yad vashem

Propager le mensonge et la haine


C’est une photo où l’on voit le pape François embrasser respectueusement la main d’un vieil homme couvert de médailles. La scène se passe le 26 mai 2014 à Yad Vashem, le mémorial de la Shoah, en Israël.

Derrière le vieil homme, un autre vieil homme puis derrière encore mais faisant un peu plus face à l’objectif  du photographe, un troisième homme, plus grand, apparemment sans kippa et aux cheveux blancs.

La photo d’origine

Les actualités de l’époque ont abondamment couvert la scène et on trouve facilement sur Internet le journal télévisé du jour.

On sait donc sans grande difficulté (mais je dois à Kham Piankhy de m’avoir montré le chemin par son post youtube  Debunking : le pape et David Rockefellerque l’homme aux médailles s’appelle Eliezer (Lolek) Grynfeld,  et que c’est un survivant du ghetto de Lodz puis du camp de Sachsenhausen. Que le second est Moshe Ha-Elion, Grec de Thessalonique déporté à Auschwitz-Birkenau puis Mauthausen, Malchow et Ebensee. Quant au troisième derrière, il est probablement Joseph Gottdenker, un Juif polonais qui dut sa survie à l’aide et à la protection que lui accorda, ainsi qu’à sa mère, une famille catholique polonaise, les Ziolos, désignée Juste parmi les nations.


Un an passe puis la mécanique s’enclenche.

Fin septembre 2015, on commence à retrouver une photo de l’événement sur des sites conspirationnistes, antisémites ou catholiques intégristes (ce sont souvent les mêmes ou, s’ils sont différents, ils se repiquent les mêmes infox ad nauseam).

La photo est la même ; elle n’est pas trafiquée mais simplement recadrée et;  surtout, elle est légendée différemment. Yad Vashem a disparu et les trois hommes ont trouvé une nouvelle identité. Il s’agit désormais de David Rockfeller, John Rothschild et Henry Kissinger.

La photo faussement légendée

Le Site Viens, Seigneur Jésus ! (“Forum Catholique [qui] a pour objectif d’annoncer la Fin des Temps, de diffuser les Messages du Ciel et de dénoncer le Nouvel Ordre Mondial afin de préparer le Retour du Seigneur Jésus et d’accueillir Son Règne de Paix de Mille Ans !“) – On sent l’amour et l’humilité ! – publie le 30 septembre 2015 la photo, sans sa légende mais avec le titre suivant, définitif : “Le Pape François se prosterne devant Mammon et baise la main des Maîtres du Monde !”. Et l’article proprement dit est ainsi rédigé :

Vous savez à qui le Pape embrasse la main ?

Le Pape François baise simplement la main de David Rockefeller, Henry Kissinger et le Baron de Rothschild.

Le dieu MAMMON compterait-il plus que notre Seigneur !!!!!!!

Franchement, je me demande ce qu’en penserait le CHRIST à vouloir embrasser le monde ?

A cette intéressante question, l’administrateur répond d’un stoïque : “L’heure est grave, très grave même“, et une lectrice ajoute, qui depuis longtemps sans doute, savait dans son cœur que le Pape était passé du côté des forces occultes : “C’est la confirmation que personne ne souhaitait voir ! L’image est terrible.”

Quelques heures plus tard, le même site publie le photomontage ci-dessous : en haut à gauche le Christ portant sa croix et qui paraît vouloir en enfoncer le bout dans le cou du Pape ; en haut à droite, Marie, qui pleure probablement la trahison du successeur de Pierre ; au centre Eliezer Grynfeld, pseudo-Rockfeller, revêtu des cornes de Mammon et portant sur sa poitrine, en lieu et place de l’étoile jaune, un diable rouge tenant sa fourche ; enfin, en bas, on distingue les flammes de l’enfer qui ne vont certainement pas tarder à rôtir nos pécheurs : on se croirait dans un tableau de Jérôme Bosch.

La photo injuriée

Le lendemain, il apparaît au gestionnaire de site que la nouvelle est un Fake. L’administrateur prend note, indique ce dont il s’agit et remercie la lanceuse d’alerte (celle qui pourtant croyait avoir deviné…) d’un mignon :

Merci !

pour votre prévoyance !

C’est tout. Aucune excuse, notamment à ceux dont l’image a été injuriée, aucun regret exprimé ; aucune indication ou mise en garde au lecteur ; toutes les images et tous les textes sont laissés tels quels…


Le même  30 septembre, le site Pirate-972, sur Skyrock, (qui a pour slogan “Le nouvel ordre mondial satanique tremble. Le réveil de la force est en marche“) publie la même photo, avec le titre [sic] : “Le pape satanique Francois embrasse la main de c est supérieurs David Rockefeller, John Rothschild et Henry Kissinger”. Et ce titre – qui en impose – est accompagné de l’article suivant :

La Religion a été toujours une béquille pour le capitalisme. Preuve à l’appui pour ceux qui ne sont pas encore convaincus : Le pape Francis embrasse la main de David Rockefeller, John Rothschild et Henry Kissinger sur la droite…Des grands magnats du système d’esclavage moderne devant lesquels le pape se prosterne.

Il n’y a rien à espérer d’un pape jésuite.

L’article de Pirate est intégralement repris, le lendemain 1er octobre par L’Eveil mondial , site de tout et de n’importe quoi (soucoupes volantes, éruptions solaires, microparticules, fins du monde, pyramides, sans oublier une image de Hitler parce que, quand même, ça pose les choses) dont la devise est (attention ! surprise) : “L’éveil mondial a déjà commencé !”


Le 20 décembre 2015, la contagion touche l’Espagne. Le site
EL EJÉRCITO MARIANO (L’armée de la Vierge Marie je crois bien) fait un long article à partir du site Pirate 972, qu’il allonge considérablement en expliquant quelles sont les familles d’Illuminati et en disant tout haut ce que les autres sites paraissaient silencieusement considérer comme allant de soi, à savoir que les Rockfeller sont d’origine juive : l’antisémitisme est tout de même, de façon patente, le fond de commerce de tous ces délires !

Quelques semaines passent et le 14 février 2016, le film de la cérémonie de Yad Vashem se retrouve de l’autre côté de l’Atlantique, sur le site mexicain Distrito Cero (dont le slogan est une phrase d’Emiliano Zapata : ” LA IGNORANCIA Y EL OSCURANTISMO EN TODOS LOS TIEMPOS, NO HAN PRODUCIDO MAS QUE REBAÑOS DE ESCLAVOS PARA LA TIRANÍA“). Ledit film est titré : “(Vídeo explicativo) Papa Francois besa la mano de David Rockefeller, Henry Kissinger y John Rothschild”.


Le samedi 11 mars 2017, le site Facebook “Le meilleur des mondes” (“Si vous continuez à écouter les médias, vous allez finir par vous battre entre pauvres” – Malcolm X.) publie la vidéo de Yad Vashem sous le titre “Le Pape Francois embrassant les mains “de David Rockefeller, Henry Kissinger et John Rothschild”. Pas de texte mais le film est accompagné des tags suivants, qui ne détonnent pas trop par rapport à ce qu’on a vu jusqu’à présent :
#OpenYourMind
#LeSionismeTue
#SoumiSion

Le 10 mars 2017, la même vidéo est mise en ligne sur RuClip fr, qui est apparemment une sorte de YouTube russe, sous le titre : “Pope Francis kissing the hands of Rothschild & Rockefeller| Illuminati exposed | Illuminati in tamil”. Elle a été vue plus 828 000 fois.


Le 14 mars 2017 le site YouTube GRIN2KAF PROD  (qui a tout de même plus de 47 000 abonnés) publie une longue conversation en direct (vue 37 520 fois !) sur la base de la photo de départ, titrée “LE PAPE MONTRE SON APPARTENANCE AU LOBBY SATANİQUE İL EMBRASEE LA MAİNS DE ROCKFELLER ?!?!”.

Le gestionnaire du site est spécialiste des Illuminati. Il explique que les Rockfeller sont les milliardaires à la tête des Illuminati, avec les Morgan, et que le Vatican est aux mains des forces du mal, ce que démontrent d’ailleurs les différents procès pour viols et trafics d’enfants que traîne le Pape. Paradoxalement – mais il faut le souligner, pas d’antisémitisme dans ce discours là ; c’est aux Illuminati qu’on en veut, pas aux Juifs. Le Monsieur explique d’ailleurs qu’il a déjà fait des vidéos sur la question des Illuminati dont une intitulée “Qui sont les élites du diable qui nous contrôlent ?”. Et donc, ici, la preuve est faite, sous nos yeux : “le pape embrasse ses boss”… Les 13 familles. Il en est absolument certain et conseille à ceux qui auraient des doutes d’aller voir un ophtalmo. “Vous ne comprenez pas, mes frères ?”

Il y a, à un moment donné, une Sonia qui intervient. On ne l’entend pas mais notre présentateur répond qu’il ne faut pas, bien sûr, faire ce qu’elle suggère et qu’il ne cautionne pas la violence (il a l’air honnête, d’ailleurs) mais que “si des vrais terroristes existaient dans l’Islam, ils iraient d’abord sauter ces gens là” parce que ce sont eux les vrais ennemis de la planète (et pas seulement de l’Islam).

Le lundi 22 janvier 2018, la même video est reprise par Dailymotion sous le compte de One-Kemet (“Le Monde c’est Vous !“) avec le commentaire :

Pape François a d’autres DIEUX que ce qu’il vend lui-même !
Le Pape Francois embrassant les mains de …

=>David Rockefeller,
=>Henry Kissinger
=>John Rothschild


Le 17 septembre 2018, L’Echo des montagnes, “journal indépendant [qui] veut vous aider à comprendre institutions, les hommes politiques, les banquiers pourries par les francs-maçons“, publie un lien vers la vidéo du Meilleur des mondes, sous le titre “Le pape François et les Satans”. Il y a quelques lignes de présentation :

Le pape, censée être le digne représentant de Dieu et des chrétiens ,qui se prosterne et embrasse la main de Rockefeller et de Rothschild, les personnes les plus riches de ce monde qui laissent crever des millions de gens de faim et de soif,eeeeeeeeuuuuuuhhh???

Le Pape Francois embrassant les mains “de David Rockefeller, Henry Kissinger et John Rothschild”

Cela ne vous choque t-il pas ???,

Y- aurais pas comme un problème là ???

En somme le pape embrasse les mains de Satan mais est-ce normal ???

Rééééveeeeeillééééé vooous!!!


Depuis quelques mois, les choses s’accélèrent. La crise des Gilets jaunes, qui ne se résume évidemment pas à cela – et qui ne saurait évidemment être considérée pour rien à cause de cela – a donné et donne lieu à un terrible débordement d’antisémitisme, de fanatisme et de conspirationnisme. L’infox du pape baisant la main de Rockfeller, qui était toujours présente sur les sites mais qui n’était plus sur le haut de la pile, est ainsi réapparue en force ces derniers jours, parce que reprise et réinjectée dans le circuit par des sites favorables aux Gilets jaunes. C’est ainsi notamment qu’elle est apparue – et n’a pas disparu malgré de nombreuses relances – sur le site Facebook d’un défenseur des gilets jaunes jusqu’ici plutôt connu pour transporter un cœur de pierre.

Plus généralement, voici quelques jours que sont relayés et propagés, sur ce site et probablement sur d’autres du même genre, des informations fausses et de plus en plus violentes qui ne visent qu’à jeter la suspicion et à susciter la haine. Ainsi, cette vidéo de Gabriel Rabhi (c’est le fils et non le père) intitulée L’impossible révolte des peuples d’Occident, qui indique notamment (en 3:49) que l’information est partout contrôlée par les forces occultes et de l’argent, que le seul espace de liberté restant est Internet mais que celui- ci est diabolisé, par un pouvoir lui-même aux ordres, sous le prétexte fallacieux de la lutte contre “un terrorisme fictif ou fabriqué” (il faut quand même oser le dire, en 2018 !) Et tous ces articles complotistes, écrits il y a longtemps mais qui reviennent aujourd’hui sur les réseaux sociaux, et qui ne tendent à rien moins qu’à montrer que le gouvernement a couvert, quand il ne les a pas organisés, les attentats du 13 novembre 2015.

S’ajoutent à cela les reportages délétères à la gloire de Vladimir Poutine et de Bachar-El-Assad, ces hommes forts qui, eux, en ont ; des morceaux épars de revendications issues du PCF ou du RN, des blagues un peu niaises ou franchement grasses, des interviews de François Ruffin et puis au milieu, atterrissant d’on-ne-sait où comme une Mary Poppins, des citations “inspirantes” [!] de Victor Hugo, Einstein ou Guizot : un bric-à-brac incroyable au sein duquel les appels à la haine et à la sédition, les injures et insultes constamment jetées à la tête des “tous pourris qu’il faut tous pendre” parviennent à disparaître comme des poissons derrière des algues !

Encore une fois, les Gilets jaunes ne se résument pas à cela. Mais le fait est qu’il attrapent avec de profonds chaluts tout ce qui traîne au fond, et qu’ils révèlent par la même occasion ce qui peut y avoir en eux de poisseux et de nauséabond. Comme si tout était bon pour alimenter la décomposition sociale.

Quel ravage !

PS : pas de son cette fois-ci ; pas de paroles non plus.

Course vers l'humanité

Course vers l’humanité


La nébuleuse d’Andromède, d’Ivan Efremov, décrit un monde futur dans lequel l’humanité, dont toutes les nations et tous les peuples se sont réconciliés et unifiés dans l’idéal communiste, explore l’univers et a lié contact, via le “Grand anneau”, avec d’autres intelligences et d’autres créatures. C’est cette histoire que, dans le passage que je lis, relate Véda Kong, ambassadrice de la terre auprès des autres peuples, dans un message qui traversera les espaces et le temps.

Bien que le monde dépeint ne soit pas exempt de défauts rédhibitoires (la terre a été en grande partie terraformée pour mieux se plier aux besoins de l’homme, qui la considère comme sienne), ce roman m’a toujours fasciné. Par son optimisme fondamental sur l’avenir des choses ; parce que l’humanité y apparaît comme partie à la découverte (découverte ; pas conquête) de l’univers dans de grands vaisseaux aux noms bouddhistes ; parce qu’elle est une, ayant aboli les conflits et les inégalités ; parce que le livre est traversé de portraits de femmes magnifiques dont le sublime est comme l’allégorie de cette humanité réconciliée avec elle-même ; et parce que la société qui y est dépeinte m’est toujours apparue comme un idéal, l’utopie à atteindre.

Le point qui m’a toujours le plus ému dans la description de cette société (qui n’a évidemment rien à voir avec la réalité de l’URSS stalinienne dans laquelle le roman fut écrit) est celui relatif au travail : 

Le développement de la cybernétique, science de l’autorégulation, une instruction poussée, une haute intellectualité, une bonne éducation physique de chaque individu permirent aux gens de changer de spécialité, d’apprendre rapidement d’autres professions et de varier à l’infini leur activité laborieuse en y trouvant de plus en plus de satisfaction.

Plus que la possibilité donnée à chacun de changer régulièrement de travail, ce sont les conditions nécessaires à cette possibilité qui m’enchantent : dans le monde dépeint, un directeur peut devenir mineur et être remplacé dans ses fonctions par un agriculteur ou un archéologue. Et cela non seulement parce qu’on reconnait à chacun la capacité de postuler à tout mais parce que le niveau de vie ne dépend pas de la profession et que tous les métiers sont également respectés et rémunérés.

C’est très précisément cela qui, depuis toujours, me fascine : l’idée d’une société qui, ayant reconnu que tous les métiers sont utiles et nécessaires, que tous participent à l’aventure et au bien communs, les honore également. A tous points de vue.

Je pensais à cela dans les soubresauts de ces dernières semaines : notre société et notre monde sont malades de l’inégalité et de l’irrespect qui règnent en leur sein et qui s’y pérennisent. Qu’est-ce que le contrat social quand les uns gagnent en un mois ce que les autres ne gagneront pas en dix ans et qu’au lieu de décroître l’échelle des revenus et des richesses s’accroît chaque jour un peu plus ? Même s’il n’y a rien de neuf dans ce phénomène, même s’il est tellement inscrit dans l’histoire, depuis des millénaires, qu’il en constitue l’alphabet et la B-A-BA, il ne peut que saper le lien social. Et notre lien social plus que tout autre. Après tout, que l’inégalité soit au fondement de la théocratie de l’ancienne Egypte, de la Russie des Tsars ou de l’Empire du Milieu, cela dégrade le système mais n’en constitue pas la négation. Mais quand un pays a pour devise “Liberté, égalité, fraternité“, cela est autre chose.

Mais il ne s’agit pas seulement de la France et de maintenant. Il s’agit de bien plus grave et de bien plus ancré : depuis le début des temps, c’est l’inégalité qui fait marcher nos sociétés comme le vide du moyeu permet à la roue de tourner. Cette inégalité qui est terrible pour ceux qui en sont les victimes, mais qui est terrible aussi, d’une autre manière, pour l’ensemble, car elle empoisonne les relations sociales comme un non-dit, un secret de famille, une malhonnêteté fondamentale dont l’ombre fausse tout.

L’inégalité entre les individus et les peuples empoisonne. Elle ronge. Comme ce remords qui pourrit le royaume du Danemark et qui empêche d’avancer. Elle empoisonne et emprisonne, inhibe et immobilise. Comment un effort peut-il être demandé quand il n’est pas équitablement partagé, justement supporté ou qu’il est demandé à un ensemble dont les uns ont tout et dont les autres n’ont rien ? Il ne le peut pas, justement ; il ne le peut pas vraiment. Chacun le sait et la parole reste en l’air, frappée d’une illégitimité radicale.

Course vers l’humanité

Le monde, notre maison commune,  va à la dérive. Nous le pillons, le salissons, le dégradons à petit et grand feux. Et dans cette dérive, nous faisons nos petites affaires et nos petits profits, sentant la catastrophe au profond de nous-mêmes mais l’oubliant presque aussitôt sentie.

Tout est à faire et tout est à reprendre ; tout est entre nos mains. Mais rien ne se fera si la société elle-même ne se réforme pas, ne réécrit pas son contrat social, si l’humanité ne se réconcilie pas avec elle-même, devenant enfin elle-même au bout de sa course. 

Dans le fil twitter d’Edgar Morin, je trouve cette pensée, que je reprends volontiers pour conclure : “Mais même à la dérive, il y a l’étoile polaire de l’amour qui me guide“.

cahiers

Une mystique de la nostalgie : l’Argent, de Charles Péguy


En février 1913, Charles Péguy publie dans les Cahiers de la Quinzaine un essai intitulé “L’Argent“. C’est un texte étrange, écrit comme s’il surgissait d’une sorte de colère, un pamphlet dont certains passages se lisent comme un brûlot presque ordurier traînant très injustement Jean Jaurès dans la boue, tandis que d’autres chantent avec émoi et gratitude la grandeur et l’humilité des instituteurs, ces  instituteurs “beaux comme des hussards noirs” dont Péguy invente alors le plus beau des surnoms.

Mais tout au long de ses pages, “L’Argent” est surtout un poème dédié à la France et au monde d’antan, à une France et à un monde qui sans doute n’existèrent jamais, mais que Péguy reconstruit dans une sorte de rêve mystique d’où coule une ode d’une terrible tristesse, gorgée de nostalgie.

On y trouve le passage suivant, que je lis :

Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c’est le propre d’un honneur. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs ni pour les clients du patron. Il fallait qu’il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même. Une tradition, venue, montée du plus profond de la race, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait. Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi parfaitement faite que ce qu’on voyait. C’est le principe même des cathédrales.

Et encore c’est moi qui en cherche si long, moi dégénéré. Pour eux, chez eux il n’y avait pas l’ombre d’une réflexion. Le travail était là. On travaillait bien.

Il ne s’agissait pas d’être vu ou pas vu. C’était l’être même du travail qui devait être bien fait. Et un sentiment incroyablement profond de ce que nous nommons aujourd’hui l’honneur du sport, mais en ce temps-là répandu partout. Non seulement l’idée de faire rendre le mieux, mais l’idée, dans le mieux, dans le bien, de faire rendre le plus. Non seulement à qui ferait le mieux, mais à qui en ferait le plus, c’était un beau sport continuel, qui était de toutes les heures, dont la vie même était pénétrée. Tissée. Un dégoût sans fond pour l’ouvrage mal fait. Un mépris plus que de grand seigneur pour celui qui eût mal travaillé. Mais l’idée ne leur en venait même pas.

Tous les honneurs convergeaient en cet honneur. Une décence, et une finesse de langage. Un respect du foyer. Un sens du respect, de tous les respects, de l’être même du respect. Une cérémonie pour ainsi dire constante. D’ailleurs le foyer se confondait encore très souvent avec l’atelier et l’honneur du foyer et l’honneur de l’atelier était le même honneur. C’était l’honneur du même lieu. C’était l’honneur du même feu. Qu’est-ce que tout cela est devenu. Tout était un rythme et un rite et une cérémonie depuis le petit lever. Tout était un événement ; sacré. Tout était une tradition, un enseignement, tout était légué, tout était la plus sainte habitude. Tout était une élévation, intérieure, et une prière, toute la journée, le sommeil et la veille, le travail et le peu de repos, le lit et la table, la soupe et le bœuf, la maison et le jardin, la porte et la rue, la cour et le pas de porte, et les assiettes sur la table.

Ils disaient en riant, et pour embêter les curés, que travailler c’est prier, et ils ne croyaient pas si bien dire. Tant leur travail était une prière. Et l’atelier un oratoire.”

Cette France là, dont il écrit un peu plus loin qu’on y vivait de rien et qu’on y était heureux, que les pauvres y étaient comme assurés de ne jamais tomber dans la misère, cette France là où s’idéalise un pré-capitalisme venu du fond des âges et qui les aurait, inchangé, traversés, cette France là jamais n’a existé. Et Péguy, qui a fait des études, qui sait ce que furent les disettes, les famines, le servage et les malheurs des temps, Péguy certainement le sait. Mais de l’épaisseur et des larmes des temps, il extrait une perle – qui fut, à n’en pas douter – et ne retient que sa lumière de la noirceur qui l’entourait.

Le travail bien fait. Le travail qui, parce qu’il est bien fait et sans autre ambition, sans autre prétention que d’être fait au mieux, devient une sorte de prière, d’accomplissement, d’action de grâce.

Il sait bien, Péguy, que ce ne fut pas ainsi. Que l’argent n’est pas apparu au tournant du siècle, et que le mal ne fut pas introduit dans le monde par le radicalisme. Mais ce qu’il dit est qu’un autre monde est possible, qu’une autre façon de voir est concevable. Il  projette dans le passé – c’est le propre de l’illusion nostalgique – un monde qui jamais n’exista, sinon peut-être avant la Chute, et qui est tout entier à construire, tout entier à faire advenir. Il nous parle de ce paradis terrestre dont la conscience nous hante comme un souvenir et comme une origine mais dont la réalité est de l’autre côté, du côté des choses à bâtir.

Telle est la nostalgie de Péguy : une idéalisation du passé qui est en fait la projection dans hier d’un idéal intemporel qui est ce qui doit nous guider. Parce que les choses difficiles paraissent plus accessibles quand on croit qu’elles ont déjà été.


En accompagnement musical, Madame Nostalgie,  composée par Georges Moustaki et chantée par Serge Reggiani.

cheval bleu

“Ruiner le Tao et la vertu pour leur substituer la bonté et la justice, voilà le crime du saint.”


Le chapitre 9 de l’Oeuvre complète, de Tchouang-Tseu (ou Zhuangzi), qui est lu ici, dit la nostalgie d’un monde d’avant la chute, d’avant cet instant de l’histoire où l’homme décida, par orgueil, ennui ou crainte, de dominer les autres êtres, d’asservir la nature à ses propres fins, d’abandonner une sorte d’innocence première pour devenir autre : plus fort, plus riche, plus savant, mais aussi meilleur et plus juste.

Jusque là, l’homme était être de nature et se comportait selon ses lois :

“A l’époque, régnait la vertu parfaite, les hommes marchaient posément. Leurs regards étaient droits. En ce temps là, il n’y avait ni sentier, ni chemin dans les montagnes, ni bateaux, ni ponts sur les eaux. les êtres se multipliaient et vivaient à l’endroit même où ils étaient nés.”

C’était un jardin d’Eden :

“A cette époque aussi, les hommes cohabitaient avec les oiseaux et les quadrupèdes et vivaient côte à côte avec tous les êtres. Ainsi, comment aurait-on distingué le gentilhomme du bas peuple ? Egalement ignorants, ils vivaient selon leur propre vertu. Dépourvus de tout désir artificiel, ils étaient simples comme la soie écrue et le bois brut. Une telle simplicité caractérise la nature fondamentale du peuple.”

Mais voici qu’arrive Prométhée, à la fois libérateur et destructeur, sous les traits de Po-lo, le dresseur de chevaux, qui, le premier, par la violence et la souffrance, soumet l’animal. Et avec lui, ce sont les artisans qui font irruption dans le monde et font entrer l’homme dans un nouvel âge, celui de l’asservissement de la nature et des choses : le potier apprend à modeler l’argile, le charpentier à plier le bois, tous à contraindre et à tordre les choses, à les forcer hors de leur nature première. Et ce viol de la nature des choses, que l’homme ne reconnaît pas, est le crime originel dont la suite découle :

“La nature de l’argile et celle du bois se soumettent-elles au compas et à l’équerre, au crochet et au cordeau ? Cependant, on répète depuis des générations qu Po-lo sait dresser les chevaux, que le potier sait manier l’argile et que le charpentier sait manier le bois. Telle est l’erreur de ceux qui veulent gouverner le monde.”

C’est par les artisans et leur violence que la séparation d’avec la nature advient. Au même moment, l’homme se sépare de lui-même et de sa nature propre en rédigeant le contrat social et en acceptant de s’y soumettre. Ici, ce sont les sages qui sont à l’oeuvre, que ma traduction (de Liou Kia-hway) appelle les saints :

“Sur quoi survinrent les saints. Ils firent effort pour pratiquer la bonté et se tendirent vers la justice et ainsi le doute apparut sous le ciel. La musique ayant amolli les hommes, les rites les ayant dissociés, la discorde apparut sous le ciel.”

Séparer les êtres de leur nature propre ; insérer un coin entre ce qui allait sans dire et ce qui est maintenant demandé, de là découle toute l’histoire des civilisations humaines, tout cette tragique histoire dont Jean-Jacques Rousseau, vingt-deux siècles plus tard, fera le récit initial. L’originalité de la pensée de Tchouang-Tseu est de ne pas réduire cette chute aux conséquences des passions mauvaises, à la recherche du pouvoir ou du lucre. Pour lui, comme pour Henry-D. Thoreau, toute prise de distance de l’homme avec sa nature, marquerait-elle par ailleurs un progrès, est déchéance : la science est déchéance, la musique est déchéance, la bonté est déchéance, la justice est déchéance. Elles sont déchéances, aussi nobles soient-elles, parce que l’homme qui s’y adonne se détache de son innocence première et que leur existence est signe de la disparition de la vertu :

“Sinon en torturant le bois vierge, qui pourra en faire des coupes de sacrifice ? Sinon en brisant le jade, qui pourra en faire des sceptres rituels ? Sinon en discréditant le Tao et la vertu, qui osera choisir la bonté et la justice ? Sinon en s’écartant des sentiments naturels, qui fera appel au rythme et à la musique ? Si on ne met pas du désordre dans les cinq couleurs, pourra-t-on faire des tableaux ? Si l’on respecte l’ordre des cinq tons, pourra-t-on composer la musique ? En résumé, torturer le bois brut pour en faire des ustensiles, voilà le crime du menuisier. Ruiner la vertu et le Tao pour leur substituer la bonté et la justice, voilà le crime du saint.”

“Dans la plaine – écrit très joliment Tchouang-Tseu – , les chevaux broutent l’herbe et boivent de l’eau. Quand ils sont contents, ils se frottent le cou l’un contre l’autre ; quand ils sont fâchés, il se retournent et lancent des ruades. Ils ne savent faire que cela”. Dans la nature, les choses vont ainsi.

Mais la chute a brisé cet état calme et immédiat où les choses étaient directement lisibles et où la fâcherie s’exprimait simplement :

Lorsqu’on les eut subjugués par une pièce de bois et freinés par un frontal en forme de lune, les chevaux conçurent quelque chose de dissimulé et de louche. Ce fut alors qu’ils courbèrent leur joug, brisèrent leur bride, prirent le mors aux dents et se dégagèrent de leurs rênes. Ainsi les chevaux devinrent rusés et méchants : tel fut le crime du célèbre écuyer Po-lo.

Ainsi naquirent la méchanceté et la dissimilation. La civilisation.


PS : Le texte de Tchouang-Tseu est d’une grande poésie. On croirait par moment entendre cette voix de la sagesse qu’incarne, dans Princesse Mononoké, de Hayao Miyazaki, la louve blanche. Mais il paraît difficile d’adhérer totalement à cette pensée immobile et fusionnelle. Il faut la prendre comme un mythe, pas comme un exemple. J’y reviendrai.

PS2 : j’ai consacré l’Improvisation du mardi 17 octobre 2017 à cette question de chute. Comme tous les mythes relatifs à la chute, celui qui apparaît dans “Sabots de chevaux” raconte, me semble-t-il, autant une chute qu’une naissance et un envol.

fleur

Droits et devoirs chez Simone Weil

Les premières pages de L’enracinement, de Simone Weil, ici enregistrées, parlent des droits et devoirs, et plus précisément de la façon dont les droits n’accèdent à l’existence qu’à la condition d’avoir été subjectivement regardés et mis en oeuvre comme des devoirs. Droits et devoirs sont les deux faces d’une même réalité (je n’ai de droits que dans la mesure où les autres considèrent le respect de mes droits comme des devoirs) mais je suis maître de ma manière d’accomplir  mes devoirs – et d’abord de leur accomplissement – quand le respect de mes droits exige l’engagement des autres et échappe donc à mon contrôle. C’est pourquoi, du point de vue de la personne, seuls les devoirs importent. Et c’est pourquoi, dans la perspective pratique du “Que faire ?”, Simone Weil considère que les devoirs priment les droits. Non pas du tout, comme certains l’ont mal compris, parce que les hommes auraient plus de devoirs que de droits ; non pas non plus parce que les devoirs seraient intrinsèquement plus importants que les droits mais tout simplement parce que chacun est maître de ses devoirs alors qu’il dépend des autres pour ses droits.

Que puis-je faire ?, se demande Simone Weil, pour que les droits et besoins fondamentaux de l’homme soient respectés ?“.  Rien à proprement parler, car c’est pour une bonne part affaire de circonstances. La seule aide que je puisse apporter et dont je puisse être sûr, c’est ma propre action, mon propre engagement. Goutte d’eau, sans aucun doute, qui ne garantit en rien que l’entièreté des droits sera reconnue mais dont je puis certifier qu’elle, au moins, sera versée. Je le puis car cette aide n’étant soumise à aucune circonstance extérieure, elle est sans condition :

“Il y a obligation envers tout être humain, du seul fait qu’il est un être humain, sans qu’aucune autre condition ait à intervenir, et quand lui-même n’en reconnaîtrait aucune”.

L’homme en face de moi peut être la pire des créatures, il peut m’avoir refusé les droits les plus élémentaires; je n’en continuerai pas moins à faire mon devoir à son égard, c’est-à-dire notamment à lui reconnaître les droits qu’il m’a déniés.

Cette manière de poser les choses, si contraire à nos habitudes, ce renversement de perspective qui pose le devoir en principe et en guide, dessine une philosophie de l’action : il n’y a pas à attendre.  Il n’y a pas à attendre que cette foule, en face de nous, cette personne à nos côtés, ces institutions, cet Etat, deviennent ce que nous voudrions qu’ils soient, agissent commme nous souhaiterions qu’ils agissent, fassent le premier pas. S’ils le font, tant mieux ! nous ne bouderons pas notre bonheur – mais de cela ne dépendent pas notre propre attitude, notre propre engagement, nos propres convictions. Les autres sont ce qu’ils sont et font ce qu’ils peuvent. Mais pour ce qui nous concerne, nous faisons ce que nous devons faire, et nous commençons maintenant, tout de suite, unilatéralement, sans attendre que les règles aient été améliorées, que les choses se présentent mieux ou qu’on nous aime comme nous le méritons. Nous relevons nos manches et nous nous y mettons. Non dans l’attente d’une contrepartie, même si nous espérons qu’elle viendra, mais parce que nous devons faire ce que nous devons faire, et que dans cette assurance, nous trouvons cet enracinement qui nous permet d’afffronter le monde et d’y avancer.

Action !


On pourra lire à ce propos :

http://aldoror.fr/wp-content/uploads/2017/03/antigone.jpg

Créon et Antigone

Antigone, décharnée et vêtue d’une robe rouge sang, jette de la terre sur le corps de Polynice, son frère, qui percé d’une lance et laissé sur le champ de bataille, se décompose sous la lune, proie des corbeaux.

Au coeur de la pièce de Jean Anouilh, le dialogue d’Antigone et Créon, qui est ici enregistré (Antigone est à gauche, Créon à droite) met en scène deux caractères et deux conceptions contraires de la vie et du monde.

Ces deux caractères sont propres à Anouilh. On ne les retrouve à l’identique ni dans l’Antigone de Sophocle, ni dans celle de Bauchau. Chaque réinvention du mythe est un récit fondé sur l’affrontement de ces deux personnages mais selon des angles d’attaque et des lignes de faille qui varient d’un auteur à l’autre.

Antigone, fille d’Oedipe et de Jocaste, qui a accompagné son père sur les routes après qu’il se fut crevé les yeux, est revenue à Thèbes où règne son frère Etéocle, qui a chassé du trône qu’il devait partager avec lui son frère Polynice. Mais voici que Polynice revient assiéger Thèbes à la tête des troupes d’Argos, où il s’était réfugié. Les deux frères meurent durant la bataille et le trône de Thèbes revient à Créon, frère de Jocaste, qui organise des funérailles splendides pour Etéocle et laisse pourrir sur le champ de bataille le cadavre de Polynice, qui a trahi Thèbes. Créon fait savoir que quiconque accomplira auprès de Polynice les rites funéraires exigés par les Dieux sera puni de mort. Cet interdit est bravé par Antigone qui, va se rendre, dans la nuit, auprès du corps de son frère. Elle est surprise par des gardes, arrêtée et conduite auprès de Créon.

Comme le dit le choeur :

“Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop que l’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul.”

Antigone et Créon se font face. Antigone, l’idéaliste et la pure, qui a fait, en dépit de la loi, ce qu’elle pensait être son devoir. Et face à elle, Créon, qu’Anouilh dépeint comme plutôt bonhomme et compréhensif, et qui va devoir choisir entre l’obéissance due à sa propre loi et la vie de sa nièce.

Le dialogue central, qui est lu ici, et la pièce tout entière, posent une nouvelle fois la question de la loi et de sa transgression. Ou, plus précisément et justement, comme c’était déjà le cas dans Eutyphron,  la question de l’affrontement des règles et des devoirs : que faire quand deux devoirs s’opposent, que la loi conduit vers un chemin et que la conscience, la piété, ou quoi que ce soit d’autre qui nous appelle et nous inspire, conduit sur une autre voie ? C’est à cette question que, chacun de son côté, Antigone et Créon vont devoir répondre.

Antigone est sans états d’âme : elle a choisi la piété – fraternelle plus que religieuse, chez Anouilh – et elle s’y tient sans en démordre. Créon est beaucoup moins sûr. Il entend défendre la loi mais est prêt à toutes les compromissions et l’on sent que si les apparences pouvaient être sauvées, il accepterait que sa loi ait été transgressée.

Tout en admirant Antigone et sa force morale, sa foi indomptable, j’ai toujours eu beaucoup plus de sympathie pour Créon. Il y a pour cela de mauvaises raisons : le monde de Créon, humain, trop humain, est évidemment plus confortable, moins exigeant que celui dans lequel vit Antigone, sorte de Pasionaria dont on imagine assez bien qu’elle pourrait, en d’autres circonstances, devenir une fanatique appelant à la mort et à la désolation. Les convictions de Créon, qui ont la rigidité du chamallow, sont évidemment plus faciles à vivre que celles d’Antigone, qui ont l’éclat et le tranchant du diamant.

Il y a aussi, découlant comme mécaniquement des conceptions de chacun, le caractère plus ou moins ouvert, plus ou moins englobant de leur univers : le monde de Créon est à l’image du polythéisme : Créon ne partage pas la vision et la foi d’Antigone mais il la comprend, la respecte, en sent la nécessité et pourrait l’accepter si elle ne faisait pas trop de vagues, à l’image de ces prêtres romains qui accueillaient de nouveaux dieux dans leurs panthéons. Rien de tel avec Antigone : elle est inflexible et exclusive, ne veut pas être tolérée mais reconnue, et sa foi est jalouse, comme celle de Polyeucte.

Mais alors même qu’il y a, chez Antigone, cette sorte d’intransigeance idéaliste qui lui donne les traits de certains héros des tragédies chrétiennes, il y a aussi chez elle ce qui apparaît comme un total mépris des autres, un total manque d’amour, un manque absolu de compassion et d’empathie, une certaine méchanceté. Antigone n’a pas lu Saint-Augustin : non seulement elle est cassante, dénuée de gentillesse, dénuée d’humour, mais elle n’aime pas ses ennemis ; elle n’aime pas vraiment ses amis ; et on peut au bout du compte se demander si elle s’aime elle-même. Elle se sacrifie mais son sacrifice ressemble plus à un cri d’orgueil qu’à un acte d’humilité.

Créon, humain, trop humain ; Antigone inhumaine.

… A ceci près, toutefois, qui n’est pas sans importance, qu’à la fin des fins, Antigone, qui ne voulait que jeter de la terre sur le corps de son frère, meurt, sur ordre de Créon. En dépit de sa méchanceté et de toute sa négativité, elle est donc la victime. Et Créon, le brave Créon, bonasse et bonhomme, un meurtrier. Dans l’action, les rôles se renversent, et puisque c’est dans leurs actes que se révèle la vérité des êtres, Antigone, de très loin, l’emporte sur Créon.


On pourra également se reporter à :

un épisode des Chemins de la philosophie : “L’engagement au risque de sa vie : Antigone et la justice

christ-seville

La Parabole du Grand inquisiteur (de Dostoïevski)

Play

Dostoïevski a placé, au cœur des Frères Karamazov, un conte philosophique et fantastique qu’on connaît ordinairement sous le nom de Parabole du Grand inquisiteur.

Ivan Karamazov fait à son frère Alexei, qui s’apprête à devenir moine, le récit imaginaire d’une visite du Christ sur terre, en Espagne, à l’époque de l’Inquisition. Le Christ arrive à Séville, au milieu des autodafés où brûlent les prétendus hérétiques, est reconnu par le peuple avant d’être arrêté par le Grand inquisiteur qui le jette en prison et lui explique qu’il ne veut pas de son retour car, l’Eglise ayant constaté que l’homme était trop faible pour porter le fardeau de sa liberté, elle a pris les choses en mains, a délibérément tourné le dos au message évangélique pour imposer sa propre volonté aux hommes et les rendre ainsi heureux.

Le conte consiste essentiellement en le long monologue explicatif que le Grand inquisiteur tient au Christ, qui ne parle pas mais sourit à son interlocuteur d’un sourire plein de compassion.

Le discours du Grand inquisiteur est une sorte de revisitation hallucinée de l’histoire humaine au travers de l’épisode des trois tentations du Christ, dans le désert : au Christ qui vient de jeûner quarante jours, Satan vient proposer, tour à tour, de transformer les pierres en pain pour nourrir le monde, de se jeter du haut du Temple pour voir si son père viendra le sauver avant qu’il ne heurte le sol et de se prosterner devant lui, le diable, pour acquérir pouvoir sur l’ensemble des peuples et des nations. Et à ces trois propositions, le Christ dit non, refusant ainsi de s’attacher les hommes par le recours au miracle, au mystère ou à l’autorité.

Aurait-il accepté l’une de ces solutions que ça n’est plus en toute liberté que les hommes l’auraient suivi : ils l’auraient suivi et aimé  sous l’emprise de la faim, de la magie, ou de la force. Or, c’est la liberté que le Christ est venu apporter, non l’esclavage ou l’obéissance, et c’est pourquoi il a refusé de marcher sur le chemin de la facilité que lui montrait le Tentateur.

Pour le Grand inquisiteur, pourtant, ce choix de la liberté n’est pas un choix aimant. Ce n’est pas le choix qu’aurait dû accomplir le Dieu rempli d’amour et de compassion envers les hommes. Si le Christ avait vraiment aimé les hommes, dit le Grand inquisiteur, il aurait su leur faiblesse, leur gaminerie, leur incapacité à se laisser guider par le seul bien. Sachant cela et les aimant, il ne leur aurait pas imposé une liberté dont ils souffrent au fond d’eux-mêmes, qui leur pèse et dont ils sont incapables de se dépêtrer.

Satan a donné à Jésus trois possibilités de guider les hommes vers la bonne voie sans leur imposer le poids du libre choix : leur garantir leur pain quotidien, accomplir devant eux des miracles, les gouverner. Le Christ a refusé ces trois choix, ces trois voies, pour laisser aux hommes leur libre-arbitre et ses affres.

Mais le fardeau étant trop lourd, l’Eglise, explique le Grand inquisiteur, a décidé d’en décharger les hommes. Elle l’a fait au IVème siècle, en unissant le trône de Pierre à la couronne des Césars. En acceptant de devenir pouvoir temporel, elle a accepté de prendre sur ses épaules le poids de la liberté, et d’en alléger les hommes qui ne sont désormais plus contraints à choisir, mais seulement à obéir : quelques dizaines ou centaines de milliers d’hommes, le Grand inquisiteur et ses semblables, assument désormais les choix de l’humanité entière, prenant seuls la responsabilité de la liberté pour ne laisser aux hommes que le confort de l’obéissance. Et c’est ainsi que, même s’ils protestent, comme le feraient des enfants, les hommes sont heureux.

A la fin de l’entretien, le Grand inquisiteur explique qu’en trahissant le message de l’Evangile et le Christ, il pense avoir agi comme il devait le faire, par amour vrai de l’humanité. Et que c’est pour cela qu’il condamnera le Christ à être brûlé vif, comme hérétique, quand une sentence lui sera demandée.

« S’étant tu, le Grand inquisiteur attendit une réaction de son prisonnier. Son silence lui pesait. Le captif s’était borné, pendant qu’il parlait, à fixer sur lui un regard doux et pénétrant, visiblement résolu à ne pas entrer en discussion. Le vieillard aurait préféré qu’il lui répondît quelque chose, fût-ce en lui disant des choses amères ou terribles. Sans prononcer un mot, il s’approcha soudain du vieillard et l’embrassa avec douceur sur ses lèvres exsangues de nonagénaire. Ce fut toute sa réponse. L’inquisiteur tressaille sous ce baiser, et quelque chose tremble aux coins de sa bouche. Il se dirige vers la porte, l’ouvre et lui dit :  »Va, maintenant, et ne reviens plus… plus du tout… plus jamais, jamais ! » »

 

_________________________

PS : la photographie représente une statue du Christ vue à la cathédrale de Segovie. J’en ai oublié l’auteur. Cette cathédrale est pleine de représentations très réalistes – sanglantes et sanguinolentes – de la passion

vierville

Le salariat et le vol (ou encore : le travail ou la vie)

Play

Voilà quelques années que les chefs d’entreprise dénoncent le coût trop élevé du travail : il est juste, expliquent-ils, que l’entreprise paie le travail fourni, mais non les coûts sociaux associés, c’est-à-dire ceux relatifs à l’homme plus qu’au travail lui-même.

Si ce raisonnement était suivi jusqu’à son terme, il conduirait à une grande révolution sociale. Ce qu’il met en cause, en effet, c’est le principe du contrat salarial, avec indivision de la rémunération du travail et de celle de l’individu ; ce qu’il suggère, c’est l’invention d’un nouveau système, dans lequel le travail seul serait rémunéré par l’entreprise, la collectivité se chargeant de la rémunération de la personne.

Pour mieux comprendre l’enjeu du débat, faisons un détour dans le temps et reportons-nous à ces siècles obscurs où les forêts étaient peuplées de brigands, trousseurs de grands chemins. Voici justement un cavalier qui passe, venu d’un pays lointain, et qui, soudain, est arrêté par un gredin qui lui tient le propos suivant :  » Seigneur, je te propose un contrat : si tu me donnes ta bourse, je te donne la vie sauve ; dans le cas contraire, je te la prends. Ma proposition est honnête : je n’y gagne que quelques pièces d’or et d’argent ; tu y gagnes ta vie. Comment pourrais-tu hésiter ? Le voyageur n’hésite pas. Il tend sa bourse au malandrin et poursuit son chemin jusqu’à l’auberge voisine.

Là, il relate sa rencontre, se vantant d’avoir réalisé une belle affaire. On rit, puis un homme s’approche de sa table et demande à lui parler : « Grand prince, lui dit-il, ne tirez pas fierté de votre aventure. Car vous avez été roulé, et je m’en vais vous le montrer. »
« Sachez d’abord, beau seigneur, que je suis magicien, et que j’ai pu, par la vertu de quelque élixir, me laisser porter par le fleuve du temps. J’ai vu des hommes qui ne sont pas encore nés ; j’ai lu des livres que nul encore n’a rédigés ; et j’ai pu apprendre les prolégomènes d’une science nommée économie qui, un jour, dominera le monde. Cette science dit qu’une transaction ne peut s’appeler contrat que si elle obéit à deux conditions : il faut qu’il y ait échange ; il faut que cet échange puisse être refusé. »
« Sans doute la première condition a-t-elle été, dans votre cas, respectée et c’est à raison que vous évaluez la vie qui vous fut laissée comme plus considérable que la bourse qui vous fut ôtée. Mais étiez-vous libre de refuser le contrat qui vous était offert ? Il aurait fallu, pour cela, que vous acceptiez de perdre la vie. Or, cela, vous ne le pouviez pas. Vous avez donc gagné au change mais ce change vous étant imposé, vous vous êtes plié à ce qui n’était contrat qu’en apparence. »
« Ces faux contrats, qu’on peut appeler contrats de brigandage, ont d’abord dominé le monde, mais l’effort des siècles a tendu à en limiter l’utilisation. Ainsi, dans le commerce, la règle s’est-elle établie de ne plus considérer comme contrats que ceux qui peuvent être refusés et d’interdire les transactions trop inégales. Si, comme prix d’un tapis, je ne demande qu’un peu d’eau, la maréchaussée future m’arrêtera pour cause de dumping ou de concurrence déloyale ; et si, pour ce même tapis, j’offre à mon client de ne pas brûler son échoppe ou de ne pas violer ses filles, les gendarmes me traqueront pour racket et atteinte à la liberté du commerce. Si, en échange de ce même tapis, le boutiquier ne me propose qu’une miche de pain, je passerai mon chemin ; s’il me propose la vie sauve, il sera poursuivi pour vol et extorsion. Progressivement, la règle ainsi s’établira selon laquelle le prix que je demande doit être à la mesure du bien que j’offre et le prix qu’on m’offre à la mesure du bien que je propose »

« Sachez que, pour les mêmes raisons, l’esclavage sera un jour aboli. On interdira qu’un homme doive, pour sauver sa vie, travailler pour un autre homme et l’on dira que les seuls contrats de travail valides sont ceux que le travailleur est libre de ne pas signer. Ce principe, à vrai dire, aura du mal à s’imposer : l’ouvrage étant abondant et la main d’œuvre rare, un système sera créé pour obliger les hommes, les femmes, les enfants même à travailler. Ce système, baptisé salariat, sera un avatar abâtardi de l’esclavage : aucune loi n’obligera personne à travailler mais nul ne pourra vivre sans le faire car c’est en travaillant que l’on gagnera sa vie. A celui qui travaille sera offert, outre le prix de son travail, le prix de la vie ; à celui qui ne travaille pas, la vie elle-même sera impossible. A l’instar de celui des brigands, le cri de ces tristes époques sera « le travail ou la vie ». »
« Sans doute certains salariés seront-ils satisfaits. Raisonnant comme vous le faisiez à l’instant, ils penseront faire une bonne affaire en échangeant quelques heures de travail quotidien contre un salaire qui leur permet non seulement de survivre mais de vivre, et de prendre leur part des plaisirs qu’offre le monde. Il jugeront que le travail qu’ils donnent vaut bien moins que la vie qu’on leur offre en retour, et que le gain de leur vie mérite la perte de leurs heures. Il faudra longtemps pour qu’émerge l’idée que tout cela n’est qu’une escroquerie et pour que le contrat de salariat soit reconnu pour ce qu’il est : un contrat de brigandage. Il faudra du temps, que l’ouvrage devienne rare et la main d’œuvre surabondante pour soit brisé un système qui oblige les hommes à travailler alors même que nul n’a que faire de leur travail. »

Voilà ce que contait le mage, il y a cinq siècles, au voyageur. Et peut-être les temps annoncés sont-ils arrivés. Peut-être l’heure a-t-elle sonné de dégager le travail de son carcan servile et d’instaurer la liberté de l’homme d’offrir ou non sa force de travail. Pour instaurer cette liberté, il faut et il suffit que le travail soit, à l’instar des autres biens, justement rémunéré, c’est-à-dire que son prix ne soit pas disproportionné. Il faut que celui qui travaille reçoive un revenu correspondant à ce travail et que celui qui ne travaille pas ne soit pénalisé que dans la mesure des richesses qu’il n’apporte pas. Il faut, en d’autres termes, qu’une scission soit opérée entre le revenu du travail proprement dit et le revenu social, délié de l’activité et versé à tout individu.

Cette scission est en phase avec une société dans laquelle la production de richesse est de plus en plus socialisée. Car si je produis de la richesse lorsque je travaille, j’en produis tout autant lorsque je ne travaille plus : les biens que je consomme alors, en effet, sont autant de richesses qui n’existeraient pas si je n’étais là pour en faire usage. Dans nos sociétés, de fait, la valeur d’un bien dépend moins du bien lui- même que du rapport entre son offre et sa demande. Nous aurions beau produire et produire encore, la richesse collective ne serait pas augmentée d’un iota si nul n’achetait la production mise sur le marché. Pour que des biens produits acquièrent de la valeur, il faut qu’ils soient consommés, et si nul ne consommait ce qui est produit, la production ne vaudrait rien.
Il découle de cela : qu’en termes de richesses, le consommateur est un acteur économique aussi important que le producteur ; que rémunérer la production de richesses exige donc qu’on rémunère à la fois la production et la consommation ; qu’il serait donc légitime de verser aux consommateurs une partie de la rémunération jusqu’ici allouée aux producteurs.

Cette affectation d’un revenu aux consommateurs était inutile tant que chaque consommateur se doublait d’un producteur. Mais tel n’est plus le cas. Par bonheur, le travail est moins nécessaire aujourd’hui qu’il ne l’était hier et il sera, demain, moins nécessaire encore. Par bonheur, la société s’enrichit alors que la quantité de travail décroît, et cette heureuse évolution ne nous paraît néfaste que dans la mesure où nous continuons à placer le travail au centre de toutes choses et à distribuer les revenus comme s’il n’était de richesse que fondée sur le travail. Tel n’est plus le cas. Le temps est sans doute venu d’en tirer les conséquences et d’instaurer un revenu social qui, équitablement versé à tous, se substitue, pour partie, aux revenus du travail.

L’image est sans rapport. Je l’ai prise à Vierville, avec ma bien aimée.

PS : cet article a été « podcastisé » le 28 mars 2015.