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Walden (de Henry. D. Thoreau)

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C’est après avoir vu Into the Wild, de Sean Penn, que l’envie m’est venue de lire Walden ou la vie dans les bois, ce livre de Henry David Thoreau que Christopher McCandless, le héros d’Into the Wild, emporte dans son périple.

Ce livre présente, plus qu’il ne raconte, les deux années passées par son auteur dans une cabane construite de ses mains, à proximité de l’étang de Walden et de la ville de Concord, dans le Massachusetts. Henry David Thoreau a alors 28 ans et il embrasse cette expérience pour diverses raisons : dénonciation de l’aliénation de l’homme par le travail, envie de renouer avec une vie plus proche de la nature, besoin de solitude, désir d’une existence débarrassée des superfluités de la modernité.

Le premier objectif de Thoreau, lorsqu’il décide de quitter la ville pour vivre dans les bois, c’est de s’affronter, seul, à la vie :

Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, la vie est si chère ; plus que ne voulais pratiquer la résignation, s’il n’était tout à fait nécessaire. Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie, couper un large andain et tondre ras, acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression, et, si elle se découvrait mesquine, eh bien, alors ! en tirer l’entière, authentique mesquinerie, puis divulguer sa mesquinerie au monde ; ou si elle était sublime, le savoir par expérience, et pouvoir en rendre un compte fidèle dans ma suivante excursion.”

Le retour à la nature, pour Thoreau, est aussi une façon de rejeter une modernité qui s’est perdue dans une course sans fin à l’accroissement des vitesses, et à la multiplication des objets, qui s’est dissolue dans une matérialité et une vanité dans lesquelles l’homme a perdu son âme et le sens de son existence, au point que, croyant avoir asservi les choses, il est en fait asservi par elles :

“La nation elle-même, avec tous ses prétendus progrès intérieurs, lesquels, soit dit en passant, sont tous extérieurs et superficiels, n’est autre qu’un établissement pesant, démesuré, encombré de meubles et se prenant le pied dans ses propres frusques, ruiné par le luxe, comme par la dépense irréfléchie, par le manque de calcul et de visée respectable, à l’instar des millions de ménages que renferme le pays ; et l’unique remède pour elle comme pour eux consiste en une rigide économie, une simplicité de vie et une élévation de but rigoureuses et plus que spartiates. Elle vit trop vite. Les hommes croient essentiel que la Nation ait un commerce, exporte de la glace, cause par un télégraphe, et parcoure trente milles à l’heure, sans un doute, que ce soit eux-mêmes ou non qui le fassent ; mais que nous vivions comme des babouins ou comme des hommes, voilà qui est quelque peu incertain. Si au lieu de fabriquer des traverses, et de forger des rails, et de consacrer jours et nuits au travail, nous employons notre temps à battre sur l’enclume nos existences pour les rendre meilleures, qui donc construira des chemins de fer ? Et si l’on ne construit pas de chemins de fer, comment atteindrons-nous le ciel en temps ? Mais si nous restons chez nous à nous occuper de ce qui nous regarde, qui donc aura besoin de chemins de fer ? Ce n’est pas nous qui roulons en chemin de fer ; c’est lui qui roule sur nous.”

Vivre seul permet également à Thoreau de suivre sa misanthropie, dont il ne fait pas mystère, misanthropie à laquelle s’ajoute une sorte de refus de l’incarnation et de dégoût brutal (« immonde », écrit-il à son propos) du corps, notamment des fonctions digestives et sexuelles, qu’il englobe sous le nom de « sensualité ».  D’où cet éloge  de la pureté et de la chasteté, qui résonne étonnamment sous la plume de cet auteur ordinairement partisan d’une plus grande harmonie entre le corps et l’esprit :

“« Ce en quoi les hommes diffèrent de la brute », dit Mencius, « est quelque chose de fort insignifiant ; le commun troupeau ne tarde pas à le perdre ; les hommes supérieurs le conservent jalousement. » Qui sait le genre de vie qui résulterait pour nous du fait d’avoir atteint à la pureté ? Si je savais un homme assez sage pour m’enseigner la pureté, j’irais sur l’heure à sa recherche. « L’empire sur nos passions, et sur les sens extérieurs du corps, ainsi que les bonnes actions, sont déclarés par le Ved indispensables dans le rapprochement de l’âme vers Dieu. » Encore l’esprit peut-il avec le temps pénétrer et diriger chaque membre et fonction du corps, pour transformer en pureté et dévotion ce qui, en règle, est la plus grossière sensualité. L’énergie générative, qui, lorsque nous nous relâchons, nous dissipe et nous rend immondes, lorsque nous sommes continents nous fortifie et nous inspire. La chasteté est la fleuraison de l’homme ; et ce qui a nom Génie, Héroïsme, Sainteté, et le reste, n’est que les fruits variés qui s’ensuivent. Ouvert le canal de la pureté l’homme aussitôt s’épanche vers Dieu. Tour à tour notre pureté nous inspire et notre impureté nous abat. Béni l’homme assuré que l’animal en lui meurt et à mesure des jours, et que le divin s’établit. Peut-être n’en est-il d’autre que celui qui trouve dans la nature inférieure et bestiale à laquelle il est allié une cause de honte. Je crains que nous ne soyons dieux ou demi-dieux qu’en tant que faunes et satyres, le divin allié aux bêtes, les créatures de désir, et que, jusqu’à un certain point, notre vie même ne fasse notre malheur.”

Cette crainte morbide du corps, de la sensualité, de la sexualité ont leur contrepartie (leur explication ?) dans la proximité, la quasi-intimité qu’entretient Thoreau avec la nature qui prend, sous sa plume, des colorations organiques, le végétal étant décrit comme le reflet renversé et empli de sensualité de l’animal :

“Lorsque je vois d’un côté le remblai inerte – car le soleil ne commence son action que sur un seul côté – et de l’autre ce luxuriant feuillage, création d’une heure, j’éprouve en quelque sorte la sensation d’être dans l’atelier de l’Artiste qui fit le monde et moi – d’être venu là où il était encore à l’œuvre, en train de s’amuser sur ce talus et avec excès d’énergie de répandre partout ses frais dessins. Je me sens pour ainsi dire plus près des organes essentiels du globe, car cet épanchement sablonneux a quelque chose d’une masse foliacée comme les organes essentiels du corps animal. C’est ainsi que l’on trouve dans les sables eux-mêmes une promesse de la feuille végétale. Rien d’étonnant à ce que la terre s’exprime à l’extérieur en feuilles, elle qui travaille tant de l’idée à l’intérieur. Les atomes ont appris déjà cette loi, et s’en trouvent fécondés. La feuille suspendue là-haut voit ici son prototype. Intérieurement, soit dans le globe, soit dans le corps animal, c’est un lobe épais et moite, mot surtout applicable au foie, aux poumons et aux feuilles de graisse […] Les plumes et ailes des oiseaux sont des feuilles plus sèches et plus minces encore. C’est ainsi, également, que vous passez du pesant ver de terre au papillon aérien et voltigeant. Le globe lui-même sans arrêt se surpasse et se transforme, se fait ailé en son orbite. Il n’est pas jusqu’à la glace qui ne débute par de délicates feuilles de cristal, comme si elle avait coulé dans les moules que les frondes des plantes d’eau ont imprimés sur l’aquatique miroir. Tout l’arbre lui-même n’est qu’une feuille, et les rivières sont des feuilles encore plus larges, dont le parenchyme est la terre intermédiaire, et les villes et cités les œufs d’insectes en leurs aisselles.”

Comme dans Marcher, Thoreau explique, dans Walden, que vivre dans la nature, est, pour l’homme, renouer avec lui-même, renaître à lui-même, retrouver son innocence. Dans un passage d’une grande beauté,  il explique que la nature se re-crée continuellement, et que le grand cycle des saisons lui permet de chasser le passé et de vivre dans le présent  comme les hommes devraient le faire – et comme ils le font au travers du pardon :

“Il suffit d’une petite pluie pour rendre l’herbe de beaucoup de tons plus verte. Ainsi s’éclaircissent nos perspectives sous l’afflux de meilleures pensées. Bienheureux si nous vivions toujours dans le présent, et prenions avantage de chaque accident qui nous arrive, comme l’herbe qui confesse l’influence de la plus légère rosée tombée sur elle ; et ne perdions pas notre temps à expier la négligence des occasions passées, ce que nous appelons faire notre devoir. Nous nous attardons dans l’hiver quand c’est déjà le printemps. Dans un riant matin de printemps tous les péchés des hommes sont pardonnés. Ce jour-là est une trêve au vice. Tandis que ce soleil continue de brûler le plus vil des pécheurs peut revenir. À travers notre innocence recouvrée nous discernons celle de nos voisins. Il se peut qu’hier vous ayez connu votre voisin pour un voleur, un ivrogne, ou un sensuel, l’ayez simplement pris en pitié ou méprisé, désespérant du monde ; mais le soleil luit, brillant et chaud, en ce premier matin de printemps, re-créant le monde, et vous trouvez l’homme livré à quelque travail serein, vous voyez comment ses veines épuisées et débauchées se gonflent de joie silencieuse et bénissent le jour nouveau, sentent l’influence du printemps avec l’innocence du premier âge, et voilà toutes ses fautes oubliées. Ce n’est pas seulement d’une atmosphère de bon vouloir qu’il est entouré, mais mieux, d’un parfum de sainteté cherchant à s’exprimer, en aveugle, sans effet, peut-être, tel un instinct nouveau-né, et durant une heure le versant sud de la colline n’est l’écho de nulle vulgaire plaisanterie. Vous voyez de son écorce noueuse d’innocentes belles pousses se préparer à jaillir pour tenter l’essai d’une nouvelle année de vie, tendre et fraîche comme la plus jeune plante. Oui, le voilà entré dans la joie de son Seigneur. Qu’a donc le geôlier à ne laisser ouvertes ses portes de prison, – le juge à ne renvoyer l’accusé, – le prédicateur à ne congédier ses ouailles ! C’est qu’ils n’obéissent pas à l’avis qu’à demi-mot Dieu leur donne, ni n’acceptent le pardon que sans réserve Il offre à tous.”

Enfin, rebouclant dans sa conclusion avec le propos initial, Henry David Thoreau revient sur ce qui fut le fondement de son expérience : c’est dans le contact quotidien avec la nature et dans l’oubli de toutes les superficialités que l’homme peut construire ce qu’il y a de plus élevé en lui. Et quand cela sera construit, il sera facile de revenir ensuite vers la terre :

“Grâce à mon expérience, j’appris au moins que si l’on avance hardiment dans la direction de ses rêves, et s’efforce de vivre la vie qu’on s’est imaginée, on sera payé de succès inattendu en temps ordinaire. On laissera certaines choses en arrière, franchira une borne invisible ; des lois nouvelles, universelles, plus libérales, commenceront à s’établir autour et au dedans de nous ; ou les lois anciennes à s’élargir et s’interpréter en notre faveur dans un sens plus libéral, et on vivra en la licence d’un ordre d’êtres plus élevé. En proportion de la manière dont on simplifiera sa vie, les lois de l’univers paraîtront moins complexes, et la solitude ne sera pas solitude, ni la pauvreté, pauvreté, ni la faiblesse, faiblesse. Si vous avez bâti des châteaux dans les airs, votre travail n’aura pas à se trouver perdu ; c’est là qu’ils devaient être. Maintenant posez les fondations dessous.”

On trouve la traduction française (par Louis Fabulet) de Walden ou la vie dans les bois sur Wikisource.

Le livre,  dans cette traduction de 1922,  a fait l’objet d’une lecture complète (ce qui est un exploit  : 12 heures d’enregistrement !) par André Rannou et d’une autre, de même durée, par Christian Martin, d’Audiocité.

PS : Walden ou la vie dans les bois a fait l’objet de nombreuses analyses. On pourra notamment lire, en français :

On pourra également écouter plusieurs émissions de France Culture :

On pourra lire enfin, à propos des rapports qu’entretiennent Walden et Into the Wild un article de Mélodie Lucchesi : L’influence de Henry D. Thoreau sur le film « Into The Wild »

marcher

Marcher (de Henry D. Thoreau)

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En 1851 et dans les années qui suivirent, Henry David Thoreau donna une série de conférences consacrées à la marche (Walking).

 L’une de ces conférences fut publiée après sa mort, en 1862, et c’est elle qui est reprise par de nombreux éditeurs (et qui a été, il y a quelques mois, rééditée par L’Herne) sous le nom de Marcher.

Marcher, qui a été conçu tandis que son auteur, réfugié loin du monde dans sa cabane de Walden (expérience sur laquelle je reviendrai bientôt), partait chaque jour en de longues promenades, est un texte par moment très poétique, un hymne à la liberté de celui qui part et va de l’avant, à la découverte du monde et de soi. Il chante l’exploration, notamment vers l’Ouest puisque le soleil s’y couche, il chante aussi l’Amérique et ses grands espaces vierges :

« Nous allons vers l’est pour appréhender l’histoire et les œuvres de l’art et de la littérature, en remontant sur les traces de la race. Nous allons vers l’ouest comme on va vers le futur, dans un esprit d’entreprise et d’aventure ».

Il ne s’agit pas seulement d’aventure ; il s’agit de vie, d’exigence de la vie et de l’humanité :

« L’Ouest dont je parle n’est qu’un synonyme du terme « sauvage » et ce vers quoi tendent mes développements, c’est l’affirmation de ce que la sauvegarde du monde réside dans cette nature sauvage. Chaque fibre de chaque arbre s’élance à sa recherche, les villes l’emportent à prix d’or, les hommes labourent et naviguent pour elle. De la forêt et de la nature à l’état sauvage proviennent les toniques et les écorces qui revigorent l’humanité ».

La nature, pour Thoreau, est notamment ce qui permet à l’homme de ne pas s’engluer dans le faux savoir, « qui nous prive de notre ignorance positive », de ne pas s’engluer aussi dans le passé :

« Béni entre tous les mortels celui qui ne perd pas un instant de la vie qui passe à se souvenir du passé ! A moins que notre philosophie n’entende chanter le coq dans chaque cour de ferme de notre horizon, elle est dépassée. Un tel son nous rappelle généralement que nos activités et nos habitudes de pensées sont en train de devenir rouillées et obsolètes. Sa philosophie indique une heure plus récente que la nôtre. Il suggère un testament plus neuf, l’évangile selon l’instant présent. Il n’est pas demeuré en arrière, il s’est levé tôt et a conservé son avance, pour être là au moment opportun, à l’extrême pointe du temps. »

Partir permet ainsi de s’arracher à tout cet engluement et de reconquérir sa liberté. C’est ce Thoreau dit, dans un passage qui rappelle l’extraordinaire « Quand tu aimes il faut partir » de Blaise Cendrars. C’est ce passage qui est lu :

« Nos expéditions ne sont rien d’autre que des randonnées qui, chaque soir, nous ramènent à nouveau devant le même vieux coin de cheminée d’où nous sommes partis. La moitié de la promenade consiste à revenir sur nos pas. Nous devrons sans doute entreprendre jusqu’à la plus courte des marches dans un immortel esprit d’aventure, avec l’idée de ne revenir jamais, et préparés à ce qu’on renvoie nos cœurs embaumés, uniquement comme reliques, dans nos royaumes éplorés. Si vous êtes prêts à quitter père et mère, frère et sœur, femme, enfant et amis pour ne plus jamais les revoir, si vous avez effacé vos dettes, rédigé votre testament et réglé toutes vos affaires, si enfin vous êtes un homme libre, alors vous êtes prêt pour marcher. »

On pourra, sur ce livre, se reporter aux articles suivants :

PS : L’enregistrement a été remixé pour le podcast le 23 mars 2015.

polyeucte

Polyeucte (de Pierre Corneille)

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Polyeucte, martyr, tragédie chrétienne est une pièce de Pierre Corneille.

François Guizot,  ce protestant sévère si apprécié de celle que j’aime, l’évoque en ces termes dans une lettre à sa fille Henriette (citée par Olivia Pfender dans son mémoire de maîtrise : Guizot et Henriette : Education, genre et protestantisme) :

‘Tu as bien raison de préférer Polyeucte à Martine. Les plaisirs qui élèvent l’âme sont très supérieurs à ceux qui l’égayent. La gaieté est très bonne ; elle peut être très honnête et très douce ; elle prend place très légitimement et convenablement dans les cœurs droits et sereins. Mais elle ne les fortifie pas ; elle ne les grandit pas. C’est un plaisir superficiel. Les vrais, les bons plaisirs sont ceux qui pénètrent jusqu’au fond du cœur, et nous donnent la conscience que nous valons plus et mieux après les avoir goûtés ».

« Elever l’âme » – comment aurais-je pu résister à un tel objectif ? Je me suis donc lancé dans Polyeucte, que je ne connaissais que par les deux vers malheureux qui font la joie de tous les collégiens :

« Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle,

Et le désir s’accroît quand l’effet se recule. »

Lu avec sérieux et dans son intégralité, Polyeucte est une œuvre terrible où l’on voit le héros éponyme, Polyeucte, noble arménien qui vient d’épouser une romaine, fille du gouverneur de la province, se convertir au christianisme et mourir en martyr, entraînant, par son martyre, dans le christianisme et le supplice, son épouse Pauline et son beau-père Félix.

Œuvre sans doute remplie de nobles sentiments mais non précisément de ceux que Pierre Corneille avait souhaité faire briller. Ça n’est plus la force du christianisme qui aujourd’hui nous émeut, dans cette œuvre, mais plutôt l’extraordinaire rigueur et honnêteté morale de Pauline, femme aimante, aimée et fidèle, au-delà même de la mort et de ce qui paraît être une trahison.

Mais ce qui frappe surtout – ce qui m’a surtout frappé – c’est, face à la grandeur et à la noblesse des personnages de Pauline et Sévère, la faiblesse, le manque de maturité, et la versatilité de Polyeucte. Jusqu’à sa condamnation, qui paraît le revêtir soudain de dignité,   Polyeucte agit comme un enfant, changeant constamment d’opinion et de décision, adoptant une conduite exagérée en tout, comme s’il errait, à la dérive, sans trop savoir à quoi se rattacher.

C’est cet être versatile et immature que la perspective de la mort va transfigurer.

PS : cet article a été « podcastisé » le 30 mars 2015.

2014-12-08-sentinelle

Parabole de la loi (dans Le Procès, de Franz Kafka)

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Dans l’avant dernier chapitre du Procès, de Franz Kafka, figure une histoire que raconte l’abbé de la cathédrale au héros, K.

– C’est sur la justice que tu te méprends, lui dit l’abbé, et il est dit de cette erreur dans les écrits qui précèdent la Loi : « Une sentinelle se tient postée devant la Loi ; un homme vient un jour la trouver et lui demande la permission de pénétrer. Mais la sentinelle lui dit qu’elle ne peut pas le laisser entrer en ce moment. L’homme ce réfléchit et demande alors s’il pourra entrer plus tard. “ C’est possible, dit la sentinelle, mais pas maintenant. ” La sentinelle s’efface devant la porte, ouverte comme toujours, et l’homme se penche pour regarder à l’intérieur. La sentinelle, le voyant faire, rit et dit : “ Si tu en as tant envie essaie donc d’entrer malgré ma défense. Mais dis-toi bien que je suis puissant. Et je ne suis que la dernière des sentinelles. Tu trouveras à l’entrée de chaque salle des sentinelles, de plus en plus puissantes ; dès la troisième, même moi, je ne peux plus supporter leur vue. ” L’homme ne s’était pas attendu à de telles difficultés, il avait pensé que la Loi devait être accessible à tout le monde et en tout temps, mais maintenant, en observant mieux la sentinelle, son manteau de fourrure, son grand nez pointu et sa longue barbe rare et noire à la tartare, il se décide à attendre quand même jusqu’à ce qu’on lui permette d’entrer. La sentinelle lui donne un escabeau et le fait asseoir à côté de la porte. Il reste là de longues années. Il multiplie les tentatives pour qu’on lui permette d’entrer et fatigue la sentinelle de ses prières. La sentinelle lui fait subir parfois de petits interrogatoires, l’interroge sur son village et sur beaucoup d’autres sujets, mais ce ne sont que des questions indifférentes comme les posent les grands seigneurs et pour finir elle dit toujours qu’elle ne peut pas le laisser entrer. L’homme, qui s’est abondamment pourvu pour son voyage de toutes sortes de provisions, emploie tout, si précieux que ce soit, pour soudoyer la sentinelle. Et la sentinelle prend bien tout, mais en disant : “ Je n’accepte que pour que tu ne puisses pas penser que tu as négligé quelque chose. ” Pendant ses longues années d’attente, l’homme ne cesse presque jamais d’observer la sentinelle. Il en oublie les autres gardiens, il lui semble que le premier est le seul qui l’empêche d’entrer dans la Loi. Et il maudit bruyamment la cruauté du hasard pendant les premières années ; plus tard, en devenant vieux, il ne fait plus que grommeler. Il retombe en enfance, et comme, au cours des longues années où il a étudié la sentinelle, il a fini par connaître jusqu’aux puces de son col de fourrure, il prie les puces elles-mêmes de l’aider à fléchir le gardien. Finalement, sa vue s’affaiblit et il ne sait si la nuit se fait vraiment autour de lui ou s’il est trompé par ses yeux. Mais maintenant il discerne dans l’ombre l’éclat d’une lumière qui brille à travers les portes de la Loi. Il n’a plus pour longtemps à vivre désormais. Avant sa mort, tous ses souvenirs viennent se presser dans son cerveau pour lui imposer une question qu’il n’a pas encore adressée. Et, ne pouvant redresser son corps raidi, il fait signe au gardien de venir. Le gardien se voit obligé de se pencher très bas sur lui, car la différence de leurs tailles s’est extrêmement modifiée. “ Que veux-tu donc encore savoir ? demande-t-il, tu es insatiable. – Si tout le monde cherche à connaître la Loi, dit l’homme, comment se fait-il que depuis si longtemps personne que moi ne t’ait demandé d’entrer ? ” Le gardien voit que l’homme est sur sa fin et, pour atteindre son tympan mort, il lui rugit à l’oreille : “ Personne que toi n’avait le droit d’entrer ici, car cette entrée n’était faite que pour toi, maintenant je pars, et je ferme. ”

 

La première interprétation de ce texte qui vienne à l’esprit est qu’il faut non pas, comme on le lit trop souvent, savoir braver les interdits, mais savoir les comprendre et les circonscrire. C’est « maintenant » que, à bien interpréter les paroles de la sentinelle, l’entrée de la loi est interdite et ce « maintenant » est localisé dans le temps ; il n’est pas un absolu. La porte de la loi, en fait, est généralement ouverte à l’homme de la parabole, et celui-ci a manqué de foi en lui-même en considérant qu’il ne pourrait jamais entrer, donnant ainsi aux paroles de la sentinelle une portée plus générale que celles qu’elles devaient avoir.

Mais il y a aussi, ensuite, une longue discussion entre l’abbé et K. K. considère et dit que la sentinelle a menti ; l’abbé défend la sentinelle. Puis une sorte de glose talmudique se construit pendant laquelle toutes les positions sont prises, toutes les interprétations défendues, sans qu’on puisse dire, au bout du compte, celle dans laquelle la vérité demeure.

Tout au long du Procès, K. se laisse distraire par les femmes. Il ne peut s’empêcher de les séduire ou de se laisser séduire par elles. Cela ne nuit peut-être pas à son procès mais détourne son attention comme l’attention du héros de la parabole est détournée de la poursuite de la loi par le personnage du gardien.

C’est dans l’espoir d’accélérer son procès qu’au début, K. se rapproche de Mlle Bürstner, de la blanchisseuse, et même peut-être de Léni, mais à chaque fois, très vite, c’est le contraire qui se produit et, en séduisant la femme, K. éloigne la solution de son procès.

De la même façon, c’est parce qu’il s’attache trop au gardien, qui n’est que le moyen attaché à la fin, parce qu’il se focalise trop sur lui, cherche trop à le séduire, lui, par ses cadeaux, que l’homme de la parabole perd de vue – avant de perdre tout court – le but qui était le sien.


On trouvera une intéressante analyse de cette célèbre parabole dans un article de Maria Tortajada : « Dispositif de vision et modèles de pouvoir : « Devant la loi », de Kafka« , publié par la Revue européenne des sciences sociales.

On pourra également lire un article de Michaël Löwy publié dans les Archives des sciences sociales des religions et intitulé « La Religion de la Liberté chez Franz Kafka: contre l’autorité des gardiens de la loi« . Avec cette phrase qui résume tout : « L’Angst de celui qui implore le droit d’entrer, c’est précisément ce qui donne au gardien la force de lui barrer la route. »

NB : Le procès a récemment été scénarisé, mis en scène et diffusé, en intégralité (dix épisodes), par France Culture Traduction et adaptation radiophonique de David Zane Mairowitz ; conseillères littéraires : Emmanuelle Chevrière et Katell Guillou ; réalisation  Michel Sidoroff

PS : Le site Open Culture a mis en ligne le court métrage réalisé par Orson Welles sur cette parabole.

PS : cet article a été « podcastisé » le 29 mars 2015.

sorciere

La Sorcière (de Michelet)

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Dans La sorcière (qu’on trouve sous plusieurs formats sur l’excellent site de l’Université du Québec à Chicoutimi), Jules Michelet se livre à une réinterprétation fantasmatique et hallucinée du Moyen-Age.

Dans cette période de mort, de noirceur et d’étouffement, dans cette époque écrasée sous le joug féodal et battue des fourches d’un christianisme qui, pour s’imposer, rejette tout ce qui lui résiste, la sorcière incarne la résistance et le refuge. Résistance de la nature et des cultes antiques, refuge des savoirs anciens, pérennité de l’amour et de la sexualité face à une société qui prétend fonder son avenir et bâtir sa régénérescence sur le culte morbide de la virginité.

La sorcière, qui est femme, belle et désirable, est, face à Marie, la réincarnation d’Eve. Elle est la tentation et la connaissance, le corps assumé, ce corps que symbolise, plus encore que le sein, la chevelure, chevelure qu’on dit folle mais qui n’est que libre et déliée, à l’image de celle qui la porte.

La sorcière est la liberté toujours mouvante, la passeuse qui se faufile, l’esprit souple qui se débat dans le carcan d’un monde que l’Église paraît rejeter pour mieux préserver l’Au-delà.

Elle est la vie affrontant une religion devenue apologie de la mort.

C’est comme guidé par l’intuition, par son ressenti plus que par sa compréhension du temps que Michelet semble écrire ce livre, qui est comme un long poème dédié à la femme.

PS : Quelques articles et blogs sur ce livre :

 PS : cet article a été « podcastisé » le 5 avril 2015.

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Bérénice : lecture de la nouvelle d’Edgar Allan Poe

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Bérénice est une effrayante nouvelle d’Edgar Allan Poe, tirée des Nouvelles histoires extraordinaires (telles que traduites par Baudelaire).

Je l’ai lue à l’invitation de Christian Martin, des Editions de l’À Venir.


Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicæ visitarem, curas meas aliquantulum fore levatas.

Ebn Zaiat.

Le malheur est divers. La misère sur terre est multiforme. Dominant le vaste horizon comme l’arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi variées, — aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues. Dominant le vaste horizon comme l’arc-en-ciel ! Comment d’un exemple de beauté ai-je pu tirer un type de laideur ? du signe d’alliance et de paix une similitude de la douleur ? Mais, comme, en éthique, le mal est la conséquence du bien, de même, dans la réalité, c’est de la joie qu’est né le chagrin ; soit que le souvenir du bonheur passé fasse l’angoisse d’aujourd’hui, soit que les agonies qui sont tirent leur origine des extases qui peuvent avoir été.

J’ai à raconter une histoire dont l’essence est pleine d’horreur. Je la supprimerais volontiers, si elle n’était pas une chronique de sensations plutôt que de faits.

Mon nom de baptême est Egæus ; mon nom de famille, je le tairai. Il n’y a pas de château dans le pays plus chargé de gloire et d’années que mon mélancolique et vieux manoir héréditaire. Dès longtemps, on appelait notre famille une race de visionnaires ; et le fait est que, dans plusieurs détails frappants, — dans le caractère de notre maison seigneuriale, — dans les fresques du grand salon, — dans les tapisseries des chambres à coucher, — dans les ciselures des piliers de la salle d’armes, — mais plus spécialement dans la galerie des vieux tableaux, — dans la physionomie de la bibliothèque, — et enfin dans la nature toute particulière du contenu de cette bibliothèque, — il y a surabondamment de quoi justifier cette croyance.

Le souvenir de mes premières années est lié intimement à cette salle et à ses volumes, — dont je ne dirai plus rien. C’est là que mourut ma mère. C’est là que je suis né. Mais il serait bien oiseux de dire que je n’ai pas vécu auparavant, — que l’âme n’a pas une existence antérieure. Vous le niez ? — ne disputons pas sur cette matière. Je suis convaincu et ne cherche point à convaincre. Il y a, d’ailleurs, une ressouvenance de formes aériennes, — d’yeux intellectuels et parlants, — de sons mélodieux mais mélancoliques ; — une ressouvenance qui ne veut pas s’en aller ; une sorte de mémoire semblable à une ombre, — vague, variable, indéfinie, vacillante ; et de cette ombre essentielle il me sera impossible de me défaire, tant que luira le soleil de ma raison.

C’est dans cette chambre que je suis né. Émergeant ainsi au milieu de la longue nuit qui semblait être, mais qui n’était pas la non-existence, pour tomber tout d’un coup dans un pays féerique, — dans un palais de fantaisie, — dans les étranges domaines de la pensée et de l’érudition monastiques, — il n’est pas singulier que j’aie contemplé autour de moi avec un œil effrayé et ardent, — que j’aie dépensé mon enfance dans les livres et prodigué ma jeunesse en rêveries ; mais ce qui est singulier, — les années ayant marché, et le midi de ma virilité m’ayant trouvé vivant encore dans le manoir de mes ancêtres, — ce qui est étrange, c’est cette stagnation qui tomba sur les sources de ma vie, — c’est cette complète interversion qui s’opéra dans le caractère de mes pensées les plus ordinaires. Les réalités du monde m’affectaient comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière existence elle-même.

Bérénice et moi, nous étions cousins, et nous grandîmes ensemble dans le manoir paternel. Mais nous grandîmes différemment, — moi, maladif et enseveli dans ma mélancolie ; — elle, agile, gracieuse et débordante d’énergie ; à elle, le vagabondage sur la colline ; — à moi, les études du cloître ; moi, vivant dans mon propre cœur et me dévouant, corps et âme, à la plus intense et à la plus pénible méditation, — elle, errant insoucieuse à travers la vie, sans penser aux ombres de son chemin ou à la fuite silencieuse des heures au noir plumage. Bérénice ! — j’invoque son nom, — Bérénice ! — et des ruines grises de ma mémoire se dressent à ce son mille souvenirs tumultueux ! Ah ! son image est là vivante devant moi, comme dans les premiers jours de son allégresse et sa joie ! Oh ! magnifique et pourtant fantastique beauté ! Oh ! sylphes parmi les bocages d’Arnheim ! Oh ! naïade parmi ses fontaines ! Et puis, — et puis tout est mystère et terreur, une histoire qui ne veut pas être racontée. Un mal, — un mal fatal s’abattit sur sa constitution comme le simoun ; et même, pendant que je la contemplais, l’esprit de métamorphose passait sur elle et l’enlevait, pénétrant son esprit, ses habitudes, son caractère, et, de la manière la plus subtile et la plus terrible, perturbant même son identité ! Hélas ! le destructeur venait et s’en allait ; — mais la victime, — la vraie Bérénice, — qu’est-elle devenue ? Je ne connaissais pas celle-ci, ou du moins je ne la reconnaissais plus comme Bérénice.

Parmi la nombreuse série de maladies amenées par cette fatale et principale attaque, qui opéra une si horrible révolution dans l’être physique et moral de ma cousine, il faut mentionner, comme la plus affligeante et la plus opiniâtre, une espèce d’épilepsie qui souvent se terminait en catalepsie, — catalepsie ressemblant parfaitement à la mort, et dont elle se réveillait, dans quelques cas, d’une manière tout à fait brusque et soudaine. En même temps, mon propre mal, — car on m’a dit que je ne pouvais pas l’appeler d’un autre nom, — mon propre mal grandissait rapidement, et, ses symptômes s’aggravant par un usage immodéré de l’opium, il prit finalement le caractère d’une monomanie d’une forme nouvelle et extraordinaire. D’heure en heure, de minute en minute, il gagnait de l’énergie, et à la longue il usurpa sur moi la plus singulière et la plus incompréhensible domination. Cette monomanie, s’il faut que je me serve de ce terme, consistait dans une irritabilité morbide des facultés de l’esprit que la langue philosophique comprend dans le mot « faculté d’attention ». Il est plus que probable que je ne suis pas compris ; mais je crains, en vérité, qu’il ne me soit absolument impossible de donner au commun des lecteurs une idée exacte de cette nerveuse intensité d’intérêt avec laquelle, dans mon cas, la faculté méditative, — pour éviter la langue technique, — s’appliquait et se plongeait dans la contemplation des objets les plus vulgaires du monde.

Réfléchir infatigablement de longues heures, l’attention rivée à quelque citation puérile sur la marge ou dans le texte d’un livre, — rester absorbé, la plus grande partie d’une journée d’été, dans une ombre bizarre s’allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le plancher, — m’oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite d’une lampe ou les braises du foyer, — rêver des jours entiers sur le parfum d’une fleur, — répéter, d’une manière monotone, quelque mot vulgaire, jusqu’à ce que le son, à force d’être répété, cessât de présenter à l’esprit une idée quelconque, — perdre tout sentiment de mouvement ou d’existence physique dans un repos absolu obstinément prolongé, — telles étaient quelques-unes des plus communes et des moins pernicieuses aberrations de mes facultés mentales, aberrations qui sans doute ne sont pas absolument sans exemple, mais qui défient certainement toute explication et toute analyse.

Encore, je veux être bien compris. L’anormale, intense et morbide attention ainsi excitée par des objets frivoles en eux-mêmes est d’une nature qui ne doit pas être confondue avec ce penchant à la rêverie commun à toute l’humanité, et auquel se livrent surtout les personnes d’une imagination ardente. Non seulement elle n’était pas, comme on pourrait le supposer d’abord, un terme excessif et une exagération de ce penchant, mais encore elle en était originairement et essentiellement distincte. Dans l’un de ces cas, le rêveur, l’homme imaginatif, étant intéressé par un objet généralement non frivole, perd peu à peu son objet de vue à travers une immensité de déductions et de suggestions qui en jaillit, si bien qu’à la fin d’une de ces songeries souvent remplies de volupté, il trouve l’{Lang|code-la|texte=incitamentum}}, ou cause première de ses réflexions, entièrement évanoui et oublié. Dans mon cas, le point de départ était invariablement frivole, quoique revêtant, à travers le milieu de ma vision maladive, une importance imaginaire et de réfraction. Je faisais peu de déductions, — si toutefois j’en faisais ; et, dans ce cas, elles retournaient opiniâtrement à l’objet principe comme à un centre. Les méditations n’étaientjamais agréables ; et, à la fin de la rêverie, la cause première, bien loin d’être hors de vue, avait atteint cet intérêt surnaturellement exagéré qui était le trait dominant de mon mal. En un mot, la faculté de l’esprit plus particulièrement excitée en moi était, comme je l’ai dit, la faculté de l’attention, tandis que, chez le rêveur ordinaire, c’est celle de la méditation.

Mes livres, à cette époque, s’ils ne servaient pas positivement à irriter le mal, participaient largement, on doit le comprendre, par leur nature imaginative et irrationnelle, des qualités caractéristiques du mal lui-même. Je me rappelle fort bien, entre autres, le traité du noble italien Cœlius Secundus Curio, De amplitudine beati regni Dei ; le grand ouvrage de saint Augustin, la Cité de Dieu, et le De carne Christi, de Tertullien, de qui l’inintelligible pensée : — Mortuus est Dei Filius ; credibile est quia ineptum est ; et sepultus resurrexit, certum est quia impossibile est, — absorba exclusivement tout mon temps, pendant plusieurs semaines d’une laborieuse et infructueuse investigation.

On jugera sans doute que, dérangée de son équilibre par des choses insignifiantes, ma raison avait quelque ressemblance avec cette roche marine dont parle Ptolémée Héphestion, qui résistait immuablement à toutes les attaques des hommes et à la fureur plus terrible des eaux et des vents, et qui tremblait seulement au toucher de la fleur nommée asphodèle. À un penseur inattentif il paraîtra tout simple et hors de doute que la terrible altération produite dans la condition morale de Bérénice par sa déplorable maladie dût me fournir maint sujet d’exercer cette intense et anormale méditation dont j’ai eu quelque peine à expliquer la nature. Eh bien, il n’en était absolument rien. Dans les intervalles lucides de mon infirmité, son malheur me causait, il est vrai, du chagrin ; cette ruine totale de sa belle et douce vie me touchait profondément le cœur ; je méditais fréquemment et amèrement sur les voies mystérieuses et étonnantes par lesquelles une si étrange et si soudaine révolution avait pu se produire. Mais ces réflexions ne participaient pas de l’idiosyncrasie de mon mal, et étaient telles qu’elles se seraient offertes dans des circonstances analogues à la masse ordinaire des hommes. Quant à ma maladie, fidèle à son caractère propre, elle se faisait une pâture des changements moins importants, mais plus saisissants, qui se manifestaient dans le système physique de Bérénice, — dans la singulière et effrayante distorsion de son identité personnelle.

Dans les jours les plus brillants de son incomparable beauté, très sûrement je ne l’avais jamais aimée. Dans l’étrange anomalie de mon existence, les sentiments ne me sont jamais venus du cœur, et mes passions sont toujours venues de l’esprit. À travers les blancheurs du crépuscule, — à midi, parmi les ombres treillissées de la forêt, — et la nuit dans le silence de ma bibliothèque, — elle avait traversé mes yeux, et je l’avais vue, — non comme la Bérénice vivante et respirante, mais comme la Bérénice d’un songe ; non comme un être de la terre, un être charnel, mais comme l’abstraction d’un tel être ; non comme une chose à admirer, mais à analyser ; non comme un objet d’amour, mais comme le thème d’une méditation aussi abstruse qu’irrégulière. Et maintenant, — maintenant, je frissonnais en sa présence, je pâlissais à son approche ; cependant, tout en me lamentant amèrement sur sa déplorable condition de déchéance, je me rappelai qu’elle m’avait longtemps aimé, et, dans un mauvais moment, je lui parlai de mariage.

Enfin l’époque fixée pour nos noces approchait, quand, dans une après-midi d’hiver, — dans une de ces journées intempestivement chaudes, calmes et brumeuses, qui sont les nourrices de la belle Halcyone, — je m’assis, me croyant seul, dans le cabinet de la bibliothèque. Mais, en levant les yeux, je vis Bérénice debout devant moi.

Fut-ce mon imagination surexcitée, — ou l’influence brumeuse de l’atmosphère, — ou le crépuscule incertain de la chambre, — ou le vêtement obscur qui enveloppait sa taille, qui lui prêta ce contour si tremblant et si indéfini ? Je ne pourrais le dire. Peut-être avait-elle grandi depuis sa maladie. Elle ne dit pas un mot ; et moi, pour rien au monde, je n’aurais prononcé une syllabe. Un frisson de glace parcourut mon corps : une sensation d’insupportable angoisse m’oppressait ; une dévorante curiosité pénétrait mon âme ; et, me renversant dans le fauteuil, je restai quelque temps sans souffle et sans mouvement, les yeux cloués sur sa personne. Hélas ! son amaigrissement était excessif, et pas un vestige de l’être primitif n’avait survécu et ne s’était réfugié dans un seul contour. À la fin, mes regards tombèrent ardemment sur sa figure.

Le front était haut, très pâle et singulièrement placide ; et les cheveux, autrefois d’un noir de jais, le recouvraient en partie, et ombrageaient les tempes creuses d’innombrables boucles, actuellement d’un blond ardent, dont le caractère fantastique jurait cruellement avec la mélancolie dominante de sa physionomie. Les yeux étaient sans vie et sans éclat, en apparence sans pupilles, et involontairement je détournai ma vue de leur fixité vitreuse pour contempler les lèvres amincies et recroquevillées. Elles s’ouvrirent, et dans un sourire singulièrement significatif les dents de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les ayant regardées, je fusse mort !

Une porte en se fermant me troubla, et levant les yeux, je vis que ma cousine avait quitté la chambre. Mais la chambre dérangée de mon cerveau, le spectre blanc et terrible de ses dents ne l’avait pas quittée et n’en voulait pas sortir. Pas une piqûre sur leur surface, — pas une nuance dans leur émail, — pas une pointe sur leurs arêtes que ce passager sourire n’ait suffi à imprimer dans ma mémoire ! Je les vis même alors plus distinctement que je ne les avais vues tout à l’heure. — Les dents ! — les dents ! — Elles étaient là, — et puis là, — et partout, — visibles, palpables devant moi ; longues, étroites et excessivement blanches, avec les lèvres pâles se tordant autour, affreusement distendues comme elles étaient naguère. Alors arriva la pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son irrésistible et étrange influence. Dans le nombre infini des objets du monde extérieur, je n’avais de pensées que pour les dents. J’éprouvais à leur endroit un désir frénétique. Tous les autres sujets, tous les intérêts divers furent absorbés dans cette unique contemplation. Elles — elles seules — étaient présentes à l’œil de mon esprit, et leur individualité exclusive devint l’essence de ma vie intellectuelle. Je les regardais dans tous les jours. Je les tournais dans tous les sens. J’étudiais leur caractère. J’observais leurs marques particulières. Je méditais sur leur conformation. Je réfléchissais à l’altération de leur nature. Je frissonnais en leur attribuant dans mon imagination une faculté de sensation et de sentiment, et même, sans le secours des lèvres, une puissance d’expression morale. On a fort bien dit de Mlle Sallé que tous ses pas étaient des sentiments, et de Bérénice je croyais plus sérieusement que toutes les dents étaient des idées. Des idées ! — ah ! voilà la pensée absurde qui m’a perdu ! Des idées ! — ah ! voilà donc pourquoi je les convoitais si follement ! Je sentais que leur possession pouvait seule me rendre la paix et rétablir ma raison.

Et le soir descendit ainsi sur moi, — et les ténèbres vinrent, s’installèrent, et puis s’en allèrent, — et un jour nouveau parut, — et les brumes d’une seconde nuit s’amoncelèrent autour de moi, — et toujours je restais immobile dans cette chambre solitaire, — toujours assis, toujours enseveli dans ma méditation, — et toujours le fantôme des dents maintenait son influence terrible au point qu’avec la plus vivante et la plus hideuse netteté il flottait çà et là à travers la lumière et les ombres changeantes de la chambre. Enfin, au milieu de mes rêves, éclata un grand cri d’horreur et d’épouvante, auquel succéda, après une pause, un bruit de voix désolées, entrecoupées par de sourds gémissements de douleur ou de deuil. Je me levai, et, ouvrant une des portes de la bibliothèque, je trouvai dans l’antichambre une domestique tout en larmes, qui me dit que Bérénice n’existait plus ! Elle avait été prise d’épilepsie dans la matinée ; et maintenant, à la tombée de la nuit, la fosse attendait sa future habitante, et tous les préparatifs de l’ensevelissement étaient terminés.

Le cœur plein d’angoisse, et oppressé par la crainte, je me dirigeai avec répugnance vers la chambre à coucher de la défunte. La chambre était vaste et très sombre, et à chaque pas je me heurtais contre les préparatifs de la sépulture. Les rideaux du lit, me dit un domestique, étaient fermés sur la bière, et dans cette bière, ajouta-t-il à voix basse, gisait tout ce qui restait de Bérénice.

Qui donc me demanda si je ne voulais pas voir le corps ? — Je ne vis remuer les lèvres de personne ; cependant, la question avait été bien faite, et l’écho des dernières syllabes traînait encore dans la chambre. Il était impossible de refuser, et, avec un sentiment d’oppression, je me traînai à côté du lit. Je soulevai doucement les sombres draperies des courtines ; mais, en les laissant retomber, elles descendirent sur mes épaules, et, me séparant du monde vivant, elles m’enfermèrent dans la plus étroite communion avec la défunte.

Toute l’atmosphère de la chambre sentait la mort ; mais l’air particulier de la bière me faisait mal, et je m’imaginais qu’une odeur délétère s’exhalait déjà du cadavre. J’aurais donné des mondes pour échapper, pour fuir la pernicieuse influence de la mortalité, pour respirer une fois encore l’air pur des cieux éternels. Mais je n’avais plus la puissance de bouger, mes genoux vacillaient sous moi, et j’avais pris racine dans le sol, regardant fixement le cadavre rigide étendu tout de son long dans la bière ouverte.

Dieu du ciel ! est-ce possible ? Mon cerveau s’est-il égaré ? ou le doigt de la défunte a-t-il remué dans la toile blanche qui l’enfermait ? Frissonnant d’une inexprimable crainte, je levai lentement les yeux pour voir la physionomie du cadavre. On avait mis un bandeau autour des mâchoires ; mais, je ne sais comment, il s’était dénoué. Les lèvres livides se tordaient en une espèce de sourire, et à travers leur cadre mélancolique les dents de Bérénice, blanches, luisantes, terribles, me regardaient encore avec une trop vivante réalité. Je m’arrachai convulsivement du lit, et, sans prononcer un mot, je m’élançai comme un maniaque hors de cette chambre de mystère, d’horreur et de mort.

Je me retrouvai dans la bibliothèque ; j’étais assis, j’étais seul. Il me semblait que je sortais d’un rêve confus et agité. Je m’aperçus qu’il était minuit, et j’avais bien pris mes précautions pour que Bérénice fût enterrée après le coucher du soleil ; mais je n’ai pas gardé une intelligence bien positive ni bien définie de ce qui s’est passé durant ce lugubre intervalle. Cependant, ma mémoire était pleine d’horreur, — horreur d’autant plus horrible qu’elle était plus vague, — d’une terreur que son ambiguïté rendait plus terrible. C’était comme une page effrayante du registre de mon existence écrite tout entière avec des souvenirs obscurs, hideux et inintelligibles. Je m’efforçai de les déchiffrer, mais en vain. De temps à autre, cependant, semblable à l’âme d’un son envolé, un cri grêle et perçant, — une voix de femme semblait tinter dans mes oreilles. J’avais accompli quelque chose ; — mais qu’était-ce donc ? Je m’adressais à moi-même la question à haute voix, et les échos de la chambre me chuchotaient en manière de réponse : — Qu’était-ce donc ?

Sur la table, à côté de moi, brûlait une lampe, et auprès était une petite boîte d’ébène. Ce n’était pas une boîte d’un style remarquable, et je l’avais déjà vue fréquemment, car elle appartenait au médecin de la famille ; mais comment était-elle venue là, sur ma table, et pourquoi frissonnai-je en la regardant ? C’étaient là des choses qui ne valaient pas la peine d’y prendre garde ; mais mes yeux tombèrent à la fin sur les pages ouvertes d’un livre, et sur une phrase soulignée. C’étaient les mots singuliers, mais fort simples, du poète Ebn Zaiat : Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicæ visitarem, curas meas aliquantulum fore levatas. — D’où vient donc qu’en les lisant mes cheveux se dressèrent sur ma tête et que mon sang se glaça dans mes veines ?

On frappa un léger coup à la porte de la bibliothèque, et, pâle comme un habitant de la tombe, un domestique entra sur la pointe du pied. Ses regards étaient égarés par la terreur, et il me parla d’une voix très basse, tremblante, étranglée. Que me dit-il ? — J’entendis quelques phrases par-ci par-là. Il me raconta, ce me semble, qu’un cri effroyable avait troublé le silence de la nuit, — que tous les domestiques s’étaient réunis, qu’on avait cherché dans la direction du son, — et enfin sa voix basse devint distincte à faire frémir quand il me parla d’une violation de sépulture, — d’un corps défiguré, dépouillé de son linceul, mais respirant encore, — palpitant encore, —encore vivant !

Il regarda mes vêtements ; ils étaient grumeleux de boue et de sang. Sans dire un mot, il me prit doucement par la main ; elle portait des stigmates d’ongles humains. Il dirigea mon attention vers un objet placé contre le mur. Je le regardai quelques minutes : c’était une bêche. Avec un cri je me jetai sur la table et me saisis de la boîte d’ébène. Mais je n’eus pas la force de l’ouvrir ; et, dans mon tremblement, elle m’échappa des mains, tomba lourdement et se brisa en morceaux ; et il s’en échappa, roulant avec un vacarme de ferraille, quelques instruments de chirurgie dentaire, et avec eux trente-deux petites choses blanches, semblables à de l’ivoire, qui s’éparpillèrent çà et là sur le plancher.

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Les couverts à chapeaux (épisode 4)

Quatrième et dernier épisode

La scène m’avait marqué et m’avait incité, quelques semaines plus tard, à me rendre chez Hermès pour me faire présenter un modèle qui, exposé depuis peu dans la vitrine, avait attiré mes regards. Il était mis en scène d’une fort jolie façon, suspendu par des fils invisibles et comme flottant dans l’air au dessus d’un monticule qu’un œil averti devinait composé de lambeaux de couvre-chef : on y discernait des restes de casquettes et de panamas, des dépouilles de hauts de forme et de bérets, des fragments de casques et de bombes, des reliquats de toques et de bonnets : feutre, laine, paille, acier, plumes, cuir et matières plastiques se côtoyaient dans cet enchevêtrement hétéroclite et coloré qui, tel une allégorie, désignait au passant la fonction première des couverts à chapeaux : transformer la forme en informe, l’objet en son déchet, la chose en sa substance, et prêter ainsi main-forte au grand mouvement universel de l’entropie, au grand flux du pourrissement et de la mort dont les sages disent qu’il est aussi la source de la vie.

Je demeurai un moment sur le seuil, observant le défilé des clients, la ronde des vendeurs et des vendeuses, le subtil manège que dessinait, dans l’espace clos de la boutique, le tournoiement de ces êtres qu’on eut dit enivrés. Les vendeuses, surtout, me fascinaient : leur grâce, faite d’un mélange de hiératisme et de simplicité (cette simplicité sereine qu’il est permis d’arborer à qui sait être belle) parfumait l’air comme l’eut fait un parfum, embaumant leurs moindres gestes et suffisant à les habiller. Non qu’elles fussent en quoi que ce soit dénudées. Mais parce que quelque chose se rajoutait à leurs vêtements, un on-ne-sait-quoi fait de douceur hautaine qui laissait penser qu’en toutes situations, elles seraient plus à l’aise et plus naturelles que les clients balourds que nous étions, engoncés dans de larges draperies.

Ayant pénétré dans le magasin, je me dirigeai vers un comptoir et demandai à voir le modèle exposé en vitrine. La vendeuse acquiesça, partit et revint bientôt, tenant entre ses mains l’objet désigné, qu’elle posa sur le comptoir. Il était magnifique  : la corolle était en argent finement ciselé, les articulations des phalanstères, eux mêmes extensibles, montés sur rubis, et les bras périphériques et intérieurs, que tendaient des ressorts dissimulés à l’intérieur du socle, se déployaient et se refermaient sans le moindre à-coup, en dépit de l’extrême légèreté du mécanisme  : « Les couverts à chapeaux, m’expliqua ma belle vendeuse, sont ordinairement d’un maniement délicat qui requiert un long apprentissage. L’un des avantages de ce modèle, en revanche, est d’être entièrement automatique, ce qui rend son usage aisé  : deux petites caméras, situées de part et d’autre de la corolle, envoient à un microprocesseur dissimulé sous le plateau une image tridimensionnelle qui permet à l’appareil de reconnaître immédiatement les contours du couvre-chef et de s’y ajuster. Il peut donc, sans manipulation préalable, être utilisé aussi bien pour les casquettes que pour les hauts-de-forme, pour les chapeau-melon que pour les tricornes, pour les bérets que pour les cônes de clown blanc, l’adaptation étant immédiate et ne demandant aucun réglage manuel. Les instructions d’ores et déjà stockées dans les circuits électroniques de la machine, qui couvrent l’éventail des chapeaux connus à ce jour, peuvent au demeurant, et c’est la seconde caractéristique exceptionnelle de ce modèle, être enrichies par l’insertion de cartes à mémoire qui permettront, au fil du temps, d’élargir la reconnaissance automatique à tous les chapeaux susceptibles d’être inventés ou découverts. L’appareil est donc évolutif puisque outre les 15 000 types de galurins dont les caractéristiques sont d’ores et déjà stockées, et qui vont du bonnet de marin de Houat à la couronne de Charlemagne, il pourra s’adapter à l’évolution de la mode et à ses fantaisies, viendraient-elles de Mars, de Sirius ou d’Aldébaran. ».

Ayant manifesté mon intérêt mais déclaré aussi que, cet achat étant important, il me fallait, avant d’en décider, prendre le temps de la réflexion, je remerciai la vendeuse et quittai la boutique, impressionné par la beauté du mécanisme mais incapable de comprendre l’utilité finale que ces couverts à chapeaux pouvaient avoir.

Or, c’était de tels couverts, quoique d’un modèle moins sophistiqué que celui que j’avais pu voir rue du Faubourg, qu’on m’offrait aujourd’hui.

L’objet, à dire vrai, était admirable : il se composait d’un plateau circulaire en bois formant socle d’où surgissaient, diamétralement opposés, deux mats articulés portant des bras eux-mêmes articulés. Au bout d’un de ces bras se trouvait une fourchette ; un couteau se trouvait au bout de l’autre. Les tiges, les engrenages, les articulations étaient d’une délicatesse extrême, la lame du couteau un rasoir, les pointes de la fourchette des aiguilles fines et perçantes. Une fois mis sous tension, quelques voyants s’illuminaient, un bruit doux et rassurant de lampe cathodique chauffant se faisait entendre et, dans un élégant ballet de jambes d’acier virevoltant, les diverses pièces prenaient place, dans l’attente des instructions.

L’appareil était livré avec un chapeau melon voué à servir de terrain d’expérience. Je le plaçai sur le plateau et, suivant les consignes, indiquai que, partant d’un chapeau de taille 50, je souhaitais obtenir une poudre fine de granulométrie millimétrique.

Au son mat et léger de petits moteurs agissant et interagissant, deux demi cercles métalliques se soulevèrent du plateau pour venir enserrer, de l’intérieur, les parois du chapeau tandis que les bras aux couverts pivotaient et s’abaissaient pour s’immobiliser à quelques millimètres du sommet du melon.

Je pressai un nouveau bouton ; le dépeçage commença. C’était une destruction à la fois inattendue et méthodique, sauvage et maniérée, subtile et brutale. L’appareil connaissait parfaitement la forme de l’objet à détruire mais n’en montrait aucun respect. Il savait, du savoir implanté dans l’architecture de ses circuits de silicium, que l’objet de son découpage était un chapeau qui avait été conçu et réalisé de telle et telle manière mais il niait, dans sa façon de le détruire, qu’il eut connaissance de cette conception. Les bras procédaient pas à-coups, passant d’un bord à l’autre, de droite à gauche, de haut en bas, allant tantôt ici pour s’acharner ensuite là, selon un mouvement supérieurement efficace mais qui mettait le spectateur terriblement mal à l’aise car il semblait dépourvu de tout lien avec la forme originale de l’objet. Et à la fin du processus, quand les couverts, ayant terminé leur office, reprenaient leur place d’attente et qu’il ne restait plus, sur le plateau, qu’un monticule grisâtre, c’était véritablement et à tous points de vue la seule chose qui demeurât, car le chapeau avait été nié, comme sont parfois niés les sentiments par ceux qui ne les comprennent pas.

Et c’est alors que, quant à moi, je compris les propos de ma vieille dame. Il y avait, dans l’opération menée par les couverts à chapeaux, une barbarie absolue. Non dans la destruction elle-même mais dans la façon dont elle était conduite, qui rejetait dans le néant non pas seulement l’objet mais l’idée qu’on en avait eue, non pas seulement la chose mais qu’elle eut existé. Les couverts à chapeaux étaient des analystes : ils ne considéraient pas l’ensemble mais les détails, non pas le tout mais ses parties. Ils mettaient en œuvre un travail d’incompréhension consistant à séparer ce qui n’avait de sens et de raison que pris ensemble, ne voyant que feutre et soie là ou un haut de forme avait été créé, comme on pourrait ne voir que des mots qui se suivent dans une déclaration d’amour, comme on pourrait, d’une lettre qui dit l’immensité et la bénédiction, ne retenir qu’encre et papier.

Les couverts à chapeaux ne se contentaient pas de détruire les assemblages ; ils niaient qu’il y ait eu assemblage et que l’esprit et la vie ait pu produire un au-delà de la matière.

Ils étaient des briseurs de rêves et, avec eux, des réalités que les rêves seuls permettent de construire.

Le lendemain, je les jetai.

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Les couverts à chapeaux (épisode 3)

Troisième épisode du feuilleton

Je m’apprêtais à l’interrompre pour lui dire le bonheur qu’elle devait ressentir à vieillir ainsi, entourée de l’affection des siens lorsque, levant la main pour signifier que son propos n’était pas terminé, elle ajouta  : « Des couverts à chapeaux. Oui, Monsieur, des couverts à chapeaux ! Vous rendez-vous compte ? »

« J’entends bien, répondis-je, Madame la Comtesse, que ce présent soit peu courant et vous accorde volontiers que des chaussures, un sac, un collier ou quelque beau foulard vous auraient peut-être été plus agréables. Il faut toutefois que vous considériez les choses du bon côté. A cet égard, je suis certain qu’en vous offrant un gadget à la mode, et qu’on dit être fort onéreux, vos enfants ont voulu marquer la confiance qu’ils mettaient dans votre ouverture d’esprit et votre jeunesse de cœur, l’une et l’autre les incitant à penser que leur présent vous ferait plaisir. ».

« Mais Monsieur, rétorqua-t-elle, vous parlez comme la jeunesse, je veux dire sans savoir. Si les couverts à chapeaux n’étaient que l’objet inutile que vous semblez penser qu’ils sont, s’ils n’étaient que le fruit monstrueux de quelque imagination épuisée et n’avaient été conçus que pour le plaisir des yeux, comme l’ont dit joliment sur l’autre rive de la Méditerranée, je n’en éprouverais nul souci. Mais, croyez-moi, c’est de tout autre chose qu’il s’agit. Car les couverts à chapeaux ne sont pas l’œuvre des hommes ; ils sont l’œuvre du Malin. ».

Elle avait prononcé ces derniers mots dans un murmure, le buste tout entier penché vers moi, dans un déhanchement qui avait porté sa bouche à mon oreille  : « Le Maître, poursuivit-elle, d’une voix progressivement plus altérée, est plein de ruse ; il tire profit de tout  : de l’orgueil des hommes, de leur concupiscence, de leur lourdeur et de leur légèreté. Et quand l’occasion se présente de faire trébucher l’un d’entre nous, il l’utilise. Et quelle occasion que celle offerte, sur un plateau, par les couverts à chapeaux ! ».

Ayant aperçu la moue qui, à cet énoncé, avait envahi mon visage, elle marqua une pause puis reprit  : « Sans doute pensez-vous qu’il me faut, pour tenir de tels propos, avoir perdu la raison et être devenue une de ces vieilles folles qu’on voit rôder dans le quartier, faisant le tour des églises et des messes en s’accrochant aux basques des curetons. Détrompez-vous. Elles et moi ne sommes pas de la même engeance et j’éprouve à leur endroit si peu de sympathie que, lorsque l’ennui me gagne, c’est sur elles que j’aime à le passer.

Vous paraissez capable de garder un secret ; aussi vais-je vous en confier un. Vous avez certainement remarqué qu’en dépit du dédain qu’elles prétendent porter au monde, les tartufettes dont nous bavardons ont pour singulière habitude de venir, sur cette place, donner du pain aux pigeons. Sans doute éprouvent-elles quelque inavouable jouissance, une fois installée sur leur banc, à voir accourir, roucoulant, ces disgracieux volatiles, et prennent-elles plaisir à l’hommage qu’elles peuvent penser leur être ainsi rendu.

Mais le fait est que, pour ce qui me concerne, je tiens les pigeons en horreur. Et quand j’aperçois, de ma fenêtre qui donne sur la place, l’une de ces dames patronnesses assise sur le banc où nous sommes, distribuant des miettes de pain à ces troupeaux noirâtres comme d’autres le feraient de leur vertu, je me précipite hors de chez moi, descends l’escalier à toute berzingue, puis m’approche doucement, empruntant un chemin qui me permet de ne pas être vue. Arrivée à proximité immédiate du banc où se déroule l’orgie, je me laisse, comme par mégarde, emporter par une quinte de toux qui disperse les volatiles comme le ferait le fracas du fusil d’un chasseur.

Ordinairement, alors, la vieille chouette se retourne, affichant une mine courroucée, mais lorsqu’elle m’aperçoit, toute élégante et proprette, elle esquisse un sourire de compassion. Je fais alors un pas ou deux, feignant une grande fatigue, prend appui sur le dossier du banc et m’éclaircis la gorge comme pour prononcer une parole d’excuse ou de remerciement.

La grenouille de bénitier me fait alors les yeux doux et tend l’oreille, s’attendant à des propos aimables et mielleux. Et c’est alors que je lui jette, du ton le plus vulgaire qui soit  : « Casse-toi, salope, tu pues du cul ! ».

C’est alors une vraie jouissance  : le vieux débris, soudain, se ratatine, porte, dans un geste théâtral, sa main ridée à sa poitrine et ouvre une bouche immense comme si, brusquement, l’oxygène lui manquait. Poussant l’avantage, je m’assieds sur le banc, redresse le buste et lance à l’antiquité un  : « Dis donc, connasse, c’est la crasse dans les oreilles ou l’abus du godemichet qui te rend sourde ? Je t’ai demandé de te barrer. Tu me pompes l’air ! Du vent, du vent ! Fous le camp ! ». Et invariablement, elle se lève, s’éloignant à grandes enjambées tout en marmonnant dans sa moustache.

C’est un jeu puéril, je vous le concède bien volontiers, mais qui a l’heur de me distraire. Et quand, bien carrée sur mon banc, je vois le vieux machin prendre le large, haletant et rouge de honte, c’est un sentiment d’allégresse qui m’emporte, me submerge, me roule, comme le ferait une vague venant se briser sur la plage. »

« Ne croyez donc pas, jeune homme, que ce soit la bigoterie qui me fasse qualifier de diaboliques les couverts à chapeaux. Si j’en parle ainsi, c’est que les couverts à chapeaux… c’est que les couverts à chapeaux ne sont pas ce qu’on croit. ».

J’allais interroger mon interlocutrice sur ce que ces couverts étaient vraiment lorsque surgit le bus, depuis si longtemps attendu. Il me fallut prendre congé. « Au revoir, jeune homme, j’ai pris plaisir à bavarder avec vous.», me lança la vieille dame.

A suivre…

 

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Les couverts à chapeaux (épisode 2)

Deuxième épisode du feuilleton

Des couverts à chapeaux ! C’était le nom d’un appareil étrange, né de l’imagination énervée de quelque industriel en quête d’idées nouvelles. Il était apparu dans les faubourgs crasseux de je-ne-sais quelle ville de l’Asie du sud-est, puis sa mode avait gagné Shanghai et Pékin, traversé la Mer du Japon, puis le Pacifique, envahi les Amériques, atteint l’Europe, enfin, où il était devenu, en quelque mois, le Must incontournable.

A proprement parler et pour autant que je le sache, les couverts à chapeaux ne servaient à rien ; ils se contentaient d’être et d’exprimer, par leur seule existence, le recul incessant des bornes entre lesquelles se déploie le génie de l’homme. Que ce génie fut employé à la réalisation minutieuse d’un on-ne-sait-quoi dépourvu de toute utilité n’était pas pour me déplaire  : il y avait au contraire, dans cet effort constant de mon espèce vers la découverte ou l’invention d’objets toujours plus insignifiants et plus abscons comme un élan éthéré et plein de grâce, une voltige d’autant plus admirable qu’elle ne répondait à aucun besoin. C’était de l’art pour l’art dans sa forme achevée et que la quête de l’inutile, la stérilité aient pu, à cause et en dépit d’elles-mêmes tout à la fois, devenir motrices et fécondes, me réjouissait infiniment.

Des souvenirs, peu à peu, me revenaient. Le plus vieux, et qui pourtant, certes, ne l’était guère, mettait en scène ce présentateur de journal télévisé qui, par un soir d’été, au moment de clore un journal trop évidemment dépourvu de nouvelles pour qu’il se donnât la peine de feindre quelque sérieux, avait, d’un ton moqueur, annoncé aux spectateurs avides de préoccupations et de motifs d’inquiétude, l’éclosion, sur les rivages de la mer de Chine, d’une mode nouvelle et pitoyable. Car, dans ce grand pays qui avait conçu la poudre à canon, le cerf-volant et les tamagoshis, la jeunesse dorée épuisait désormais ses nuits dans la manipulation effrénée et stérile de couverts à chapeaux dont nul adulte ne comprenait le sens. Quelques mois plus tard, ce même présentateur, revenu de sa condescendance, ayant invité le ministre de l’économie à prendre la parole au cours de son journal, avait pu, sans que le moindre sourire se dessine sur ses lèvres, écouter ce personnage empli de son importance plaider pour que les entreprises européennes, qui avaient déjà raté tant de coches, puissent cette fois-ci réunir leurs forces et leurs talents, dont on savait qu’ils étaient grands, pour développer, au niveau de l’Union, une puissante industrie du couvert à chapeaux, enjeu majeur de la technologie moderne !

Il y avait, enfin, cette scène étrange, cette presque aventure, dont j’avais été, il y a quelques mois, le témoin et l’acteur, et dont j’avais retiré ma première véritable curiosité vis-à-vis des couverts à chapeaux.

C’était durant l’automne, place Saint-Sulpice, à l’ombre de la fontaine des évêques, sur un banc où, alors que j’attendais le bus, était venue s’asseoir une vieille femme éplorée. Elle portait une robe légère et défraîchie. Une robe d’été où l’on voyait des fleurs blanches se jeter, comme d’un promontoire, dans le cours d’un fleuve tranquille dont le bleu, par endroits, se teignait de pousses vertes. On eut dit, si claire était l’image de ces lys flottant et tranquilles, un tableau fait pour relater le triste destin d’Ophélie.

Dans la fraîcheur qui commençait à tomber, mouillée de gouttelettes venues de la fontaine, la vieille femme frissonnait. Après n’avoir, de longues minutes durant, prêté d’attention qu’à son sac, petite poche de cuir damassé que rayaient, çà et là, des traces de griffures, elle parut s’apercevoir de ma présence. Se redressant, elle passa ses doigts dans les cheveux comme pour leur rendre une forme plus docile puis, ayant posé ses mains sur ses genoux et plongé ses yeux dans les miens, elle prit la parole  : « Comtesse de Duroc, née Raspoutine. Ravie de faire votre connaissance, Monsieur. ».

Qu’elle m’entreprît et me considérât si évidemment comme un gogo ne m’étonna pas. A peine ai-je quitté l’enfance que sont venus vers moi, dans quelque endroit que je me trouve, les fâcheux. Qu’un mendiant passe, qu’un ivrogne cherche à lier conversation, qu’une romanichelle veuille lire la vie figée au creux des mains, que, plus souvent encore, un escroc soit en quête d’une âme simple, je suis là, victime désignée et si vite reconnue qu’au milieu même de la foule la plus épaisse, c’est vers moi qu’immanquablement se dirige l’importun. Longtemps, j’ai souffert de cela. Puis, vieillissant, cette souffrance s’est muée en fierté  : j’ai plaisir à penser que se révèle, dans mon attitude, mon visage ou mon regard je-ne-sais-quelle faiblesse, naïveté ou fragilité dont la lumineuse présence éveille chez mes interlocuteurs l’instinct du chasseur et la certitude qu’il sera facile de m’abuser. Il me plaît d’imaginer que ma mine n’est pas tout à fait semblable au masque d’indifférence qu’affichent les femmes et les hommes que je croise dans la rue, que le souci avaricieux de tout garder pour soi et de ne rien laisser s’épancher y apparaît moins assuré, qu’une faille s’y laisse entrevoir, en forme de promesse.

« Monsieur, me dit-elle, quatre-vingt années ont passé depuis ma venue au monde, et j’ai moi-même donné naissance à cinq enfants. Je les ai nourris, élevés, éduqués, protégés, et pour qu’ils ne soient privés de rien, je me suis moi-même parfois privée. Et pourtant… Et pourtant, c’était hier mon anniversaire, et ils m’ont offert des couverts à chapeaux ».

A suivre…

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Les couverts à chapeaux (épisode 1)


 
Les couverts à chapeaux est une nouvelle que j’ai écrite il y a quelques années. Je l’avais enregistrée en 2012 mais cette lecture a disparu dans le crash de mon site à la fin de 2016.
Je réinjecte les quatre épisodes à leur date initiale de diffusion mais après les avoir réenregistrés (la qualité de l’enregistrement initial était médiocre).
 
Premier épisode

Le 15 juillet dernier, j’ai fêté mon anniversaire. Toute la famille est venue à la maison, m’entourant de son affection ce jour où, devenant majeur, j’accède aux responsabilités de l’adulte. On ouvrit le champagne, on bavarda, on dansa, on tint de longs discours sur la jeunesse dont il fallait profiter mais qui devait passer, sur mes études, mon avenir, mes amours.

Au moment où la fatigue commençait à faire son apparition sur les visages, dans les bâillements retenus, dans les regards lancés furtivement à l’horloge du salon, Tante Elodie s’éloigna un instant pour aller fouiller dans un placard et en revenir bientôt, un sourire aux lèvres et un paquet à la main.

« – Voici ton cadeau, Jacques, me dit-elle. Nous nous sommes, tous ensemble, cotisés pour te l’offrir. J’espère que cela te plaira ».

C’était un gros paquet, enveloppé de papier bleu nuit qu’illuminaient des étoiles, des comètes et des croissants de lune. Un père Noël hilare s’y promenait, confortablement assis dans un traîneau que tiraient quatre rennes aux yeux de biche. Sous le papier, un carton montrait ses arêtes qui dessinaient un cube parfait.

Je n’ai jamais su ouvrir les cadeaux comme il me semble qu’on doit le faire. J’ai dans l’esprit l’image de ces enfants ravis et pleins de grâce dont jaillissent, comme naturellement, des cris de bonheur et de joie. Mais cette spontanéité m’est étrangère. J’aimerais pouvoir, lorsqu’un cadeau m’est offert, ouvrir de grands yeux et avancer des mains impatientes ; j’aimerais faire taire l’individu sage et circonspect pour laisser libre cours à l’émerveillement et au plaisir. Mais en dépit de mes efforts, je n’y arrive pas. Recevoir m’est difficile : j’allonge les bras, je tends les mains et je perçois, au moment même où mes membres ainsi se délient, accompagnés d’un sourire qui se fige, d’un remerciement qui se noie, l’artifice de mon personnage.

Ce fut donc avec une joie suspecte, un bonheur apprêté, une surprise feinte dont la conscience m’était pénible, que je m’avançai vers le paquet, sentant sur moi, qui convergeaient, tous les regards tournés. J’aurais voulu que mes yeux brillent, que mon cœur batte à toute vitesse, que mes mains tremblent sous l’émotion. Mais rien ne se passait de tel ; j’étais calme.

Il fallut défaire le ruban. Un beau ruban de satin rouge noué avec grâce et fermeté. Valait-il mieux que j’essaie de le défaire, montrant ainsi le respect que j’accordais au travail de celui ou celle qui l’avait fait, prouvant ainsi combien j’étais sensible à la joliesse de cet appareillage, ou fallait-il que, pour montrer mon impatience et signifier l’incapacité dans laquelle j’étais de la surmonter, j’agisse comme Alexandre, rompant ce ruban gordien d’un coup de ciseaux ou de couteau ? J’ai toujours connu ce dilemme et n’ai jamais su le résoudre : je crains que, prenant mon temps, on ne me reproche un calme, une tranquillité de mauvais aloi car susceptible d’être interprétée comme l’indice d’un désintérêt, le signe indubitable d’un manque d’entrain et d’une attitude blasée. Mais je sais aussi les périls que l’on rencontre à suivre l’autre voie : à agir dans la violence, à prendre les armes contre un ruban qui ne nécessite sans doute pas que soient utilisés de tels moyens contre lui, à endosser le rôle de l’impatient trop impatient pour respecter les étapes, je crains qu’on ne me considère comme un ignorant et un barbare, un être incapable de savourer les bienfaits de l’attente, le plaisir qu’il y a à prendre son temps pour déguster une joie promise. Indifférent dans un cas, brute dans l’autre, je n’ai jamais su quelle contenance adopter non plus que je n’ai su suivre les conseils d’un cœur dont je sais qu’il existe mais au propos duquel je reste désespérément sourd. Et que faire quand, cherchant à appliquer ce que vous dicte votre intuition, vous tendez l’oreille et n’entendez rien ?

Je pris en définitive la voie intermédiaire, ne cherchant pas à défaire le nœud mais ne le coupant pas non plus, tentant plutôt de déplacer le ruban de telle manière qu’il glisse et que franchissant l’une des arêtes du cube, il soit possible ensuite de l’en détacher. Je fis cela en grossissant mes gestes, dans un effort exagéré dont témoignait la langue que je laissais tirée hors de ma bouche, simulant ainsi l’extrême dextérité que m’imposait la délicatesse du travail.

Le moment vint bientôt du dénouement. Je posai le ruban à terre, gardant le paquet dans mes mains, et entrepris de déployer le papier qui, sans marquer de résistance, s’ouvrit comme un calice. Un carton apparut, dont la face supérieure était bloquée par une languette que je fis basculer.

Je ne vis tout d’abord que des boules de polystyrène. Je les ôtai à pleines poignées puis, pêchant à l’aveuglette, d’une main malhabile, je sentis sous mes doigts le contact luisant d’un papier de soie. J’agrippai le nœud qui, à son sommet, rassemblait les pans de ce qui semblait être une pyramide, et tirai. Les boules de plastique refluèrent, chutant du carton comme l’eau qui s’ébroue d’une cascade et, progressivement, parut au jour, retenu entre mon pouce et mon index, un large cône de papier noir dont la fragilité et la minceur soulignaient, par contraste, la pesanteur extrême de l’objet qui y était contenu.

Intrigué, je déchirai, sans plus faire de manières, la fine enveloppe, révélant un assemblage bizarre de mécaniques complexes, de rouages et d’articulations qui, brillant sous l’éclat vif de la lampe allumée alors par Elodie, paraissait fait d’argent.

A la vue de cet entrelacement hétéroclite, je restai coi. Mille souvenirs affluaient en moi que j’avais appelés à l’aide et que je rejetai, l’un après l’autre, parce qu’incapables de fournir l’assistance à laquelle je les avais convoqués. Du plus profond de ma mémoire, rien ne me revenait qui put, en quelque façon, donner identité à cette chose qui, sous mes yeux, se dévoilait. J’avais longtemps, pourtant, usé ma passion de l’horlogerie à la fréquentation tardive des musées où se révèlent, à l’abri de vitres épaisses dont le tic-tac lui-même a peine à s’échapper, des merveilles de montres, de réveils, de pendules. Je connaissais, pour en avoir longuement caressé les jointures, les diverses tentatives accomplies, tout au long des siècles, pour confiner le temps dans un ressort tendu. Ces souvenirs remontaient, sortant de l’engourdissement au fond duquel ma mémoire les avait enfouis, mais rien pourtant ne ressemblait au spectacle qu’il m’était maintenant donné de voir.

Sans doute ma surprise fut-elle visible. Car, dans le silence qui s’était établi tandis que je passais les diverses bornes établies, comme autant de barrages, entre le paquet joyeux qui m’avait été remis et l’objet singulier que je manipulais désormais, la voix de tante Elodie s’éleva : « Nous avons longuement hésité, Jacques ; puis nous avons choisi de t’offrir des couverts à chapeaux. ».

A suivre…