et l’humain : au divin, l’homme ne peut rien apporter ; du divin, il attend tout. Prétendre satisfaire les dieux, ou leur plaire, prétendre a fortiori gagner leur complaisance par son attitude ou son sacrifice est donc intrinsèquement impossible : on n’échange pas avec Dieu.

Et puis il y a cette idée que ce qui est aimé du divin l’est pour ses qualités propres et non pas parce qu’il est aimé du divin. Qu’il y a donc, au dessus du divin et d’une certaine façon avant lui, préexistant à lui, des valeurs absolues, auxquelles même les dieux doivent rendre hommage. La justice est une de ces valeurs absolues : le juste n’est pas ce que les dieux veulent, c’est le juste, et l’injustice doit être punie : « Car ni dieu, ni homme, n’oserait prétendre que celui qui fait une injustice ne doit pas en être puni. ».

C’est précisément, je pense, dans cette affirmation qu’il existe des valeurs absolues indépendantes de ce que disent les dieux mais également de ce que disent les hommes et les puissances que réside ce que les juges athéniens considéraient comme l’impiété de Socrate.

C’est aussi là, sans doute, que prend sa source l’idée selon laquelle le philosophe serait, d’une certaine façon, le précurseur des grands monothéismes.

Je ne suis pas certain, pourtant, que les grands monothéismes échappent totalement, dans certaines de leur manifestations au moins, à l’analyse de Socrate et à la radicalité de sa critique : c’est certes au sein du paganisme qu’Agamemnon se montre prêt, pour apaiser les dieux, à immoler sa fille Iphigénie. Mais c’est pour obéir à Yahvé, le dieu unique, qu’Abraham s’apprête à sacrifier son fils Isaac, au nom de Jésus-Christ que les croisés passent au fil de l’épée les habitants des villes conquises et pour entrer au royaume des cieux que de jeunes djihadistes massacrent aujourd’hui hommes, femmes et enfants. De toute évidence, la leçon que donnait Socrate à Euthyphron n’a pas encore été assimilée. Elle doit, encore et encore, être méditée.

Ce qu’elle dit, à chacun d’entre nous, c’est qu’au-delà de nos croyances, de nos religions, des lois qui nous gouvernent, des ordres que nous recevons, des passions qui nous entraînent, il existe du transcendant. Quelque chose, une ultima ratio, qui nous parle et que nous pouvons entendre si nous faisons silence. Cette voix, elle doit être la mesure de toutes choses et le guide en toutes choses. Appelons là Amour.

PS : l’enregistrement a été fait en stéréophonie et s’entend mieux ainsi, Eutyphron étant à gauche, et Socrate à droite.

PS2 : France Culture a diffusé le 27 octobre dernier une très intéressante conférence,  donnée en mai 2016 par Jean-Marie Frey, qui tournait autour de ses questions.

PS3 : On pourra lire la page que Wikipedia consacre au dilemme d’Euthyphron.

PS4 : une autre lecture du dialogue par Christian Dousset.

PS5 : une autre analyse du livre, par Myles F. Burnyeat, dans le cadre de l’article « Impiété de Socrate« , publié dans la livraison 1/2001 de la revue Methodos.

PS6 : à la réflexion, je ne suis pas sûr de comprendre parfaitement, ou de partager, la pensée de Socrate sur l’existence d’une conscience universellement partagée du bien et du mal. Je m’en explique dans un autre blog/podcast.

J’sais pas quoi faire, qu’est-ce que j’peux faire ?

C’était à la Treille, non loin des restes du ponton sur lequel Jean-Paul Belmondo, alias Pierrot le Fou, arrête d’un brutal « Silence ! J’écris. » la plainte lancinante d’Anna Karina lui chantant son ennui.

La plage était couverte d’un épais tapis d’algues sur lequel la mer venait calmement se briser et pétiller comme du champagne.

J’étais arrivé plus tôt à Notre-Dame, à une heure où le soleil était déjà levé mais où la plage restait dans l’ombre rougeoyante que faisait la haute muraille des Mèdes.

Au retour, j’allais dans la plaine Notre-Dame où, parmi les oliviers et les queues de lièvres, je découvris, trésor enfoui au creux des herbes, des clochettes d’or.

Grillon et petits ducs

Nous étions partis, dans la nuit, guetter dans les forêts de l’île le cri charmant du petit-duc. On l’entend,  de loin en loin, depuis les ruelles du village, et on aperçoit parfois l’adorable frimousse de cette boule de poils perchée au creux d’un arbre ou sur un fil de téléphone.

Ce fut peine perdue. Rien dans les forêts.  Rien sur les chemins y conduisant.

De retour aux abords du logis, un grillon se faisait entendre à la lumière d’un lampadaire . Je l’enregistrai.

Goélands crieurs

Nous nous étions levés tôt pour aller, au sommet de l’île, assister au lever du soleil. Ce fut magnifique et grandiose

Au retour, nous nous arrêtâmes à l’Oustaou. Un soleil d’or éclairait sa paroi et, au fond, quelques goélands lançaient leur cri, rasant l’eau de leurs longues ailes blanches.

Je gravis un sentier qui courait à travers la végétation pour rejoindre un autre point de vue, d’où la calanque révélait les grands rochers tapissant ses profondeurs :

Cascatelle marine 

C’était au bout de la presqu’île du Langoustier, dans ces rochers si mêlés à la mer que le sel s’y dépose en couches épaisses qui blanchissent les roches, cristallisent et étincèlent à la lumière comme rivières de diamants

Une petite houle agitait la mer. Dans le petit golfe que dessinait l’enchevêtrement des roches, les vaguelettes venaient s’échouer dans le calme, bruissant comme un grelot léger, sonnant comme le ferait une cascatelle.

Cigale du matin 

C’était sur le sentier qui, partant des gorges du Loup, rejoint le Brégançonnet, quelque part dans le Bois des Chênes, face à l’Îlote.

C’était le matin et les cigales lançaient leurs premiers chants. La plupart en compagnie, se lançant les unes les autres ; certaines en solitaire. C’était elles que je cherchais.

Longtemps, je n’ai pas vu celle sur laquelle je jetai finalement mon dévolu.  Elle était pourtant là,  évidente sur la branche mais il fallut un rayon de soleil éclairant ses ailes cassées pour que je la découvre,  effrayée et soudainement silencieuse.

Je me souviens qu’étant enfant et habitant Marseille,  un camarade s’amusait à me faire peur en arrachant des cigales de l’arbre auquel elles s’étaient agrippées pour me les lancer à la figure.

Le temps à bien passé – ce que je savais déjà. 

Merle du Brégançonnet 

C’était sur le joli chemin qui conduit à la calanque du Brégançonnet. Perché au sommet d’un pin, invisible, un merle chantait,  lançant ses trilles joyeuses dans la lumière fraîche du matin.

Il emplissait l’air de son bonheur de vivre, auquel participaient,  bourdonnant dans le bleu du ciel, les insectes qui passaient.

Plus loin, la vigne s’étendait voluptueusement.

Ressac


C’était près de l’Oustaou de Dieu, face au large, au sud, à l’Afrique, lointaine.

Le jour se levait et, sous la caresse des premiers rayons de soleil, les cigales entamaient leur chant.

Dans les rochers qui dégringolaient dans la mer, les vagues jouaient et le ressac faisait entendre sa pulsation, grave et puissante. De temps en temps, de l’écume se formait, dont on pouvait entendre, léger et cristallin, l’évanouissement mousseux.

L’Alycastre au matin

C’était sur la plage de l’Alycastre, dont la légende dit que ses rochers abritèrent un dragon.

J’essayais de régler mes micros tandis qu’à  mes pieds, la mer caressait le rivage.

Plus loin, quelques mouettes criaient et on pouvait entendre le claquement des drisses sur les mâts.