Cauchemar 1 : le lycéen absentéiste

2014 12 19_tuileries

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Comme je le disais il y a quelques jours, j’ai quelques cauchemars pérennes, répétitifs, réguliers, qui reviennent ou sont un moment revenus dans mes nuits.

C’est avec Katia que j’ai découvert le plus récent de ceux dont je me souviens, qui est aussi celui qui me laisse dans le plus grand malaise, probablement parce qu’il épouse et exprime quelque chose de fort au fond de moi.

Je suis lycéen, dans un établissement qui ressemble à Janson de Sailly dont je fus élève. Tout paraît normal, dans ma vie de lycéen, à ceci près que je sèche totalement les cours d’une discipline – je ne sais plus s’il s’agit de l’anglais ou du français. Mes absences ont commencé par être accidentelles : quelque chose, un jour, m’a empêché d’assister à un cours ; elles sont devenues régulières, puis systématiques. Et me voici désormais dans une nasse : je ne peux plus ne pas être absent car l’éventualité d’une confrontation avec ce professeur qui ne m’a jamais vu me terrorise. Peut-être voudrais-je bien – je n’en suis pas sûr – rentrer dans le droit chemin, faire enfin ce que je dois faire mais j’ai le sentiment d’avoir été trop longtemps du mauvais côté pour pouvoir vraiment revenir du bon. Et je suis comme un forçat qui trainerait son boulet, quittant mes camarades à l’heure où commence le cours maudit pour errer comme un fantôme dans les couloirs poussiéreux du lycée, craignant à chaque instant de croiser ce professeur et de devoir subir à la fois ses questions et ma honte.

Car je ne suis pas du tout heureux de cette situation. Peut-être ai-je, au début, éprouvé un peu de la petite joie que donne la bravade. Mais il y a longtemps que cela a disparu. C’est un poids qui pèse désormais sur moi : je suis mal à l’aise, rongé par le remords et l’impossibilité de me tenir droit et fier face au monde et aux autres, mal dans mes baskets, malheureux. J’ai le sentiment de subir mon sort et il ne me vient pas, au cours du rêve, l’idée que la solution serait probablement de prendre mon courage à deux mains et d’aller voir le professeur pour m’excuser platement et demander humblement à réintégrer son cours. Je préfère fuir, glisser, rester dans le confort relatif d’un inconfort connu plutôt que de dépasser ma peur et d’essayer de renouer avec l’Autre, d’oser  l’affronter avec vérité.

Quand je suis dans ce cauchemar, c’est le malaise qui m’éprend. Au réveil, c’est plutôt une émotion que je ne sais pas très bien qualifier : dégoût serait trop fort mais il y a un peu de ça : cette lâcheté, cette propension à mettre les saletés sous le tapis plutôt que de les regarder en face pour s’en débarrasser, sont des tendances que je sens fortes en moi. J’essaie de m’en dégager, je cherche à faire refluer la peur que je sens tapie quelque part et qui parfois dicte ma conduite, j’apprends à écouter ce qu’il y a de mieux en moi et à préférer toujours la vérité au mensonge mais c’est un cheminement.

PS : l’image est sans rapport, sinon dans l’impression qu’elle suscite. Je l’ai prise en 2014 au Tuileries.

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Quand une politique a réussi, il faut la changer

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« Quand une politique a réussi, elle a changé le monde pour lequel elle avait été conçue, et il faut donc la changer, car elle n’y est plus adaptée. »

C’est Edgard Pisani, qui vient de mourir, qui aimait à répéter ce propos et à le mettre en œuvre. Il l’avait fait notamment dans le domaine agricole où, inventeur de la politique agricole commune, il avait su, ensuite, dans le cadre notamment du « Groupe de Seillac », inviter le monde paysan à changer de chemin, de modèle, et à prendre le tournant d’une agriculture ménagère.

C’est un propos plein de sagesse. Il ne faut d’ailleurs pas en limiter la portée au champ politique mais l’appliquer à tous les domaines, et d’abord à notre vie personnelle : s’adapter, s’adapter, s’adapter sans cesse, car tout change, et que c’est dans la fluidité et la souplesse qu’est la vie.

Ce qui ne signifie ni trahison, ni reniement : c’est au contraire dans cette adaptation à l’esprit plus qu’au texte, dans le courage de s’écarter du texte pour suivre l’esprit que la vraie fidélité se révèle. Ce que Jaurès avait ainsi exprimé :

« C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source. »

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Histoire de Charles-Roger

Charles Roger

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Lorsqu’elle avait une trentaine d’années, mon arrière grand-mère, Henriette, qui avait passé son enfance et sa jeunesse dans son Ariège natale puis qui, à 18 ans, avait émigré avec ses parents en Argentine, était revenue depuis peu en France et travaillait, comme couturière et un peu dame de compagnie, dans une grande famille dotée d’un grand nom.

Elle eut, probablement avec un des fils de cette famille, un enfant : Charles-Roger. Et soit qu’elle n’aimât pas son père, soit que ce père n’aimât pas Henriette, soit encore que les convenances et le milieu aient interdit que les choses n’aillent plus loin, le père ne reconnut pas l’enfant et Henriette, mon arrière grand-mère, confia son fils à l’Assistance publique.

Quelques années plus tard, mon arrière grand-mère se maria et eut deux enfants légitimes et reconnus : ma grand-mère et son frère.

Il m’est difficile d’imaginer la désolation qui devait régner dans le cœur de Charles-Roger, dont l’enfance et la jeunesse s’écoulèrent dans l’abandon, et qui ne connut que bien plus tard, et furtivement, sa mère, silhouette s’éloignant de la caserne où il séjournait.

Il m’est difficile d’imaginer le déchirement que dut vivre et porter, tout au long de sa vie, Henriette, mon arrière grand-mère, qui s’était séparée de son enfant premier et qui ne le revit jamais, sinon de loin.

Mais je me dis aussi que ce fut certainement une épreuve et un poids, une souffrance, pour ma grand-mère et son frère, que cette absence, ce manque, ce déchirement, qui devait grand béer dans le cœur de leur mère et qu’ils devaient certainement ressentir.

Ils étaient les légitimes, les enfants reconnus du couple, mais il devait y avoir, dans les yeux de leur mère, à chaque fois qu’ils se posaient sur eux, la trace d’un pincement, d’un regret, d’un remord, contre elle-même d’abord évidemment tourné mais qui probablement, devait parfois se muer en reproche et en accusation : qui étaient-ils, eux, les légitimes, pour avoir entièrement capté l’amour d’une mère, en dépouillant de cet amour leur frère, le premier, l’aîné, laissé seul au monde ?

Je suis certain que ma grand-mère et son frère ont, toute leur vie, ressenti ce lien brisé au fond d’eux-mêmes, qu’ils ont profondément souffert de la mise en cause radicale que devait susciter l’amour incomplet, cabossé, meurtri, de leur mère, et que, dans le silence des secrets de famille, ils ont transmis ce mal-être à leurs propres enfants.

Et sans doute ces enfants l’ont-ils transmis aux leurs.

Merci, Anne-Chantal, d’avoir levé le voile.

PS : Revenu aux documents, je corrige mon récit :

Henriette n’a pas confié son fils à l’Assistance publique. Elle l’a confié à sa mère, qui l’a elle-même confié à une nourrice, chez laquelle il a été élevé pendant quelques mois. Puis le paiement de la nourrice n’étant plus assuré, la nourrice l’a confié à l’Hospice Saint-Vincent de Paul. C’est alors qu’il prend le statut d’orphelin.

NB : enregistré avec un Tascam DR100 MK2 et un micro Rode NT1-A

Rêves

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Longtemps, je ne me suis pas souvenu de mes rêves, à l’exception de deux, répétitifs et cauchemardesques, qui venaient parfois me hanter. J’en parlerai une autre fois.

Et voici quelques semaines que, à la suite probablement des efforts accomplis pour comprendre mes émotions et mes réactions, les rêves faits pendant la nuit demeurent vivants au réveil, ce qui me permet de les retranscrire, dans un carnet laissé auprès de mon lit.

Il y a des bateaux et des mers, des montres et des horlogers, des appartements bâtis au sommet d’immeubles immenses et dominant le monde, dont je me sers comme de garçonnières. Il y des mariages dans lesquels je déboule comme un chien dans un jeu de quilles et au cours desquels je me montre maladroit et grossier, proférant des lâchetés dont, au sein même du rêve, je me veux de les avoir dites. Il y a des domiciles que je crois être miens mais dont chacun a la clé et dont l’intimité, chaque jour, peut être dévoilée. Il y a, au bout de longs couloirs, des toilettes dont j’ai longtemps cherché l’abri, la cachette, le refuge, et dont, à l’instant même qui suit celui où j’ai fermé la porte et dégrafé mon pantalon, je découvre qu’elles sont, en fait, grandes ouvertes sur la rue. Il y a des souvenirs de spectacles vus, collant charnellement aux lèvres et au corps, des réminiscences magnifiées d’émotions éprouvées dans les heures qui précèdent et qui s’amplifient jusqu’à tout envahir de leur agréable parfum.

Et puis il y a, imprégnant tout ou presque tout, colorant tout, un immense donjuanisme. Je veux dire : un désir insatiable, irrépressible, inépuisable, inépuisé, de plaire aux femmes rencontrées, de les séduire, d’être aimé d’elles. Et le bonheur de l’accomplissement.

Voilà pour mes rêves.  Ils ne sont que des rêves que je découvre, au matin, étonné mais ravi de m’en souvenir.

NB : enregistré avec un Tascam DR100 MK2 et un micro Rode NT1-A

Eve, première mortelle

2015 06 07 recollets

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Quelques strophes lues de Eve, première mortelle, cet immense et magnifique poème de Charles Péguy, qui dit la femme et sa grandeur, l’homme et sa chute, et qui le dit au travers du personnage d’Eve, femme entre toutes les femmes, humain entre tous les humains, dont le destin résume celui de son espèce .

Eve qui, après avoir connu l’Eden, chuta, et qui depuis lors est accablée et porte le malheur du monde sur ses épaules de mère. Eve, tombée et magnifique, à qui Péguy dédie un poème fleuve empli de tendresse et d’amour, construit comme une suite entrecroisée de stances qui se répètent et évoluent progressivement comme le font les vagues dans la houle.

Eve, qui est tout à la fois elle-même, Geneviève, Jeanne et Marie, qui est la femme, la mère et l’épouse, la ménagère, l’amante, la créatrice, l’audacieuse, la vie :

Et moi je vous salue ô première pauvresse.
Vous savez ce que c’est que d’avoir innové.
Les autres n’ont connu qu’un plateau de détresse.
Vous savez ce que c’est que d’avoir inventé.

Seule vous avez pu faire la différence,
Mesurer l’Océan d’avec un pauvre port.
Il fallut demander à la jeune espérance
Ce qui jusqu’à ce jour était donné d’abord.

Les autres n’ont connu que d’être malheureux.
Vous avez innové d’entrer dans le malheur.
Les autres n’ont connu que d’être douloureux.
Vous avez inventé d’entrer dans la douleur.

Les autres n’ont connu que le commun niveau.
Mais vous avez connu le dénivellement.
Les autres n’ont connu qu’un pauvre caniveau.
Mais vous avez connu le grand ruissellement.

Les autres n’ont connu qu’un périssable sort.
Vous avez innové l’autel et l’hécatombe.
Les autres n’ont connu qu’une commune mort.
Vous avez inventé d’entrer dans cette tombe.

L’image représente la Vierge de Pitié des Récollets, une statue du début du XVIème siècle qui se trouve au Musée des Augustins, à Toulouse (où se trouve également la si belle Notre-Dame de Grasse).

NB : enregistré avec un Tascam DR100 MK2 et un micro Rode NT1-A

Souvenir des morts

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Je me souviens de ces hurlements dans la nuit qui nous réveillaient, nous faisaient nous lever, ouvrir les portes de nos chambres, nous blottir l’un contre l’autre dans le couloir sombre et parfois ouvrir la porte de la chambre de nos parents pour tenter de nous interposer tant la violence et la tension étaient fortes. Mais, bien loin de calmer le jeu, notre irruption le rendait plus tempétueux encore car elle était immédiatement brandie par chacun comme un argument contre l’autre.

Peut-être cela n’est-il arrivé qu’une seule fois ; peut-être même les choses ne se sont elles jamais passées ainsi mais j’ai en moi ce souvenir et cette image : cette image de moi-même enfant avançant tremblant et en pleurs dans la chambre de mes parents et leur disant : « Arrêtez ! Mais arrêtez donc ! ».

Ils sont morts maintenant, l’un et l’autre.

Aube lacustre

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C’était près du lac Manyara, à l’ouest d’Arusha, miroir de nacre rose étendu dans la grande déchirure du Rift.

La nuit touchait à sa fin et la lumière grandissait, laissant progressivement apparaître le contour des choses, leur couleur, leur texture, et jusqu’à leur parfum.

Et tout autour de la maisonnette, surgissant et s’éveillant de partout, les oiseaux et les insectes virevoltaient, chantaient, gloussaient, sifflaient, crissaient, faisant vibrer l’air et les branches de leurs trilles, de leurs ailes et de leurs pattes dans la célébration du jour.

Au bord du lac, des antilopes marchaient. On allait bientôt entendre les pétarades des motos et des rickshaws.

PS : l’enregistrement est du matin ; la photo de la veille au soir : le lac était à notre couchant.