Cathédrale de Ségovie

2016 07 18_segovie

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Dans la cathédrale de Ségovie,

Qu’emplissent la douleur et la peine :

Crucifixions, martyrs, pleurs,

Pietà, tristesses, flagellations,

La voix de l’orgue est apparue joyeuse.

 

Autisme émotionnel

2016 02 guépardons Tanzanie

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J’ai grandi dans une famille où les émotions étaient tyrannisées.

L’un, bien qu’extrêmement sensible – peut-être parce qu’extrêmement sensible-, les refusait, essayait de les enfouir, les cachait sous le tapis où elles donnaient naissance à de grands fantômes qui envahissaient toute la vie, rendant lourdes et pénibles ces journées remplies et rongées d’une tristesse qui, n’ayant pu vraiment s’exprimer, se muait en ressentiment, lourd et visqueux, oppressant et pourtant ridicule.

L’autre les exprimait, les surexprimait, les projetait, et avait dû être, j’imagine, si souvent victime de son immense sensibilité qu’elle jonglait désormais de ses émotions et de celles des autres comme d’une arme, avec un talent en grande partie tourné vers la manipulation.

Peut-être me trompè-je, mais je crois que la compassion était absente de tout cela. Chez l’un, il pouvait y avoir de la pitié, mais la pitié n’est pas la compassion : elle sait garder ses distances, veut rester objective et regarde les choses un peu de haut. Chez l’autre, elle était, me semble-t-il, systématiquement ridiculisée et raillée : surtout ne pas prêter le flanc, surtout ne pas se laisser attendrir, et transmuter tout élan de compassion en objet d’ironie.

Et c’est ainsi que, pour des raisons radicalement inverses l’une de l’autre, j’ai appris à maltraiter mes émotions, et ai pris l’habitude d’avoir, comme premier réflexe, quand une peine m’était confiée par un proche, non un geste de compassion ou d’empathie mais une réaction de moquerie ou de déni, reproduisant ainsi exactement ce que j’avais vu à l’œuvre dans mon enfance.

C’est également ainsi  – j’en ai déjà parlé – que les attitudes de politesse et de gentillesse, qui sont évidemment positives et respectables, ont longtemps été connotées, dans mon esprit, d’une coloration ridicule et méprisante : il ne fallait pas être gentil ; il  fallait être mordant et se faire remarquer.

C’est enfin ainsi que j’ai longtemps enfoui mes émotions devant la beauté des choses ou leur mignonneté. Se laisser attendrir par un chaton, ça ne se faisait pas.

C’est progressivement, par accumulation d’expériences diverses et sous l’effet des prises de conscience qui m’ont été imposées, et je les en remercie, par les êtres qui m’aiment, que tout cela est venu au jour et que j’ai pu, peu à peu, commencer à cheminer dans une autre direction et abandonner la sorte d’autisme émotionnel dans lequel j’étais enfermé. Il était temps !

NB : L’image est une photo de bébés guépards prise l’hiver dernier en Tanzanie, des animaux extrêmement mignons.

L’enregistrement a été fait sur un Tascam DR100-Mk2, avec un micro Rode NT1-A.

Ne pas cueillir

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J’étais l’autre jour à Saclay, grand plateau battu par les vents où poussent des écoles, des laboratoires, des centres et instituts de recherche, et au milieu de tout cela, de grandes herbes folles égayées de chardons, de coquelicots, de pâquerettes.

J’ai pensé cueillir quelques-unes de ces belles fleurs sauvages. Puis je ne l’ai pas fait, réalisant qu’elles étaient mieux là qu’elles ne le seraient chez moi.

Pourquoi cherche-t-on si souvent à s’accaparer les choses et les êtres que l’on aime ?

C’est l’Aimée qui m’a, pour la première fois, posé cette question ou qui, plutôt, m’a, pour la première fois, poussé à me la poser.

Il y a, je crois, dans cette propension, plusieurs raisons qui s’entremêlent. Qui s’entremêlent le plus souvent au même moment, rendant l’écheveau difficile à dénouer, même s’il le faut pour ne pas se leurrer soi-même.

Je vois quant à moi cinq motivations principales – je parle de celles guidant celui ou celle qui veut garder auprès de soi :

  • il y a le désir de garder sous les yeux ou à ses côtés des choses qu’on a plaisir à voir, à entendre, à côtoyer et dont on estime que le monde ne sera pas privé par l’espèce de privatisation que nous en faisons ;
  • il y a le plaisir réflexif du plaisir partagé : vouloir être avec l’autre parce que nous savons que l’autre aime être avec nous et que le plaisir de l’autre est notre propre plaisir ;
  • il peut y avoir le désir de protéger, pour lui, un être fragile contre les périls extérieurs, et parfois ceux venant de lui-même ;
  • ce peut être la crainte qu’on éprouve, pour nous-même cette fois-ci, de voir blessé, mis en danger ou abimé cet être ou cette chose qu’on aime ;
  • il peut y avoir enfin, à des degrés et sous des dehors divers, le désir jaloux de garder pour soi et de soustraire aux autres l’objet de notre amour.

Ce sont ces cinq motivations qui, plus ou moins mêlées ou entrelacées, expliquent nombre de nos comportements. Il y a en elles une part d’altruisme mais aussi une part d’égoïsme ; une part de confiance et de don mais aussi une part de crainte et de tremblements.

Et l’une des tristesses du monde, l’une de ses grandes entropies psychologiques et sociales, est que, bien souvent, la confiance se mue en crainte et l’altruisme en égoïsme.

Et il faut, à chaque instant, lutter contre ce vieillissement avec son amour et sa foi.

NB : enregistré avec un Tascam DR100 MK2 et un micro Rode NT1-A.

PS : un peu à ce propos, au bout du compte, un article de France Culture Plus paru ce 4 juillet : Qu’est-ce que le polyamour ?

Le Brexit, l’Europe, l’espace et le territoire

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Le Brexit, les explications qu’on lui donne et les leçons qu’on en tire me rappellent cet article, écrit il y a maintenant longtemps, mais où tout n’est pas devenu faux. Il y est question d’espace, de territoire, et de la façon dont l’Union européenne se conçoit. Cela pourrait s’appeler aussi Unité et diversité.

Entre l’espace du marché et le territoire des hommes, l’Europe hésite.

D’un côté, les réseaux, la convergence croissante des activités et des modes de vie, l’ambition folle de gommer les différences, les disparités, les particularités, et de bâtir un milieu d’autant plus homogène qu’il est artificiel et délié du sol, fait des mêmes architectures, des mêmes équipements, des mêmes infrastructures, identiques d’un bout à l’autre du continent.

De l’autre, les terroirs, tels qu’en eux-mêmes ils sont depuis toujours, rocailleux et rustiques comme l’accent ou la langue de ceux qui y demeurent, mesquins et magnifiques.

L’espace est simple. Il a l’harmonie des figures géométriques et la froide beauté de la mathématique. Il est univoque, immédiatement compréhensible, aisément quantifiable. Dénué de frontières, de barrières, d’entraves, il est anonyme, extensible à l’infini, dépourvu d’attaches locales et d’identité géographique.

Le territoire, lui, est singulier et complexe. Il colle aux souliers et laisse entrevoir à tout instant sa finitude et son imperfection. Incarné et non abstrait, il est divers, fait d’alternances de montagnes et de vallées, de plateaux et de littoraux, de villes et de déserts humains, et oppose une sourde résistance aux entreprises réductrices de ceux qui ne voient en lui qu’une source de complications. Il est ce qu’il est, incompréhensible et bonhomme, et ne peut offrir que ce qu’il a, son insurmontable réalité.

L’espace est le rêve des économistes, des marchands, des statisticiens et des technocrates. On peut le mettre en fiches et en chiffres qui, une fois digérés par la machine, permettront d’établir de grands tableaux et de dresser de superbes cartes. On y verra apparaître des phénomènes connus mais qui, revêtus de ces oripeaux, sembleront comme transfigurés, parés qu’ils seront alors d’une légitimité et d’une scientificité nouvelles : la proportion de chercheurs est plus élevée à Glasgow que dans les îles ioniennes mais la part du tourisme dans la production de richesses est plus importante ici que là. A vrai dire, on s’en doutait un peu. Mais une chose est d’avoir des intuitions ; autre chose de les voir confirmées par le calcul, la magie des variances, des écarts-types et des courbes de Gauss.

Le territoire, lui, est inassimilable. A peine a-t-on tenté de l’étreindre dans une définition qu’il s’échappe, palimpseste irréductible à l’une quelconque de ses couches. Le territoire est le remord des hommes et le boulet qu’ils traînent avec leur histoire. Il est chaotique et rancunier, fait de querelles de clochers, de nuances délicates insaisissables à l’œil non exercé. Rétif à toute taxinomie, il étale au grand jour ses impardonnables velléités identitaires et sa ridicule fierté d’être ancré là plutôt qu’ailleurs, comme le terroir, son presque homonyme.

L’espace, c’est d’une certaine façon la liberté. Liberté du choix laissée à celui qui répugne à s’engager et qui, refusant de fermer quelque porte que ce soit, demeure sur place, ouvert à tous les vents mais incapable d’avancer, comme l’âne de Buridan qui, outre le boire et le manger, y laissa la vie. Tout est possible à l’espace européen, dès lors qu’il se contente de demeurer virtuel, riche seulement, mais à foison, de potentialités inexplorées. Il pourra s’étendre demain de Brest à Vladivostok, englober la Chine et les Indes, et ne différer pourtant en rien de ce qu’il est aujourd’hui : trois milliards de libre-échangistes y pratiqueront le libre échange, dans une orgie de ventes, d’achats et de reventes, habitant, consommant et rêvant à l’identique, progressivement rendus semblables par un marché toujours plus unifié et des réseaux toujours plus capillarisés. L’espace, c’est l’ouverture sur la monde, la négation de soi-même dans l’autre.

Le territoire, c’est d’une certaine façon la fermeture, le repli endogène, le choix réfléchi de l’assise contre l’élan, le refus frileux de l’aventure. C’est l’acceptation, par l’Europe, de ce qu’elle n’est que ce qu’elle est : une terre, bornée par des frontières définissant un en-dedans et un au-dehors, un camaïeu désordonné d’identités jalouses, une structure qui n’est ni ne peut être tout mais qui, par là-même, miracle de la dialectique et de l’incarnation, a le mérite d’être quelque chose. Le territoire est médiocre ; il est proprement terre à terre ; mais comme les pâquerettes au ras desquelles il se déploie, il existe.
L’espace est uniforme. Il est gris comme le béton des HLM, le macadam des routes, le fer blanc des boîtes de conserve. Il a l’esprit et le goût du sérieux, de l’utile et du normalisé. Il a des airs de caserne et d’hôpital, le parfum indéfini des billets, toujours autres et pourtant identiques, qui passent de mains en mains, de ville en ville et de banque à banque. L’espace est inodore comme l’est l’air qu’on respire dans les grands aéroports, climatisé sans cesse, lavé et purifié, en quête perpétuelle de propreté, de transparence et d’insignifiance. Il a pour aspiration de devenir standard et universel, sans saveur et sans origine.

Le territoire, lui, est plein d’arômes et de puanteurs. Il sent l’arrière-cuisine, la friture, le chou, l’huile d’olive, la Gitane et le purin. Il respire le maquis, l’exhalaison lourde et sucrée des fruits, l’été, sur les marchés, la senteur du métro et la sueur des hommes.

Le territoire connaît les saisons et en joue ; l’espace ne rêve que des les ignorer. Ah ! si les voies pouvaient être enterrées, les villes mises sous serre, les autoroutes abritées de la neige et du vent ! Si un réseau pouvait être construit qui ne connaisse ni le gel de l’hiver, ni la chaleur accablante de l’été et qui soit à tout moment identique à lui-même, pareillement utilisable, abstrait du temps qui fait et de celui qui passe !

Le territoire subit la course des heures ; l’espace prétend l’ignorer. C’est au battement du jour et de la nuit que vit le premier, s’éveillant à l’aube, s’apaisant au midi, s’arrêtant quand vient le soir. L’espace, lui, ne sait rien de ces rythmes : il est plongé dans un perpétuel midi, la ronde des marchés et des bourses ayant pris le pas sur celle des heures : Tokyo, Hong-Kong, Singapour, Londres, New-York définissent un ensemble où le soleil ne se couche jamais, où jamais rien ne s’arrête.

L’espace est romain comme le territoire est grec. Le premier est fait de grandes voies qui relient ; le second, de chemins vicinaux. L’espace est le triomphe, poussé jusqu’à son paroxysme, de l’ordre, de la ligne droite, et d’une certaine conception autiste de la relation de l’homme à son environnement ; le territoire est la victoire du détour et de la rêverie, l’architecture d’une confusion entre les hommes et la nature, la terre et les être qu’elle porte. L’espace est défiant et hautain, indifférent aux fleuves et aux chaînes de montagnes, le territoire sympathie et symbiose, construction d’un paysage.

L’espace est impérial. Les voies qu’il trace sont ouvertes aux armées, aux échanges, aux monnaies et aux lois. Elles sont le moyen et le signe tangible des civilisations qui se construisent, des langues qui s’unifient, des cultures qui se confondent. L’espace réunit, mêle et mixte l’hétérogène, il bâtit l’un sur le multiple, et forge l’unité sur la diversité. Il est affirmation de puissance et de suprématie, exaltation de l’homme maître de lui-même et souverain des choses.

Le territoire, quant à lui, est modeste, tourné vers lui-même plus que vers les autres, péripatétique plus que conquérant. Les Grecs ont retenu la leçon d’Ulysse que mille royaumes offerts ne détournent pas d’Ithaque. Le monde est vaste, plein de merveilles et de peuples étranges mais il ne doit se traverser qu’en visiteur et en enquêteur. Partons, mais pour mieux revenir ; sortons, mais pour mieux rentrer. Libre à l’étranger de s’installer ; il sera toujours le métèque, le barbare, l’homme venu d’ailleurs.

Le territoire est xénophobe comme l’espace est cosmopolite. Le premier ferme ses portes, ses volets et ses murailles quand le second ne s’enclôt que de vitres ou de vide où pénètrent la lumière et le vent. Mais le territoire s’habite, quand l’espace n’est conçu que pour être traversé. Gare à ceux qui l’oublient : c’est d’avoir voulu confondre ces deux fonctions dans un même geste urbanistique que meurent, aux abords des grandes villes, ce qui ne peut s’appeler cités que par dérision. Car quand la ville, par souci de fonctionnalité, de neutralité et d’accessibilité, se refuse à ce minimum de fermeture sur elle-même qui permet que naisse une identité, quand elle ne se construit que comme carrefour ou point de transit, quand elle ne se bâtit que par juxtaposition d’architectures anonymes, elle a vite fait de devenir le symbole tragique des populations acculturées et déplacées qui y passent plus qu’elles n’y vivent. C’est dans un des premiers grands ensembles français, à Drancy, qu’étaient parqués les malheureux en attente de nulle part, et l’on aurait tort de n’y voir qu’un hasard : que l’espace prétende devenir lieu de vie, et il se mue en instrument de dissolution des êtres, en mécanique de barbarie.

Mais que le territoire lui-même n’oublie pas ses limites. Lieu de reconnaissance, de familiarité, de convivialité, il n’est pas fait pour embrasser à lui seul l’ensemble de l’espace, sauf à briser celui-ci et à le réduire à une somme de parcelles et de tribus, étrangères si ce n’est hostiles les unes aux autres. Que le territoire s’instaure comme seul mode d’appréhension de l’espace, et c’est alors la féodalité qui s’installe, avec on cortège de conflits et de jalousies. Qu’une relation exclusive s’instaure entre les hommes et la terre qu’ils foulent, et l’on a vite fait de tomber dans les stratégies délirantes du nationalisme et de la purification ethnique. L’Europe des territoires, qui se dessine à l’est du continent, c’est celle des haines et des irrédentismes, des racismes et des chasses au faciès.
L’Europe n’est ni un espace, ni un territoire. Elle est l’un et l’autre, enfant paradoxale d’une histoire où les nations succédèrent aux empires, et les empires aux nations, les uns comme les autres n’ayant de cesse de proclamer leur fidélité plus grande à une identité européenne si multiforme et si galvaudée qu’elle en devient mythique : entre le rêve de l’unité et la conscience de la diversité, entre le sentiment d’une appartenance commune et la défense du pré carré, voilà vingt siècles que les européens sont en quête d’une structure répondant à la contradiction de leurs désirs.

Cette quête de conciliation entre unité et diversité serait moins difficile si l’Europe n’avait comme coquetterie suprême de se considérer comme singulière et universelle à la fois, au risque de couper court à toute tentative de définition d’elle-même. Si l’Europe, faite de peuples divers, se considérait cependant comme un ensemble parmi d’autres, si au fondement de sa recherche était l’idée qu’elle doit se définir par différence d’avec les autres, les choses seraient encore simples. Mais tel n’est pas le cas. Car à l’image de la France des révolutionnaires et de celle de Charles de Gaulle, l’Europe se conçoit comme dépositaire d’une vocation universelle. « L’Europe n’est elle-même que si elle est sans rivages », écrit François Perroux, et tous les Européens, peu ou prou, partagent ce sentiment selon lequel l’Europe serait comme cet aleph qu’évoque Borges dans une de ses nouvelles, ce lieu magique et singulier au sein duquel le monde entier se résume, dans sa diversité et ses contradictions.

L’Europe, point de rencontre entre l’Orient et l’Occident, entre le Nord et le Sud, entre l’Est et l’Ouest, entre la Méditerranée et l’Atlantique. L’Europe, lieu où se réconcilient les traditions latines et nordiques, les trois monothéismes et la laïcité, l’Etat et le marché, l’individu et la société… La liste serait trop longue à dresser des formules de ce type par lesquelles l’Europe aime à se définir et à se nier. Comment une telle Europe pourrait-elle avoir des frontières ? Comment pourrait-elle avoir un territoire ? Si l’Europe n’est qu’une agora, un lieu trivial au sens latin du terme, elle ne peut être qu’ouverte sur le monde.

Sans doute, les tenants d’une Communauté qui se limiterait à une zone de libre échange poursuivent-ils parfois des objectifs mercantiles. Force est pourtant de reconnaître qu’existe, entre leur vision et celle des zélateurs de l’universalisme européen, une convergence. L’Europe universelle est une Europe-carrefour ; elle est un espace voué à reculer indéfiniment ses frontières.

Mais sans doute est-ce là faire fausse route. peut-être l’apparente humilité de ceux qui ne voient en l’Europe qu’une terre de passage et de rencontre est-elle le fruit d’un excessif orgueil, d’un refus d’entrer dans le rang. Comment ne pas voir, dans la façon qu’a l’Europe de se présenter comme l’avocat naturel du Sud – elle qui pendant des siècles l’exploita -, dans sa façon de dénoncer l’ambition commerciale des pays d’Asie – elle qui, pendant plus de cent ans, inonda le monde de ses produits – , dans son attitude continuelle de donneuse de leçons, comme un passé mal assumé ? Que deviennent, dans dans cette entreprise de construction d’un mythe européen fait d’humanisme et d’équilibre, l’Europe de l’esclavage, celle des croisades, celle du commerce triangulaire, celle des enfants travaillant dans les mines, celle de l’impérialisme et celle du nazisme ? L’Europe universelle, c’est celle de l’oubli, celle du refus de l’histoire.

Cette histoire, l’Europe des territoires l’assume. Dans sa complexité et sa singularité. L’Europe n’est pas un espace neuf qu’il s’agirait de construire comme une ville nouvelle ; c’est une vieille terre, du passé de laquelle on ne peut faire table rase, sauf à se mentir et à se nier. L’Europe n’est pas tout, et c’est parce qu’elle n’est pas tout qu’elle est quelque chose, qu’elle a donc une identité à défendre. L’Europe de l’espace peut bien accepter que que ses paysages et l’ordre de ses champs soient bouleversés et réduits au lot commun ; l’Europe des territoires ne le peut pas. L’Europe de l’espace verra sans remord, puisque c’est la règle universelle, des régions mourir au profit d’autres, plus compétitives ; l’Europe des territoires ne le peut pas. L’une considère le territoire comme un instrument ; l’autre comme un des éléments fondateurs de son identité.

Pour les premiers, l’Europe peut être à la carte : que le Danemark, le Royaume-Uni ou la Suisse soient membres ou non de la Communauté ne change rien à la substance de celle-ci. L’Europe est un ensemble de règles ; elle n’est pas un ensemble de territoires soumis aux mêmes règles. Pour les seconds, il ne peut y avoir d’Europe sans fixation de ses frontières, sans création, au-dessus des territoires, d’un territoires commun. A ce degré de réflexion, la question n’est pas de savoir si ce « sur-territoire » doit avoir une structure jacobine ou pas – mauvais procès qui ne sert que d’épouvantail -, elle n’est pas de savoir qui, de la Communauté, des Etats, des régions ou des villes, devra avoir la principales responsabilité en matière d’aménagement, elle est de savoir si les rapports entre ces entités seront fondés sur la seule concurrence ou s’il existera entre elles une solidarité, une conscience d’appartenir à un même ensemble.

Entre cette Europe-ci et cette Europe-là, la plus ouverte au monde n’est pas celle que certains croient. Sans doute l’Europe des territoires se définit-elle par différence d’avec le reste du monde quand l’Europe de l’espace a pour seul objectif de constituer un ensemble indéfini auquel chaque pays puisse un jour appartenir. Mais revendiquer une identité, c’est implicitement accepter que les autres en fassent autant alors que s’y refuser, c’est le refuser aussi aux autres. L’Europe de l’espace, c’est la soumission progressive du monde aux mêmes règles, au même mode de vie, définis comme universels et universellement valables. C’est le triomphe d’un modèle réducteur sur la diversité des êtres.

Entre l’espace et le territoire, écrivions-nous d’abord, l’Europe hésite. Cette hésitation est profonde et l’on ne saurait faire grief à la Communauté de reculer le moment du choix. Mais cessons de considérer celui-ci comme un problème d’ordre technique. Il engage l’avenir.

(c) BL et L’Evénement européen, 1993

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Cauchemar 1 : le lycéen absentéiste

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Comme je le disais il y a quelques jours, j’ai quelques cauchemars pérennes, répétitifs, réguliers, qui reviennent ou sont un moment revenus dans mes nuits.

C’est avec Katia que j’ai découvert le plus récent de ceux dont je me souviens, qui est aussi celui qui me laisse dans le plus grand malaise, probablement parce qu’il épouse et exprime quelque chose de fort au fond de moi.

Je suis lycéen, dans un établissement qui ressemble à Janson de Sailly dont je fus élève. Tout paraît normal, dans ma vie de lycéen, à ceci près que je sèche totalement les cours d’une discipline – je ne sais plus s’il s’agit de l’anglais ou du français. Mes absences ont commencé par être accidentelles : quelque chose, un jour, m’a empêché d’assister à un cours ; elles sont devenues régulières, puis systématiques. Et me voici désormais dans une nasse : je ne peux plus ne pas être absent car l’éventualité d’une confrontation avec ce professeur qui ne m’a jamais vu me terrorise. Peut-être voudrais-je bien – je n’en suis pas sûr – rentrer dans le droit chemin, faire enfin ce que je dois faire mais j’ai le sentiment d’avoir été trop longtemps du mauvais côté pour pouvoir vraiment revenir du bon. Et je suis comme un forçat qui trainerait son boulet, quittant mes camarades à l’heure où commence le cours maudit pour errer comme un fantôme dans les couloirs poussiéreux du lycée, craignant à chaque instant de croiser ce professeur et de devoir subir à la fois ses questions et ma honte.

Car je ne suis pas du tout heureux de cette situation. Peut-être ai-je, au début, éprouvé un peu de la petite joie que donne la bravade. Mais il y a longtemps que cela a disparu. C’est un poids qui pèse désormais sur moi : je suis mal à l’aise, rongé par le remords et l’impossibilité de me tenir droit et fier face au monde et aux autres, mal dans mes baskets, malheureux. J’ai le sentiment de subir mon sort et il ne me vient pas, au cours du rêve, l’idée que la solution serait probablement de prendre mon courage à deux mains et d’aller voir le professeur pour m’excuser platement et demander humblement à réintégrer son cours. Je préfère fuir, glisser, rester dans le confort relatif d’un inconfort connu plutôt que de dépasser ma peur et d’essayer de renouer avec l’Autre, d’oser  l’affronter avec vérité.

Quand je suis dans ce cauchemar, c’est le malaise qui m’éprend. Au réveil, c’est plutôt une émotion que je ne sais pas très bien qualifier : dégoût serait trop fort mais il y a un peu de ça : cette lâcheté, cette propension à mettre les saletés sous le tapis plutôt que de les regarder en face pour s’en débarrasser, sont des tendances que je sens fortes en moi. J’essaie de m’en dégager, je cherche à faire refluer la peur que je sens tapie quelque part et qui parfois dicte ma conduite, j’apprends à écouter ce qu’il y a de mieux en moi et à préférer toujours la vérité au mensonge mais c’est un cheminement.

PS : l’image est sans rapport, sinon dans l’impression qu’elle suscite. Je l’ai prise en 2014 au Tuileries.

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Quand une politique a réussi, il faut la changer

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« Quand une politique a réussi, elle a changé le monde pour lequel elle avait été conçue, et il faut donc la changer, car elle n’y est plus adaptée. »

C’est Edgard Pisani, qui vient de mourir, qui aimait à répéter ce propos et à le mettre en œuvre. Il l’avait fait notamment dans le domaine agricole où, inventeur de la politique agricole commune, il avait su, ensuite, dans le cadre notamment du « Groupe de Seillac », inviter le monde paysan à changer de chemin, de modèle, et à prendre le tournant d’une agriculture ménagère.

C’est un propos plein de sagesse. Il ne faut d’ailleurs pas en limiter la portée au champ politique mais l’appliquer à tous les domaines, et d’abord à notre vie personnelle : s’adapter, s’adapter, s’adapter sans cesse, car tout change, et que c’est dans la fluidité et la souplesse qu’est la vie.

Ce qui ne signifie ni trahison, ni reniement : c’est au contraire dans cette adaptation à l’esprit plus qu’au texte, dans le courage de s’écarter du texte pour suivre l’esprit que la vraie fidélité se révèle. Ce que Jaurès avait ainsi exprimé :

« C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source. »

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Histoire de Charles-Roger

Charles Roger

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Lorsqu’elle avait une trentaine d’années, mon arrière grand-mère, Henriette, qui avait passé son enfance et sa jeunesse dans son Ariège natale puis qui, à 18 ans, avait émigré avec ses parents en Argentine, était revenue depuis peu en France et travaillait, comme couturière et un peu dame de compagnie, dans une grande famille dotée d’un grand nom.

Elle eut, probablement avec un des fils de cette famille, un enfant : Charles-Roger. Et soit qu’elle n’aimât pas son père, soit que ce père n’aimât pas Henriette, soit encore que les convenances et le milieu aient interdit que les choses n’aillent plus loin, le père ne reconnut pas l’enfant et Henriette, mon arrière grand-mère, confia son fils à l’Assistance publique.

Quelques années plus tard, mon arrière grand-mère se maria et eut deux enfants légitimes et reconnus : ma grand-mère et son frère.

Il m’est difficile d’imaginer la désolation qui devait régner dans le cœur de Charles-Roger, dont l’enfance et la jeunesse s’écoulèrent dans l’abandon, et qui ne connut que bien plus tard, et furtivement, sa mère, silhouette s’éloignant de la caserne où il séjournait.

Il m’est difficile d’imaginer le déchirement que dut vivre et porter, tout au long de sa vie, Henriette, mon arrière grand-mère, qui s’était séparée de son enfant premier et qui ne le revit jamais, sinon de loin.

Mais je me dis aussi que ce fut certainement une épreuve et un poids, une souffrance, pour ma grand-mère et son frère, que cette absence, ce manque, ce déchirement, qui devait grand béer dans le cœur de leur mère et qu’ils devaient certainement ressentir.

Ils étaient les légitimes, les enfants reconnus du couple, mais il devait y avoir, dans les yeux de leur mère, à chaque fois qu’ils se posaient sur eux, la trace d’un pincement, d’un regret, d’un remord, contre elle-même d’abord évidemment tourné mais qui probablement, devait parfois se muer en reproche et en accusation : qui étaient-ils, eux, les légitimes, pour avoir entièrement capté l’amour d’une mère, en dépouillant de cet amour leur frère, le premier, l’aîné, laissé seul au monde ?

Je suis certain que ma grand-mère et son frère ont, toute leur vie, ressenti ce lien brisé au fond d’eux-mêmes, qu’ils ont profondément souffert de la mise en cause radicale que devait susciter l’amour incomplet, cabossé, meurtri, de leur mère, et que, dans le silence des secrets de famille, ils ont transmis ce mal-être à leurs propres enfants.

Et sans doute ces enfants l’ont-ils transmis aux leurs.

Merci, Anne-Chantal, d’avoir levé le voile.

PS : Revenu aux documents, je corrige mon récit :

Henriette n’a pas confié son fils à l’Assistance publique. Elle l’a confié à sa mère, qui l’a elle-même confié à une nourrice, chez laquelle il a été élevé pendant quelques mois. Puis le paiement de la nourrice n’étant plus assuré, la nourrice l’a confié à l’Hospice Saint-Vincent de Paul. C’est alors qu’il prend le statut d’orphelin.

NB : enregistré avec un Tascam DR100 MK2 et un micro Rode NT1-A

PS : un peu à ce propos, on pourra écouter la conférence « Traumatismes en héritage » prononcée le 20 mai 2016 par Isabelle Mansuy, neurogénéticienne à l’université de Zürich et à l’école polytechnique fédérale de Zürich, et retransmise par France Culture Plus. On y apprend que les traumatismes et les comportements, souvent dépressifs, causés par le stress se transmettent non pas par les gênes mais par des mécanismes « épigénétiques » sur trois ou quatre générations…