Souvenir des morts

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Je me souviens de ces hurlements dans la nuit qui nous réveillaient, nous faisaient nous lever, ouvrir les portes de nos chambres, nous blottir l’un contre l’autre dans le couloir sombre et parfois ouvrir la porte de la chambre de nos parents pour tenter de nous interposer tant la violence et la tension étaient fortes. Mais, bien loin de calmer le jeu, notre irruption le rendait plus tempétueux encore car elle était immédiatement brandie par chacun comme un argument contre l’autre.

Peut-être cela n’est-il arrivé qu’une seule fois ; peut-être même les choses ne se sont elles jamais passées ainsi mais j’ai en moi ce souvenir et cette image : cette image de moi-même enfant avançant tremblant et en pleurs dans la chambre de mes parents et leur disant : « Arrêtez ! Mais arrêtez donc ! ».

Ils sont morts maintenant, l’un et l’autre.

Aube lacustre

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C’était près du lac Manyara, à l’ouest d’Arusha, miroir de nacre rose étendu dans la grande déchirure du Rift.

La nuit touchait à sa fin et la lumière grandissait, laissant progressivement apparaître le contour des choses, leur couleur, leur texture, et jusqu’à leur parfum.

Et tout autour de la maisonnette, surgissant et s’éveillant de partout, les oiseaux et les insectes virevoltaient, chantaient, gloussaient, sifflaient, crissaient, faisant vibrer l’air et les branches de leurs trilles, de leurs ailes et de leurs pattes dans la célébration du jour.

Au bord du lac, des antilopes marchaient. On allait bientôt entendre les pétarades des motos et des rickshaws.

PS : l’enregistrement est du matin ; la photo de la veille au soir : le lac était à notre couchant.

Tintin au Tibet : un sage en action

Couverture de Tintin au Tibet

copyright : Hergé – Casterman

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J’ai longtemps lu (jusqu’à hier) Tintin au Tibet comme un album d’aventures prenant place au pays du Dalaï Lama, tirant profit de ses paysages grandioses et mettant en scène le bouddhisme et ses moines comme un décor, un élément de contexte. Le bouddhisme de Tintin au Tibet, il se résumait pour moi à l’image de Foudre bénie lévitant au dessus du sol et à cette page très drôle dans laquelle, voulant faire bien mais ignorant le titre qu’il faut lui donner, le capitaine Haddock s’adresse au « Grand précieux », le chef spirituel du monastère, sous des noms divers et plus saugrenus les uns que les autres.

C’est au retour d’une semaine passée à Hauteville que je prends enfin conscience de la façon beaucoup plus profonde, beaucoup plus totale, dont cet album est imprégné, sinon par le bouddhisme, du moins par une philosophie de l’action et de l’être qui lui en est très proche.

Du début jusqu’à la fin, le personnage de Tintin incarne, dans ce livre, l’être bienveillant, unifié, attentif, vigilant, qui sait ouvrir son cœur, l’entendre, le suivre, prendre des décisions claires et franches, et agir en conséquence, sans ambages et de façon juste parce que guidé par l’amour :

Capitaine, je suis persuadé que Tchang est vivant. C’est peut-être stupide, mais c’est ainsi… Et comme je le crois vivant, je pars à sa recherche.

Tintin n’est pas seulement, dans cet album, le jeune homme sympathique dont on avait fait la connaissance dans les autres épisodes. Il garde ici toutes ses qualités : finesse, intelligence, courage, honnêteté, gentillesse, humilité, mais elles sont comme sublimées par la parfaite équanimité dont il fait preuve qui lui permet d’accueillir sans colère toutes les décisions contraires à son entreprise, sachant instantanément s’y adapter :

Oui, ce que dit Tharkey est juste. C’est vrai : je n’ai pas le droit de risquer ainsi plusieurs vies… Je partirai donc seul.

Face à Tintin, le capitaine Haddock illustre l’homme normal, notre alter ego, l’individu divisé, soumis aux tentations et qui les subit, inattentif et maladroit, disant l’un et faisant l’autre. Mais si le Capitaine dit non, non et toujours non, il finit toujours cependant aussi par faire oui, démentant, par son action positive, les mots qui sortent de sa bouche. Il surmonte ainsi, dans ses actes, le refus que portent ses paroles et c’est pourquoi il est, au bout du compte, désigné :

Et toi aussi, Tonnerre Grondant, sois béni car, malgré tout, tu as eu la foi qui transporte les montagnes.

Tchang est lui aussi élu. Non pour son action propre du moment mais parce qu’il su inspirer le dévouement et que cette capacité à inspirer les autres est conçue en soi comme une preuve d’élection. Mais on a appris, au début de l’album, que Tchang était un « coeur d’or », cela est confirmé, à la fin, par les propos qu’il tient sur le yéti, et il y a donc une convergence totale entre les diverses facettes du personnage qui reçoit parce qu’il a su donner.

Tintin au Tibet a toujours été mon album préféré. Je crois en avoir enfin découvert la raison. Elle n’est pas sans lien avec la sensibilité d’Hergé qui, recevant, à la fin des années 1970, son neveu chez lui lui conseillait de lire Les chemins de la sagesse, d’Arnaud Desjardins.

PS : A partir du 8 février 2016, France Culture diffusera en feuilletons l’enregistrement, réalisé avec la Comédie française et l’Orchestre national de France, de cinq albums de Tintin : du 8 au 12 février, ce seront Les cigares du pharaon.

Sens dessus dessous

goutte panthéon

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A travers la goutte retournée
Qui surgit de la balustrade
Les colonnes jaillissent
du Panthéon mouillé.
En bas, c’était le haut,
En haut, c’était le bas.
(Leçon d’humilité donnée par les grands hommes,
La pluie qui tombe
Et les lois de l’optique).

Au droit, je préfère le courbe

 

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Au droit, je préfère le courbe,
Au carré l’arrondi.
La pudeur sensuelle des lignes qui se rapprochent :
Asymptotes et caresses ;
Le mouvement timide des lèvres qui se joignent,
L’amour que font des mains les doigts entrelacés,
La spirale, gracieuse et dansante,
Souple et mouvante comme la vie.

Moucharabiehs

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Dehors et dedans
Souvent s’entremêlent.
Il en naît des moucharabiehs
Dans les courbes desquels
J’aime vagabonder :
Intérieur/extérieur du ruban de Moebius,
Vide faisant tourner la roue au coeur de son moyeu ;
Absence qui surgit au coeur de la présence,
Présence qu’on perçoit au tréfonds de l’absence,
Et tes lèvres,
Qui sont le monde et qui sont toi.

Rêve

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Il est très rare que je me souvienne de mes rêves et c’est arrivé cette nuit.

J’étais en banlieue parisienne, où j’avais décidé, je-ne-sais pourquoi, de me promener. Cette banlieue avait d’abord ressemblé à ce que je connais d’elle – grandes voies routières desservant de grands ensembles peuplés de grands immeubles, panneaux indicateurs, hauts trottoirs abritant de grandes flaques de pluie – puis elle s’était progressivement transformée en paysage de Haute Provence ou de Corse : une vallée encaissée, des chênes verts et une route se faufilant au milieu, accrochée à la paroi comme un serpent, que j’avais suivie.

J’étais finalement arrivé à une petite ville, d’architecture moderne, tandis que le soleil baissait. Je voulais prendre un bus pour revenir à Paris mais n’avais pas de petite monnaie pour payer mon ticket. J’étais alors allé voir le chauffeur qui m’avait suggéré de descendre deux étage plus bas (le terminus du bus était sur une sorte de terrasse) pour pour acheter mon billet à l’agence du Crédit suisse.

Il ajouta que, puisque j’en avais les moyens, mieux valait faire ainsi que de tenter de revenir à pied, dans la nuit.