L’équilibre (ou la quatrième vision d’Hildegarde)
L’homme ne peut toujours s’occuper du ciel
L’homme ne peut toujours s’occuper du ciel
C’est un livre extraordinaire : on est – je suis – stupéfait par la culture, l’intelligence, la sensibilité, la finesse que déploie l’autrice ; par l’audace et la fermeté de son propos ; par la façon dont, chapitre après chapitre, comme le temps dépose ses sédiments, elle construit ce palimpseste riche, profond, épais, bourré de vie et de contradictions, le portrait fantastique de cette situation qu’est la femme.
Je suis sûr qu’il s’est dit ça, Eric Fottorino : que c’était peine perdue, que c’était encre gâchée, que c’était prétention, que – pire encore – c’était une façon de se donner bonne conscience à peu de frais ; et que ce texte, comme les noyés, comme les Yéménites, comme les femmes afghanes, comme les glaciers, comme les coraux, comme tous nos combats perdus, sombrerait dans les abysses et dans l’oubli. Et à SOS Méditerranée aussi, ils ont dû se le dire : une goutte d’eau dans l’épaisseur insondable du malheur.
Mais une goutte d’eau est mieux que rien. Merci à elle, merci à eux. Merci à tous ceux qui luttent, qui ont la force de ne pas succomber aux mauvaises raisons qu’on a toujours de ne rien faire, qui ont le courage de ne pas perdre espoir quand tout espoir paraît perdu.
J’aime bien Laureline. Elle est pétillante, dynamique, réfléchie, intelligente, sage, jolie, curieuse, tendre, moqueuse, fragile et terriblement forte, incarnant à elle seule l’inatteignable polysémie que les hommes, parfois, attendent des femmes qu’ils aiment. C’est dire à la fois leur folie et leur détresse.
« Tu crois que j’ai quelque chose a donner. C’est mal formulé. Mais j’ai moi aussi une espèce de certitude intérieure croissante qu’il se trouve en moi un dépôt d’or pur qui est à transmettre. Seulement l’expérience et l’observation de mes contemporains me persuade de plus en plus qu’il n’y a personne pour le recevoir. »
Dans la représentation publique, les femmes sont toujours jeunes et vigoureuses, portant haut leurs seins ronds et leurs cuisses charnues ; disparaissant quand ces attributs passent.
Ce passage sur l’amour qu’on a pour celui dont on attend maux et biens, dont on dépend absolument et qui nous traite comme sa créature, est d’un réalisme, d’un cynisme effrayants. De quelle terrible expérience Simone Weil a-t-elle tiré cette vision noire et amère, servile, dégradante de l’amour ? Cette vision qui fonde ensuite sa conception sadomasochiste des rapports entre hommes et Dieu ?
Ce qui choque, en effet, en cette période révolutionnaire, c’est l’espace qui bée entre le droit dénié aux femmes d’être des citoyennes et le droit qui leur est donné de monter sur l’échafaud pour des raisons politiques.
Il y a là une incohérence radicale qui, à elle seule, justifie la Déclaration d’Olympe de Gouges.
C’est cette fonte de l’indifférence accumulée par le temps et l’ennui que, sauf à être irrémédiablement endurci, chacun espère à chaque instant : cette irruption de l’amour qui tellement ébranle et bouleverse qu’elle met bas toutes nos défenses, tous nos replis, brise toutes les murailles que l’égoïsme avait élevées, anéantit toutes les certitudes et précautions dans lesquelles nous nous étions engourdis, permettant au flux de la vie de reprendre son cours arrêté.
L’une des inversions malignes les plus classiques et les plus meurtrières a donné naissance à l’idée de pureté. La pureté est l’inversion maligne de l’innocence. L’innocence est amour de l’être, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l’alternative infernale pureté-impureté. De cette sainteté spontanée et comme native, Satan a fait une singerie qui lui ressemble et qui est tout l’inverse ; la pureté